‹ Tablettes romantiques: recueilChapitre 66 sur 67 · L'INTERDIT · texte numérisé non relu

L'INTERDIT

Le pape , ne pouvant ébranler la foi que les deux époux s'étaient jurée , excommunia toute la France , et mit le royaume en interdit. Alors la désolation fut à son comble; les habitans des campagnes ne voulaient plus cultiver leurs terres , craignant que les semences ne devinssent de l'ivraie et des poisons , ou que la flamme céleste ne consumât leurs moissons. Les nommerçans, les navigateurs, n'osaient plus remettre à la voile , appréhendant que désormais la Vierge , qui recevait les prières et les vœux du marinier, ne fît point luire poiu: eux les feux conducteurs,

' *Bobert, roi de France, avait épousé Berthe , sa parente au septième degré , degré prohibé par les lois de Téglise ; un pape . ordonna la disssolntion de ce mariage. Les deux jeunes époux refusèrent d*obéir. Une excommunication fut lancée contre eux ; mais retenus par Tamour , ils continuèrent à résister au souverain pontife. Cest alors que le royaume fut mis en interdit. Le fragment qu'on va lire est tiré de la nouyelle édition de la Gaule poétique , qui est sous presse en ce moment.

et que la tempête, grondant sur leurs vaisseaux, ne les poussât contre le^ écueils.

Les guerriers ne prenaient plus les armes qu'avec cette terreur secrète par qui Ton est à moitié vaincu^ ils redoutaient que le Dieu des armées, qui ne guidait plus leurs bannières, ne les livrât aux pièges de Tennemi , et n'extirpât de leurs cœurs la valeur française.

Le découragement et la consternation n'étaient pas moins grands parmi les autres citoyens, privés de l'usage des sacremens, qui , en ce temps là, ratifiaient les actes les plus importans de la nature et de la société. Plus de mariage , plus de baptême , plus de sépulture , plus de pèlerinage. On voyait, à chaque instant, arriver aux portes de Téglise, où ils ne pouvaient pénétrer , les amans qui venaient implorer la bénédiction nuptiale, les familles qui apportaient les nouveaux-nés à la fontaine sacrée pour les laver de la tache originelle^ on voyait encore aux portes de ce temple impitoyablement fermé ceux qui^ couverts des longs manteaux du deui], conduisaient - en pleurant le corps d'un parent ou d'un ami , pour le faire inhumer chrétiennement'y on y voyait les enfans pieux et les corn-

(379) pagnes fidèles qui venaient aux pieds d'un patron allumer le cierge de l'espoir , ou compter en prières les grains bénits du rosaire pour obtenir le retour d'un père ou d'un époux j. on y voyait les malades et les infirmes ne doutant point de leur guérison, s'ils peuvent passer sous la châsse des miracles, ou prier le saint de la chapelle aux vitraux azurés. Mais c'est en vain j le sanctuaire ne s'ouvre pas , et l'inflexible ministre de Dieu laisse hors du temple désert cette foule de citoyens qui , égarés par le désespoir^ reviennent devant la demeure de Robert , pour l'accuser des maux qu'ils endurent, et rejeter sur lui les malédictions.

Quand , du fond de ses appartemeus , le roi voyait les cours se remplir de ces malheureux, quand il voyait leurs différens cortèges, leur deuil, leurs flambeaux , leur pâleur, que causaient le jeûne et la pénitence ; quand il voyait .die chaque c6té des avenues de son palais les cercueils des trépassés^ les brancards, les civières des moribonds > quand enfin il voyait tatit de mains jointes et suppliantes tournées vers lui^ ne pouvant résister plus long-temps, il se décidait à quitter«3on épouse.

Mais quand se détournant duhideux spectacle que présente cette multitude éplorée , il reporte ses regards dû côté opposé , et revoit les frais jardins oii tant de fois il fut heureux ; quand surtout il aperçoit à travers les branches des figuiers flotter la robe de sa fidèle compagne , il sent qu'il ne peut la quitter qu'avec la vie , et il refuse d'entendre les barbares qui demandent une séparation impossible.

Arrive enfin le jour du sacrifice. Berthe^ après s'être promenée quelque temps seule et agitée sur ufie terrasse du palais , aborde le monarque , et tombant à ses pieds qu elle embrasse^ elle s'écrie :

« Adieu, Robert... quand le malheur ne pe- » sait que sur nous, notre présence nous le /ai- » i^it aisément supporter ; mais que peuvent , » pour les misères de tant de citoyens qui souf- » frent à cause de nous , la tendresse et la cons- » tance de deux pauvres époux que la terre et » le ciel abandonnent? Si je pleurais, tes regards » suspendaient bientôt mes larmes^ Rêvant mon » sourire bientôt s'évanouissaient tes chagrins. » Mais ce baume de l'amour , qui distillait de «> nos blessures mêmes et savait aussi les guérir^

» est sans aucune puissance pour le cœur ulcéré

» de tes sujets , victimes d'une opiniâtreté dont

» nous seuls avons recueilli les fruits. Adieu ,

» Robert... dépouille le cilice du pénitent /et

T) vêtu de la pourpre éclatante, remonte sur

» le tr6ne plus brillant que jamais. Astre de

» mes jours , toi que des nuages ont trop long-

» temps obscurci , répands de nouveau sur la

» France , qu'enchanta déjà ton aurore , et la

» lumière et les bienfaits -, qu'à l'avenir la nuit

» dont elle est couverte, réfugiée tout entière

» en mon âme , n'épouvante plus de son hor-

» reurle monarque et ses sujets. Adieu , Ro-

» bert... Adieu, mon souverain , mon époux,

» mon ami. Ah! faut-il rappeler tant de titres

» au moment de te perdre à jamais? Et cepen-

» dant calme ta douleur , 6 toi , dont la seule

» voix me fit tant de fois tressaillir!' Cet adi^,

» tout funeste qu'il nous semble , les plus heu-

» reux doivent tôt ou tard le prononcer un

» jour; la mort, aussi cruelle que la sentence qui

n nous sépare , serait venue dans quelques an-

j) nées enlever l'un de nous deux à l'autre. Ah!

» je le sens à l'inépuisable abondance de mon

» attachement pour toi, tout ce qui a des bor*

» nés n'est rien pour l'immortel amour, et ce D n'est point en ce monde que doivent espérer » les amans. Mais quel effrayant souvenir me » fait pâlir et frissonner... malheureuse! j'ose » parler d'un avenir, et l'anathème nous en a » défendu l'espérance. O Dieu! Dieu... nous » sommes maudits pour l'éternité , nous allons » être séparés en ce monde, et nous serons » séparés en l'autre^ cher Robert, après cette » affreuse pensée , où trouver encore la force de » te dii-e adieu?... »

£Ue ne peut continuer, ses sanglots étouffent sa voix, et elle n'exhale plus que des sons inarticulés et confus.

Robert, plongé dans la stupeur, ne voit rien, n'entend rien, et sans proférer un seul mot, il tient avec distraction les mains tremblantes de son épouse. Celle-ci, faisant un dernier effort, veut s'exprimer encore, et ne peut que lever les yeux au ciel et les baisser ensuite vers la terre ; puis se couvrant de son voile , elle franchit avec résignation les degrés du palais dont le peuple assiégeait les portiques. Robert, arraché à l'abattement qui le rendait imjnobile , .veut en vain s'opposer à son départ; déjà elle a disparu dans

la foule, qui, se prosternant aux genoux du roi , l'empêche de suivre l'infortanée.

Cependant la nouvelle de cette séparation est bientôt répandue à Paris et dans les hameaux d'alentour, l'église réconciliée a piroclamé l'indulgence et les pardons. Berthe, après avoir hâté les apprêts de son exil, monte sur un char attelé de trois coursiers , et prend la route de la Bourgogne. En traversant la villle , elle voit les Parisiens vêtus de leurs habits de fête s'embrasser, se féliciter, et reprendre le cours interrompu de leurs travaux et de leurs plaisirs. La plupart d'entre eux se rendaient aux temples ouverts et retentissant des hymnes de l'allégresse. Berthe rencontre d'heureux amans, qui cette fois pleins d'espoir allaient faire sanctifier leurs nœuds aux pieds des autels^ elle les regarde , et pense que jamais elle ae goûtera les ineffables délices d'une union assortie. Elle rencontre des parens qui venaient présenter leurs enfans au baptême différé, et elle se dit que jamais elle n'éprouvera le» douceurs d» la maternité. Enfin elle rencontre une pompe funèbre, et jetant un long regard sur le cercueil : «Voilà donc, s'écriet-elle, ou doit s'arrêter mon espoir! »

(384) Déjà elle a quitté les faubourgs de l'antique Lutèce; arrivée sur les hauteurs où depuis Faffreux Bicêtre * eut son enceinte abhorrée , mais où Ton ne voyait alors qu'un bois de cyprès qui semblait garder une place à ce futur monument des misères humaines **, elle s'arrête pour voir encore une fois la cité qui renferme plus de la moitié d'elle-même. Elle entend le bruit lointain des^clocLes qui célébraient son départ^ essuyant ses larmes renaissantes sous ses doigts vacillans, elle cheréhe à distinguer à travers l'horizon vaporeux les toits d» palais de Robert et les arbres de ses jardins 5 enfin elle se détourne et s'éloigne pour toujours.

M. BS Mi.ECHAVGT.

* Ce ch&teau ayant appartennanoiennement à Jean, i\éqae de Wtnchesire , en Angletere , on l'appela Bicétre^aac corruption. On voit l'antlqnité de ce lieu dans une Charte de l'an 1290. — f^ojrez le dict. de Moréri au mot Bicêtre, et André Duchesne. Antiquités des fviUes et dès châteaux de France.

** Dès son origine , ce château parut destiné à servir de refuge aux misérables ; car on voit par la Charte citée dans la note précédente , qu'il a^appelait alors la Grange aux Gueux»

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ABADONNA.

Épisode de la Messiade de Klopstok.

Loiir du trône de flamme où siège Lucifer , Un archange , habitant des rives de Tenfer , Le triste Abadonna, gémissait solitaire.

U pleure , il pleure encor sa chute Tolontaire , Et depuis six mille ans, dans ces gouffre» de feu , Il s'offre en holocauste au courroux de son Dieu.

Le regret l'environne , et souvent sa pensée, Des chaînes de l'abîme enfin débarassée , Vers son premier séjour ose prendre l'essor.

Il revoit sa patrie , U se retrace eneop- De la création la belle matinée.

Dieu lui promit alors une autre destinée.

L'entoura de lumière , et vint en souriant Le guider , plein de gloire, au ciel de l'orient, Séjour bien différent de ces abîmes sombres.

Il avait entendu le monarque des ombres ; Il s'approche, et pensif, laisse tomber ces mots , Entrecoupés souvent de pénible^ repos :

« Tu fermeras l'oreille à ce que je vais dire ;

B N'importe, il faut parler, Satan, et t)e maudire.

Qa'ils s'unissent à moi ces archanges tombés ; Que le Seigneur , à qui tu les a dérobés , De t'accabler de haine aujourd'hui leur commande , Que sa voix te poursuive et te les redemande , Pécheur sans repentir. Quoi ! ce n'est point assez Des crimes , des complots sur nos fronts entassés ? Tu prétends que Jésus devienne ta conquête ?

Tu veux briser sa force et marcher sur sa tête ? Et que te produira ce complot menaçant ?

Crois-tu faire mentir la voix du Tout-Puissant? Respecte ses projets ^ Satan , crains sa colère : Les foudres que son bras te gardait pour salaire N'ont-ils pas accompli ton afireux châtiment. Et silkmné ton front assez profondément ?

Rappelle-toi ce jour ou, fier de ses ravages, L'océan de la mort déserta ses rivages , Te suivit en colère , et sur toi s'élevant , Dans des tombeaux de feu te plongea tout vivant. Dieu t'effrayait alors , maintenant tu le braves , Tu ne peux consentir à tes destins eschives ; Tu t'enivres d'orgueil : pooi» déguiser tes fers y Tu te fais appeler le prince des enfers ; Tu décores ces lieux du nom de ton empire.

Mais parmi ces grandeurs où ta révolte aspire. L'esclavage, le deuil, l'effroi poursuit tes pas, Et ton sceptre menteur ne nous abuse pas. »

Il dit, reprend sa place, et i'abime s'étonne.

Du rocher orageux qui lui servait de trône

Le prince des enfers se lève en écumant ;

n veut parler y sa voix n'est qu'un long hurlement :

Sous ses propres fureurs le réprouvé succombe ^

Sa force Tabaiulonne , il se débat , il tombe.

Telle , quand du vaisseau trahi par les autans

La tempête en courroux Incise les mâts flottans ,

Sur ses vastes contours la voile repliée

A grand bruit se dégonfle , et tombe humiliée.

Cependant , appuyé sur son sceptre de fer , Un noir démon , rival du prince de l'enfer , Le sombre Adramélec rassemble sa furie.

Il ébranle son trône , il blasphème , il s'écrie : m Archange dont l'enfer doit oublier le nom ,

> Viens , je te répondrai du sein d'un tourbillon ;

» Prévenant les malheurs que ta bouche m'annonce y

» Un orage sur toi portera ma réponse ;

a U brisera ton front... Des ombres du trépas

» Ton immortalité ne te sauyera pas ;

> Et ma haine, yers toi daignant enfin descendre, » Sur le seuil des enfers dispersera ta cendre.

• Vil esclave, ces lieux n'enferment que des rois :

» Des chaînes du Très-Haut cours mendier le poids ;

» L'abîme te rejette , il n'est plus ton asile ,

» Et c'est au fond du ciel qu'Adramélec t'exile. »

Il dit... Abadonna, fidèle à son remord ,

Veut écarter Jésus des pièges de la mort.

Parmi Taffreux sénat , triste ^ mais sans alarmes ,

Il s*ayance... Il rev(Ht la région des larmes;

Il ose compatir aux maux qu'il a soufferts ,

Pleure arec les pécheurs, brise un moment leurs fers }

Et l'abîme , étonné d'oublier sa souffrance y

A cru Yoir dans son sein pénétrer l'espérance.

U a déjà franchi les gouffres spacieux ,

Il s'élèTe!... O surprise ! un habitant des cieux ,

Âbdiel , qu'autrefois il appelait son frère y

Traverse à ses regards les champs de^a lumière

Même sort les unit... Sous le dôme éclatant ,

Ils furent tous les deux créés le même instant ,

Échangèrent leur nom , s'écrièrent ensemble :

« Séraphin, qu'il est doux le nœud qui nous rassemble!

» M'as-tu \u le premier ? Quel est ce b^au séjour ?

■ Pour être aimé de toi qui m'a donné le jour ? »

Leur Dieu se fît entendre , et s'embrassent encore ,

Ils montèrent vers lui comme une double aurore.

Abadonna s'écrie : « Abdiel ! Abdiel !

» Tu yas. chercher sans moi les délices du ciel.

» De m'appeler ton frère oubliant' l'habitude ,

» Tu me laisses dans l'ombre et dans la solitude ;

• Et je ne puis mourir ! Jour de plainte et d'effroi !

» Pleurez sur moi, soleils; mondes , pleurez sur moi.

» Pleurez siu* le pécheur , enfans de la lumière.

» Mon frère est consolé de sa chaîne première.

» Àbdiel me dédaigne , et n'a point vu mes pleurs r » Berceaux aériens , dépouillez-yous de fleurs ;

> N'épanchez qu'à regret vos ondes languissantes »

» Vous, fontaines d'amour , dans les cieux jaillissantes ; » Enfer , deviens sensible au cri de mes douleurs : » Abdiel me dédaigne , et n'a point vu mes pleurs. » A ces mots il s'arrête ; il regarde , il contemple De la création Tantique et vaste temple.

« Dans quel séjour , dit<4l , j'ose porter mes pas ! » Frayeurs du Tout-Puissant , ne me poursuivez-pas :

> Que je puisse une fois vous revoir sans alarmes ,

» Lieux témoins de moii crime et témoins de mes larmes .

9 Là , je devins pécheur; là, des voûtes du ciel ,

» Vint me précipiter le char d'Emmanuel.

• Hélas ! pourquoi ce Dieu , quand sa mort volontaire

» Au courroux paternel a dérobé la terre ,

» Sensible à nos. malheurs , n'a-t-il pas racheté-

» Et l'homme et les enfans de la Divinité?

» Pourquoi, du moins , pourquoi le juge de nos crimes,

» Immolant à son fils quelques grandes victimes ,

» Ne vint-il pas alors , sur le divin tombeau ,

» De nos jours immortels éteindre le flambeau ?

» Périsse l'univers ! périsse la mémoire ,

» Du jour qui m'enfanta pour le ciel et la gloire !

» Pourquoi sous l'œil de Dieu , marâtre éternité ,

» Ce jour s*échappa-t-il de ton sein redouté ?

» Pourqhoi vers les enfers s'enfiiyant de lui-même ,

» Ne fut-il pas chargé d'ombres et d'anathème?

» Ne fnt-il pas semblable à ces nuits de terrem'

» Que Jéhovah travexse armé de sa forem* ;

» Â ces nuits, où rérant le deuil , les funérailles ,

» La mère entend scm fruit mo.urir dans ses entraiUes?

» Misérable !... et j*insulte aux lois du Créateur !

» C'est toi qu'il faut maudire , ange blasphémateur. •

U disait... Tout à coup , assiégé par la flamme ,

Passe un monde vieilli que le chaos réclame ;

Du feu de ses volcans il embrase les airs.

L'archange , apercevant ce brûlant univers ,

Pour y chercher la mort se hâte d'y descendre.

Aux cendres de ce globe il veut m^er sa cendre ;

Il croit que de ses maux brisant le noir Ken »

Le trépas du vieux monde entraînera le sien.

Vain espoir ! la planète expirante , enflammée ,

Dans le sein du chaos retombe consumée ;

Et , parmi ses débris , l'archange épouvanté

Pleure , et retrouve encor son immortalité.

'M. Alex. Sùisnuet^

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