TACITE
Je n'entends m'occuper des mœurs littéraires de Rome que dans leurs rapports avec la pensée dominante de mon travail ; et, comme je l'ai fait pour les mœurs sociales, je veux, non les peindre, mais les apprécier. Ce sujet me fournira donc moins des portraits que des rétlexions; car je cherche plutôt ce qui peut instruire que ce qui peut plaire. Comme c'est surtout la société impériale que je juge, c'est aux mœurs hltéraires de l'empire que je
* Comme on le voit dans mon prologue, je divise mon sujet en deux grandes parlies, savoir : 1" les conditions politiques, sociales, morales, de la société rom;iine impériale, et la personnalité des Césars dans ce milieu; 2° les conditions littéraires de la même société et la grande personnalité de Tacite au sein de ces conditions littéraires. Mon premier volume constate le milieu politique, social et moral des Césars, pour mieux apprécier les Césars. Mon second volume constatera le milieu littéraire, historique et moral de Tacite, pour mieux apprécier Tacite.
m'attache, ce sont les contemporains de Pline et de Tacite que j'étudie. J'en ai deux raisons : d'abord, c'est Pline le Jeune surtout qui fournit les meilleurs documents sociaux en tout genre; puis, Pline môme a vécu dans une période intermédiaire qui a vu, en même temps que Domitien et Trajan, les deux extrêmes de la servitude et de la liberté ; si bien que ce temps mixte, qui n'est pas encore une décadence sociale et qui est tour à tour l'empire et la république, contient, dans un court espace, toute la vie romaine. — L'intelligence littéraire fut-elle excitée par les instincts publics? Quels étaient ses moyens de se produire et de se recommander? Quel fut pour les lettrés le patronage des empereurs ou des grands? Quel fut le patronage des riches? Enfin, quel fut en général le sort des lettrés de l'empire sur le théâtre que j'indique, c'est là ce que je compte examiner.
Les Romains étaient passés de la conquête du monde à sa possession; de l'action continue, au loisir permanent : ils occupaient donc ce loisir, soit des arts, soit des corruptions delà paix. Quelques grands parcouraient encore le monde en curieux, pour le connaître; en vainqueurs, pour l'administrer; quelquefois, mais plus rarement, en soldats, pour le châtier ou le défendre des barbares : quelques Romains suivaient encore les grands hors de Rome; mais, en général, Rome sortait peu de chez elle, si je puis le dire, et c'était par ses alhés qu'elle contenait ses adversaires. Quand les grands n'étaient donc pas à l'armée ou dans leurs gouvernements, ils étaient à la cour des empereurs ou dans leurs terres en Itahe, s'ils n'étaient proscrits. Le peuple^ était à ses affaires; la plèbe, autant qu'elle le pouvait, au Cirque ou dans ces divers jeux romains où elle se retrouvait avec Rome. Des flots d'étrangers, de Grecs surtout, circulant sous les portiques de la Ville éternelle, y apportaient, avec leur désœuvrement, leur misère ou leur talent, ces mille ferments par lesquels les civihsations se fertili:>ent ou se gâtent. Au Cirque, Rome restait romaine; à divers théâtres, elle devenait orientale : les hautes classes de la société étaient surtout pénétrées de l'esprit grec ; elles étaient lettrées^ elles aimaient les arts.
* C'esl-à-ilirc loul ce qui ne gouvernait pas.
« J'affectionne mon siècle, écrit Pline, cl je ne voudrais pas qu'il fût sans éclat'; j'accorde donc mon estime à quiconque a le goût des lettres^. » On le voit, à cette occasion, prêcher d'exemple : tantôt il retouche ceux de ses plaidoyers qui ont réussi, travail ingrat et froid, selon lui", car l'inspiration cesse avec ses motifs, c'est-à-dire avec ses craintes et ses espérances; tantôt il écrit des harangues qu'il compte lire à ses amis, travail factice que l'antiquité amoureuse de la parole savait vivifier*; ou bien, ce qui est moins laborieux, il fait de la littérature légère; il versifie, il compose des bagatelles ingénieuses. Le consulaire Pline chante les charmants larcins de l'Amour^; et comme ses plus graves amis s'en offusquent, il s'en excuse sur ce qu3 la gymnastique des vers n'en apprend que mieux la prose, et qu'après tout, ce qui est sans réphque, Cicéron eut la même faiblesse*'.
Mais que d'exemples contemporains du même genre ! Ce n'est pas seulement un Calpurnius Pison, patricien s'il en fut, qui fait un charmant poëme sur V Amour dupé'^; c'est encore Augurinus qui publie un recueil de pièces badines pleines de sel et de galanterie; c'est Antoninus, l'un des amis en même temps que l'un des modèles de Pline, qui travaille dans le goût des précédents ^; c'est l'un des grands capitaines du temps, c'est Spurina, c'est le vainqueur des Bructères qui, à soixante-dix-sept ans, cultive les vers et y réussit, puisque ses productions brillent « par une harmonie et une grâce que rehausse la probité de leur auteur ^ : » car, pour les anciens, il faut, ou que les mœurs répondent à leurs préceptes, ou qu'elles soient le correctif de leurs badinages. Pourquoi ce goût des bagatelles? C'est qu'il délasse les grands esprits qui les composent; c'est, d'autre part, que ces piquants tableaux des caprices de la vie humaine, c'est que ces jeux de l'esprit, qui sont les plus doux passe-temps de quiconque les comprend, tempèrent les tristesses de la réahté par le charme de la fantaisie ; c'est qu'il est peu d'hommes qui ne trouvent dans ces peintures fugitives un espoir ou un souvenir. C'est pour cela que, du temps de Stace, on lisait encore soit le Moucheron de Virgile, soit la
' Letl., 5-17. — 2 lbid:.(S-\'l. — - Ibid., 0-15. — * Ibid., 5-13. — ^ /^/^.^ 7.4 — c md., 5-5, 7-i. — "^ Ibid., 5-17. — » Ibid., 5-10. — 9 Ibid., 5-1.
i TACITE ET SOiN SIÈCLE.
Batracliomyornachie d'Homère*; et c'est parce qu'on les lisait toujours que Stace composait de son côté ces Sylves trop peu connues, mais auxquelles on revient quand on les connaît : voilà pourquoi Martial, dont c'était le génie, a occupé Rome de ses brillantes, quelquefois coupables, mais toujours piquantes bluettes : ses immenses lecteurs excusent son genre, sinon ses excès.
Il fallait que la grave Rome, si passionnée pour l'éloquence, aimât encore beaucoup la poésie, puisque la vie d'un homme, en la doublant, selon Cicéron% n'eût pas suffi pour la lecture des seuls lyriques; et que, selon Pline le Jeune, les poètes pullulaient de son temps ^ comme les bourgeons d'avril. Lui-même ne va guère à la campagne que pour la forme * : s'il vendange, ce sont surtout ses poésies qu'il récolte ; s'il entreprend une chasse, ce sont des vers que ses filets lui procurent ^ Il aime d'ailleurs qu'on l'imite ; il encourage Octavius à faire connaître sa muse *, il veut que Suétone montre enfin ses ouvrages"^.
Ce goût pour les frivolités littéraires même, existait avant lui. Pomponius et Sénèque, pendant l'enfance de Pline, disputaient gravement sur le point de savoir si telle locution latine, yradus eliminanl^^ par exemple, était ou non correcte. Sénèque lui-même enseigne à quelles puérilités scientifiques Rome prêtait son attention ; car on écrit toujours pour son public. Qu'on cherchât à savoir la véritable patrie d'Homère % cela se comprend; c'est une noble et utile curiosité, c'est de plus un hommage à une si grande gloire ; ce n'était pas là une puérihté, ce semble, quoi qu'en dise Sénèque : mais à quoi bon chercher quelle était la véritable mère d'Énée *^, ou si c'étaient soit les femmes, soit le vin que préférait Anacréon; si Sapho était une courtisane publique, « questions, dit Sénèque, qu'il faudrait désapprendre si on les savait'* ! » Encore
* Slace, Syhes, 1-4, — - Cilé par Sénèque, Épît., 49.
' Lett., 1-13. — Sur la rage décrire, voy. Juvénal, Sat., 7,
* Lett., 9-40. — « Je ne m'entretiens qu'avec moi et avec mes livres. » [Ibid., 1-9.)
^ Ibid., 9-16. — Je me trompe; il prend aussi des sangliers qui viennent se jeter dans ses toiles sans qu'il y songe, car il ne songe qu'à ses vers. {Ibid., 1-15.)
6 Ibid., 2-10. — 7 Ibid., 5-11. — » Ibid.. 7-1. — ^ Épît.. 88.
*° Ou la nourrice d'Achille, ou la bcllc-mère d'Achémole, ou combien Acesle vécut d'années, ou comliien il donna aux Phrygien d'outrés de vin? (Juvén., Sat., 7.)
1* Sénèq., Épît., 88.
youdrais-je réhabiliter Saplio, et protester contre cette idée : qu'une fille publique puisse jamais êlre un grand poëte; mais cet ordre de questions montre au moins combien l'érudition était prisée, même en ses caprices; et quand je vois que Rome accueille, qu'elle courtise en quelque sorte jusqu'aux extrêmes de l'imagination, la poésie légère, et jusqu'aux extrêmes de la science, l'érudition purement curieuse, j'en induis légitimement que la société romaine aimait sincèrement les lettres \
Quelques hommes personnifient, si je peux le dire, le goût de Rome pour toute forme intellectuelle^ : à cet égard, Rome impériale et Rome républicaine se ressemblent. Rrutus est à la fois orateur, capitaine, poëte; Jules César, si grand capitaine, si grand écrivain, si grand orateur qu'il eût pu vaincre Cicéron s'il l'eût tenté, était en même temps poëte et grammairien. Cicéron luimême, que n'était-il pas? Mécène, si grand homme d Etat, cultivait la poésie comme Auguste; Sénèque, savant en tout genre, a fait le mordant badinage de VApocolokintose^; Tacite, qui le croirait! composa, dit-on, un recueil de facéties ' ; quant à Pline l'Ancien, mort à cinquante-six ans, et dont VHistoire naturelle est pour son temps une encyclopédie, ses travaux sont sans limites : il avait débuté par le barreau, puis écrit tout un traité sur la manœuvre du javelot, puis un ouvrage sur l'homme de lettres, dont le travail de Quintihen n'est que le pendant; puis, sans compter nombre d'œuvres historiques que la postérité n'a pas recueillies, mais que ses contemporains admiraient, il avait traité, en huit livres, des Locutions douteuses, pour n'être pas oisif sous Néron. Les Romains éminents tentaient donc toutes les carrières de l'intelligence^, et les goûts de Rome les suivaient dans toutes les carrières.
* « Si quando urbs noslra liberalibiis stiuliis floruit, nunc maxime florct : mulla claraque excmpla sunt. » (Pline, Lelt., 1-10.)
Sénùque cile mèiric un ridie qui payait fort cher deux esclaves pour lui souiïler, l'un, des citations d'Homère; l'autre, des citations d'Hésiode. [Épit., 27.)
- Tacite, Dialog. des Orat., 21.
'' Pline cile, en outre, Calvus, Asinius Mcssala, Hortensius, Sylla, Scévola, Sulpicius, Varron, Torquatus ou plutôt les Torquatus, Mcnimius, Lentulus Getulicus, Ncrva, Titus, Virginius Rufus. sans compter rs'éion [Lctt., 5-5), r'est-à-tlire tout à la fois la toge, l'épée, le sceptre; et, non-seulement de grands esprits, mais de grands écrivains.
* l'ulgence le grammairien ralte.>tc. — ^ Plii:c, Jjett., 5-5.
6 TACITE ET SOlN SIÈCLE.
Les lettres, dans ce qu'elles ont de plus exquis, avaient môme des clients parmi les campagnards, et Pline rend compte d'un de ses plus grands étonnements sur ce point. — Un jour qu'il allait voir, aux champs, Térentius Junior, qui avait servi dans ^a cavalerie, et qu'il croyait tout au plus un bon, mais épais agronome, il fut surpris de l'entendre entamer un docte entretien sur les lettres. En l'écoutant, il finit par l'admirer : « Quelle pureté de diction, dit-il, quelle latinité, quel hellénisme! La langue qu'il parlait semblait toujours la plus parfaite, on l'eût cru citoyen d'Athènes, non d'une bourgade; » et Pline en conclut qu'il ne faut pas se préoccuper exclusivement des lettrés de profession, mais qu'il faut encore songer, en écrivant, à ces connaisseurs discrets dont le suffrage, moins brillant, a tant de prix ^
Pline est plein de détails précieux sur la physionomie littéraire de son temps. Il nous dit, par exemple, que Suétone, n'osant plaider un certain jour, à cause d'un songe qui le troublait, pria son ami Pline d'obtenir un sursis, de ses juges; que l'orateur Régulus ne plaidait jamais que dans une tenue singuhère et surchargé de bandelettes ; qu'il n'abordait le barreau qu'avec son public et à la condition de plaider sans hmites^; que certains avocats avaient des applaudisseurs payés, chargés de battre des mains à un signal convenu, — ce que Pline réprouve d'autant plus, que c'étaient les orateurs ou médiocres ou affectés qui abusaient de ce manège^; — que, l'improvisation étant plus rare que de nos jours, deux sénateurs s'invectivèrent inopinément, par écrit, avec tant d' à-propos dans leurs ripostes, qu'on voyait bien que des indiscrets les avaient trahis l'un et l'autre, puisque chacun était dans le secret du factum de son adversaire \ Pline nous apprend encore qu'il avait composé une tragédie grecque à quatorze ans^, et que, plus mur, il s'essayait, comme ses amis, dans la comédie ^ Nous voyons dans Perse que les novices s'exerçaient de leur côté dans l'épopée''. Les siècles lettrés se succèdent en se ressemblant. Nous avons vu les cours de nos Quintiliens modernes suivis comme ceux de l'éloquent Romain par d'éminents personnages, pour les-
* J.ett., 7-25. — Il étaii en correspondance avec lui. [îbid., 8-15.) " Ibid., G-2. — 3 ma., 2-1 i. — * Ibiil, G-5. — ^ Ibid., 7-i. — e md.. 5-3, G- 21. — ' Hat., 1.
f[ue]s on ennoblissait la leçon ^; nous entendons encore des auteurs aigris, comme Phèdre, accuser les critiques « de ne savoir que décrier ce qui les éclipse % » ou se plaindre, comme Stace, « qu'aussitôt qu'une de leurs productions paraît, les envieux se déchaînent contre elle^ : » faiblesse réciproque de l'esprit humain, qui n'aime a voir ni rin>perfection chez soi, ni la perfection chez les autres; à moins que la faveur de Domitien ne fût, pour l'opposition, un sujet de réaction contre Stace.
Si l'époque de PUne a ses petits côtés sur ce point, elle a aussi ses beaux aspects. La véritable gloire, un mérite reconnu, recevaient de sincères hommages dont la simplicité toute spontanée n'en était que plus chère. Phne étant entré, par accident, dans une des écoles publiques où s'était autrefois formé son esprit si littéraire, et où des jeunes gens discutaient en présence de sénateurs; à sa vue, la discussion s'interrompit par égard pour un talent de cet ordre, et Pline obtint, sans le chercher, l'honneur d'une admiration muette qu'il raconte avec émotion*. Dans un miheu si vivement intellectuel, la passion de l'idéal en tout genre était surexcitée ^. A soixante ans passés, le rhéteur Iséus, d'un savoir prodigieux, selon Pline % s'exerçait encore dans les écoles, comme pour obéir à ce précepte de Sénèque, qu'il faut apprendre aussi longtemps qu'on ignore, c'est-à-dire tant qu'on vit''. C'était donc une ressource plutôt qu'une honte pour un sénateur romain proscrit, en Sicile, d'ouvrir un cours d'éloquence ** : c'est que ce siècle était profondément artiste, si je peux le dire, et qu'il comptait les gloires littéraires comme une des nécessités de sa grandeur ^ : mais aussi quel cachet dans la forme antique !
Si les écoles de déclamation, très-anciennes à Rome, étaient
■• Pour eux, Quintilien recommençait la sienne. [Inslit. oral., 9-2.)
- « Nec quidquam possunt nisi meliores carpere. » (Epilog. du liv. 2.)
•• Argument du quatrième livre des Sijlves. — ^Lett., 2-18.
•'' L'orateur Régulus consultait les sacrificateurs sur le succès éventuel de ses plaidoiries. [Ibid.., G-2.) — Singulière dévotion, mais dévotion pourtant!
« Ibid., 2-5. —■? Éptl., 27.
^ « Quelle chute! » dit Pline [Lelt., 4-11; mais quelle inconséquence chez Pline! Quoi d'étonnant qu'un sénateur se fit rhéteur, quand les sénateurs raffolaient dos ■rhéteurs? Le préjugé prolestait toutefois.
^ La gloire des lettres était la seule rivalité que se permît la Grèce à l'égard de Rome, qui n'entendait lui céder que !e moins possible.
pour les esprits un moyen d'apprendre, les lectures publiques, plus récentes, étaient pour eux un moyen de se répandre ; c'était même, selon Pline, un moyen de se répandre et de se perfectionner. « Songer que l'on doit lire, entrer dans le lieu de rassemblée, regarder autour de soi, pâlir, trembler, tout cela, dit-il, nous est profitable'. » Aussi n'affrontait- on la lecture publique qu'après quelques précautions préliminaires : on se bornait d'abord à de& communications très-restreintes ; on les faisait à deux ou trois personnes, par exemple ; puis on confiait son œuvre à des amis qui la discutaient et en conféraient avec l'auteur; enfin, on abordait un public plus nombreux, où l'on se montrait d'autant plus recueilli qu'on était plus inquiet : on retouchait, on corrigeait son travail selon les impressions de l'auditoire'^; on n'éditait enfin son œuvre que comme le public l'aimait, pour ainsi dire. Méthode excellente pour le succès du moment, mais moins féconde en grands résultats !
Aussi Perse ^ se moquait-il du caractère généralement prétentieux de ces lectures, où l'auteur se présentait en riche toilette, les cheveux soignés, l'émeraude au doigt, sans oublier la coupe de sirop qui devait l'humecter pendant son débit. Dans ces réunions, toujours factices, on pouvait choquer les puissances par des allusions pohtiques, en mettant par exemple Caton en scène : on pouvait produire ainsi quelque courte fermentation dans les cercles de Rome*; au fond, le résultat définitif des lectures publiques é(ait médiocre. Après bien des peines causées par l'enfantement de l'œuvre, il fallait suer à se constituer un public : il fallait louer une maison, préparer une enceinte, faire apporter des sièges, faire circuler des programmes; et^ quand la lecture faisait merveille, on l'applaudissait un ou deux jours, et cette gloire éphémère avortait ; ce n'était, en somme, qu'une vaine acclamation, un cri stérile, un bonheur sans consistance^.
C'était une des erreurs de Pline de prendre au sérieux ce passetemps : il raconte, non sans dépit, les subterfuges des conviés littéraires qui n'arrivent qu'à leur corps défendant, et qui n'entrent
' lett., 7-17. — 2 Un(j, 5 5^^^ |.
* « Ter urbem Irequens scrmo. » (Tacile, Dialog. (les Orat-, 2.)
^ Il?id., 9. — V aussi Juvénal, Sat., 7.
que le plus tard possible, ne sachant quel parti prendre entre un devoir et l'ennui; il critique amèrement trois grands orateurs, ou se croyant tels, qui se permettent d'écouter une lecture sans bouger, sans sourciller, à la façon des bustes d'Hermès, comme s'ils se jugeaient obligés d'être déplaisants, parce qu'on les désire complaisants ^; et il rappelle, à l'honneur de Claude, que, se promenant dans son palais et entendant un bruit qu'on lui dit causé par une lecture que faisait Nonianus, il surprit gracieusement l'assemblée en y prenant place : « tandis qu'aujourd'hui, poursuit Pline,'r homme le moins occupé et le mieux prié manque au rendez-vous^. » Ce n'est pas que les goûts publics fussent moins littéraires, mais ils l'étaient autrement. Sous Domitien, l'activité romaine s'occupait un peu de bagatelles, faute d'ahment sérieux ; sous Trajan, les aspirations de Rome grandissaient avec celles du prince ; l'essor public, comprimé sous le précédent règne, réagissait avec une puissante énergie : on n'écoutait presque plus de frivoles lectures, mais il se composait de beaux livres ; Rome était moins futde à l'intérieur, parce qu'elle pouvait être plus fière au dehors; elle menait une vie moins factice, depuis qu'elle était plus libre ; elle avait moins besoin de s'amuser, parce qu'elle pouvait s'occuper : car, au fond, les lectures pubhques n'étaient qu'un amusement. 11 n'est donc pas étonnant que le grave Tibère y prît peu de goût : il comprenait assurément qu'elles étaient sans portée d'aucun genre, et que, ne méritant ni blâme ni encouragement, il fallait les laisser mourir aussi naturellement qu'elles étaient nées. C'est ainsi que le sort des lectures fut en sens inverse du sort de l'État, et qu'elles furent une des distractions de Rome^ quand elle s'ennuya.
Littérairement, elles furent plutôt nuisibles qu'utiles, soit en intéressant plus qu'il ne fallait aux bagatelles de l'esprit, soit en favorisant la déclamation contre le pouvoir, et l'infatuation stoïcienne. 11 me semble évident que la Pharsale, écrite pour une classe de la société romaine plutôt que pour le public romain, fourmille de morceaux d'effet dont l'intention et le goût ne conviennent qu'aux réunions de lecture. Sénèque, Pline l'Ancien, Ju-
• Len.,Q-ll.— '^ Ibid., 1-15.
^ Oc Rome IcUrée, cela va sans dire.
vénal, Tacite même, sèment leurs ouvrages de pièces de rapport en contraste, si je peux le dire, avec le corps de l'œuvre, et qui semblent une conception distincte, née du besoin de certains suffrages. Le panégyrique de Pline a éminemment le cachet de ces œuvres moitié utopiques, moitié dénigrantes, que préférait le public des lectures.
Du reste, les communications littéraires se faisaient sous plusieurs formes : on se composait chez soi un auditoire d'amis intelligents^ ; les plus impatients colportaient de maison en maison des fragments d'ouvrage^ ; on Hsait surtout dans les réunions de table; on pourchassait des auditeurs sous les portiques, dans les établissements de bains et jusque sur les places publiques^. La vie tout extérieure des anciens se prétait à ce genre d'importunités et de complaisances. Enfin, des libraires, pourvus d'une armée de copistes, répandaient l'œuvre qu'on voulait populariser et rendre durable. C'est alors, comme de nos jours, que l'intervention d'un esprit influent, d'un critique autorisé, était surtout nécessaire, et que la fortune du livre dépendait du caprice de certains appréciateurs. « Pompilius a son affaire, écrit Martial; il sera lu, il répandra son nom dans tout l'univers. Ses écrits sont assurément ingénieux, mais cela suffirait-il pour la gloire? Que d'ouvrages diserts sont rongés des mites ! que de poëmes sublimes que les seuls cuisiniers achètent ! 11 faut, pour l'immortalité, quelque chose de plus que le mérite : tout Hvre qui veut réussir a besoin d'un génie protecteur*. » Quelquefois c'était l'auteur luimême qui faisait, si je peux le dire, le feuilleton de son succès. Beaucoup de lettres^ de Pline ne sont pas autre chose que l'éloge de Phne par Pline lui-même. Il courtisait les Grecs, qui, à leur tour, vantaient ses hendécasyllabcs% c'est-à-dire ses badinages poétiques, qu'il ne traitait pas moins sérieusement que ses harangues ^ tant chez lui l'art l'emportait sur le but de l'art ! Je ne doute pas que sa femme ne lui fut d'autant plus chère que c'était
• Ult., 2-19, 5-15. —2 im., 2-5.
"* « Indoctum doctumque l'ugat recitator acerbus ;
Quem vcro arripuil, lenet occiditque legendo. »
(Horace, Art poétique.)
* Kpigr., 6-60. — ' Lett-, 7-4, — « Ibid., 2-10.
son auditeur le plus assidu, même en public^ ; et il ne cache pas l'intérêt que lui inspire le jeune Nason, fils d'un de ses condisciples, il est vrai, mais de plus l'un de ses suivants \ Ces exemples indiquent suffisamment les ressources de la pubficilé purement littéraire à Rome. On y voit aussi combien les petits expédients qui la procuraient alors, ressemblent aux nôtres. Si les anciens avaient plus de publicité orale, nous l'emportons incomparablement par la publicité écrite : mais les petits ressorts de la vanité humaine ont peu changé, et la renommée, sinon la gloire, fut toujours un fruit bien artificiel, quand elle n'est pas, soit un mensonge, soit une spoliation.
Comme chez nous encore, la vogue était due à une certaine séduction des yeux : « La pourpre fait valoir l'orateur, dit Juvénal, l'améthyste double ses honoraires; Cicéron n'obtiendrait pas de nos jours deux cents sesterces, s'il ne faisait briller à son doigt un large anneau. Paulus, qui n'oubliait jamais de louer une sardoine pour plaider, en était mieux payé que Cossus"'. » Cette forme du luxe, abandonnée de notre temps aux industriels de bas étage, a su se modifier sans s'éteindre. Des expédients plus somptueux que la location d'une sardûine ne sont qu'une imposture plus onéreuse : le mensonge moderne reproduit le mensonge antique ; seulement, en le copiant, il le surpasse; le charlatanisme a plus progressé que le talent. C'en fut un, chez les anciens comme chez nous, d'abaisser les grands esprits pour mieux élever les petits ; et je ne sais quel Rufus, — connu de son temps, j'imagine, — traitait Cicéron d'Allobroge*. Pline savait admirer les anciens comme les modernes^ ; mais on sent bien auxquels Tacite, dans son beau Dialogue des orateurs, donne la préférence : c'est en louant surtout les anciens qu'il les égale; sa verve s'élève avec les noms qu'il défend, et il prend part à leur génie en révérant leur gloire.
Deux patronages différents se disputent de tous temps les lettres : le patronage ou plutôt le despotisme des riches, qui, com-
' Elle s'abritait derrière un rideau. [Leit., 4-19.)
- Ibid., 6-6.-3 Sat., 7.
^ Juvcnal, Sat., 7. — Il nous apprend que ce Rufus était vaincu en exagération par ses élèves; ce qui surprendra d'autant moins qu'il en est toujours ainsi, puisqu'à cet égard la queue ridiculise toujours la tête, qui l'a bien mérité.
i'2 TACITE ET SON SIÈCLE.
munément, représentent le côté sensuel d'une société, et le patronage des grands ou des princes, qui en représentent, plus ordinairement, le côté moral. Les riches veulent jouir, et ils aiment qu'on légitime leurs jouissances en célébrant ce qu'ils aiment ^ Les grands et les princes, qui sont riches aussi, ont bien quelques goûts des riches, mais ces goûts sont dominés par les nécessités de leur grandeur politique, et leur protection prend le caractère de cette grandeur. Celle-ci seconde les aspirations de l'esprit, l'autre ne s'élève pas au-dessus de la matière. Je crois cela vrai, sans prétendre que cette règle soit absolue ; mais je lis chez les anciens beaucoup d'invectives contre la fortune qui ne s'adressent qu'aux préférences des riches. « Les Muses, écrit Turnus, sont soumises à l'orgueil d'un Menas ; elles dépendent du moindre mot d'éloge échappé à Polyclète^. » Le sort des lettres relevait donc, selon lui, de deux affranchis opulents. « Qui donnera h l'historien, s'écrie à son tour Juvénal, autant qu'au greffier^? » et ailleurs : « Quel avocat est autant payé qu'un cocher*? » Martial continue cette imprécation : « Le poète Maîvius gèle, dit-il, sous une casaque brune, tandis que le muletier Incitatus est couvert de pourpre^ ; » ou bien : « Soyez plutôt joueur de flûte ou de cithare que poète ^. »
C'est que ceux qui dispensaient la richesse avaient de moins nobles goûts que celui des lettres. « Que de soins, selon Sénèque, pour que le nom du moindre pantomime ne puisse périr 1 Aussi Bathylle et Pylade revivent-ils dans leurs successeurs ''. » L'un d'eux, le prince des mimes de son temps, sous Juvénal et Martial, c'était Paris. La faveur des riches romains lui avait fait une opulence considérable ^ Aussi, dit amèrement Juvénal, « quand Stace nous a charmés par ses lectures, quand il a excité notre enthousiasme, il meurt de faim s'il ne vend à Paris son Agavé^. » C'est qu'en effet, quelle que soit la source de la fortune, elle s'impose
* Voir clans Juvénal [Sat., 9) les Protecteurs et les Protégés obscènes; on en comprendra mieux Marlial et ses émules.
- Fragm. , 1. — ^ Sat., 7. — * Ibid. — ^ Épigr.y 10-7G. — « Ibid., 5-56. — "? Quesl. nat., 7-53.
^ Le prince y aillait assurément, mais il cédait à rcnlraîncnient contagieux des riches. Il n'eût pu créer une passion générale.
» Sat., 7.
aux malheureux quels qu'ils soient, et qu'il faut, selon Pétrone', que les hommes de lettres cèdent le pas aux hommes d'argent.
D'éminents poètes étaient donc alors, comme toujours, sous le joug des riches : Martial, par exemple, abaissait sa muse à chanter les succès et les perfections du mime Paris ^ Comme lui, beaucoup de poètes de son temps « vendaient tous les titres du ciel à l'Erèbe, » selon la forte expression du Turnus^. Mais il fallait vivre pour chanter, et Martial chante ceux qui le font vivre. Combien de fois il paye en vers charmants un vêtement qu'on lui donne! combien de fois son remercîment pour ce qu'on lui offre n'est-il pas une adroite requête pour ce qui lui manque!
Phne blâme, dans sa correspondance, l'outrage que le riche fait à ses convives quand il les traite avec des distinctions injurieuses, et qu'il adresse les vins et les mets selon le cas qu'il fait des personnes \ Pline parle en homme qui n'a pu souffrir de l'insulte; mais Martial, qui l'a subie assurément, en gémit comme une victime. Sa rancune, quelque mordante qu'elle soit, n'en est pas moins une souffrance ; et il s'écrie, non sans quelque dignité : « En soupant avec loi, Ponticus, pourquoi soupé-je sans toi^? » C'est qu'il ne faut pas demander aux riches, qui ne sont que riches, de comprendre toute la noblesse du mérite; pas plus qu'il ne faut attendre d'eux des goûts délicats. C'est à leurs repas, d'ailleurs sompteux, qu'on trouvait des bouffons, des fous, des proxénètes, comme l'accessoire obhgé des plaisirs du maître^. Pline nous peint une riche Romaine toute vouée aux plaisirs sensuels, c'est-à-dire aux plaisirs grossiers de son temps, et y usant son cœur comme sa longue vie ; tandis qu'un jeune homme beaucoup mieux doué, son neveu, au risque de déplaire à sa tante, dont dépend sa fortune, ne peut vaincre sa répugnance pour les goûts de celle-ci % aimant mieux rester pur que de de-
* Satyric, ch. 84.
- Il appelle son tombeau un noble marbre, nobile marmor ; et ce marbre « ensevelit l'art, la grâce, la fine plaisanterie, la folie et la voluptt'!, l'honneur et les regiels du théâtre romain; en un mot, les délices de Rome. » {Épigr., 11-13.)
^ Fragin., 1. — * Lett., 2-G. Voir aussi le langage de Trimalcion dans le Satyricon de Pétrone, ch. 5i, et celui de Juvénal, Sat. 5, sur les Parasites. — ^ Épigr., 5-00. — 6 Pline, lelt., 9-17.
"^ Ibid., 7-14. — Il n'y perdit rien pourtant, parce que sa tante avait plus de cœur que de bon sens.
venir riche ; image de deux esprits de Rome qui se disputaient les contrastes.
N'est-ce point, par exemple, l'un des extrêmes de cette société que nous peint le Satyricon de Pétrone? Est-ce un repas ordinaire \ n'est-ce pas une orgie, c'est-à-dire une exception ou même une fiction qu'il décrit en retraçant ce festin célèbre dont le récit même répugne : où le vice et la bassesse semblent s'être entendus pour se rencontrer ; où l'on se rassasie pour dégorger, où l'on dégorge pour se rassasier encore ; où les entretiens sont au niveau des mœurs et du service ; où la maîtresse de la maison finit par danser la Cordace comme une coureuse ; où son amie ne peut plus la complimenter que du geste, tant elle est ivre ; où, pour couronner la fcte, la valetaille de la basse-cour et de la cuisine est appelée à se placer à table avec les maîtres, et s'y étale comme si elle y régnait seule ^; où l'amphitryon pense être fort récréatif en lisant son testament à des gens qui simulent une douleur proportionnée aux legs qu'il leur fait; où le lendemain au point du jour, ce dîner, qui s'était transformé en souper, finit — si l'on peut dire qu'il finit — par un conflit poissard dans lequel Trimalcion, qui a jeté une coupe à la tète de sa femme, vomit mille injures contre elle, en même temps qu'il fait de lui-même un panégyrique aussi ridiculement pompeux qu'en peut faire un homme ivre mort^, et que les convives, au milieu de ce vacarme où les voisins accourent comme à un incendie, s'enfuient comme si la maison de l'amphitryon menaçait ruine? Ce n'est là certainement qu'une débauche d'esprit. Pétrone ne vit jamais rien de semblable dans l'impure, mais élégante société de son temps. Sa peinture n'est qu'une image, non de l'exacte réalité, mais de la grossièreté des plaisirs du riche '*. Rien de sérieux n'est sur ce ton dans les documents antiques.
* Les personnages qui le racontent avaient clé invités en qualité de savants. (Cil. 10.) — C'est là qu'on entend Trimalcion demander ce que c'est qu'un pauvre, dire que la vie est courte et qu'il faut boire conuije des éponges; enfin, que tous les hommes sont égaux, ce qui ne l'empêche pas de faire fouetter, sur place, un esclave qui casse un plat.
2 Ch. 70. — 5 Ibid., 76.
* l'élrone s'y moque, je crois, de la préférence que le sensualisme de Tigellin obtenait sur ses élégances ; « Arbiter eleganliarum, » dil Tacite en parlant de Pétrone — Voir, dans le môme Tacile, Ann., 15-57, une fcte obscène de Tigellin.
Martial est plus vrai quand, offrant un souper à un ami, il lui promet une table plus frugale, mais en même temps plus décente et moins triste que celle du riche. « Ce sera modeste, écrit-il ; mais aussi nulle contrainte : tu ne composeras pas nécessairement ton visage ; le maître de la maison ne t'assommera pas d'une lecture fastidieuse; les danseuses lascives de Cadix n'aiguillonneront pas tes sens par des poses voluptueuses ; tu entendras, ce qui ne saura te blesser, la flûte du jeune Corylus ^ » Tel est1e doux idéal du poëte quand il veut se venger de la fortune ; les plaisirs du cœur le dédommagent des plaisirs des sens ; il goûte d'autant mieux les premiers qu'il peut médire des seconds : « Il faut que tu sois de fer, Flaccus, pour n'être pas démonté par une maîtresse qui réclame dix tasses de saumure, deux tranches de thon, ou un petit lézard d'eau ; qui ne comprend pas une grappe de raisin, et n'estime rien tant qu'un hareng sur un plat rouge ^. » C'est ce matérialisme de la beauté, mais de la beauté vénale, c'est le bonheur malheureux du riche et de sa grossière clientèle, que flagelle le poëte.
Le riche Romain est peuple dans son patronage comme dans ses plaisirs : non pas peuple par le cœur, le peuple est très-grand par le cœur; le riche est peuple, c'est-à-dire vulgaire, par ses goûts. C'est pour lui, comme pour le peuple, que se donnent les drames du cirque. C'est pour les sens qu'on y représente la fable étrange de Pasiphaé; le drame plus élevé, mais grossier pourtant, d'Orphée entraînant les bétes de l'amphithéâtre ; ou le supplice de l'infâme Lauréole, crucifié sur la scène; ou l'enfantillage du lièvre se réfugiant dans la gueule du lion ; ou l'audace passionnée ^e Léandre se jetant dans Fllellespont pour rejoindre Héro^ ; ou même de sanglantes naumachies*. Ces plaisirs des yeux^, encore plus que du cœur ou de l'esprit, étaient ceux que favorisaient le riche ^ et le peuple. Leur patronage était particuhèrement sensuel ; et l'on s'étonnera moms que, quand le gladiateur Carpophore
1 Épigr., 5-78. — ^ Ibid., il-27. — » Martial, Sur les spectacles, 5, 7, 21, 25,
et Épigr., 1-49. —* Tacite, Ann., 42-56.
^ Voir u e description du ballet antique dans Apulée. [L'Ane d'or, liv. 10.)
^ Riche est ici, pour moi, synonyme de capital et de richesse; c'est exclusivement
Plulus que j'ai en vue. Quand Plutus a de l'esprit et du goût, ce qui se voit, il est
autre chose et mieux que Plulus.
excitait l'enthousiasme des riches de Rome, du peuple et des poëtes de Rome^, les Césars aient moins cru déroger, en s'humiliant, à mériter les mêmes triomphes, et qu'à l'exemple de Néron, mais dans un autre genre, Domitien quelquefois, et souvent Commode, soient devenus carpophores^
Notre temps a vu de grands abaissements résultant de ce matérialisme intellectuel, si je peux le dire. Le contact du riche a corrompu le lettré qui a voulu être riche. Que ne dira pas la postérité de nos producteurs littéraires ! de ces fabricants de mémoires, par exemple, qui, après nous avoir scandalisés de leurs mauvais exemples, nous en font, de plus, payer très-cher le souvenir qu'il vaudrait mieux effacer! de ces mercenaires à la ligne qui, après avoir vendu leur talent en fleur et en fruit, en bloc et à la syllabe, placé chez divers brocanteurs leurs œuvres faites et à faire, spéculent encore sur je ne sais quel détritus qu'on devrait rougir d'acheter si on ne rougit pas de le vendre, fatiguent les tribunaux de leur avarice, et triomphent d'un raffinement inconnu de génie mercantile, notre dernier génie littéraire !
N'est-ce pas ce goût, non du beau, mais du sensuel, qui fait préférer, dans tous les temps, les histrions aux héros ; qui abaisse les puissants, les gouvernements même au pied des rois de théâtre; leur fait plus priser les grands chanteurs que les grands caractères, et accorder à tel pantomime ce qu'on a refusé à la justice? Quel grand historien, quel orateur, quel poète fut jamais présenté, comme telle artiste de notre temps, à des régiments en bataille? Quel grand esprit a vu la haute démocratie d'un peuple qui pousse jusqu'à l'injure le mépris des frivolités de l'ancien monde s'atteler, en bête de somme, au coupé d'une danseuse, et publier sa honte avec autant d'empressement que d'honnêtes gens cachent leurs vertus ?
Cet enthousiasme des sens n'est pas le goût de l'idéal, il en est le mensonge et la corruption ; mais le matérialisme est la musc du riche : il ne jouit que par le corps, car il ne vit que par le corps; voilà pourquoi il préfère le mime et le danseur au poète.
* Marlial, Sur les spectacles, 27. « Carpophorc, dit-il, est un hercule; il a tué, en un seul jour, vingt hèles féroces. »
* Voir Suétone et Héroilien.
MOKURS LITTERAinES. 17
Le patronage des grands et des princes, Courvoyé quelquefois à la suite du riche, est généralement plus noble et seconde des instincts plus généreux. « Où sont les Mécène et les Proculeïus? s'écrie JuvénaP. Alors les dons égalaient le génie. » Quoique ce ne soit là qu'une illusion, rien n'est plus près de la vérité. Ni Virgile, ni Horace, — encore moins TibuUe, — ne reçurent des dons proportionnés à leur génie : Virgile se contenta de n'être pas dépouillé de son patrimoine par les vétérans d'Octave ; Horace, qui n'eût pas choisi un autre père que le sien, quoiqu'il ne fût qu'affranchi^, se complut dans la médiocrité de fortune qu'il en avait héritée" ; il célébra cette médiocrité; il lui donna des charmes qui la firent envier. Le seul don qu'ils reçurent d'Auguste et de Mécène, ce fut je ne sais quelle intimité d'homme à homme\ d'intelligence à intelligence, qui les dédommagea des honneurs ^ Ni le souverain, ni le ministre ne connurent, si je peux le dire, nos deux grands poètes; et je ne sais rien qui montre qu'il y ait eu entre eux, je ne dis pas des rapports politiques, mais de simples rapports officiels. Auguste et Mécène aimèrent Horace et Virgile*^; je ne sache pas qu'ils les aient honorés. Ce (ut ainsi, moins la familiarité pourtant, que Louis XIV estima Boileau et Racine. Ceux-ci furent les historiographes du prince; Auguste aurait voulu d'Horace pour son secrétaire : mais Horace entrait dans la litière de Mécène, et ses cendres reposèrent non loin de celles de son ami ; Virgile fit pleureria cour d'Auguste sur Marcellus ; il fut atteint de sa dernière maladie tout près d'Auguste^, il partagea avec l'empereur les
» Sat., 7. — 2 Ibid., liv. 1-6.
^ Surtout Sat., 2-6. — « Hoc erat in volis... »
* a Septimus octavo propior jam fugevit annu<, Ex quo Miccenas nie cœpit liabcre suorum
In numéro, dumtaxat ad hoc quod tollcre rhcda
Vellct iter faciens, et cui coucredere nugas. » [Ibid., 2-6.)
* « Taincn me
Cum magnis vixissc invita i.itcbilur usquc Invidia.» {U>id.,2-\.]
•^ Tacite dit, en parlant de Virgile : « Neque apud Augustuni gralia caruit tentes Augusti epistolx. » [Dialog. des Oral., 15.) — Auguste, Virgile et Horace s'écrivaient familièrement; c'était beaucoup, mais c'était tout. Ajoutons qu'Auguste faisait des présents aux poêles qui le chantaient. (Horace, Épît., 2-1.)
"^ Ils étaient, sur mer, ensemble.
hommages du public en assistant avec lui au théâtre ^ ; Auguste fut son héritier, comme son exécuteur testamentaire, et sut se prononcer pour la postérité contre le poëte trop modeste. Horace el Virgile furent donc moins que des favoris politiques, s'ils furent des amis privés; mais, s'ils s'élevèrent jusqu'à l'amitié auprès des maîtres du monde, ils purent se consoler de la faveur : c'est en ce sens que leur génie eut sa récompense, selon Juvénal ; il put avoir les fiertés du rang^, sans avoir les soucis du pouvoir et de l'opulence.
Sénèque n'avait pas besoin de Mécène à la cour de Néron ; il était son propre Mécène, il était presque celui du prince, son disciple. Lucain vécut dans la familiarité de Xéron jusqu'à ce qu'il l'eût diffamé en le chantant comme incendiaire^, et jusqu'à ce qu'il conspirât contre l'empereur, parce qu'il avait blessé l'empereur. Domitien honora otticiellement Quint ilien et les deux Stace : à l'un, il confia l'éducation de ses neveux, et sa mort interrompit probablement ses bienfaits'. Stace le père avait été désigné l'instituteur du prince, par Yespasien^ : Domitien couronna lui-même son fils du laurier d'or^; il lui lit don d'un petit domaine dont Stace pouvait vivre et dont il se montra reconnaissante Le contraste de la double influence du riche et de l'empereur sur les lettres est bien décrit par Juvénal. « Quand nos meilleurs poètes, dit-il, en étaient réduits à affermer des bains à Gabies (c'est-à-dire à être les commis du riche) ; quand d'autres louaient des fours à Rome, ou s'y réduisaient au métier de crieurs , les lettres n'avaient que les encouragements de César**. »
Et ces encouragemenis n'asservissaient pas la pensée, quoi qu'on en dise. Je ne sais rien de plus libre, de plus démesurément
' « Spcctaculo Virgilium vcncralus est sic, ({ii;isi Augustuni. » (Tacite, Dialog. des Orat., 15.)
- Napoléon I" disnit nolilcmont : « Si Corneille eût vécu de mon temps, je l'aurais lait prince. » Mais Corneille était prince; il eût suffi (|u'il ne manquât pas du nécessaire. Virgile et Horace furent princes sans être indigents.
"^ Stace, Sylves, 2-7.
■* Domitien avait déjà honore Quinlilien des ornements consulaires,
■' Voir, sur le mérite de Stace le père, Sylves, 5-5. — ^ Il/id-, 3-5, 4-5. — '' Ibid.. 5-1.
^ Sut., 7. — Était-ce Néron ou Domitien? Ce fut du moins l'un ou l'autre.
MOEURS LITTÉRAIRES. ii)
libre que la Pliarsak\ iion-sculemcnt à l'égard de la tyrannie, mais du pouvoir. Le pompéisme y insulte constamment le césarisme. Martial, qui mendiait les gratifications de Domitien \ célèbre ïliraséas, Turnus, Sulpitia, Calenus^, c'est-à-dire des ennemis du prince. Stace, que Domitien aime et dislingue, fait un dithyrambe en faveur de Lucain : il ose répéter les griefs de Lucain contre les Césars : « Tu chanteras, dit-il, les plaines de Philippes que blanchirent nos ossements, et Pharsale, et le grand Caton, ce pieux gardien de la liberté, et le populaire Pompée. Tu pleureras sur le crime de Canope ; la victime recevra de toi un monument plus élevé que le phare teint de son sang ; — tu diras les flammes impies du détestable maître qui promena ses fureurs sur les remparts de Rémus ^ ! » Il fait môme le procès au calomnié en faveur du calomniateur; au prince en faveur du conjuré : « Cette voix qui chantait les combats, cette voix qui consolait de grandes ombres, ô forfait! la mort l'a fait taire*. » C'est ainsi que les franchises de l'esprit humain et le patronage des empereurs se conciliaient : c'était le véritable idéal de l'intelligence que les Césars respectaient à ce point ^.
Louis XIV fit un jour manger Molière à sa table, mais par accident, en petit comité, si je peux le dire, et pour venger l'illustre écrivain de quelques dédains qui voulaient le repousser jusqu'à l'olïice. Domitien invita officiellcnienl Stace à dîner. « Comment, s'écrie le poète, exprimer ma reconnaissance? César ajoute à ses faveurs en m'admettant à sa tablée » Et le poëte prenait bien part à un repas officiel : il raconte le signe que lit César aux magistrats, comme aux sénateurs et aux chevaHers, ses convives, pour qu'ils prissent place. Il dit et les splendeurs du heu et la recherche exquise des mets, etla jeunesse gracieuse qui s'empressait
* Épigr., 6-10. — ^Ibid., 1-9, 10-35, 58. ^^Sylves, '2-1.
* Ibid. — Martial écrit sur Lucain comirie Stace. (Épigr., 7-21.)
'^ Tout n'est donc pas flatturie dans ce vers de Martial sur Domitien ;
« Sub quo libellas principe tanta fuit?» {Èpigr., 5-19.)
« Les tyrans étaient plus indifférents que de nos jours à la liberté d'écrire. » (Madame de Staël, De la Littérature dans ses rapports avec les institut, sociales, ch. 7.) — Cela est généralement vrai des Césars; mais quels singuliers tyrans que ceux qui permirent même la licence!
" Sylves, 4-2.
pour le service ; mais ce qui le frappait surtout, c'était la sérénité de César, sa douce majesté qui tempérait sa puissance, et ce charme de uiodestie qui semblait demander grâce pour sa haute fortune. C'était, pour Stace, un de ces beaux jours qui laissent de grands souvenirs parce qu'ils honorent la vie ^ On sent là, quoi qu'il en soit, une influence tout autre que celle qui préside au souper de Trimalcion. C'est que le prince et le riche ne répandent pas le même souffle, si je peux le dire; c'est qu'ils n'ont ni la môme origine ni la même raison d'être; c'est que l'un ne représente que lui-même, c'est-à-dire ses appétits personnels ; tandis que le prince représente la société et la conscience publique^.
Aussi n'était-il pas permis à un César d'être illettré. Tibère luimême vécut avec son cortège de Grecs érudits ; il avait pour ami le plus grand jurisconsulte de son époque. Les convenances du trône imposèrent au soldat Vespasien la protection des lettres qu'il pensionna ; et le pubhc sut fort bien remarquer, à l'occasion de l'éloge funèbre de Claude — lu par Néron, mais composé par Sénèque, — que l'empereur fut le premier César qui eût recours à l'éloquence d'autrui^. C'est au patronage des grands, comme des empereurs, que Rome dut cette abondance délivres qu'on y trouvait partout, et jusque dans les bains pubhcs \ Paul-Emile, après avoir vaincu la Grèce, Lucullus, après avoir vaincu l'Asie, eurent de vastes bibliothèques particulières, où ils reçurent tout le monde. Pollion, qu'a célébré Virgile, réunit, le premier, pour Rome, les
* « Stériles transmisimus annos ;
Ilaec œvi mihi prima dies, hscc limina vitœ. » [Sylves, 4-2.)
- Ce qui ne veut pas dire que l'homme et que le riche ne l'emportent quelquefois chez le prince. Je l'ai déjà dit, je ne connais rien d'absolu. — « Courage, jeunes nourrissons, le prince vous conten)ple : il anime votre zcle, sa munificence vous attend!... Le riche avare ne sait qu'admirer, tel qu'un enfant en extase devant l'oiseau de Junon... Le riche fastueux i^echerche surtout un cuisinier... Au milieu de ses profusions, il croira faire un grand sacrifice en donnant mille sesterces à Quintilien; rien ne coûte moins, à un père, que son fds. » (Juvén., Sat., 7.) — Trajan corrigea le goùl du peuple pour les pantomimes : « Ex quo manifeslum est, dit Pline le Jeune, principuni disciplinam capere eliam vulgus. » [Panégijr., 40.)
^ Tacite, Ann., 15-3. — On sait d'ailleurs que Pséron était poëte, et Suétone eut dans ses mains des manuscrits raturés qui étaient bien de Néron. (Voir Suétone, Vie de Néron.)
* Sénèquc, De la TranquiU. de l'âme, cb. 9. — Il ajoute même « que les livres étaient, de son temps, l'accessoire obligé de toute maison. » [Ibid.)
œuvres de l'esprit antique ; le seul Auguste créa trois bibliothèques pour le public romain, dont le goût pour les lettres succédait aux soins de la guerre.
Voici le portrait, selon Pline, d'un de ces grands de Rome qui, de son temps, patronaient les lettres : « C'est un homme excellent, dit-il, et c'est l'ornement de son siècle. Il aime les lettrés, qu'il protège, qu'il avance, qu'il se plaît à récompenser; il est pour tous un asile, un port, un exemple; il est le restaurateur d'une littérature qui baisse. Sa maison est ouverte à quiconque a quelque ouvrage à produire : lui-même a écrit la mort de nos plus illustres contemporains, et j'entends de sa bouche l'éloge de ceux dont je ne pus honorer les cendres^ » C'est Titinius Capito que Pline peint en ces termes ; et Pline eût pu se citer lui-même, lui qui protégeait Suétone, Martial, dotait la fille de son maître Quintihen que la mort de Bomitien laissait pauvre; lui qui fondait des écoles littéraires, et dont la correspondance atteste l'àme la plus idéale : PHne, que j'admire plus pour son cœur que pour son esprit, fut un Mécène ^.
Nous avons vu le souper du riche, le souper du poète et celui de l'empereur, trois formes des mœurs publiques à Rome dans leurs rapports avec les mœurs littéraires ; assistons à une fête populaire sous les auspices de l'empereur, à un de ces moments où la vie publique et la vie privée se mêlent ; où les sens et l'intelligence ont leurs plaisirs ; où le riche, le poète et l'empereur se confondent dans la grande personnalité du peuple : il s'agit des saturnales, non comme nous les entendons, mais comme les pratiquaient les anciens^.
Stace, qui les décrit, congédie les muses sévères : il lui suffit que Saturne libre de ses liens, que Décembre la îéle avinée, que les jeux riants et les piquantes saillies, l'inspirent assez pour chanter et le bonheur d'un jour que César consacre au plaisir, et l'i-
' Lett., 7-12. — Il était dans ses habitudes d'honorer les grands hommes. Il élevait des statues à certains d'entre eux; il en célébrait d'autres dans ses poésies, lirulus, Cassius et Caton lui étaient chers, et il en révérait les images. {ll?id., 1-17.)
- Ibid., 5-21, 2-2 i, 6-22,4-15.
^ Ailleurs que dans la populace, qui est partout grossière; qui, naturellement, donnait à l'image de l'égalité, les couleurs de la licence; et ajoutait à la liberté, le désordre.
vresse de sa nuit^ Dès l'aurore île ce jour charmant, il pleut comme une rosée de gâteaux ; les fruits que fournissent le Pont, ridumée et la pieuse Damas sont prodigués ; les fromages délicats et les vins doux viennent augmenter ces richesses. Quand lllyade pluvieuse, quand l'humide Pléiade, déborderaient, elles n'égaleraient pas, dit le poète, l'orage qui répand sur le théâtre de Rome une grêle de friandises. Aux charmantes surprises de ce genre succèdent des surprises nouvelles ; seulement, c^'cst une progression de recherche et de profusion. A la même table sont réunies toutes les classes : le peuple, avec ses femmes et ses enfants, les chevaliers et les sénateurs sont confondus dans une douce égalité; le prince lui-même vient s'asseoir à cette table universelle.
Les jeux de l'arène sont l'accessoire obligé du festin; mais ces jeux ne sont pas sanglants, on n'y représente que de piquantes parodies : des femmes, inhabiles aux armes, imitent les jeux des Amazones; des enfants, déguisés en* guerriers nains, se font une guerre à faire sourire Mars et Vénus, en attendant que les grues qu'on leur jettera pour les divertir accroissent l'hilarité des spectateurs ; et le jour s'écoule dans ces passe-temps.
La nuit vient, et d'autres plaisirs avec elle. On voit apparaître des beautés faciles et tout ce qui plaît, sur la scène, par son talent et ses charmes. Des groupes de molles Lydiennes ou de vives Espagnoles avec leurs tambours et leurs castagnettes parcourent l'espace. Plus loin sont et les Syriens et les petits marchands qui occupent le peuple. Des oiseaux rares qu'envoient le Phase, le Nil ou la Numidie, pleuvent sur l'assemblée, qui ne peut suffire aux dons qu'on lui fait et salue l'empereur du nom de maître, le seul plaisir que l'empereur interdise^. Quand il est temps, on voit descendre sur l'arène un cercle enflammé dont l'éclat ferait pâlir la couronne d'Ariane. Des feux illuminent les ténèbres et préviennent les désordres de l'obscurité : le sommeil est ainsi chassé de toutes les paupières; les plaisirs continuent, les jeux se succè-
' Aux calendes de décembre ou fcles de Saturne. [Sylves, 1-G.) * Ceci contredirait Suétone, qui peint Domitien comme très-avide de ce titre, qu'il repoussait. selon Stace. Nous présumerons que, s'il ne s'en lâchait pas sérieusement, comme le dit Slace, il l'exigeait moins que ne le prétend Suétone.
lient, les vins petillenl et circulent; la joie se prolonge jusqu'à ce qu'enfin le public, fatigué comme le poète, regagne ses lares pour se reposer d'une fête^ dont le souvenir restera plein d'attraits.
Telle est la fête de César, telle est la vie du peuple % moitié sensuelle, moitié intellectuelle. Ce n'est ni l'orgie du riche, ni l'idéal du poète : c'est un mélange de l'un et de l'autre; c'est la réalité reproduisant les goûts de tout le monde, entre les deux extrêmes où se meut l'humanité; dans ce milieu qui n'est plus la sagesse, mais qui y ressemble. Elevez un peu l'image, et vous voyez Rome dans sa vie générale.
Même sous Domitien, Rome eut donc ses beaux jours, ses fêles heureuses et élégantes. Un grand critique littéraire, de grands poètes, écrivirent pour ce règne ^ : pendant que les poètes chantaient, les historiens se préparaient à parler, et les accents de Tacite allaient succéder à ceux de Stace. L'invective ne saurait prévaloir contre des faits éclatants : le milieu dans lequel vécurent et grandirent Stace, Juvénal, Martial, Silius Italiens, les Pline, Quintilien et Tacite, sans remonter aux Sénèque, à Lucain et cà leurs devanciers, ne fut pas ennemi des lettres : le haut patronage des empereurs et des grands respecta, protégea même l'idéal intellectuel soit contre les dépravations du riche, soit contre les vulgarités de la foule; et dans ses aspirations les plus nobles, comme dans ses besoins les plus impérieux, la société romaine fut satisfaite.
Mais quel fut le sort particulier de ses lettrés ?
Les lettrés à Rome se composaient de savants proprement dits, comme Varron et Pline l'Ancien; encore étaient-ils autant écrivains que savants, et aussi moralistes qu'érudits • de philosophes comme Sénèque et ses émules, que la postérité ne connaît pas; — encore Sénèque avait-il plus de vogue pour sa forme littéraire que pour ses doctrines, qui n'ont rien d'original; — puis venaient les jurisconsultes, les historiens, les orateurs ; enfin les poètes. Mais ce
' Sylves, 1-6.
- « Licli Cicsaris diem bealam... saliirnalia principis. » [Ibid.) — Sous les auspices du prince, les saturnales même s'ennoblissaient.
' (( lluic sua musse sacra t'crent. » (Si!. Italiens, Les Puni'iUes, 5, v. 620.) — Stace lui-même ne loue pas aussi magnifiquement Domitien que le fait Silius.
qu'il faut considérer essentiellement, c'est qu'à Rome les lettrés qui n'étaient absolument que lettrés, les gens de lettres ne vivant que des lettres, étaient fort rares; je ne sais même s'il y eut quelque Romain qui ne fût absolument qu'homme de lettres. C'était la Grèce, c'était l'Asie, quelquefois l'Afrique, par temps la Gaule et surtout l'Espagne, qui pourvoyaient Rome de beaux esprits et Je lettrés de profession. Le sort des lettrés s'éclaire par cette distinction. Tout ce qui fut lettré en même temps que romain vécut non des lettres, mais de ses emplois : sa grandeur, sa fortune, tinrent à ses fonctions civiques. Ce qui fut étranger et vint vivre de son esprit et de son talent littéraire à Rome, y vécut comme tout ce qui vit déclassé. Martial, par exemple, est le type du genre soit comme poëte, et poëte futile — le plus inconsistant des poètes,
— soit comme étranger.
Lui-même s'avoue libertin* dans une ville grave qui tolérait le libertinage, mais qui ne le louait pas et supportait encore moins qu'il se louât lui-même. Martial déclare en outre que la vie qu'il préfère, c'est la vie paresseuse et d'agrément^ : Rome aimait le travail et préconisait l'économie^ : ni Martial ne convenait à Rome, ni Rome ne convenait à Martial. Il y réside néanmoins longtemps, il y met sa muse au service de tout ce qui peut la payer. Il est, par exemple, l'un des courtisans, c'est-à-dire l'un des preneurs de l'orateur Régulus, plus connu comme délateur*. Il chante le génie de SiUus Italiens comme poëte et comme orateur^ ; mais Sihus fut un instant délateur : à la vérité, Régu!us et Sihus avaient une haute influence et ils étaient riches. Martial célèbre encore le jeune eunuque Glaucias*', les délices de son maître : ce maître était un opulent Romain. Enfin le poëte de la fortune s'adresse à la suprême puissance elle-même ; Martial entonne les
* « Cosconius fait des cpigrannncs décentes que peuvent lire les vierges; Martial écrit pour les liberlins. » [Épigr.tO-^Q.)
« lùid., .V'iO.
* « An lincc animos œrugo et cura peculi
Cùm s(3mel imbuerit, speramus carmina iingi Possc linenda ccdro et Icvi servanda cupresso. »
(Horace, Art poétique.)
Les inslincls s'étaient rallinés depuis Horace, mais le fond restait le même.
* Maniai, Epigr., G-58. — « Ibid., 7-05. — ^ ll^id.. 0-28.
louanges de Domilien', dont il obtient peu de chose, quoiqu'il le sollicite avec une audace spirituelle*. Quand Domitien succombe, c'est lui qu'il déchire^; c'est Nerva, c'est Trajan qu'il adule*; c'est pour la belle Sulpilia, une vSapho satirique ennemie de Domitien, qu'il brûle son encens^; c'est Pompée, ce sont les (ils de Pompée, c'est le parti pompéien ressuscité qui reçoit ses hommages ^ Juvénal s'écriait : « Que puis-je faire à Rome? je ne sais ni mentir ni louer''. » Martial louait et mentait, il se démentait pour mieux mentir, et restait misérable à Rome ; il y vivait à peine, et sans doute méprise, non sans raison. Alors il regrettait amèrement l'inculte Espagne, moins stérile pour lui que la ville reine. « Tu t'étonnes, écrit-il à Avitus, que je parle souvent du sol étranger, moi, vieil habitant de Rome; que je veuille m' abreuver des eaux du Tage aux sables d'or ou du Xalon qui me vit naître, et que je regrette ma pauvre campagne dans nos champs fertiles : c'est qu'ici il faut engraisser la terre, et que là c'est la terre qui nous engraisse; c'est qu'ici le foyer ne réchauffe personne, c'est qu'à Rome la faim coûte cher, tandis que là-bas notre champ enrichit notre table : c'est qu'ici il nous faut quatre toges par été, tandis que là-bas une toge dure quatre automnes : courtise donc les grands, Avitus, quand un coin de terre te prodigue ce qu'un faux ami te refuse ^ ! »
Ces rapprochements, ces souvenirs l'emportent sur Martial : il fuit Rome pour sa patrie, il rentre dans sa chère Bilbilis^ et il écrit à Juvénal : « Pendant que tu parcours Rome en tous sens, que tu vas du grand au petit Cehus, du quartier de Suburre au temple de Diane, et tout trempé de sueur, sans autre rafraîchissement que le vent de ta robe, moi je revois enfin Bilbihs : Bilbilis, fière de son or et de son fer, me voit campagnard ; je cultive ici sans fatigue nos champs celtibériens. J'y jouis, souvent jusqu'à la troisième heure, d'un sommeil profond, opiniâtre, comme pour me dédommager de mes veilles de trente années : nous ne connaissons pas la toge, mais à ma voix je trouve im vêlement sur
' Voir liv. 7, sur le dieu Domilicn, Épigr.. 1, 2, 5, 0, 7; tout son livre 8; liv, 9, l'pigr., 4, 7, 37, 02, 05, 06. — On pourrait doubler les cilations.
- Epigr., 0-10. —^ IbiU., 12-0, 7, 15. — * ll?id., 10-72, 11-4, 5. — » md., 10- 55, 38. — «^ Ibid., 5-74. — " Sai., 3. — » Épigr., 10-91.
•^ Aujourd'hui Baubola, près de Calatayud (Aragon).
un escabeau ; dès le matin mon feu m'attend, magnifique foyer que nourrit la foret voisine, et que la fermière a bastionné de marmites. Mon chasseur entre, mais tel que tu l'aimerais au fond d'un bois. Pendant que de jeunes garçons font le service, mon métayer imberbe encore me prie de faire abattre sa longue chevelure : voilà comment j'aime à vivre, c'est ainsi que je veux mourir \ » Les sens l'emportent ici sur lintelligence : Martial prend le parti de son coips contre son esprit, après avoir longtemps sacrifié le premier en tentant de les satisfaire tous les deux; mais ce que l'esprit perd, la dignité du caractère, la paix elles nobles émotions du cœur le regagnent; Martial donc n'a perdu que des chimères, et son style s'en ressent.
Nul doute que Juvénal ne lui porte envie ; lui, ce grand poëte méconnu, ou forcé, par la trempe de son âme et de son talent, de rester inconnu; lui qui s'indigne si bien que Quintilien, l'honneur de la toge romaine^, soit moins payé qu'un cuisinier^! Mais je crois, comme je l'ai dit, que ce fut surtout la mort de Domitien, dont il eut l'estime, qui fut falale à Quintihen* : car les rhéteurs de son ordre avaient la faveur publique; à moins que les amis littéraires et politiques de Sénèque n'aient puni Quintilien d'avoir diminué leur idole. Quoi qu'il en soit, ni Juvénal, ni Quintihen, ni Stace, n'eurent une situation digne de leur rare mérite ^ Il y en a deux causes pour Juvénal et pour Stace : les révolutions avaient rendu leur siècle politique, et la marche de la civilisation l'avait rendu surtout philosophique ; or la pohtique et la philosophie sont les ennemies éternelles de la poésie. La pohtique veut des hommes d'action, tandis que le poëte rêve. Quant aux philosophes : « Qu'importe à la vertu, dit Sénèque, le compte des syllabes, le choix des mots, le récit de fables elle mètre poétique ^? » C'est ainsi que parlait le jansénisme philosophique, c'est-à-dire
' Épigr., 12-18. — - Ibid., 2-90. — - Juvén., Sal., 7.
* Selon Juvénal, Oiiiiililicn, qui possédait de vastes domaines, fut une exception. .••iniiTie par une faveur du destin. [Ibid.) Plus bas, il dit : « Si la fortune le veut, de rhéteur tu seras consul; de consul, rhéteur. » Or Quintilien reçut, au moins, de Doniitien les ornements consulaires, et nous avons vu le sénateur Licinianus devenir rhéteur en Sicile. — ,Ic suis l'opinion la plus accréditée : c'est que Quintilien vécut dans la médiocrité pécuniaire.
•' Comme nous l'entendrions de nos jours.
le stoïcisme, à Rome ; et Perse hii-mcme n'avait quelque faveur que comme stoïcien. — « Pourquoi suis-je si mal vctii, ditesvous? c'est que je suis poëte, et que l'amour des lettres n'enrichit personne, h C'est Pétrone qui l'affirme^, le goût seul des lettres n'enrichissait pas ; il fallait en faire son passe-temps, non son métier. A Rome il fallait, avant tout, être citoyen et servir la cité, pour en vivre : on pouvait l'amuser par-dessus le marché; car, tout en tenant à la gloire des lettres comme à toutes les gloires, elle ne la payait pas. C'était surtout vrai de la gloire poétique. C'est pourquoi Rome ne manque ni de poètes ni de poètes heureux ou misérables. Tout dépendit de ce point surtout : c'est que la poésie fut un luxe à Rome; et que, pour être heureux et poëte, il fallut qu'on pût s'y permettre le luxe de la poésie.
Stace rappela pourtant la vie de Virgile et d'Horace : mort trèsjeune comme le Tasse, de qui on peut le rapprocher, soit par son origine % soit par la brillante précocité de ses talents, soit par sa double épopée, soit par ses triomphes officiels, soit par les chagrins et le mal mystérieux qui terminèrent sa vie. Stace ne fut pas sans éclat dans son humble fortune : Domitien le distingua et l'aima, comme aimait Domitien, avec quelque réserve et quelque sécheresse. Rome le goûta, le classa très-haut, et il y fut populaire^, Comme Horace et Virgile, il a de hautes amitiés. Un Marcellus, un Septime Sévère, un Stella, un Nonius Vindex que sa richesse et son goût pour les arts plaçaient hors ligne ; enfin le riche Pallius, qui préférait les lettres aux grandeurs, et vivait trèsgrandement, tout en se renfermant dans les lettres, mais avec un beau nom et une opulence de prince ; tels '* sont les partisans de Stace '\ Il mourut sans doute auprès de Pollius, qui venait de l'attirer à Naples, leur commune patrie''. Stace est donc, comme Horace et Virgile, le type du poëte illustre, que l'admiration publique paye en renommée, à défaut de fortune; pauvre de bien,
' Satyric, cli. 83.
- L'Italie. L'un naquit, l'autre vécut à Naples.
^ « Stace a promis de réciter sa Thébnide; il a fixé le jour. Aussitôt la joie se répand dans la ville; on court entendre celle voix ravissante, ces vers toujours accueillis du public. » (Juvén., Sat.^ 7.)
* Ajoutons-y un ministre de Domitien, Abascantius. (Argum. du liv. 5 des Sylves.)
5 Voir ses Sylves, 2-2, 5-18, 4-i, 5, 6, 7. — ^ IbiiL, 3-5.
riche de gloire; sans emploi public, mai» possédant la plus haute des dignités, son nom.
La politique et le stoïcisme avaient d'autres favoris. Lucain vivait dans de splendidcs jardins; il partageait la haute fortune et l'opulence de sa famdle^ si prépondérante à la cour de Néron. Sa chute répondit à son ambition; ses relations et ses talents expliquent le bruit qu'il excita. Le neveu de Sénèque, le rival poétique de Néron ^, le chantre de Pompée, l'ennemi du Prince et h conjuré, furent plus préconisés que l'émule d'Homère ou de Virgile. Ce fut l'esprit de faction qui le fit valoir; l'esprit de faction le soutiendra.
SUius Italiens fut encore un lettré pohtique. Orateur, puis consul, ce fut par le barreau qu'il acquit d'immenses richesses qui lui permirent ses passe-temps poétiques. Sa maison fut l'un des centres littéraires de Rome : il y tenait cour de lettrés, si je peux le dire, tant il usait noblement et de ses hautes facultés et de son opulence! Elle était telle, qu'il pouvait acheter tout ce qui le tentait; et qu'après avoir acquis plusieurs villas, une nouvelle le dégoûtait des précédentes. Il sut quitter toutes ces richesses, quand, à soixante-quinze ans, un abcès lui rendit la vie pénible^, et il mourut en Romain, après avoir vécu en Athénien.
Mais la plus noble condition du lettré romain, c'est, selon moi, colle de Phne l'Ancien. Ses œuvres, très-estimées de son vivant, se seraient vendues, s'il l'eût voulu, un prix immense^ : mais que pouvait souhaiter sur ce point un homme riche de son patrimoine, à la fois naturaliste et grammairien, historien et critique, moraliste et savant de premier ordre; non moins grand écrivain que savant; tour à tour orateur et commandant de cavalerie; toujours homme pubhc, grand dignitaire de Rome, le confident de Vespasien, l'objet de la vénération générale; pour qui vivre c'était apprendre; qui mourut de son ardeur à connaître : doublement héros, puisqu'il bravait la mort pour la science, et la subissait pour sauver tout ce qu'il pouvait protéger? L'esprit humain et la
* « Salisl'ait de sa renommée, que Lucain repose dans ses jardins, que le marLie décore! » (Juvén., i>'û^, 7.)
- On exagère celte rivalité, pour accuser Néron : lempcreur s'admirait surtout comme musicien et comme chanteur. (Voir Suétone et Tacite.)
s Pline, Lett., 3-G. — * li?:d., 5-5.
dignilé humaine se résument en Pline l'Ancien, qu'il est plus aisé (le louer que d imiter \
Dans des proportions moindres, Pline le Jeune reproduisit son oncle : il en eut et la noble existence ' et le noble caractère, mais c'est l'honorer assez que de l'associer à son illustre parent.
J'ai dit combien la paix avait répandu le goût des lettres, à Rome plus particulièrement, dans les hautes classes qui avaient le plus de loisirs, sans exclusion pourtant des situations plus humbles, soit à Rome, soit au dehors. J'ai montré combien les esprits y étaient complaisants, même pour les lettres badines et l'érudition purement curieuse; et combien l'étude passionna même la vieillesse, comme si les anciens ne pouvaient perdre le goût de l'idéal qu'avec la vie.
J'ai apprécié les lectures pubhques, soit comme manifestation politique des lettrés, soit comme encouragement aux lettres. Comme moyen d'opposition, elles m'ont paru assez vaines : comme stimulant, elles m'ont paru stériles, quand elles ne faussaient pas l'esprit; tout au plus berçaient-elles Rome endormie, mais Rome les dédaignait à son réveil. Les grandes œuvres se passaient d'hommages artificiels, tandis que les petits esprits recouraient toujours aux petits expédients.
J'ai montré le grossier ascendant du riche abaissant les lettres à chanter ses instincts, les humiliant quand il ne les dédaignait pas, mais les rendant vulgaires quand il ne les dépravait pas.
J'ai dit le patronage du prince et des grands, protégeant un idéal supérieur, d'accord avec la moralité et la conscience publique, dont ils ont la garde, qui les sert eux-mêmes, qu'ils représentent par conséquent; j'ai montré toute l'indépendance laissée à l'idéal du poète par Domitien même.
Enfin, j'ai parcouru les diverses conditions des lettrés romains ^. On a vu que le métier d'hommes de lettres, ou n'existait pas, ou
* L'un des tics de son esprit, nous l'avons vu, c'était d'être déclamateur et utopiste. Ce côte puéril de ses écrits n'atteint pas son caractère.
^ Il se disait dans la médiocrité [iMt., 2-4', mais n'eu possédait pas moins quatre villas comme peu de nos riches en possèdent, si l'on en juge par celle qu'il décrit à Gallus. [Ibid., 2-17.)
^ Je me suis surtout attaché aux poètes et aux écrivains les plus connus du temps qui m'occupe. J'ai parlé ailleurs des philosophes, des orateurs, des jurisconsultes. Je parlerai nltéricuremenl des historiens.
n'existait que chez les gens déclassés, presque exclusivement étrangers; j'ai cité Martial comme l'exemple du genre; j'ai dit ses mécomptes. Quelques grands esprits m'ont paru négligés, j'en ai dit les causes; j'ai nommé les poêles que la gloire avait dédommagés de la fortune ; j'ai dit ceux qui avaient eu plus de fortune que de gloire, mais dont les lettres n'avaient pas fait l'opulence; j'ai montré dans Pline l'Ancien le type accompli d'un Romain joignant à ses qualités civiques et à la fortune les grandeurs de l'âme comme de l'intelligence. En somme, j'ai montré les splendeurs et les misères des lettrés à Rome, et cette condition mixte (la meilleure peut-être quand on ne réunit pas tout comme Pline) : une modeste indépendance au sein de la gloire.
Je manquerais à ma conscience si je ne disais ce qui distingua surtout les lettrés romains. Ils respectèrent le patriotisme de Rome et les principes sociaux. Ils aimèrent plus la renommée que le pouvoir; ils n'imaginèrent pas de plus grand bonheur que la gloire. Ils auraient rougi, ou on ne leur eût pas permis de célébrer le Parthe ou Décébale ; et, si le prince avait des compétiteurs et des rivaux, ils ne se nommaient ni Dave ni Thersite; encore moins Rrébeuf ou Trissotin K La société romaine, éprise des lettrés, sut s'en faire respecter, au moins jusque-là : elle laissa parler les rhéteurs, elle ne les couronna pas ; elle laissa cette honte et ce repentir à Athènes, la patrie des rhéteurs et des démagogues. Rome eut soin de sa dignité comme de sa puissance; et elle dut une partie de sa puissance à sa dignité.
' Sénèque avait été ministre et tout-puissant quand il se mit, ou qu'on le mit. sur les rangs pour l'empire. S'il fut le candidat de quelques hommes, il est aisé do jujtcr qu'il ne pouvait être celui de Rome,