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Tacite et la littérature française

La littérature française classique s'est formée à l'école des Grecs et des Romains. Lorsque les tentatives du moyen âge, pour constituer une littérature nationale, eurent échoué, les humanistes du xvi* siècle cherchèrent dans les œuvres de l'antiquité de nouvelles sources d'inspiration. Au théâtre, on « vit renaître Hector, Andromaque, Ilion » ; la poésie lyrique prit Pindare, Horace, Properce et Tibulle pour modèles ; l'éloquence se forma d'après Démosthène et surtout Cicéron ; l'épopée se réclama d'Homère et de Virgile ; Plutarque, traduit par Amyot, devint Français. Toutes les productions du temps ont un air grec ou latin.

L'imitation, d'abord servile et indiscrète, se fit, dans l'âge suivant, plus large, plus indépendante et plus mesurée ; elle arriva même à se donner des allures

d'originalité, et tous nos écrivains du xvii* siècle auraient pu dire avec La Fontaine :

« Mon imitation n'est pas un esclavage. »

Les auteurs de l'antiquité, dont l'influence sur la littérature française a été la plus profonde et la plus féconde, sont Homère, Sophocle, Euripide et Plutarque chez les Grecs ; Gicéron, Virgile, Horace et les élégiaques de second ordre chez les Latins. Des travaux ont été faits, qui signalent le rôle joué par ces écrivains dans la formation de notre idéal classique.

Aucune étude de ce genre n'a été tentée pour l'historien latin Tacite. Quoique sa part d'influence ait été moindre que celle des auteurs cités plus haut elle n'en est pas moins importante ; elle vaut la peine d'être signalée. Les historiens, les orateurs, les moralistes et les poètes tragiques ont largement puisé dans les Annales et les Histoires, poury chercher, soit le secret d'une éloquence forte et concise, soit des vérités générales exprimées avec un rare bonheur, soit des faits intéressants ou des situations dramatiques.

Que l'on ait ou non de la sympathie pour Tacite ou de l'admiration, on doit reconnaître que sa physionomie est une des plus originales et des plus nettement caractérisées de l'antiquité latine. Vivant dans un siècle (54-116) où la vertu était un crime et la complaisance servile à l'égard du pouvoir la condition même de l'existence, il a le rare courage de garder sa dignité et de demeurer honnête. Durant la vie de Domitien, il se tait et il attend. Gouverneur de

la province de Belgique (89-94) membre du collège des Quindecemviri et sénateur, il fait son devoir sans ostentation comme sans faiblesse, sachant se maintenir, à l'exemple de son beau-père Agricola, dans un juste milieu entre une complaisance honteuse et un esprit de provocation aussi stérile qu'imprudent.

Historien, il s'est fait de son art une très haute idée. Perpétuer le souvenir des hommes de bien et marquer les criminels du trait de l'infamie, voilà son but. « Quod prsecipuum munus annalium reor, ne virtutes sileantur, utque pravis dictis factisque ex posteritate et infamia metus sit. » {Ann., III. 65.) Il estime d'ailleurs que l'historien doit être sans prévention de haine ou d'amitié ; la justice seule doit régler ses jugements. Fidèle à ce principe, nous le voyons rendre justice aux rares qualités qu'il rencontre dans des monstres comme Tibère ou Néron. (A., IV, 11.) Un écrivain d'une telle valeur morale méritait de faire école.

La présente étude a pour but de rechercher dans quelle mesure Tacite a inspiré la littérature française. Par ses idées, sa manière et son style, a-t-il contribué à la culture générale de nos écrivains, au temps de leur formation ? En quelle estime le tenait-on ? Par quoi s'est manifestée son influence ?

De là trois divisions dans cette étude :

Première partie. — La place faite à Tacite dans les études classiques en France.

Deuxième partie. — Jugements portés sur Tacite par les critiques et les écrivains français.

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