LES BALANCES
COMTE XOOOL.
Le sultan Ekber avait succédé àson père le pacifique HumaÏDun^ septième descendant da grand Timur-Beg. Arrivé au trône, le jeune sultan oublia les sages conseils que lui avait donnés son père mourant. Il remplit son sérail de femmes persanes et tartares , et se livra à toutes les voluptés : de jeunes Omras remplacèrent les vieux ministres d^Humaïoun , et ces favoris firent asseoir tous les vices snr le même tr6ne où avaient siégé toutes les vertus.
Cependant, en avançant en âge, le dégoût des plaisirs se fit sentir dans l'âme du sultan. Il chercha dans là guerre un moyen d'en remplir le vide. Les malheureux Indiens , échappés à la famine et à la peste qui , sous un gouvernement tjrannique , avaient ravagé le Mogol , furent traînés sur les champs de bataille. Ekber fut heureux dans toutes $es injustes entreprises. Un
. (a85) poète gagé le nomxaaL^ de la victoire ^ les peuples l'appelèrent/ï&ifej^aiiur/ car le nombre de ses crimes avait surpasse le nombre même de ceua: commises son nom. Il desceu* dait qaelquefois du ui^umal^ oà il avait siégé comme )âge^ et pour délassement y sa main prenait la hache du bonrreau»
Ekber cependant n'était pas né méchant :
l'enivrement du pouvoir et les perfides conseils de seft&^oris avaieaf: seuls corrcmpu son cœur; et en vieillissant, le crime , qui n'était autrefois en lui qu'une haUtode , était devenu un besoin pour la Ëdblesse exaltée de son âme.
Il avait quitté la riante Dehlt et transféré le si^ impérial dans la ville d'Agra, où devait être fétél'aaniversaioe de sa cinquantième-année. Le jour arrivé, dès le lever du soleil, les ReU" bonis parcoururent la ville en sonnant de la trompette , pour annoncer au peuple la solennité du jour : chaque Indien, Banian, Parsis, Mahométan ou idoUtre se couvba vers la terre et donanda à son Dieu de longues années et d'heureux succès pour ,1e sultan Ekber.
Quand le milieu du jour fut arrivé, les portes du palais impérial furent ouvertes : le peuple
entra dans l'amkas , et se plaça à genou sous le» galeries qui entourent cette cour, destinée aux audiences que le monarque accorde à ses sujets» EUber était sur son tr&ne , entouré' de ses fils et deplusieurs^unuques : les uns^ armés del^igue» queues de paon, afaient le scân de d^iitfser les mouches j d'autres agitaient l'air avec de grandséventails, pour conserver autour de l'empereur une fraîcheur salutaire. Quelques-uns debout , Immobiles ^ les hpas croisés ^r la poitrine, attendaient ses ordres. Au pied du tr^e, on Tojnait assis , sur un div^n entouré d'un balustre d'argent , les Omras , les Rajas et les envoyés des provinces , tous les yenx baissés et les mains jointes sur lapoitcnie.PLas loin, dans la même attitude et aveo le même respect , se tenaient les mansebdars.etles che£i des troupes, ainsi que les envoyés des princes tributaires*
Devant l'empereur, une balance, dont les plateaux d-or étaient attachés avec des cordes de soie , se trouvait suspendue à trois piliers d'argent massif 5 Ekber s'y plaça, le plus grand silence se fit dans l'assemblée, et l'on commença à peser le sultan 5 quand le plus ancien des officiers de l'empire annonça à voix haute , au peu->
( a87 ) pie 9 que 1« divin Ekber pesait an deml-lak de roupies de plixs que ^annë)^ précédente^ de broyastes acclamations firent retentir la* place. L'empereur se replaça sur son trône , et chacon fat admis succetfsÎYiement à l^hodiieui: obligé de loi présenter un tribut. Le riche Omra offrait des pierreries, le Raja de riches annures , le Mansebdar , des étoflte d'or et d'argent; les enyoy4s des provinces , des lingots de métaux précieux; eeux des villes, de l'or monnoyé. Le commerçant apportait des produits de son oom • merce; le laboureur, les fruits delà terre. Tout était reçu par les ofiUiers du palais. Ekber fit ensuite ses laigesses ; les Omras reçurent des boules d'or ;lesMansebdars, des boules d'argent; et le peujj^e,' des boules de cuivre^ La cérémonie finit au coucher du soleil^ L'empereur reotrs^ dans son palais , et les rues de la ville furent aussitôt/ illuminées avec des verres à couleurs variée««(ett>rillantes.
El^^c y fatigué I s'était couché ^ satisfait des noutelles richesses qu'il venait d'acquérir. L'eunùqoie qui était de garde au pied de son lit l'entendit d'abord dérmir'paîsiblement : bientôt son sommeil devint agité , et des paroles sans
suite et sans signification s'échappèrent de ses lèvres. II se rëveiUa les yeux égaré», la barbe et les cheveux en désordre. « Qu'on aille cher- » cher ce îMr savant dans Fart d'explkper les » songes ; qa'il vienne de suite ! » s'écria-t-il.
On obéit. Le fekir vénérd^le fut amesé devant lui. Arraché à son premier sommdUi, traîné par des soldats , au milieu de la nuit , et introduit dans ce palais , que le peuple m» regardait qu'avec crainte , le vieillard , faible et cassé par r^ , ne tremblait point. Ses yvax y fixés sur les yeux du tyran , semblaient y cherciier le motif de l'ordre qu'A »rait reçu. Skb^ tenût ses regards baissés devant les y*ix interiroga« leurs du vieillard; il passa sa main sur son front, comme pour rappeler un souvenir eonfos qui s'éloignait , et s'adressani au fakir , debout en sa présence , il lui dit : ^v
« Écoule 9 vieillard : — Je donnai» : une » voix prononça mon nom. Mon âWe i'éo^ndit :
» me 'ooUà ! et quittant son corps , elle slllança » dans un espace sans limites. Des tourbillons » roulèrent pendant long-temps auloar de moi ; » les soleils , les étoiles , les comètes parais- » saient tomber , comme une pluie eaflaaunée :
i> ils tombaienret je m'élevais. Enfin parât 4in être
fh immense et dontmesyeux ne purent d'un coup
» d'oeil mesurer toute l'immensité. Sa voix avait
» un son tel que je n'en ai jamais entendu* Elle
» semfilait ne frapper mon oreille que comme la
» voix basse ettranqoille d'un esclave qui supplie,
» lou d'un visir qui conseille, et cependant elle se
» faisait entendre au milieu du fracas des machi
» nés universelles. Lebruit des soleils et des corps
» célestes , ce bruit épouvantable , paraissait un
» silence profond pendant que cette voix parlait.
» — Ekbery approche ! dit-elle. — Mon âme s'a-
» vança en tremblant. Des balances d'or étaient
» attaehétes à lavoûteduciel. Sur un des plateaux,
» s'élevait un amas de poids énormes: Une main
» inconnue me saisit, m'enlève et me laisse retom-
» ber sur l'autre pbit eau. Je rebondis avec un bruit
» sonore, comme ces boules de cuivre, creuses et
)> élastiques, que f ai fait distribuer hier à mes su-
» jets. Cependant mon poids, en apparence si lé-
» ger, souleva le plateau opposé 5 j'aperçus auprès
)) de moi un enfant ailé dont le sourire doux et le
» regard pur |)énétrèrent mon cœ\ir d'une joie in-
» connue. Son faible pied, appuyé sur le bord du
y> plateau, retenait seul le poids énorme que j'ai-
( ago )
» lafts entrainer : je voyais cependant les poids ^ » transformas en monstres à figures hideuses et » variées, s'agiter avec rage etchercher à détacher » riatrépide enfant.— Ce^^^zen/ di| la voix avec » un son terrible et qui retentit encore à mon » oreille, un de plus mirait. Aloçs l'enfant me » jeta un regard plein de tristesse , les monstres » grincèrent les dents avec un rire infernal , et la » voix murmura : Spuyiens-toi de ce (pie tu as vu. )» — - Je poussai un cri, je m'éveillai. J'étais dans » mon lit, au milieu de mon palais , et l'eunuque » chargé de garder ma personne sacrée attisait le » feu de la cassolette remplie d'encens. Je t'ai fait » appeler : explique-moi ce que signifie ce songe » singulier. »
Le fakir avait écouté Ekber avec attention : il était vieux ^ sans père et sans enfans , il n'avait plus rien à craindre, il n'avait plus rien à espérer. Il répondit ainsi aa sultan, en lui ofirantle cimeterre nu qui était posé «ur un sofa voisin.
« Prends cette arme, écoute, et quand j'aurai » parlé , fais tomber ma tête à tes pieds si mes » paroles t'ont déplu, car je vais te parler comme » jamais on ne t'a parlé , je vais te dire la vérité. » Attends seulement que jeme taise^ et ne m'inter-
( sigi )
» romps point. Gloire à Dieu et à Mohammed » son prophète!
» Ekber^ fils du sage Humaïoun , père de » ses sujets , tu es devenu leur tyran et leur » bourreau. Tes crimes ont allumé la colère de
» Dieu Ne m'interromps point, écoute }us-
» qu'au bout Tu n'as fait cpi'une bonne ac-
» tion dans ta vie , et ce fut liier , sans le savoir. » J'étais dans la cour de ton palais. Un porc , » animal immonde , attaché par un pied trop » loin de son auge , faisait de vains efforts pour n y manger : tu passas y tu le vif , et avec ton » pied royal tu ne dédaignas pas d'approcher la » nourriture de l'animal affamé. Ekber^ la ba- » lance est celle de la justice divine , ces poids » énormes sont tes crimes , l'enfant dont le pied » retient la ^asse fatale , c'est la bonne action » que tu as faite. Pense aux paroles de ta cons- )) cience , un de fdus! et tes crimes l'emporn teront. Pai dit. »
£kber, furieux , saisissait le cimeterre , et aU lait frapper le fakir. Celui-ci le regarda avec tranquillité , et répéta seulement , en offrant sa tête à son maître : Un déplus! Ces mots arrêtèrent la fureur du tyran. « Vieillard, dit-il , tu » peux te retirer. » Le fakir sortit.
Ekber se recoucha^ mais il ne dormit point* Il se fît dans ses idées une révolu^n complète : car il n'avait jamais distingué le bien et le mal comme les autres hommes. Le bien, c'était sayolontéf le mal c'était la résistance qu'on y opposait.
Le changement opéré dans le caractère du sultan opéra un changement dans le gouvernement de ^on empire. Le Mogol redevint ce qu'il avait été , heureux et puissant tQut à la fois. Ekber, \ejils desfiéaux^ obtint le nom de père du peuple , et ce nom glorieux ^ donûé par des sujets fidèles , fut répété par des poètes indépendans.
Le fakir ne reparut point dans la cité des palmiers , et les habitans de Dehli , qui savaient que l'empire devait à sa sagesse le gouvernement juste et paternel d'Ekber, le cherchèrent vainement pour lui en témoigner leur reconnaissance. Quel était ce sa^ge? C'est ce qu'on ignore. Le Banian a dit qi^e Brahma prit un corps mortel pour accomplir cette œuvre glorieuse. Le Parsis raconta qu'Oromase ne dédaigna point d'instruire ainsi le sullan par ses divins conseils. Le Mahométan affirma que le fakir n'était autre qu'Ali, le parent etl'ami de Mohammed : — chacun d'eux n'en rendit grâce qu'à son Dieu.