CHAPITRE PREMIER
An moyen âge
Il est probable que les manuscrits de Tacite étaient répandus en Gaule, dès le début du moyen âge. L'écrivain y était connu, puisqu'il avait rempli les fonctions de propréteur dans la province de Belgique. N'est-il pas permis de supposer que les gens cultivés dont le gouverneur s'était attiré l'amitié par une administration juste et prudente, s'empressèrent de se procurer, au fur et à mesure de leur apparition, des ouvrages qui leur apprenaient l'histoire de Rome. On se figure volontiers que ces précieux livres se transmirent pieusement de génération en génération.
Au rapport de Vopiscus (i v« siècle) ( Vita Taciti, i o)» l'empereur Tacite qui régnait en 376 après Jésus- Christ, et qui se glorifiait de descendre du grand historien, ordonna de mettre les œuvres de son parent dans toutes les bibliothèques de l'empire.
Dans cette distribution générale, la Gaule ne pouvait être oubliée.
Enfin Sidoine Apollinaire nous apprend (Epis. IV, i4) que vers le milieu duv^ siècle, le préfet des Gaules, un certain Polémius, prétendait être un des descendants de Tacite. Lui aussi dut s'efforcer de propager, dans rétendue de son gouvernement, les œuvres de son glorieux ancêtre.
Ce ne sont là, bien entendu, que des conjectures, qui reposent sur des témoignages isolés, mais en l'absence de documents contraires, on n'est pas en droit de les rejeter de parti pris. Nous avons d'ailleurs d'autres preuves.
Le poète Ausone (309-394) qui professa la rhétorique avec éclat dans la ville de Bordeaux, avant d'être le précepteur de Gratien, fils de l'empereur Valentinien, avait certainement sous les yeux le texte de Tacite, lorsqu'il écrivait ses distiques à la louange des empereurs romains. Rapprochons seulement ce qu'il dit de Tibère et Galba, des jugements de Tacite.
Tibère :
Prcsnoraen Tiberi nactus Nero, prima iuventae.
Tempora laudato gessit in imperio.
(Cf. Tacite, Ann. VI, 5i : « -Egregia vita famaque, quoad "privatus vel in imperio sub Augusto fuit.)
Galba :
Spem frustrate senex, privatus sceptra mereri
Yisus es, imperio proditus inferior.
(Ausonius, Opéra, éd. Shenkel, page ii/i). (Cf. Tacite, Hist., I, 49 I « Maior priva to visus est dura
privatus fuit, et omnium consensu capax impcril nisi imperassel.)
L'imitation est trop visible, pour que nous ayons besoin d'insister ; le reste ne fait qu'auj^mentor la conviction.
§ I . — Dans les Monastères
Dans toute la période du haut moyen âge la vie intellectuelle s'était en grande partie réfugiée dans les monastères. La plupart des écrivains du iv*' au ixe siècles sont des moines ou des gens d'Eglise. Ce sont eux qu'il faut surtout interroger si l'on veut savoir quels sont les auteurs classiques les plus connus à leur époque. Voici des témoignages intéressants puisés dans Sulpice-Sévère, Paulin de Noies, Sidoine Apollinaire et Eginhard.
Sulpice-Sévère (365-425) a laissé une histoire du monde depuis la création jusqu'à son temps. Dans le récit de la chute de Jérusalem, ce n'est pas à l'historien Josèphe, mais à Tacite qu'il emprunte ses documents. J. Bevn?iys(Ueber die Chonik des Sulpicius Severas, Breslau, 1861, pp. 48-61) établit avec assez de vraisemblance que l'écrivain ecclésiastique avait entre les mains le livre Vides ^/s^ozres, aujourd'hui perdu, car il explique autrement que Josèphe le dessein que poursuivait Gitus dans la destruction de Jérusalem. Quoi qu'il en soit, voici des passages qui ont entre eux un rapport évident :
...postetiam Pythagorae cuidam in modum solemnium coniugiorum nuberet ; inditum que imperatori flammeum, dos et gcnialis thorus et faces nuptiales, cuncta denique,
...nisi paucos post dies uni ex illo, contaminatorum gregc (nomen Pythagoraj fuit) in modum solemnium coniugiorum denupsisset. Inditum imperatori flammeum, visi auspices
quae vel in feminis non sineverecundia conspicuuntur, spcctata.
(Sulpi. Sev. C'/irOH., 2. 28. a).
Scd 0[)inio omnium invidiam incendii in principem retorc[uebat, credcbalur que iniperafor gloriara innovandaî urbis quaîsivisse.
Neque ulla rc Nero efficiebat qui ab eo iussum iiicendium putarelur. Igitur vertit invidiam in Christianos actœquc in innoxios crudclissimaî quœstiones, quin et novae mortes excogilala;, ut ferarum tergis contecti laniatu canum interirent. Multi crucibus alïixi aut Uamma usti. Plerique in id reservati ut, cum defecisset dics in usum nocturni luminis urerentur.
(Sulp. Sev. Chron., a. 29. i-3).
dos et genialiï torus et faces nuptia les; cuncta denique spcctata, quae in femina noi operit.
(Tac. Ann., XV, 87).
Plusque ini'amiœid incendium habuit, quia prœdiis Tigellini ^milianis proruperat, videbaturque Nero condendaî urbis novas... gloriam quaesivisse
(Ann., XY, do).
Igitur primum correpti qui fatebanlur, dcinde indioio eorum multitudo ingens haud perinde in crimine incendii quam odio Immani generis convicti sunt. Et pereuntibus addita ludibria, uît, ferarum tergis contecti, laniatu canum interirent aut cricibus affixi, aut flammandi, atque ubi defecisset dies, in usum, nocturni luminis urerentur.
(Tacite, Ann., XV, 44)-
Paulin de Nole(35i-/\3i), disciple d'Ausone et ami de Sulpice-Sévère, connaissait le Dialogue des Orateurs, auquel il emprunte l'expression substantia facultatum {Dial. 8), que l'on ne rencontre nulle part ailleurs.
« Tu vero, frater dilectissime, ad Dominum miraculo maiore conversus es, quia aetate florentior, oneribus patrimonii levior, substantia facultatum non egentior ».
{Epistola, V, 5, Ed. Migne.)
Sidoine Apollinaire (43o-488), cite très souvent Tacite dans ses écrits. A deux reprises, il le célèbre dans ses vers :
u Qua Crispus brevitate placet, quo pondère Varro, Quo genio Plautus, quo fulmine Quintilianus, Qua pompa Tacitus nunquam sine laude loquendus. (Carm., 22, 190, sq. Ed. Baret.)
Et te comica qui doces, Terenti ?
Et te tempore qui satus severo Graios, Plaute, sale lepore transis ?
Et te qui brevitate, Crispe, polies ?
El qui pro ingenio lluenle nulli
Corneli Tacite es tacendus ori ?
(Carm., ao, lôa, sq.) Eginhard {'jji.S^^), riiistorien de Gharlemagne, connaissait à fond les œuvres de Tacite, connue l'a démontré un critique allemand, Manitius, (Einhnrts Werhe iind ihr Stil, p. 67). Les réminiscences de riiistorien se retrouvent à chaque instant sous sa plume. Qu'il nous suffise de citer celle-ci, à propos des chants populaires chez les Germains.
Bar|bara et antiquissima carmina Celebrabant carminibus antiquis,
quibus velerum reguin aclus et belia quod unum apud illos memoriœ et
canebantur. annalium genus est.
Vita Caroli, 39. Tacite, Germ. a.
A l'époque où composent tous ces écrivains, la littérature française n'est pas encore née, et la langue elle-même n'a commencé à se dégager péniblement du latin qu'aux environs du vii^ siècle. Les rapprochements que nous avons faits et les imitations que nous avons signalées, avaient uniquement pour but de montrer que dans ces temps reculés, les manuscrits de Tacite existaient sur les différents points du sol français, et que dans leurs études silencieuses, les moines savaient les mettre à profit. § ^- — Dans les écoles et à V Université de Paris
Dans les documents que nous avons consultés, (Histoire de V Université de Paris depuis son origine Jusqu'en l'an 1600, 7 voL par Ghevrier. Histoire de Véducation en France, n vol. par Feleze), nous n'avons rien trouvé qui prouve que Tacite ait été étudié à l'Université de Paris, aux xin% xiv^ et xv« siècles.
Dans ces trois siècles, la Théologie est la reine, et
la Philosophie est sa suivante (pediseqaa). Quant à la grammaire, comme on désignait alors Tétude des belles-lettres, elle n'est que la plus humble des auxiliaires, dont on réduit le rôle, autant que faire se peut. La bulle de Grégoire IX, en i23i, ne nomme parmi les auteurs qui doivent être lus par les professeurs es arts que Priscien, pour la Grammaire, et Aristote, pour la Philosophie. Le "règlement des régents es arts (i254), qui entre dans un grand détail sur Tordre des leçons et sur les livres qui doivent en faire la matière, laisse de côté les plus grands auteurs latins, Gicéron, Horace, Virgile, et à plus forte raison. Tacite.
Vers la fin du xive siècle, grâce aux efforts de Nicolas de Clémengis, et au xv= siècle, par suite de la découverte d'un grand nombre de manuscrits, l'étude des auteurs latins prit une plus grande extension, mais nous ne voyons pas que notre auteur ait été l'objet d'une attention spéciale.
Pour les écoles, en dehors de l'Université de Paris, nous avons deux témoignages très intéressants, celui de Jean de Salisbury et celui de Pierre de Blois, qui tous deux dressent un catalogue des auteurs à lire et à expliquer.
Jean de Salisbury, né en Angleterre vers iiio et mort évêque de Chartres en 1180, avait fait ses études à Paris, sous des maîtres célèbres tels qu'Abélard, Robert de Melun, Guillaume de Gonches. Vers ii4o, il ouvrit lui-même à Paris, une école qui ne paraît pas avoir eu grand succès. Dans son principal ouvrage, Polycratius, seu de ciirialium nugis et vestigiis philosophorum, il donne une liste des histo-
riens qifil est bon de lire, pour compléter ses éludes :
u Quiu si quis dili^'entius recensere voluerit, légal ca quœ TrogusPonipcius, Josephus, Egesippus, Suetonius,QuinlusCurtius, Cornélius Tacitus... et alil historici, quos enumerarelongumesl, suis comprehenderunthistoricis ». {Polycratius,8, i8.)
Pierre de Blois (ii3o-i2o3), qui passa la plus grande partie de sa vie en Angleterre, enseigna les arts libéraux en France, de 1170 à ii j5. Il a laissé un grand nombre d'ouvrages. Dans une lettre adressée à un de ses élèves, il dresse le catalogue des livres qui sont le plus en usage dans les écoles de son temps, et qu'il a lui-même lus avec le plus de soin :
M Praîter ceteros illos libros. qui célèbres su>t in scholis, profuit mihi fréquenter inspicere, Trogum Pompeium, Josephum, Suetonium, Hegesippum, Quintum Curtium, Cgrnelium Tàcitum, TiAtum Livium, qui omnes in historiis, quas referunl, muita ad morum aedificationem et ad profectum scientiaeliberalis interserunt. » {Lettre loi.)
Malgré Tautorité de ces témoignages, restreints d'ailleurs au xir siècle, il y a un fait qui semble prouver que Tacite n'était pas d'un usage courant au moyen âge, c'est le silence des grammairiens. On sait que les grammairiens latins nous ont conservé des passages, trop informes et trop frustes, hélas ! d'un grand nombre d'historiens dont les œuvres ont péri, et un savant allemand, Hermann Peter, a eu la patience de rassembler ces fragments épars. (Historicorum romanorum fragmenta collegit, disposait, recensait lier manus Peter. Leipsig, i883.)
Interrogeons de même les grammairiens du moyen
âge: Pierre Héli, Vincent de Beauvais, Everard de Béthune, Hugues de Saint-Victor, et bien d'autres qui écrivirent des traités de grammaire du ix« au XIV» siècle. Leurs œuvres sont pour la plupart inédites, mais Ch. Thurot en a donné de copieux extraits dans un savant ouvrage : Notices et extraits de dii>ers manuscrits latins pour sentir à l'histoire des doctrines grammaticales au moyen âge. Nous y trouvons fréquemment cités, à l'appui des règles grammaticales, des exemples empruntés à Ovide, à Virgile, les plus souvent nommés, — à Horace, Lucain, à Stace, à Juvénal^ à Martial, à Perse, à Cicéron, à Tite-Live ; nous n'avons pas une seule fois rencontré le nom de Tacite. Cela semble indiquer que les œuvres de l'historien latin, si elles étaient connues des savants, n'étaient pas assez répandues dans la masse des écoliers pour que l'on fût tenté d'y puiser des exemples.
§ 3. — Les Manuscrits
La France ne peut revendiquer la gloire d'avoir possédé les meilleurs manuscrits qui servirent aux xv^ et XVI « siècles, à la constitution du texte de Tacite. Le Mediceus prior fut découvert à l'abbaye de Gorbie, en Westphalie, et le Mediceus aller au couvent de Saint-Marc, à Venise.
Les manuscrits de Paris ne jouissent pas d'un très grand renom. Celui qui appartint plus lard à la bibliothèque de l'Oratoire se recommande, au dire de Daunou, par sa beauté, mais il est inexact et semble peu antérieur aux éditions.