DE LA
ou TRANSFORMATION DE L ECOLE VIRGII.IENNE
Quand on accuse la forme impériale d'avoir été fatale aux lettres, on obéit, je crois, à une impulsion plutôt politique que littéraire ; on fait bien plus parler l'esprit de parti que la vérité. Les mots de servitude et de liberté ont tant de vertu, soit pour louer, soit pour dénigrer, qu'ils se passent de preuves, soit pour l'éloge, soit pour le blâme ; mais, outre que la chose même qu'ils expriment n'est toujours ni si bonne ni si mauvaise qu'on veut bien le faire entendre, — car que de degrés dans la liberté ou la servitude ! — on déprave surtout ces mots magiques par l'abus qu'on en fait : les hommes appelant souvent liberté la servitude, ou bien servitude la liberté. Il n'y a dans aucune langue ni mots plus arbitraires ni mots plus arbitrairement employés.
Si la liberté politique donnait le génie littéraire, non-seulement toutes les nations libres auraient ce génie, mais elles ne perdraient pas ce génie tant qu'elles ne perdraient pas leur liberté. Or cela
n'est point ; et il faut que le principe soit faux, puisque les faits le démentent. Ce n'est pas tout; si le génie littéraire est un fruit de la liberté, ce génie sera d'autant plus grand que la liberté sera plus grande, d'où la conséquence que c'est dans la licence surtout que doit éclater le génie des lettres. Or c'est tout le contraire; rien n'est plus stérile que la licence. En sens inverse, si la servitude, c'est-à-dire ce qui n'est pas la liberté «grecque, romaine, helvétique ou américaine, est si contraire aux lettres, comment les lettres fleurissent- elles sous ce que les Grecs et les Romains nommaient, sous ce que, à leur suite, nous nommons tacitement les tyrans, c'est-à-dire les rois, les empereurs, les princes, les souverains représentant l'unité dans le pouvoir? Or rien n'est plus vrai que cet épanouissement des lettres sous le pouvoir unitaire ; et, sans compter tout l'Orient^ qui n'est pas sans lettres', quoiqu'il soit sans liberté politique comme nous l'entendons, l'unité du pouvoir semble si nécessaire au développement littéraire, que les grands siècles de l'esprit humain prennent le nom de ce pouvoir. Ce sont : le siècle de Périclès ou d'Alexandre, celui d'Auguste ou de Trajan, celui de Léon X ou de Louis XIV; et, si d'autres mouvements de l'esprit humain, très-brillants quoique moins complets, sont représentés par des noms illustres, c'est sous les rois ou les princes de notre continent européen qu'il faut les chereber; car, pendant que Venise, Gênes, la Hollande, la Suisse, si libres ou si riches, abondent en toutes choses, et ont un grand nom, soit par leurs richesses, soit par leur puissance, ce qui leur manque surtout, ce sont les lettrés d'un certain ordre; ou, s'il y en a, ils produisent hors de leur sein.
Je vais plus loin : si la servitude éteint le génie comme le caractère, ce qui est encore plus vrai du caractère que du génie ; jamais vous ne verrez de génie ^, et surtout de génie d'une certaine trempe, dans la servitude : pourquoi donc trouvons-nous parmi les affranchis, c'est-à-dire chez les esclaves d'hier, Térence et Phèdre? Pourquoi, parmi les esclaves dans les fers \ Ésope et le grand Épic-
' L'Inde surtout.
- Je l'entends plus de la durée des temps que de l'époque contemporaine. ^ J'emploie évidemment le mot génie comme les Latins. Sans êlre des génies, Térence et Phèdre ont le génie lilléraire.
* Un philosophe dont parle Longin prétendait que si, dans la servitude, on ('t;;it
lèle? Dans un Élat libre morne, quelle plus grande servitude que celle de manquer de pain? Or, Piaule etCléanllie, et tant d'autres, manquèrent-ils de génie malgré cette servitude de la faim, qui semble la condition du génie depuis Homère? — Revenons aux lettres romaines et aux Césars. ,
Quand nous parlons de la corruption des lettres impériales, nous commettons communément plusieurs confusions. Nous prenons l'éloquence proprement dite pour les lettres mêmes, et pourtant, que d'écrivains éloquents qui ne sont pas orateurs de profession! Nous prenons de plus, dans l'éloquence oratoire, l'éloquence parlée pour toute l'éloquence ; or, tout ce qui nous reste de l'admirable éloquence antique fut de l'éloquence écrite ^ En outre, nous prenons l'éloquence tribunitienne pour l'éloquence politique tout entière, comme s'il n'y avait eu d'éloquence politique, à Rome, qu'à son forum. Enfin, nous comptons à peine, en faveur de l'art, l'éloquence judiciaire à laquelle nous devons les plus beaux chefs-d'œuvre de Cicéron môme, et les noms les plus oratoires de Rome ; à moins que Cicéron, Crassus, Antoine, Pollion, Domilius Afer, Messala, Tacite lui-même et Pline ne représentent pas l'éloquence judiciaire à Rome ^.
Tacite a dit qu'Auguste avait pacifié l'éloquence, et l'un de nos plus grands critiques modernes de s'écrier : « Pacifier l'éloquence, c'est l'éteindre^! » Ceci est plus brillant que vrai; mais si jamais cette thèse fut spécieuse, c'est dans le Dialogue des orateurs du même Tacite. En retraçant l'éloquence tribunitienne de Rome d'après l'idéal des souvenirs et ses propres regrets, l'artiste s'élève jusqu'à l'enthousiasme, et il est d'une véhémence incomparable. « La grande éloquence, dit-il, est comme la flamme, elle a besoin
capable de toutes les autres sciences, du moins nul esclave ne pouvait être orateur. (Voir \c Traité du Sublime, cli. 55.) — L'esclave ne fera p;is dcGalilinairc, peuL-èlic ; mais pourquoi ne serait-il pas insinuant et pathétique?
* Sous Quinlilien même, un long plaidoyer « l'œuvre laborieuse de bien des jours et de bien des nuils », était souvent interrompu par la clepsydre. [De l'Instit. orat., 12-6.)
* Voir VOrateur et le Brutus de Cicéron; le Dialog. des Orat. de Tacite; Quiutilien, De l'Instit. orat., 12-1.
^ Quinlilien croit que Cicéron eût atteint une plus haute perfection s'il eût vécu dans des temps plus calmes et plus favorables à la composition : « Temporc ad componcndum securiore. » [De ïlnsl. de l'orat., 12-1.) — Ainsi l'éloquence antique était une composition, et le calme des temps ne lui était pas défavorable comme îut.