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LES DEUX AVEUGLES

Au milieu de ces monts qui dominent TAlsaoe , Où de muets torrens , des abîmes de glace Assiègent de dangers les pas du voyageur , Où d'antiques ravins la profonde largeur Semble , en se dérobant sous l'épaisseur des neigea , Aux courses du chasseur tendre d'horribles pièges. Un vallon se déploie entre un double coteau.

Là , naquirent jadis , dans un simple château y Deux enfans qu'on nommait Ëudoxe et Léonie.

De leurs yeux inclinés la vue était bannie , Et leurs mères long-temps s'affligèrent sur eux. Ils semblaient aux regards qui surveillaient leurs jeux Vivre dans ce sommeil qui s'agite et se lève , ' Et donne un air de vie aux mensonges d'un rêve. Ils entendaient souvent comparer leurs appas Au coloris, des fleurs qu'ils ne comprenaient pas , Car en les respirant leur naïve ignorance Croyait que le parfum en était la nuance ; £t ces jeunes enfans demandaient quelquefois Quelle couleur avaient leur haleine et leur voix. Sans être frère et sœur , unis par leur naissance Et rapprochés encor par la même impuissance »

Ils s'aimaient sans savoir qu'on pût vivre autrement ; Ce besoin de leur cœur n'était pas Un tourment. L'amour était pour eux utile et salutaire Gomme l'air qu'on respire et^ l'eau qui désaltère. Un jour on leur apprit qu'un fer industrieux Peut briser les liens qui captivent lès yeuTt , Et par un sens de plus compléter l'eidstence ; Mais d'un art protecteui' l'ejétaut l'assistance : « Ah ! que nous fait le jour pour nous en informer ? » Ncfus ne voulons pas voir , nous voulons nous aimer; » S'il nous manque le jour, c'est qu'il nous est contraire, m De vivre l'un pour l'autre il pounfait nous distraire , » Et Dieu qui fit lé jour ne l'a pas fait pour nous ! » Pour les convaincre , enfin , leurs mères à genoux Jurent qu'en se voyant on s'aime davantage :

Plus d'obstacle , et le fer qu'instruit une main sage , D'un prodige incertain essayant les hasards , Interroge la nuit où dorment ligurs regards.

Léonie entrevoit un rayon la première ; Mais son œil aussitôt , refusant la lumière , Rentre dans son sommeil pour ne plus le quitter. Sur l'o&il de son amant le jour va s'arrêter, Mais il ne s'éteint point au foyer qu'il éveille f Et ceux dont l'existence autrefois fut pareiBe Vont sans se séparer suivre un antre chemin : Ainsi naissent parfois dans le même Jardin Deux rosiers que n'a point visités la culture , La greffe se prépare à changer leur nature ;

L'on renaît embelli da parfum de ses fleurs , L'autre aussi de la grefîfe a souffert les douleurs , Mais il accuse un art pour lui seul sans prodige , Et sous la même écorce il sent mounr sa tige.

L'eufant qui sur ses pieds commence à -se mouToir En apprend jour à jour l'usage et le pouvoir. Eudoxe apprit ainsi comment à la lumière Il fallait par degrés confier sa paupière.

Un bandeau la retient , et c'est avec lenteur Qu'il en yoit s'éclaircir le tissu protecteur. Lorsqu'on lui découvrit la clarté toute nue , Sa maîtresse était là pour être reconnue ; Mais il chercha sa mère et tomba dans ses bras , Et l'aveugle lui dit : « Tu ne me vois donc pas ? »

Il entra dans son cœur une flamme jalouse , Eudoxe demandait à l'avoir pour épouse :

Elle disait : « Eudoxe , il me faudra mourrir ! Tout ce que vous verrez je ne puis le chérir ; Votre âme est libre ^etmoi , la mienne est prisonnière! Vous ne m'aimerez plus de la même manière !

Entre nous deux déjà tout n'est plus partagé » Tout va changer pour nous , si tout n'est pas changé ! » Eudoxe lui disait « Oh! toi seule es ma vie ! » Que ne peux-tu savoir combien ma main ravie » Sent mieux frémir ta main depuis que je la vois, » Combien ta bouche est belle au souffle de ta voix ; » Tu crois que la beauté tient au nom que l'on aime , » Et je l'ai cru , ma sœur, je m'abusais de même ;

(373) » Mab la beauté , c'est toi , c'est ce que j'ignorais. » En te yoyant, ma sœur , j'ai cru que je mourrais. » — Voilà ce que j'ai craint , tu m'aimes dayantage , » Et moi je ne puis pas , tu changes de langage, » Et moi , je suis contrainte à conserver le mien ; » Le monde que j'habite est différent du tien ; » La terre n'a pour moi qu'un homme, c'est mon frère. » Je ne connaîtrai rien qui puisse m'en distraire. » Mais toi, dans d'autres nœuds cherchant d'autres douceurs, » Les femmes désormais seront toutes tes sœurs. » Et si toutes n ont pas tant de charme à t'entendre , » Elles auront de plus des yeux pour te comprendre ! » On voulut , mais en vain , ramener sa raison ; La jalousie amère , invincible poison , Se créa dans son cœur un asile incurable.

L'insomnie accablait cette âme inconsolable.

A peine avait des nuits le char silencieux Au réveil du matin abandonné les cieux , Léonie écoutait , et son amour sévère Accusait de retard le salut de son frère, Eudoxe , déjà loin du lit et du sommeil , Epiait sur les monts les rayons^ du soleil.

Pour cacher son bonheur à celle qui l'ignore , Il allait jouir seul , s'enivrer de l'aurore , Et la vierge pleurait en répétant tout bas :

« Le jour vaut mieux que moi , l'ingrat ne m'aime pas.» Eudoxe avec chagrin vit la noire tristesse Se mêler à la fleur du teint de sa maîtresse.

Sot

(374) S^ils allaient s*égarer dans les champs , dans^les bois , En vain sur ses plaisirs il contraignait sa voix. « A quoi donc penses-tu ? lui disait Léonie.

» Du chant de ces oiseaux j'écoute rharmonie , » Eudoxe y et cependant j'aime mieux tes discours , » Et malgré ces oiseaux je les entends toujours ; » Mais toi qui peux les yoir , je sens bien , disait-elle , •• Que tu dois m'oublier , et que je suis moins belle. En yain de son amant elle aimait le bonheur , Elle eût youlu remplir elle seule son cœur.

Le temps pouvait un jour guérir cette blessure ; Eudoxe impatient crut la ruse plus sûre :

Il se feignit aveugle ; il disait que ses yeux N'avaient pu supporter un ciel trop radieux , ' Qu'ils s'étaient refermés , et qu'une nuit profonde Lui cachait à jamais le spectacle dii monde.

Il se feignait aveugle , et la tranquillité Rentra dans un amour par l'amour agité.

Un rameau que le fer priva de sa verdure Parut de tous ses pas aider la marche obscure y Et retenant sa voix , et son œil étonné, Ou même à ne rien voir par son cœur condamné, Gomme dans son enfance il se remit à vivre , . Et guidant sa maîtresse , il paraissais la suivre.

Hélas ! qui peut long-temps se cacher de l'amour ! Le mal de Léonie empirait chaque jour, Et chaque jour des pleurs de sinistre présage De ses beaux yeux muets tombaient sur son visage.

Le charme du sourire ayait fui ses attraits.

« Je ne m'abuse pas autant que je voudrais ,

» Je sais que je fafflige et je sais que tu m'aimes ,

» Et nous avons pourtant cessé d'être les mêmes !

n Le souvenir des yeux , le monde , sa beauté

V Partagent Léonie en ton cœur enchanté ;

> Puis ta ruse , d'ailleurs ^ tu crois que je l'ignore !

» L'amour révèle tout à l'âme qui l'implore.

» Pourquoi, quand nous allons errer dans les seutiers,

» Ne me piqué-je plus aux buissons d'églantiers ?

» Quand tu viens avec moi gravir sur la montagne ,

» Jamais im seul caillou ne blesse ta compagne.

» Tu les écartes-donc ? rien n'est conmie autrefois ,

» Et, dit-elle en pleurant , je sens bien que tu vois. »>

Son cœur se nourissait d'une fièvre cuisante ;

L'amour eut beau lui tendre une main complaisante ,

Elle mourut ! Eudoxe , égaré , furieux y

S'indignait de jouir du speetaele des cieux.

Sans connaître Thymen , àÂfihpOftmt son veuvage,

La nature à ses yeux prit un aspect sauvage ;

11 insultait du jour la funeste clarté , • ,

Il n'aimait que ta nuit, car dans l^obscurité

S'étaient formés les nœuds de sa chaîne éphémère.

Uiv remède bientôt s'offrit à sa misère ,

Un remède terrible , égal à ses douleurs»

Ses yeux trop lentement s'éteignaient dans les pleurs^

Et le fer fut plus prompt que le poison des larmes.

Son avenir alors eut pour lui quelques charmes.

Il pouvait expirer comme elle avait vécu. . . Mais la mort le fuyait comme un guerrier vaincu Que dédaigne en passant le glaive^qui la porte. Il fallut la chercher, elle était à sa porte. Il partit seul , sans ^uide , et quand le lendemain On prit , pour le trouver , le périlleux chemin Qu^avaient marqué ses pas, empreints de place en place. Sur les bords d'un torrent on en perdit la trace.

M. Jules Lefèvke.

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