‹ Tacite et son siècle;Chapitre 23 sur 24 · THUCYDIDE · texte numérisé non relu

THUCYDIDE

Avant de comparer, dans leur ensemble, l'école historique grecque et l'école romaine, j'apprécierai — comme leurs l'eprésentants littéraires les plus saillants — Thucydide et Tacite. J'en ai dit l'enseignement réciproque, j'en voudrais dire l'idéal respectif au point de vue de la forme toujours largement envisagée, et comme je l'ai définie sur Salluste. Si le style était pour moi toute la forme, je n'écrirais que pour les savants de profession; mon œuvre serait phitôt grecque et latine que française, et je me circonscrirais dans un travail étroit pour lequel même je serais peu compétent; mais si j'embrasse les divers aspects fondamentaux de ce grand art d écrire, je puis traiter de l'art dans ses points de contact avec le bon sens, qui sont heureusement infinis. C'est avec mon bon sens que j'écris, c'est au bon sens du public que je livre ces études. Je ne suis ni un savant, ni un érudit, on s'en apercevra sans peine. Si j'ai lu peu de chose sur les anciens', j'aime beaucoup Jes an-

* .le suis sans doulc lonil)c mal, mais le peu que j'ai lu m'a paru arlifuicl, subtil,

ciens, et ]wu de personnes pent-êlre les ont lus plus sérieusement. Je n'ai pas d'autre titre pour en parler; qu'on veuille bien absoudre mes fautes, en faveur de mes soins et de mon intention.

Thucydide, qui, par son père Olorus, descendait d'un roi de Thrace; qui, par sa mère, était le petit-fds de Miltiade, eut par son origine, à la fois attique et barbare, je ne sais quelle double nature qui s'empreint dans ses œuvres. Cet écrivain, l'un des Grecs les plus ricbes de son temps par les mines d'or qu'il tenait de sa famille ^, né et élevé dans le tumulte de la démocratie athénienne qui tolérait les riches plus qu'elle ne les aimait et ne supportait l'aristocratie que pour s'enorgueillir de ses grands hommes, à la condition de les envier, de les combattre, et le plus souvent de les proscrire après les avoir utilisés;. Thucydide, qui fut banni de sa patrie pour n'avoir pu, comme général, empêcher la prise d'Amphipolis \ quoiqu'il eût réussi, sans qu'on lui en tînt compte, à sauver la ville d'Eïon^; passa loin d'Athènes, qui l'avait rejeté, mais dont il blâmait l'esprit turbulent* si commode aux factieux, les vingt plus fortes années de sa vie'. Elles ne furent pas stériles, puisqu'il les employa soit à recueilhr, soit à mettre en œuvre les matériaux de son histoire de la guerre du Péloponèse^; mais ses écrits semblent se ressentir des grandeurs, des malheurs et des commotions de sa vie.

Comme toutes les grandes œuvres de l'esprit humain, elles ont eu leurs détracteurs pas.sionnés, en même temps que d'ardents admirateurs. Ce qu'elles ont de plus personnel, le style, ce coin dont tout homme éminent frappe sa pensée, est pourtant ce qu'on a dénigré, ce (ju'on a proné chez Thucydide. Tandis que ses partisans enthousiastes en louent les effrayantes beautés"^ et lui font honneur de son obscurité môme qui ne permet pas qu'on hse négligemment les productions d'une pensée si forte et si supérieurement condensée, d'autres, que le dieu subjugue moins, l'apprécient avec plus de réflexion que de respect.

[l faut compter parmi ses critiques les plus compétents Denys

plus ingénieux que vrai, et comme étranger, si je peux le dire, à l'esprit antique. C'est cet esprit que je voudrais concourir à restaurer, si ce n'est trop pour moi.

' Guerre du Velopon., 4-!05. — - Ibkl., i-lOi, 106. — ^ îbid.. 4-lOG. — * Ibid., 0-82, 83; 8-()4. — s Ibid., l^-Tl.— c Denys d'IIalic, l^elt. à Pompée, ch. 5.— "^ Voir I.évcque, son traducteur.

d'Halicarnasse, à la fois historien, lettré plein de science, vivant dans ce siècle d'Auguste dont le goût littéraire fut si pur et si favorable à l'antique Grèce; enfin. Grec lui-même, et dont les productions sont toutes grecques. Qu'il ait été jaloux de Thucydide en sa qualité d'historien, on no saurait le croire, tant l'art et la science ont peu à se rencontrer 1 Qu'il ait voulu rabaisser Thucydide pour élever d'autant phjs le Carien Hérodote, son concitoyen, c'est un de ces petits sentiments qu'il n'est pas permis de prêter à un esprit de cet ordre. Puis, Denys d'Halicarnasse s^est plusieurs fois prononcé sur Thucydide; d'abord, dans sa lettre à Pompée qui contient le germe de son examen développé de l'historien^; puis, dans cet examen spécial, œuvre considérable et du plus sérieux didactisme; puis, dans sa deuxième lettre à Amm^eus, où il apprécie par l'exemple ce qu'il s'était borné à préciser comme assertion -. Dans chacune de ses trois œuvres, outre qu'il est le même et ne se dément jamais, il motive ses décisions avec un soin dont on peut combattre les résultats, mais dont on ne saurait nier la conscience.

D'après ce critique, le style de Thucydide est incorrect et viole, comme par système, les règles les plus certaines de la syntaxe grecque^; ses constructions sont souvent vicieuses; ses tours sont forcés \ Thucydide abuse de l'hyperbate, c'est-à-dire de l'inversion sous toutes les formes; il a trop de circonlocutions; il tombe dans le solécisme, dans le barbarisme même, puisqu'à force de locutions étranges, surannées, son style a besoin d'interprète^; et que l'on compte parmi les Grecs le petit nombre de ceux qui l'entendent, mais non sans le secours d'im commentaire ^ Selon Denys d'Halicarnasse, Thucydide mettrait tantôt les choses à la place des personnes, tantôt les personnes à la place des choses ^ Les deux termes de sa phrase, les prémisses et la conclusion, se • raient fréquemment séparés par des parenthèses qui en brisent le Hen^; sa diction pécherait par un trop grand nombre de périodes

' Ch. 5.

'^ Cette lettre ne concerne que Thucydide.

^ La deuxième lettre de Denys à Ammycus en fournit la pieu\e; celle IcUre est exclusivement grammaticale.

^ Denys d'ilalic, Jiigem. sur Thucydide, ili. 29, ")2, 55. — •• Uid., cli. 49; voir encore ch. 51. — e ibid.. ch. 49-51). — ' Ibid., ch. 24. — >* Ibid.

SUITE DE I/lIISTOIRE DANS SA FORME. 459

symétriques, par l'abus de l'antithèse^, et de tous les ornements de convention que recommandent Gorgias et ses pareils ^ Nonseulement les tours de Thucydide seraient forcés, selon son critique, mais sa forme tout entière serait sou\ent fausse et guindée '% et il en cite des exemples^ dont la simplicité nous frapperait de nos jours, bien plus que l'apprct ^

Denys d'IIalicarnasse mentionne que certains sophistes sont d'accord sur ce que la diction de Thucydide, tantôt trop vulgaire, tantôt même dithyrambique ou théâtrale, en tout cas étrange, et qu'on croirait appartenir à une langue étrangère (car ses plus illustres contemporains, Andocide, Antiphon, Lysias, ne la parlaient pas^), ne convient ni au genre délibératif, ni au barreau'' ; mais ces mêmes sophistes n'en soutenaient pas moins que la langue de Thucydide convient à l'histoire, où l'audace et la pompe de sa forme produisent un effet extraordinaire dans un genre qui n'est fait ni pour l'artisan, ni pour l'homme d'affaires, et pour l'appréciation duquel il faut des esprits assez raffinés, assez versés dans les secrets de l'éloquence et de la philosophie, pour en goûter le brillant artifice.

Denys d'IIalicarnasse diffère des sophistes qu'il cite, en ce qu'il n'exclut absolument ni des discussions délibératives, ni des débats judiciaires la diction de Thucydide \ 11 mentionne Démosthène, qui sut s'en approprier ce qu'elle a de véhément, de nerveux, d'austère, de subhme, sans lui emprunter ses affectations, ses figures ou fausses, ou vagues; sa vulgarité, ou sa tension; et qui respecta les limites posées par l'usage ^ C'est ainsi que dans l'histoire môme, selon le critique, il est une juste mesure, passé laquelle il y a vice*^. « Ni le style de l'histoire, dit-il, ne doit être inculte et sans art, ni ce style ne comporte trop de poésie; cela est si vrai, poursuit-il, que quand Thucydide garde cette juste mesure, il est incomparable ^^ »

Je ne sais si Denys est partial contre Thucydide; mais ce qu'on

' J'ai déjà conslalc ce vice do Thucydide. (Voir De ïhistoire dans son enseignement.)

- Denys d'Ilalic, Jugem. snr Thucydide, cli. '2i. — '" lOid., cli. 55. — '* Ibid., cil. 28. — " Voir encore, sur la monotonie et la poésie du slylc de Thucydide, Denys d'Ilalic, Lett. à Pompée, ch. 5. — " Denys d'Ilalic, Jugem. sur T/iucijdide, T)!. — ' lùid. — 8 Jbid., 55. — » Ibid., 55. — «o Ibid., 51. — " Wid.

ne peut lui contester, c'est sa compétence à le jugera II connaît ce que nous ne connaissons plus : les divers prédécesseurs de Thucydide; non-seulement Hérodote, mais ses devanciers"". Il put les rapprocher tous deux '" d'Eugeon de Samos, de Deïochus de Proconèse, d'Eudème de Paros, de Démodés de Phigela, d'Hécatée de Milet, d'Acusilaûs d'Argos, de Charon de Lampsaque, d'Amelgasoras de Chalcédoine, très- antérieurs à la guerre du Péloponèse; comme de llellanicus de Lesbos, de Damaste de Sigée, de Xénomède de Chio, de Xantipjie de Lydie et de beaucoup d'autres moins anciens, dont le style est clair, concis, pur, sanctionné par l'usage et proportionné à son sujet*. Denys d'Halicarnasse reconnaît chez Thucydide, quand il est bien lui, une diction à laquelle on ne peut rien ajouter, et dont on ne peut rien retrancher; il constate comme un trait saillant de sa plume, de dire beaucoup de choses en peu de mots, et d'enfermer plusieurs pensées en une seule. Il lui reconnaît quatre quaHtés éminentes : la combinaison poétique des termes, la variété des figures, la mâle rudesse des sons, la brièveté de l'expression. Selon lui, Thucydide, médiocre quand il sommeille, n'en est pas moins quand il le veut si âpre, si serré, si mordant, si austère, si vigoureux, si sublime, qu'il a quelque chose de divin ^.

S'il m'est permis de m'en expliquer, je dirai que, de nos jours, la partie la plus vitale du style de Thucydide n'existe plus pour nous, tant peu de personnes peuvent en juger ! Comment le grec de cet historien, si difficile pour les Grecs antiques que tout éclairait, le serait-il moins pour nous, que tout déconcerte? Ce n'est pas moi, c'est le bon sens qui proclame que, si Thucydide ne vit que par son idiome, il est perdu pour nous. Penchons cependant en faveur de cet historien du côté où pencha l'antiquité presque entière; présumons de lui qu'il créa sa langue comme le prescrivait son génie; qu'il fit l'instrument de sa pensée pour que sa pensée eût un instrument digne d'elle; qu'il fit ce que font toujours les grands maîtres; ce que firent après lui le Dante, Milton,

^ Au point de vue de la diction surtout.

- Dins î^a Lett à Pompée, ch. 5, Denys d'IIalicnrnasse cilc Ik'll.niicus et Clu'.roii. — Voir encore son Jugem. sur Thucydide, cli. 5.

5 Denys d'IIalic, Jugem. sur Thucydide, ch. 5. — * Ibid. - '' Ibid., 40.

Shakespeare, Bossuet, si peu grammairiens et si supérieurs aux plus parfaits grammairiens '; que s'il négligea la langue convenue de son temps, ce fut pour parler celle que la postérité devait goûter, — car l'historien appartient moins à son temps qu'à lavenir; — pensons que, si la langue grecque fut à la fois la plus simple et la plus riche, la plus souple et la plus sévère, la plus précise et la plus poétique, la plus travaillée comme la jdus naïve de toutes les langues; que si elle fut le plus bel idiome que les hommes aient parlé sur la terre, le plus magnifique instrument delà pensée humaine dans tous les siècles, celui des demi-dieux plus que des mortels, Thucydide, l'élève d'Homère, le rival d Hérodote, le maître de Démosthène, l'idole des lettrés antiques presque sans exception, fut un de ceux qui manièrent le mieux ce brillant idiome^ qui semble se résumer en son nom : mais si nous pensons que la langue thucydidienne fut une des merveilles des temps antiques, ne croyons pas que Thucydide s'évanouisse avec sa langue''; laissons ce pédanlisme aux grammairiens. Ceux dont le cœur bat violemment à la lecture d'une traduction, même médiocre, de telle page, de tel récit, de tel discours de ce grand esprit, savent h quoi s'en tenir sur ce qui survit de la forme quand le style même a péri. Quand le bouclier de Minerve de la main de Phidias fut brisé, les fragments de ce bouclier étaient toujours Phidias, car le génie de Phidias élincelait dans les divins fragments de son œuvre. De môme, il n'est pas de traduction de Thucydide qui n'étincelle à mes yeux comme tout fragment du bouclier de Phidias. Je ne blâme pas, je plains ceux qu'un tel fragment laisse froids.

Quand Denys d'ilalicarnasse reproche à Thucydide les vices généraux de sa composition, il le fait avec moins d'autorité que quand il s'agit de 1 idiome ; car si c'est pour nous un avantaoe

* Je voudrais voir le plus ralTHu' syiionyniislc s'essayer à faire une \y,\"c à la Bcssuet ouà la Pascal.. l'oseallirnier que si, pour Loul le inonde, la lâche est rude il est un genre de personnes pour qui la moins nniuvaise des imilalions de cet ordre serait impossible; ce sont les grammairiens. Il y a incompatibilité radicale entre les rallinemenls pointus de la synonymie et l'audace lainilicrc, la sponlanéilé, In liberté du génie. IJossuet et Mirabeau ont pour coiilraircs la Iloclicroucîiiilt et Joubert. 11 l';iut ne janiais penser qu'en deux lignes, pour être un limeur de mots. ^ « C'est le modèle du dialecte atliquc. » (Denys d'ilalic, l.ett. à Ponipec cli. 7» ) ^ « Alia intelligcndi, alia dicendi disciplina. » (Cicér., i'Orat., 5.1

TACITE ET SOx\ SIÈCLE.

décisif, pour juger le langage de l'historien, d'avoir été Grec, écri- Yain grec pendant que la civilisation grecque florissait encore, il n'en est plus ainsi pour l'appréciation de la composition d'un écrivain, laquelle relève de ce sens naturel qui est le fondement de tous les arts, puisqu'il n'est pas plus nécessaire, selon Denys luimême, d'être un Apelle ou un Zeuxis pour juger leurs œuvres, que d'être un Phidias, un Polyclète, un Myron, pour apprécier la sculpture^; le seul instinct, éclairé par 'étude et mûri par la raison, suffisant, selon Denys, pour une saine critique-.

Denys n'approuve donc entièrement, chez Thucydide, ni le choix de son sujet, ni sa manière de le traiter^, quoique ce soit plus le plan que le sujet qu'il critique. Jusqu'à Thucydide, dit-il, on traitait sa matière d'après 1 ordre des heux ou des temps'. Thucydide ne suit ni l'ordre des lieux comme Hérodote, ni l'ordre des temps comme d'autres historiens ^ Il divise son histoire en deux époques : les étés et les hivers, et raconte les événements selon qu'ils remplissent l'hiver ou l'été. De là un morcellement perpétuel de son texte. L'historien nous entretient, presqu'en même temps, de Mytilène, de Lacédémone, de Platée. S'il quitte Mytilène pour y revenir, il la quitte encore pour passer à Corcyro. 11 se rendra avec les Lacédémoniens en Sicile, et reviendra sur mer pour les combats d'Athènes contre Lacédémone. Après cela il racontera les opérations du général Démosthène à Leucade; puis il tombera sur Naupacte, pour retourner en Sicile. Il en résulte, selon Denys % une complète absence d'unité dans le sujet; et la preuve que le plan est mauvais en ce sens, c'est que, nul autre ne l'ayant pratiqué avant Thucydide, nul ne l'a imité depuis''.

L'introduction de l'histoire du Péloponèse, poursuit Denys, est trop longue; elle expHque mal les causes de la guerre; elle ne commence ni elle ne finit où il faudrait \ Dans le corps de

* Denys d'Htilic., Jugem. sur Thucydide, 4.

^ Ibid., ch. 27, 54. — Cicéron pensait de même. [Des Orateurs parfaits, eh. 4.)

^ Jugem. sur Thucijdide, 2. — * Ibid., 9. — ^ Voyez encore là-dessus le même Denys d'iliilic, Lett. à Pompée, 5.

6 Le troisième livre de Thucydide sert d'exemple au critique. [Jugem. sur Thucydide, ch. 9.)

' Ibid., 9. —s Ibid., 10.

l'œuvre, Tliucydide développe trop ce qui pourrait n'être que sommaire; il est trop sommaire dans ce qui devrait être Oéveloppé'. Il est trop bref, par exemple, sur les exploits de Cimon contre les Perses; il s'étend trop sur Sphactérie^ Pourquoi nous entretenir si soigneusement du sort de Mytilène ou de Platée, quand tant d'autres cités, traitées aussi durement, l'occupent à peine^? L'éloge funèbre, si vanté, que prononça Périclès n'est pas à sa place; pourquoi l'introduire si promptement dans l'œuvre? Pourquoi riq)pliquer à des événements qui n'eurent rien de mémorable? S'il ne périt guère qu'mie quinzaine de cavaliers dans les rencontres auxquelles se rattache ce grand morceau d'éloquence, ne s'appliquerait-il pas mieux à la victoire de Spliactérie, ou à l'immense désastre de Sicile*?

Parmi ces griefs principaux de Denys d'ilalicarnasse contre Thucydide, quelques-uns sont fondés; les autres ne sont que spécieux. Denys était plutôt un savant qu'un écrivain; il était plus judicieux qu'il n'était artiste. Ce peut être un défaut comme un avantage pour juger des arts. L'art a sa logique; mais ce n'est pas la logique de la pure raison; c'est en ce sens qu'on pourrait dire que l'art a ses raisons que la raison ne connaît pas. Denys eût pu mieux symétriser sa matière que Thucydide; il eût pu équilibrer ses couleurs et ses effets plus uniformément ; il eût semblé plus correct que l'historien qu'il critique, mais il eût été moins puissant, il eût moins compris la logique de l'art.

Quand Thucydide nous décrit le sort de Mytilène, ce n'est pas seulement parce que celui de l'île de Lesbos en dépend, c'est surtout parce qu'à la condamnation de Mytilène par Athènes se rattache la lutte de la mf)dération contre la violence populaire^, et que le sort de Mytilène est surtout l'occasion d'une peinture politique du premier ordre. Si Thucydide s'arrête sur les malheurs de Platée, c'est que les périls et la chute de celte ville immortelle par le nom qu'elle se fit parmi les libérateurs de la Grèce sont aussi dignes de la postérité que le vaillant peuple qu'ils font disparaître : c'est que les Platéens ne pouvaient pas sortir de la scène du monde comme les Scioniens ou les Acarnes. Quand Thucydide raconte si

1 Jtigem. surlliucydide, 1'). — - Ibid. — ' lOid., 15. — * Ibid., 18, ^ Guerre du Pelopon., liv. o, th. 57 à 50.

soigneusement Sphactérie, où il périt si peu d'iiommes, c'est qu'Athènes y frappe moralement et presque mortellement Lacédcmone. S'il retrace avec un détail si émouvant le désastre d'Athènes en Sicile, c'est que Lacédémone y écrase Athènes, et que toute toute la guerre du Pélopouèse n'est que la question de la prépondérance de l'olygarchie, par Lacédémone; ou celle de la démocratie, par le peuple athénien. Si l'éloge funèhre que prononça Périclès occupe la place que Thucydide lui assigne, c'est que ce fut celle que lui prescrivit le peuple d'Athènes; c'est que ce discours fut officiel par sa date et par les événements qu'il consacre, beaucoup trop amoindris par la critique. C'en est assez pour justifier Thucydide du rang qu'il lui donne, sans compter que l'œuvre frappe d'autant plus, que nul autre sujet ne lui fait concurrence; et j'avoue que, pour mon compte, quand je rencontre des morceaux de cet ordre, je les admire tant où ils sont, que je ne me demande pas s'ils seraient mieux ailleurs. Leur meilleure place c'est la mémoire des hommes, comme toutes les merveilles de l'esprit humain. La logique de Denys, qui n'est pas toujours, on l'a vu, celle de la raison, est encore moins celle de l'art. Je le répète, l'art a ses bonnes raisons, qui ne sont pas toujours celles de l'exacte raison.

Denys d'IIalicarnasse n'a pas tort cependant sur quelques points. Avant Thucydide, comme avant LIérodote, les historiens <;recs n'étaient guère que des chroniqueurs locaux \ racontant, en bon style toutefois, l'histoire particulière d'une nation ou d'uni^ ville, selon l'ordre des temps, et d'après les traditions que conservaient soit les temples, soit les lieux publics, ou que consacrait l'usage^. Hérodote élargit immensément le cadre historique; il éleva son style au niveau de son plan^. Thucydide ne voulut ni se restreindre autant qu'IIellanicus et ses pareils, ni s'étendre comme Hérodote; il choisit donc un sujet à la fois général et circonscrit. Denys ne l'en blâme pas'', et je crois qu'on peut l'en louer : mais s'il est vrai qu'il était difficile à Thucydide d'éviter le morcellement dans un sujet nécessairement morcelé ; s'il lui était impossible de ne pas interrompre le récit d'événements partiels

' Dcr.vs (rila'icariiasse, Jugent, sur Tluuijdidc. o. — - ////(/. di. 0.

Ibid. — * Iirul

(iésars curent à lutter contre leur grandeur démesurée, contre leur tempérament particulier, c'est-à-dire leurs l'aiblesses, et à marcher constanuiient, au sein des périls, entre deux voies contraires : colle de la cour qui prolitait trop de leurs passions pour ne pas les surexciter ; celle de la conscience publique trop conl'orme aux bons instincts du prince et aux vrais intérêts de l'empire pour ne pas séduire aussi l'empereur. Ces distinctions éclairent sérieusement la grande époque impériale, et nous en font juger sainement la direction; je crois qu'en ne la perdant pas de vue on voit juste dans l'histoire si suspecte des Césars; mieux que cela, on a un sentiment presque infaillible du vrai, là où les documents mentent, comme là où ils manquent.

Suivez le mouvement des tendances impériales, et vous verrez Auguste plein de modération pour fonder l'empire; Tibère plein de précautions et d'habileté modestes pour le consolider : ils obéissent à la raison publi(jue, ou plutôt, la raison publique est leur raison d'État; chacun d'eux dissimule le prince pour mieux cimenter le pouvoir. Caligula, qui se croit prince incontestable, veut être un prince-dieu selon l'esprit de sa cour ; il tondje, il meurt tragiquement. La prudence, les précautions, la modération de Claude obéissant à la conscience publique, réparent les fautes de Caligula : Néron les recommence pressé par sa cour, il tombe; sa fin est tragique. Le parvenu Vespasien conserve le pouvoir par les quahtés qui le lui ont fait obtenir; il règne avec la fermeté et la modération que conseille la raison publique : Domitien qui veut recommencer Tibère \ mais avec les prétentions de Caligula, tombe et meurt comme Caligula.

Il y eut donc jusqu'aux Antonins une lutte constante soit pour fonder le principe d'autorité, soit pour donner à ce nouveau principe son vrai caractère. Des sujets indociles et violents trouvèrent des maîtres violents et superbes ; plusieurs Césars, essayèrent sur Rome la force qui avait si bien servi Rome contre l'univers. Ces luttes profitèrent aux Césars comme à Rome, car elles apprirent la modération à tous les deux ; elles apprirent aux empereurs jus- (ju'où allait leur pouvoir ; à Rome, jusqu'où allait son indépen-

' Il lisait conslainmcul les méiuuiics et les acles de cet empereur. (Siu'i., f'/V de ■Domilieu, '21.)

dance ; à la cour môme, si la cour peut apprendre quelque chose, combien le châtiment est près de l'abus; et les destins donnèrent les. Antonins au monde. Ils régnèrent donc dans des conditions normales que les antécédents rendaient plus faciles; ils conso^ lèrent Rome*; ils firent le bonheur de la terre jusqu'à ce qu'elle eut épuisé la somme de paix dont elle est susceptible dans une situation aussi complexe et aussi factice que tout ce qui est fondé sur la conquête immodérée : mais le règne des Antonins est une exception parmi les gouvernements, comme le génie joint à la vertu est une exception parmi les hommes ; ni de tels règnes ni de tels princes ne sont le lot ordinaire des peuples. On les rêve plus qu'on ne les possède; s'ils restent, c'est comme souvenir et comme la constante censure de gouvernements moins parfaits. On s'en sert surtout pour calomnier les autres Césars.

J'ai dit par quelles considérations il fallait apprécier leur situation générale. J'ai dit leur nécessité, leur prestige, leurs obstacles, les diverses tendances qui les agitèrent; j'ai dit jusqu'ici ce qui me semble répondre à ce que le dénigrement dont ils sont l'objet a de moins particulier : mais les attaques se sont surtout précisées en ce qui concerne la justice politique, c'est-à-dire la tyrannie des Césars ayant les délateurs pour instrument, et, tantôt les nobles ou le sénat, tantôt les stoïciens et les philosophes, tantôt les chrétiens pour victimes. Cherchons sur ceci la vérité.

J'ai montré précédemment^ combien les nobles pris individuellement avaient d'audace contre les empereurs. Qu'importe que cette audace échouât la plupart du temps, si elle réussissait une foisi Or elle réussit sous Néron. Tant que A^index resta seul avec son armée, son soulèvement ne fut qu'une révolte; mais, sitôt que Galba prêta son nom à sa cause % la révolte de Yindex fut une

* « Niinc demùm redit animus, » dit Tacite en parlant de Ncrva et de Trajan. [Agricolu, 3.) ^ Du Ressouvenir de la liberté. — ° Plutarq., Vie de Galba.

LES CÉSARS. ,i(i7

rcvolulion. Il n'en faut pas plus pour justilicr les ombrages des empereurs; ceci se confirmera ultérieurement.

On a déjà vu qu'après la mort de Caligula le sénat avait tenté de supplanter Claude, et que, quand Néron fut dépopularisé, il osa le juger, le condamner même au supplice honteux et suranné de la fourche; excès de rigueur ^ après un excès de servilité 1 Domilien voulut venger Néron de cette audace; il s'appliqua à faire trembler un sénat qui avait osé juger un César. L'excès de son orgueil le fit périr lui-même ; et le sénat voulut traiter ses statues comme il avait voulu traiter Néron. Commode ayant imité Domitien périt comme lui, tant le sénat romain, si docile, était difficile à opprimer impunément! Mais il faut le voir dans son attitude officielle quand il se croit maître des événements pour apprécier ses prétentions politiques.

Après le meurtre de Commode, le sénat inscrit dans ses actes officiels ^ l'imprécation suivante contre ce prince : « Pour l'ennemi de la patrie point de funérailles ! Pour le parricide, point de tombeau ! Que le parricide soit traîné ! Que l'ennemi de la patrie, le parricide, le gladiateur soit mis en pièces dans le spohaire ! Ennemi des dieux, bourreau du sénat ; ennemi des dieux, parricide du sénat; ennemi des dieux et du sénat, le gladiateur au spoliaire! Au spoliaire le meurtrier du sénat! Au croc le meurtrier du sénat!... » Le sénat interpelle l'empereur en ces termes : « Nous t'en prions, Auguste, que le parricide soit traîné !... Les délateurs au lion ! » Il ajoute : « Honneur à la victoire du peuple romain ! Honneur à la fidélité des soldats ! Honneur aux cohortes prétoriennes! » Tel est le sénat quand il s'exhale, quand il -peut avouer sa haine et venger sa servitude.

Après la mort d'IIéliogabale à qui le sénat reprochait de n'avoir été ni Antonin, ni citoyen, ni sénateur, ni noble, ni romain^, l'empereur Alexandre, dans la solennité de son avènement, s'écrie : tt Grâces vous soient rendues, pères conscrits, et noir d'une faveur unique, mais du nom de César et de la vie que je vous dois, et du

' On conduisail l' coiulamné hors Je Ronii!, on lui passait la lètc sons une fourclio cl on le Taisait expirer sous la verge.

- Conservés i)ar Marins Maxinuis. (V. Lampridc, Commode.)

^ V Lanipride. — C'est par là, d'ailleurs, qn'lléliogabalc représentait ce niéhuigfi de l'univers appelé Rome.

litre d'Auguste, et du grand pontificat ; et de la puissance tribunitienne, et de l'empire proconsulaire ; bienfaits dont vous m'avez comblé, en un seul jour, par une faveur inouïe. » Tel est à son tour le prince qui s'bumilie autant (\ue le sénat se redresse; saut* au sénat à se courber derecbef quand le prince se redressera. La lutte du patriciat et du césarisme n'est qu'une perpétuelle péripétie d'orgueils et d'abaissements successifs où la passion ne sait qu'agiter ce que la sagesse humaine devrait avoir le don de régler. Mais est-ce particulier à Rome?...

Parmi les nobles qui, soit au sénat, soit au dehors, entretenaient la rivalité du sénat contre les empereurs, les stoïciens étaient au premier rang. Sur la scène de l'action politique, c'était l'aristocratie stoïcienne qui était la plus hostde, la plus téméraire ; dans l'opinion pubhque, qui préparait si bien les agressions politiques, c'était la secte stoïcienne qui donnait le ton ^ Les empereurs eurent donc pour ennemis et les stoïciens patriciens et les stoïciens purement philosophes. Nous les apprécierons successivement.

Les stoïciens patriciens se résument particulièrement en trois hommes qui ont beaucoup occupé leur siècle et que la postérité a certainement surfaits : ce sont Thraséas, son gendre Helvidius et Sénèque. Quels furent donc leurs principes sociaux, quels furent leurs actes?

« Le sage, dit Sénèque, est né pour le bien public, il est salutaire aux autres et à lui-même; le sage ne fait rien pour l'opinion, il fait tout pour la conscience ^ » Selon quelques modernes, le stoïcisme fut la seule force morale de l'antiquité; dans l'oppression de Rome impériale et dans la servilité générale, les stoïciens fu-

* Les philosophes cyniques marchaient, quoique avec phis d'exagération, dans les voies stoïciennes. On disait que les stoïciens élevaient la nature humaine, cl que les cyniques l'outrepassaient. Les agitateurs de l'opinion étaient surtout stoïciens ou cyniques, mais sans exclusion absolue.

- De la Conslance du sage, ch. S; De la Vie heureuse, 20.

rcnt, et par leur vie et par leur mort, les seuls représentants de la dignité humaine. Cela est-il vrai? Je me suis expliqué longuement sur le stoïcisme ; j'ai montré, je crois, que le véritable stoïcisme n'était que l'absolu, par conséquent le faux, puisque c'était l'impossible. Le stoïcisme politique ne fut pas autre ou meilleur que le stoïcisme philosophique ; ce ne fut guère que l'orgueil, l'indocilité, l'opposition hautaine et mesquine dans la politique. Il est faux que Rome ait eu besoin de stoïciens pour connaître soit la dignité personnelle, soit la force morale, qualités natives des Romains qu'ils conservèrent même dans leur décadence non comme stoïciens, mais comme Romains, tant qu'il resta quelques vrais Romains dans Rome ; et la preuve, c'est que la Grèce, qui inventa le stoïcisme, fut sans force et sans dignité dans sa décadence, mais resta toujours, comme les stoïciens, pohtiquement indocile et tracassière. Nous avons vu que le stoïcisme n'était quelque chose qu'à la condition d'être inconséquent ; les stoïciens ne sont pas moins inconséquents que leur système. « Le sa^çe est né pour le bien public et pour être salutaire aux autres, » selon Sénèque. Nous verrons, d'après l'histoire, que les stoïciens, qui ne furent jamais qu'une infime minorité dans le monde antique, parce qu'ils n'eurent jamais la sympathie des masses, ne firent rien pour les masses, rien pour le pauvre, rien pour les esclaves. « Le sage ne fait rien pour l'opinion, il fait tout pour la conscience, » toujours selon Sénèque, et les stoïciens politiques ne furent que des importants vaniteux, ne vivant que pour l'opinion, et ne jouant un rôle dans l'Etat qu'à force de bruire par l'opinion. C'est l'opinion publique si puissante à Rome qui fit la fortune des stoïciens dans le monde antique : ces personnages factices eurent, comme les personnages de théâtre, un rôle aussi factice que leurs doctrines, et une gloire aussi factice que leur rôle. Ils ne furent qu'un nom; mais le génie d'un grand historien a fait retentir ce nom dans la postérité; c'est le seul fruit du stoïcisme ; il a plus servi les stoïciens que les stoïciens n'ont servi l'humanité.

OueThraséas ait été, comme homme privé, la vertu même ', soit ; mais que fut-il comme homme politique? Quand Tacite veut être

' Tnrilo, Anu .\C^-'2\.

i70 TACITE ET SON SIÈCLE.

peintre, il le flatte et l'exagère ; quand il n'est qu'historien, il le diminue beaucoup, et les actes du héros sont bien petits pour le portrait. Thraséas refuse, il est vrai, de monter sur la scène avec la noblesse romaine etNéron'^, mais en même temps il joue la tragédie sur la scène de Padoue son pays natal. C'était là du dédain pour l'empereur % sans doute, mais ce n'était pas de la dignité personnelle, et c'était surtout de l'inconséquence. Un jour que le sénat allait permettre aux Syracusains quelque chose d'aussi peu important que de dépasser le nombre réglementaire des gladiateurs, Thraséas s'y opposa et prêta le flanc, dit Tacite, à la critique. Que disait-on? « C'est qu'il ne valait pas la peine de se poser en sénateur hbéral pour si peu de chose. Que ne discutait-il plutôt dans les questions de guerre ou de paix ; que ne parlait-il sur les impôts, sur les lois, sur les intérêts vitaux de Rome ? N'y avait-il donc, dans tout l'empire, qu'un seul amendement nécessaire; cet amendement exclusif, n'était-ce donc que la restriction des spectacles à Syracuse? Si c'était, non pas Néron, mais Thraséas qui gouvernait, tout, à ceci près, était-il irréprochable? Or, quand on se taisait sur l'essentiel, ne valait-il pas mieux négliger les bagatelles? » Ces reproches étaient graves ; quand les amis de Thraséas lui en demandaient compte, il répondait « qu'on prouvait en relevant les petites choses combien moins on négligerait les grandes; » subtile excuse que les faits démentaient, car l'opposition de Thraséas fut toujours la même !

L'année suivante, Agrippine avait péri et le sénat se ruait en adulations^, pour applaudir au meurtre. 11 décernait des prières publiques dans tous les temples, des jeux annuels aux fêtes de Minerve, car on avait découvert le complot d'Agrippine pendant ces fêtes; puis il votait une statue d'or dans le sénat pour la déesse, une autre pour le prince* ; il déclarait néfaste le jour de la naissance d'Agrippine. Que fit Thraséas ? Il quitta le sénat : acte louable en lui-même quoique timide pour un stoïcien; mais ce dont on peut le blâmer comme chef de parti, c'est qu'ayant voté ou ac-

^Ti\cilc, Ann.,\G-2\.

- « EaquG ol'fensio altiiis pcnelravit. » {Ibid )

'' « Mii'o ccrtamine procerum, (IccerminUir siipplicationes. » {Ibid., ii-12.]

LES CESARS. /.7l

ceptéles adulations antérieures \ il se soit séparé du sénat sur un détail de servilité. Tacite le lui reproche : « Il ne suscita, dit-il, la liberté de personne, et ne fit que s'exposer lui-même ^ Tout le reste est dans le même esprit ; Thraséas ne cherchait pas l'utilité publique, mais l'importance personnelle. Si Néron se réconcihait, disait-on, avec Thraséas, Sénèque en féhcitait, non Thraséas, mais César; si Thraséas écrivait à Néron irrité, l'essentiel, c'était de savoir si l'empereur trouverait quelque sentiment d'excuse dans ce message^, et l'orgueil de Thraséas importait plus que la paix du prince. La coterie stoïcienne informait l'univers de Faffront fait à l'un, par la morgue de l'autre. Les femmes de la maison de Thraséas n'avaient pas moins de célébrité parles mêmes moyens'*, et l'opinion était si bien montée sur ce ton, que YiteUius, empereur, s'honorait en plein sénat de l'ancienne liberté de ses discussions avec Thraséas, indiquant ainsi qu'il serait plus sénateur qu'empereur.

Quand tous les grands étaient des concurrents pour le prince, quand un coup d'opinion pouvait renverser le César le mieux établi comme Néron en fut la preuve, comment ne pas s'irriter de Thraséas? comment surtout ne pas le redouter après la terrible conspiration de Pison? Comment épargner après la compétition du stoïcien Sénèque un rival plus inflexible encore, un Thraséas, plus ouvertement hostile que Sénèque? J'en juge suftisamment par l'acte d'accusation qu'un stoïcien, que par conséquent un ami nous a transmis sur son compte : les accusateurs articulaient à leurs risques et périls des faits dont il fallait bien que la notoriété fût constante. D'après Tacite : Thraséas éludait au commencement de Tannée le serment officiel de fidélité à l'empereur ; lui, revêtu du sacerdoce de quindécemvir, il n'assistait pas aux prières solennelles faites pour le prince; lui qu'on voyait antérieurement intervenir dans les moindres bagatelles, il désertait le sénat depuis

* (i. Silentio, vcl brcvi adscnsu priores adulalioncs Iransniiliere solitiis. » (Tacite, Ann., 14-12.') — Qu'avait fait Thraséas, par exemple, quand périt Britaunicus ou quand périt Oclavie?

- « Ac sil)i causam periculi lecit, opateris libertas iniliuni non pr.x'buit. » llbiû.)

^ V. Pline, Lett., 5-lG; 7-10. — «Toute la terre parle, dit-il, de ce mol d'Arrie, l)cllc-mère de Thraséas : Mon cher Petits, cela ne fait pas de mal. »

trois ans. Les complots de Silanus et d'Antistius, qui avaient ému tout le sénat sans exception, n'avaient pas distrait Thraséas des soins privés de sa clientèle. N'était-ce point là une scission politique, et, pour peu qu'elle fût imitée, une sorte de guerre civile? Ne parlait-on pas à Rome de Thraséas et du prince, comme autrefois de César et de Caton? et Thraséas manquait-il de sectateurs, manquait-il de satellites qui déjà copiaient son attitude? Les provinces et les armées ne recherchaient-elles pas les journaux pour y voir surtout ce que faisait ou ne faisait pas Thraséas ? On devait donc, ou se rendre au stoïcisme et le préférer aux traditions romaines, ou ôter à des factieux leur chef: mais le stoïcisme n'avaitil pas produit les Tubéron et les Favonius, odieux même à l'ancienne république? Ces opposants ne préconisaient-ils pas la liberté pour mieux renverser l'empereur; et ne détruiraient-ils pas la liberté après avoir détruit l'empire? Que le sénat en soit juge, disaient les accusateurs \ — Je dis à mon tour que l'opinion se prononce sur ce procès. Nous avons connu la liberté politique, nous en avons connu la licence ; nous savons de quel prix est l'autorité dans le pouvoir, et à quelles conditions elle se conserve ; notre génération a eu des enseignements presque simultanés qu'aucune génération n'eut jamais aussi complètement. Je ne puis que m'en référer au bon sens public.

Il fallut de grandes précautions militaires pour juger Thraséas; mais on ne l'empêcha pas de mourir comme il le souhaitait, avec éclat. Il était dans ses jardins avec un cercle nombreux d'hommes et de femmes, l'élite de Rome : à l'instant où on lui ouvrit les veines, il harangua son gendre pour lui recommander son exemple ; puis il offrit son sang « à Jupiter libérateur, » si bien que ses dernières paroles furent une attaque au prince ^ J'admire cette constance, je ne puis approuver cette politique, et je ne sais comment blâmer l'enipereur de se défendre contre des rivaux de cet ordre. La mort de Thraséas fut aussi stérile, au fond, qu'elle fut belle dans la forme, et nous verrons le bon sens de Tacite appré-

^ Taeilo, Ann., 1G-22. — C/t'Iaiciil les p;ri('fs de l'iKousnleiir Cossnlianns; ceux de riiceiisaleiir Epiins ne sont pas nioindros. Ce procès, selon lui, ('lait une question do salut pour le prince. « Sninniani rcnipublicam agi. » ilhUL. lO-'iS.) Et ses raison-^ sont In-s-iortes.

^ ///à/..io-r>5.

cirr ce genre de résistance; nous verrons combien, cliez lui, le citoyen moditie l'artiste.

Le gendre de Thraséas, llelvjdius, n'imita pas seulement Thraséas, il le copia. Néron s'était contenté de le bannir, Galba l'avait rappelé; il fatigua Yespasien de sa mesquine et dangereuse opposition. Il fallut (pie l'empereur (ce n'était pas Néron, cette fois) l'immolât à sa sûreté. Selon son usage. Tacite le peint très en beau, et lui assigne des actions médiocres; mais le portrait même de ce béros de Tacite prête aux réflexions : « Il avait fait, dit Tacite, de fortes études, notipour colorer comme tant d'autres un làcbe loisir, mais pour s'affermir contre les revers et prendre à cœur la cbose publique. Les maîtres 'de la sagesse lui avaient appris qu'il n'y a de bien que l'honnête, de mal que la honte; que le pouvoir, la iioblesse et les autres avantages du même ordre ne nous sont rien. H était obstiné pour le juste, ferme contre la crainte ; quelquesuns lui reprochaient son goût pour la renommée, la dernière passion du sage^ » Malgré la perfection de cette peinture, j'y vois deux taches. Helvidius n'était pas assez stoïcien puisqu'il aimait la gloire; il n'était pas assez homme d'Etat parce qu'il était trop stoïcien. Ces deux défauts gâtent sa physionomie morale comme ils gâtèrent son rôle politique.

Examinons ses actes : Vitelhus remplace h peine Otbon, qu'llelvidius, préteur désigné, vient lui faire opposition au sénat, et il faut (jue l'empereur appelle un tribun du peuple au secours de son autorité contestée^. Yespasien succède à trois empereurs dont l'agilation révolutionnaire a fait avorter les règnes; Rome, l'Italie, l'univers, souffrent des maux inouïs ; une conflagration universelle, une sorte de cataclysme, menacent le genre humain : or, un jour que le sénat délibère sur la restauration du Capitole récemment brûlé, Helvidius préteur désigné opine, contrairement au sentiment général, pour que cette restauration se fasse aux frais du public, n'admettant que le concours de Yespasien. Il subsli- Inail ainsi le public au prince, c'est-à-dire la républiqur à l'enq)!'renr. A cette date, après tant d'expériences [)oliliques, au sein des (iissolulions et de l'anai"cbie du tenq)s, c'était une singulière pré-

' TncUo. ///>/.. i-2. — *]!>i(L. 2-01.

occupation que rêver la république ! c'était une étrange preuve de tact pour un chef de parti, que d'affaiblir le prince dans des circonstances où la république eût voulu la dictature ! Les sénateurs dont il flattait les vieilles prétentions applaudirent sans doute et lui firent un succès d'opinion ; mais il se fit dès lors un grand ennemi^ L'empereur sentait toujours le rival dans l'opposant; il comprenait que Thraséas revivait en llelvidius.

Aussi Marcellus Eprius sur lequel le gendre voulait venger la mort du beau-père, dans un moment où l'intérêt public avait plus besoin d'oubli que de discordes^, sut-il démasquer 1» solidarité secrète d'Helvidius et des sénateurs républicains, quand, quittant brusquement le sénat, il dit à son adversaire : « Règnes-y à la face de César ! » Ce ne fut pas sans raison qu'une autre fois il put lui dire, comme pour gourmander cet orgueil qui méconnaît toute autorité : « Rougirais-tu de craindre César ^? » et qu'enfin il put imputer aux émules d'Helvidius « d'irriter le pouvoir par leur malveillance; » car, comment le disposer à restreindre sa puissance* envers les autres, quand on exagérait la licence envers luimême ?

Helvidius était donc l'adversaire de Vespasien. Arrien nous peint, dans un dialogue, l'attitude respective du stoïcien et de l'empereur : «Comme Vespasien demandait à Helvidius de s'abstenir du sénat un certain jour : Que ne me prives-tu, dit Helvidius, du titre de sénateur, comme tu le peux? — Va au sénat, reprit Vespasien, mais gardes-y le silence. — Ne me demande pas mon avis, repart llelvidius, je me tairai. — Mais, objecte l'empereur, il faut que je le demande. — Il faut donc que je le donne selon ma conscience, reprend le stoïcien. — Si tu parles, tu mourras, dit enfin le prince. — Mais Helvidius : Penses-tu que je me croie immortel? C'est à toi de me tuer, à moi de mourir ^. » Beau langage

^ « Magncc offensîT, initiuni et magnpc gloriœ fuit. » {Hist., 4-4.) — llelvidius n'en lirésida pas moins riniporlantc solennité de la purification du Capitolc. [Ibid., i-oô.)

- Ihid., 4-8. — Rome ne laissait pas échapper un ressentiment : « Civiias rimandis oiîcnsis sagax. » [Ibid., 4-11.)

"' Ce mot est de Cossutianus. (Quintil., De Vlnstit. orat., G-L) — Son application ne change pas.

* «< Contumacia infcriorum lenitalem imperitanlis deminui. » (Tacite, A?m., iC- 28. V. aussi Ilist,, 4-9.)

^ Dissertât. d'Épictèle, daprès Ârricn, 1-2. — Quand Vespasien revint de Syrie,

LES CKSARS. Mb

(récole, mais quoi de pratique? Quel gouvernement serait possible avec ces frondeurs tout d'une pièce, avec des chefs de parti qui ne savent pas obéir et qui sauraient bien moins gouverner? car l'absolu sert encore moins le maître que le sujet.

Tels étaient les chefs de la secte; les subalternes valaient beaucoup moins. Si les premiers faisaient une opposition systématique sans discernement, rarement opportune, ils avaient au moins dans leur attitude la dignité de la constance ; mais que penser de ceux qui n'avaient pas cette dignité, la seule compensation de leurs erreurs? Parmi les témoins du procès du stoïcien Soranus, il y en eut un qui excita particulièrement le mépris : « Ce client de l'accusé qui vendait la vie d'un ami, dit Tacite, se posait en stoïcien ; sévère, honnête môme en apparence ; au fond perfide, fourbe, débauché, avare. L'argent le décela et fit voir que, s'il faut se défier de ceux qui affichent l'improbité, la honte, il y a sous de beaux dehors des cœurs faux et traîtres ^ » C'était Là l'opinion publique sur le témoin; il n'était pas le seul de ce genre à ce qu'il paraît. A l'avènement de Vespasien, dans la réaction des vengeances individuelles qu'engendrent toutes les crises révolutionnaires, Rufus inculpa Celer d'avoir fait périr Soranus par un faux témoignage. « La mémoire de Soranus, dit encore Tacite, était révérée, et Celer enseignait la sagesse quand il déposa contre lui au mépris de cette amitié dont il lui apprenait les devoirs-, » C'était, en effet, pousser bien loin le cynisme de la trahison. Le défenseur de Celer se montra digne de son client ; ce défenseur était le philosophe cynique Démétrius, qui avait encouragé Thraséas à mourir^ et reçu son dernier soupir en quelque sorte; ce fut cet ami de Thraséas qui défendit, de son mieux, le faussaire qui avait perdu l'émule de Thraséas. On applaudit donc Rufus qui faisait punir Celer; Démétrius fut moins goûté de l'opinion. « Sa défense d'un coupable avéré parut plus ambitieuse qu'honnête'. » Ce jugement

Ilelvidiiis fut le seul qui ne le salua que du nom de Vespasien; el, pendant que cet lIclvidMis était préteur, il omit dans tous ses édils de lui rendre hommage et de prononcer son nom. L'empereur ne se fâcha que quand les plus âpres invective-; le ravalèrent au rang des derniers citoyens. (Suét., Vie de Vespasien, 15.) — Est-ce clair? Et Vespasien avait été l'ennemi de Thraséas! (Tacite, Hist., 4-7.)

* Tacite, Ann., l()-52. — - Tacite, llist., 4-10. — "' Ann., 1G-54.

* « Quod manifeslum reum, ambiliosius qnam honcslius dcfendifset. » [llist., 4-40.)

est précieux, car il peint les subalternes du stoïcisme. Si les chefs de la secte se brisaient par leur roideur, les subalternes se déshonoraient souvent par leurs palinodies intéressées. L'ambition, c'est-à-dire l'orgueil, était le mobile et l'écueil de tous.

L'orgueil stoïcien se manifestait doublement par le mépris des autres, et l'estime exagérée de soi-même. J'ai montré qu'on prétendait bien à tort que les stoïciens avaient enseigné le courage de la mort au monde antique. Veut-on voir ce que Sénèque pense de la mort du second Brutus ? « Cette mort, dit-il, me fait honte. Ne s'avisa-t-il pas, pour ajourner sa vie, d'aller décharger son ventre! 11 fallut qu'on allât le chercher pour lui faire tendre le cou. Que ne puis-je vivre, dit-il, aussi aisément que je le tendrai! » Peu s'en fallut qu'il n'ajoutât : — l)ussé-je vivre sous Antoine ! «Mais quelle folie que de fuir quand on ne peut plus reculer! Oh! que cet homme méritait bien la grâce de vivre! Caton d'IUique honora la mort, Brutus la déshonorai »

Voilà ce que Sénèque dit de la fin de Brutus, mais que n'eut pu dire Brutus de celle de Sénèque? Ce détracteur de Brutus aima trop la vie pour un Romain; il fit, pour la prolonger, beaucoup trop de bassesses pour un stoïcien; car comment lui passer ses llalteries à Néron qu'il ne pouvait aimer, encore moins estimer? 11 veut pourtant céder sa fortune à l'empereur, comme si celui-ci pouvait l'accepter autrement que par une confiscation motivée. Il ruse avec le tyran, il chicane avec la mort : il veut vivre d'eau claire, de fruits et de racines de peur de poison. Il veut vivre quand môme : comme le bûcheron de la fable. Il attendra jusqu'à la dernière heure l'ordre et les soldats du prince ; ce que je pardonne à tout autre qu'à un Romain, à tout autre qu'au fastueux stoïcien qui prescrit d'un ton superbe le mépris de la mort, et qui veut l'innnorlalité à raison de cette mort même qui fut une de ses faiblesses. En effet, sa mort est vaniteuse et théâtrale. Si celle de Thraséas est théâtrale aussi, elle l'est plus légitimement, car Thraséas avait arrangé sa vie pour bien mourir, et il meurt comme il a \vvu. Sénè- (pie, qui avait mal vécu pour un sage, meurt médiocrement pour un Romain; plus médiocrement pour un stoïcien. Il ne s'en divi-

' Kjvt.. 8-2.

Li:S CESARS. 477

iiisc j)as moins, et il ose léguer à ses amis l'image de sa vie ^ ! Mais leur fallail-il imiter, à son avis, les versatilités et les dissolulions de sa jeunesse? son adulation et son dénigrement de Claude? son luxe qui faisait honte à ses maximes? sa noire ingratitude pour Agrippine qu'il fit mourir par la main de son fils? sa témérité, son complot contre cet élève son empereur, son bienfaiteur, qu'il eût voulu supplanter après l'avoir rendu parricide? Non ; ni la vie ni la mort de Sénèque ne sont dignes qu'on les recommande. L'honnête homme rougirait de l'une, l'homme de cœur dédaignerait l'autre. Les admirations de la postérité sont le plus noble et le plus entraînant des enseignements; gardons-nous de les pervertir. Il n'est pas de pire corruption que les fausses gloires.

La mort même chez les stoïciens ne fut donc qu'un beau mensonge; et, s'il faut tout dire, je préfère Chéréas à Thraséas. Celuici ne peut s'cnq^êcher d'être un comédien, l'autre est tout simplement un héros. L'un subit une mort inévitable sur un théâtre choisi, au milieu de spectateurs d'élite : « Regarde-moi, dit-il à l'un d'eux ; » il veut qu'on le contemple, il s'admire mourir en quelque sorte. Chéréas, qui a provoqué sa mort, n'y songe pas; il ne songe qu'à préserver son comphce - d'une faiblesse. Pour son compte il meurt en soldat, en citoyen; je me sens contraint de l'admirer malgré son crime, car cet homme est la seule grandeur de son complot. — Il n'est point de parti j^olitique à Rome, il n'est point de condition sociale, si je peux le dire, qui n'ait eu ses belles morts. Le stoïcisme n'y entre absolument pour rien que pour le bruit et la jactance. Quand le centurion Agrestis vient apprendre à Yitelhus une défaite certaine dont l'empereur doute, Agrestis se lue à ses pieds pour montrer sa foi ^; quand le consul en fonctions, Vestinus, reçoit de Néron l'ordre de mourir, il donnait une fcte, il était à table avec un monde d'invités; à peuie a-t-il lu l'ordre de Néron, qu'il se lève, passe dans un appartement, se fait ouvrir les veines et plonger dans un bain chaud où il meurt

* « Quod unum jam et lamcn pukherrimum habcat, iniaginem vilœ suaî relinquerc Icslalur. » (Tacilc, Ann., 15-G2.)

- Il se nomniaiL Lupus el semblail Ircssaillir. « Esl-ce que les loups ont l'roid? » lui cria Chéréas.

'^ Tacite, Hist., ")-5i.

sans mot dire^ : voilà le Romain. Ce n'est pas un stoïcien qui fût mort ainsi.

L'orgueil, qui est la loi du stoïcisme, fit des factieux des stoïciens politiques, a Ce n'est pas l'école d'Epicure, selon Bacon, c'est celle de Zenon qui a subverli les anciennes républiques '. » 11 dit vrai quant à l'ordre politique qu'assaillirent toujours les intraitables stoïciens ; les épicuriens firent plus de mal à l'ordre social. Les stoïciens outrés attaquaient la société par le haut, c'est-àdire dans le gouvernement ; les épicuriens l'attaquaient par le bas, c'est-à-dire dans les mœurs : tandis que les uns la décapitaient, les autres l'empoisonnaient. Otez les extrêmes, et les stoïciens comme les épicuriens se ressemblent par le bon sens qui est le fond de la raison publique.

Les empereurs romains ne s'en prirent jamais qu'aux extrêmes dangereux de tout système ; ils ne punirent que [les représentants de ces extrêmes qui leur semblèrent menaçants pour la société ou pour le prince; ils ménagèrent, ils honorèrent môme et les grands noms et les grandes vertus qui surent observer la modération. Si le stoïcien outré dit comme Sénèque « qu'il n'y a jamais du trop dans la verlu^, » le stoïcien sensé dit avec Tacite « qu'il faut de la mesure même dans le bien ', » et c'était une maxime de Thraséas que, « qui haït les vices, haït les hommes^'; » mais il pratiquait peu sa maxime avec les princes dont les difficultés méritent de l'indulgence, et que la patience ramène. Sénèque le savait quand il affirmait a qu'il n'est pas de méchanceté dont une bonté persévérante ne triomphe ^ » C'est une vérité d'expérience, et que confirme l'histoire, bien meilleur conseiller que l'utopie. « Domilien était irascible et même implacable, dit Tacite, mais la mode* ration d'Agricola le désarmait, car il n'eut ni cette roideur ni cette fastueuse indépendance qui provoquent la renon)mée et la mort. » Pour qui cette allusion si caractérisque? Ai-jc besoin de la dire''? « Sachent donc ceux, poursuit-il, qui n'admirent que les extrêmes qu'on peut, même sous un mauvais prince, être un

* Tacite, Àiin., 15-08, 09. — - De la dignité et de r accroissement des sciences.

^ « In virlule non est verenduiu ne quid niniium sit. » [De la Vie heureuse, 15.)

* Vie d'Agricola, 4. — ^ Pline, Lett., 7-22.

'' « Vincit nialos pertinax bonitas. » [Des Bienfaits, 51.) ' Agric, 42.

grand homme et qu'en alliant au mérite et au courage une sage réserve, on ne s'illustre pas moins que ceux qui, à travers des périls sans fruits pour l'Etat, ne brillent que par une mort ambitieuse ^ » Qui lut plus ambitieux que les stoïciens, qui le furent jusque dans la forme de leur mort? Qui fut plus ambitieusement stérile que cette secte qui ne fut jamais qu'un nom ? Mais voilà un bel aveu de Tacite dont un besoin d'effet égare souvent la plume contre les empereurs : c'est qu'ils permettaient la grandeur, l'illustration personnelle même, à la condition de quelque sagesse et pourvu qu'on n'en abusât pas contre le prince ou contre l'État. Quoi de moins exigeant? C'est ainsi que Tibère non-seulement tolère, mais honore un^bon capitaine, Camille^; un grand homme d'Etat, le préfet du prétoire Pison^ ; un grand citoyen portant un très-grand nom, Marcus Lépide^; un grand jurisconsulte, son ami, Cocceïus Nerva. C'est ainsi que Néron, malade, désigne, pour lui succéder, l'un des plus grands hommes de bien de Rome^; c'est ainsi que Domitien honore le fameux Verginius, si grand pour avoir deux fois refusé l'empire, et que l'ingrat public oubliait plus que le prince; qu'il honore le vainqueur de Bructères, Spurina, qu'il décore d'une statue triomphale ; c'est ainsi qu'il épargne et qu'il emploie soit Nerva, soit Trajan. Lisez les fastes consulaires, vous y verrez quels grands noms, quels grands personnages furent consuls sous les empereurs^ ; je dis même sous les tyrans.

' A g rie, i2. Voir encore Ann , 4-20. — - A?in.^ 2-52.

^ « l'iir sa modéralion, il sut niodcicr le prince. » [Ibid., 6-10;)

^ Meniniins llcgiilns. Élail-ce un lionime vulgaire? « Auclorilalc, constanlia, fania in quantum priounibraret imperatoris fasligio datur darus. » C'était une des plus pures et l'une des grandes renommées de Rome, à peine obscurcie par le prestige impérial, selon Tacite; mais il sut vivre en paix : « Quiète delensus. » [Ibid., 14-i7.) — Les agitateurs seuls étaient exposés ; ils provoquaient la renommée et la mort, ils bravaient le piinco.

" Vous y verrez, entre autres, Verginius cl Mumn)ius : l'un qui avait |)u cire César, Vautre que Néron même jugeait digne de l'clre; Olbon et Vilcllius, qui le furent; -^ Pourquoi ne pas le dire? tous les compétiteurs des Césars;

Voilà ce que furent et les Césars pour les stoïciens et les stoïciens pour les Césars. Voyons ce que furent respectivement les Césars et les philosophes. Après tout, ces deux cas diffèrent peu : les philosophes que les Césars réprimèrent furent ceux qui attaquaient les Césars, c'est-à-dire les stoïciens déclassés. Les stoïciens politiques conspiraient à l'aide de leur influence pohtique; les philosophes les secondaient par leur influence morale; les uns organisaient les complots, les autres les popularisaient. En traitant de l'opinion publique à Rome, j'ai montré la mauvaise influence des rhéteurs sur l'esprit public; en traitant de la philosophie romaine, j'ai caractérisé la portée sociale des principaux systèmes philosophiques, surtout du stoïcisme et du panthéisme auquel les systèmes contraires aboutissent comme par une sorte de nécessité de l'erreur. Je n'ai plus qu'à présenter quelques considéralions sur la lutte politique de certains philosophes et des Césars ; ou plutôt de certains lettrés et des empereurs, puisqu'on impute à ceux-ci la haine de tous les talents.

« Les maîtres de la sagesse étaient chassés, les talents proscrits, il fallait que rien d'honnête ne pût frapper les regards ^ » C'est beaucoup, mais ce n'est pas moins. Tel est l'acte d'accusation que la plume amère de Tacite formule contre Doniitien, et qu'on étend volontiers à tous les Césars. Je répondrai péremptoirement à Tacite : Vous fûtes le favori de Domitien-; Agricola, votre beau-père, eut beaucoup plus à s'en louer qu'à s'en plaindre d'après vous-même. Quintilien, bien moins mgrat que vous, loue cet empereur qui faisait cas de rintelligence et de la vertu, j'imagine, puisque ce fut l'honncte et l'éloquent Quintilien" qu'il chargea de l'éducation de ses neveux. Ces simples faits ne réfutent-ils pas votre boutade? Mais j'étendrai ma réponse autant que l'attaque.

' Tacite, Vie d' Agricola, '1. — - Hist., l-l.

^ Nous avons vu qu'il savait incme hoiiorri' ks vertus iJ-publicaiiics sans perdre \\ laveur du prince.

Nommer Jules César, c'est nommer toutes les gloires, puisqu'il fut aussi grand lettré que grand capitaine ; nommer le siècle d'Auguste, c'est rappeler le règne des lettres. Le prince y correspondait avec Horace par des billets charmants ; Horace célébrait le prince par des vers sublimes. Près d'eux, le Pompéien Tite Live déroulait, en toute liberté, son épopée historique de la république romaine, aux applaudissements de l'univers, aussi ravi de sa gloire que curieux de sa personne. Yirgile chantait Marcellus avec des accents trop tendres pour n'être qu'une voix officielle, et l'amitié d'Auguste qui sauva ï Enéide des dédains du poëte qui n'aimait rien d'inachevé, ne s'inquiéta pas des hommages que le public romain tout entier lui faisait partager avec l'empereur en plein théâtre ^

La sève littéraire que semble avoir tarie le long règne d'Auguste, n'accorde que quelques jets au règne suivant; Patercule y brille pourtant, non-seulement par un mérite historique du premier ordre, mais par la viriUté de ses admirations républicaines qu'il mêle au juste éloge de Tibère son protecteur Sous ce prétendu règne de servitude, Valère Maxime réveille, pour les recommander à la société romaine, tous les héroïsmes qui l'ont illustrée, tout ce qui, dans tous les temps, honore le plus l'homme, savoir : les actes, les fières traditions, les maximes que les grands cœurs du passé lèguent aux grands cœurs de l'avenir ; et les généreux récits de Valère Maxime nous émeuvent encore : c'est le Corneille de la jeunesse. Sous Tibère, Phèdre peint hbrement la société romaine; il n'insulte jamais le prince, il est vrai, mais il s'en plaint encore moins; s'il souffre, ce n'est que de la mahgnité des lettrés, ses concurrents. N'oublions pas que Tibère fut le premier patron de Domitius Afer % le plus grand orateur de son temps; le seul qu'on ait mis en parallèle avec Cicéron.

Caligula avait trop d'orgueil et de quahtés littéraires pour ne pas aimer les lettrés dont l'approbation lui était nécessaire, si son règne si court eut été autre chose qu'une courte démence.

Claude fut lui-même non-seulement un érudit, mais un lettré dont le temps nous a soustrait des compositions historiques pré-

' Tacite, Dialog. des Oral., 15. —^ Tacilc, Ann., 4-52.

cieuses, soit par la forme qui n'était pas à dédaigner, soit par le fond sur lequel il eût été curieux de connaître les impressions d'un empereur. Sous son règne qui ne fut pas moins celui de l'éminente Agrippine, sa nièce et sa femme , celle-ci fit des mémoires que la postérité ne saurait trop regretter.

Mais où les beaux esprits, en tout genre, furent-ils mieux vus qu'à la cour de Néron, où le petit-fils d'un simple évocat^ — Titus, — si brillant d'imagination d'ailleurs, vivait par cela seul dans l'intimité de la famille impériale comme tant d'autres jeunes amis de Néron, tous choisis pour leur intelligence; où le naufragé Josèphe trouvait un si généreux accueiP; où Sénèque etLucain furent des oracles; où Pétrone était l'arbitre des fêtes et des élégances? Et n'est-ce pas sous Néron que le stoïcien Perse écrivait ces fortes satires où il attaque Néron lui-même?

Vespasien honora de son intimité , de sa faveur, il combla d'honneurs Pline l'Ancien qui n'était pas seulement un naturaliste,^ mais un historien, mais un orateur, mais un critique, mais un moraUste du premier ordre; en un mot, un esprit universel. Le sage empereur,- cet ami du vrai, dit Tacite, fut aussi l'ami des deux plus grands orateurs de son temps, Vibius et Eprius, non moins connus aux extrémités de la terre qu'à Verceil et à Capoue, leur patrie^ « Vespasien sentait bien, selon le même Tacite, que si ses amis en général étaient forts de ce qu'il leur donnait, de ce dont il pouvait les combler, Vibius et Eprius lui apportaient ce que son amitié n'eût pu leur conférer*. » Telle était la fierté des grands talents sous les empereurs; tel était le hbérahsme des amitiés impériales pour les grands talents.

J'ai retracé sommairement ce que tout le monde sait, j'en conviens; mais je l'ai retracé parce qu'il me semble que tout le monde l'oublie.

Pendant quinze ans (long espace dans la vie de l'homme!) de

1 Suél., Vie de Vespasien, 2.

- Voir son Autobiographie. — Marlial apostrophe ainsi Néron au sujet de Lucain : <i Aucune victime ne le rendit plus oilieux. » [Kpigr , 7-21.) — Quoi! pas même sa niric? Voilà comment raisonne l'esprit de corps.

^ Dialog. des Orat., 8. — Ce qui ncmpècha pas Eprius de conspirer contre l'empereur.

* ma.

grantls esprits se lurent sous Domitien, si l'on en croit Tacite^; mais aucun grand esprit ne périt, quoi qu'il en dise, car, quel nom digne de la postérité citerait-on parmi les victimes de l'empereur? Que l'histoire ait dû garder le silence plulôt que de ne pas juger librement les révolutions qui avaient porté les Flaviens au trône, ce fut une gène qu'expliquent les circonstances; mais la poésie ne fleurit-elle pas sous Domitien? Silius Italiens ne tenait-il pas une grande maison où accourait Rome? Stace n'était-il pas un des favoris du prince? Martial, qui l'a déchiré après sa mort, selon la coutume de tant de lettrés, ne le célébra-t-il pas vivant? Le tyran géna-t-il le moins du monde les libres allures du poëte ? s'il le récompensa peu, fût-ce la faute du prince ou celle du poëte; car que vaut Martial? Mais Tacite était un grand esprit, un grand orateur avant qu'il fût historien ; Domitien l'aime et Tacite le déchire. Le plus grand écrivain du temps après Tacite, Quintihen, n'eut pas besoin de se taire pour plaire à l'empereur ; et non-seulement Quintilien honorait les lettres, mais il les excitait, il les faisait éclore par ses leçons, par ses exemples ; mieux que cela, il recommandait l'honnêteté comme la grande condition du talent' ; il défendait contre les dénigrements contemporains les lettres républicaines.

Les lettrés semblèrent s'asseoir sur le trône avec les Anlonins ; c'en est donc assez sur leur compte, passons aux philosophes.

La première difticulté de mon sujet, c'est de savoir ce que j'entendrai par philosophes. Si Pline et Sénèque, les seuls grands philosophes de Rome, ne peuvent compter parmi les opprimés de la philosophie, où chercher, je ne dis pas les victimes, mais les grandes victimes philosophiques? Qu'est-ce que cette tourbe de rhéteurs et de sophistes qui eurent leur jour et leur bruit à Rome, je le veux bien, mais dont le mérite ne put se survivre dans une œuvre, dans un nom quelconque?

Je Hs dans Lucien le portrait d'un de ces personnages secondaires, et je le cite parce qu'il est estimable. Démonax, qui vécut en Grèce, était une exception, selon Lucien, au peuple des philo-

' Vie d'Àgricola, 5.

- « Point d'éloquence possible avec la bassesse du cœur. t> [De l'Instit. orat., 12-1.) — Ce seul principe suffirait pour le juger.

soplies vulgaires : « Il quitta, dit-il, ses richesses patrimoniales pour suivre les règles de la vertu ; il sut conserver une grande liberté d'actes et de paroles, et sa vie fut irréprochable. Il en voulait spécialement à ceux qui philosophaient par vanité : il n'embrassa point de secte particuHère; mais, choisissant ce que chacune a de bon, il laissa le public indécis sur la sienne propre : si estimé en Grèce, que les magistrats se levaient sur son passage, que chacun se taisait pour le laisser parler, et que, dans sa vieillesse, tout le monde le voulait chez soi. Jamais triste, jamais malade; tout à ses amis, à charge à personne. Parvenu à près de cent ans, il se laissa mourir de faim quand sa vieillesse lui fut importune, et Athènes l'honora de funérailles publiques ^ » Cette peinture, trop idéale pour être exacte, ne peut pourtant concerner qu'un honnête homme ; mais j'y vois cette royauté de la philosophie que quelques esprits usurpaient dans les petites cités grecques, et je comprends combien les Grecs furent tentés d'importer à Rome cette suprématie morale, la seule que le vaincu peut prétendre : mais, ni par ses traditions, ni par son théâtre, Rome n'était Athènes ; les philosophes de profession étaient si contraires à l'esprit romain, qu'on a très-bien remarqué que pas un Romain ne fit le seul métier de philosophe. On sent dès lors combien d'efforts il fallut, au Grec, pour s'imposer au Romain à ce point de vue, et combien l'esprit grec, pour l'emporter, eut besoin d'astuce et même de violence. Aussi se forma-t-il contre le gouvernement romain une coalition d'étrangers d'esprits divers, les uns purement grammairiens, les autres purement sophistes, les autres en même temps rhéteurs et sophistes; la plupart astrologues, mystagogues, tireurs d'horoscopes avec un aplomb et une audace qu'encourageait presque sans limite la crédulité romaine; foule remuante, corruptrice, dont l'ensemble se décorait du titre respecté de philosophes. On comprend sans peine ce qu'était, au fond, ce ramas de prétendus sages.

« Ce n'est point par la vertu et le travail que la plupart de nos philosophes, dit Quintilien, usurpent ce titre, mais par un air triste,

* Lucien, Sur Démonax. — Le contraste de Démonax, c'est Pcrégrinus. Voyez ce que (lit Lucien de ce chaHalan qui dupa les chrétiens et se hrùla pour faire parler de Ihî quand il ne trouva plus assez de dupes.

par (les dehors étranges dont l'afrection n'est qu'un voile qui protège des mœurs infâmes ^ » Voilà pour leur astuce : « On les voit invectiver ceux qui les contredisent ; ils gourmandent bien plus qu'ils ne conseillent^. » Voilà pour leur violence avec leurs égaux. Que sont-ils avec leurs disciples? u Ils les enveloppent tellement dans les filets compliqués de leurs arguties que, perdant toute iniative, et béants vers leurs maîtres, ils oublient complètement la nature ^. » Ces rhéteurs sophistes tournaient donc la tête à leur auditoire qui y perdait le bon sens; aussi ne faisaient-ils que des eunuques, selon Quintilien*. C'est Quintilien, dira-t-on, c'est un ami de César qui dénigre les lettrés indépendants; — mais Tacite ne nomme-t-il pas les écoles publiques de son temps des boutiques d'impudence^? Les témoignages abondent en ce sens. Ecoutons Sénèque.-

Il ne veut pas qu'on le confonde, pour son compte, « avec ces sophistes qui divertissent de jeunes fainéants ^ en discourant frivolement sur mille textes ; moins encore avec ces aventuriers philosophes (circulatores ^) qui feraient mieux de négliger la philosophie que d'en trafiquer. » Les stoïciens eux-mêmes sont peu à l'abri de ses coups : « Leurs œuvres n'ont souvent rien de grand que leur titre. Ils disputent, dit-il, ils enseignent la chicane; mais le courage, point; car ils en manquent ^ Ils ont d'ailleurs la vogue; ils plaisent dès qu'ils attaquent ce qu'on a l'habitude de respecter; » et Sextius fait dire de lui : « Voilà qui est parler! c'est cela qui vibre; c'est là un hbre mortel et plus qu'un morteP ! » Ces hommes si sévères en paroles, ces censeurs des grands et du pouvoir, qu'étaient-ils? Quintilien nous l'a dit : des débauchés qui se déguisaient. Martial l'affirme plusàprement que Quintilien même, quand, démasquant un de ces Catons, il lui crie : « Tu fais la guerre au théâtre et au siècle, soit; pour moi, Chrestus, je n'oserais dire ce que fait ta langue catonienne '^ » Se défie-t-on de Martial? revenons à Sénèque : « N'écoutez pas, dit-il, ces philosophes dangereux qui, sous le nom de stoïciens, vous exhortent aux

* De l'inslit. orat., 1-1. Voir encore ibid., 12-5. — ^ Ibid., 5-8. — ' Ibid., 5-10. — ■» Ibid., 5-12. —5 Dialog. des Orat., 55. — ^ ËpH., 20. — ^ Ibid. — » Ibid., 64. ^Ubid.

•** « Et pudel fari caloniana, Chrcste, quid facis lingua. » [Épigr.,9-2S.) — Jesuis loin d'avoir traduit.

vices ^ » Quoi ! les stoïciens professent le vice ! — Mais le vice ne déborde-t-il pas des doctrines stoïciennes de Marc-Aurèle ? Et ne fallut-il pas, au prince, toute l'excellence de sa noble nature pour échapper à la doctrine du philosophe? qu'attendre donc de ceux qui, professant la même doctrine sans les mêmes vertus, n'ont qu'à suivre leur propre corruption pour corrompre?

Ils suppléaient donc aux mœurs et aux talents par le charlatanisme-. Cherchant plus à briller qu'à instruire, tantôt diseurs de riens futiles, tantôt propagateurs de principes dangereux^; tantôt vulgaires et se faisant obscurs pour paraître profonds ' ; tantôt remuant des impuretés morales, et familiarisant l'homme à tout faire après l'avoir instruit à tout entendre, et à ne rien respecter à force de tout raisonner. « Pourquoi les lions n'épousent-ils pas les lions, dit Lucien, sinon parce qu'ils ne philosophent pas^? » Trait vif, mais plein de portée, et qui peint bien comment le désordre du doute conduit aisément au désordre de la vie. La diversité des écoles des aventuriers philosophes ne faisait que diversifier le mal. Les mystiques, les mathématiciens, les astrologues, apprenaient à n'aimer que les superstitions qui les faisaient vivre : les sceptiques se moquaient de tout; les stoïciens bravaient tout ; les épicuriens énervaient tout; les sophistes ébranlaient tout.

La plupart, trop peu sûrs de leur esprit, cherchaient à vaincre, par les yeux, leur auditoire. Leur visage se composait et semblait annoncer quelque chose degrand^ : si le fond n'y répondait pas, l'apparence sauvait du moins leur prestige. Leur manteau, d'une forme étrange, leur longue barbe, leur bâton et leur besace, ces insignes de leur fonction, ou plutôt de leurs prétentions, l'étaient surtout de leur folie, car toutes ces bizarreries couvrent toujours quelque démence \ Que n'a pas vu notre siècle en ce genre? Callots lettrés, callots philosophes ; des échappés de la lune ou de la Cour des Miracles; des petits-fils de Quasimodo, mais dégénérés et bien moins piquants que leur père ; que nous a-t-il manqué pour comprendre Rome?

J'ai dit ailleurs que ces gens qui avaient plus de barbe (jue de

* ÉpU., 125. — - Dialog. des Oral., 51, 55. — ^ Quintill., Detlnstit. oral., 5-1, 8-2; Cic, Del'Oral., 1-11. — * D^ riristit. orat., 8-2.— » Lucien, Amores. — ^ Pé- Ironc, Satyric. — ^ V. Bossuet sur les Vaudois, ///.s7. des Variât.

sagesse n'étaient pas sans influence à Rome. Je les ai montrés gouvernant les orandes maisons; on en a vu même trahir d'illustrès bienfaiteurs. Les jurisconsultes romains se bornaient à s'appeler des hommes prudents; les phdosophes, à qui si peu n'eût pas suffi, se nommaient des savants. Quand beaucoup de gens divinisaient Epicure dont ils portaient toujours l'image sur leur personne*, quand Gorgias s'érigeait à lui-même une statue d'or massif qu'il plaçait dans le temple de Delphes-, preuve de son lucre sinon de sa divinité; quand le philosophe Attale, très-obscur pour nous, s'arrogeait le titre de roi que lui confirmait Sénèque, avec un surcroit d'honneurs comme s'il était trop modeste^; quand, après Domitien, c'était le stoïcien Nerva qui devenait empereur; on conçoit les ombrages que les empereurs purent prendre des menées de cette classe remuante. Elle a reparu à d'autres époques, elle a fait son œuvre à plusieurs dates ; plus elle s'est montrée, plus on a pu la juger à ses fruits.

Quoi qu'il en soit, j'affirme sans craindre un seul démenti, qu'il n'y [eut pas un seul des lettrés, un seul des philosophes atteints par les empereurs qui le fut comme purement lettré, comme purement philosophe; car, pour quiconque lit sérieusement l'histoire, Sénèque et Lucain, les seules brillantes victimes des Césars, furent des conjurés. Tacite nous apprend que Ruslicus Mauricus et Séné cion, — très-notables pour leur parti, fort obscurs pour la postérité, — périrent sous de mauvais règnes; il semble reprocher à son propre parti l'abandon qu'il fit de ces personnages, les sacrifiant pour ainsi dire, puisqu'il ne soutint pas leur révolte : tel estfavis de Tacite; ostensiblement favori de Domitien, secrètement dévoué à ses ennemis : mais étaient-ce des lettrés que Rusticus et ses pareils? N'étaient-ce pas plutôt des hommes pohtiques, ou même des natures mixtes qu'on classe mal parce qu'elles sont équivoques? Si l'on connaît peu leurs personnes, on connaît du moins leur tactique; pour déchirer le prince, ils composaient volontiers la vie d'un de ses adversaires : Crémulius Cordus, sous Tibère, appelait Rrutus et Cassius les derniers des Romains, car ils étaient

* Pline rAnc, Hist. nat., 35-2.

- « Et aurcam staluam et solidani silii posait. » Ibid.. "t-iO.)

"' « 11 est plus que roi, celui qui reprend les rois. » {Epîl., 108.)

iiioris pour abattre les Césars qui renversaient Rome; Thraséas, sous Néron, composait par une vie de Caton sa satire contre Néron ; je dis sa satire et à bon droit ^, car jamais l'éloge de Caton ne fut proscrit par les empereurs. Vous trouvez partout cette grande figure historique, dans le poëme comme dans l'histoire. Lucain qui en raffole, en fatigue, si je peux le dire, et c'est Patercule, qu'on dit le courtisan de Tibère, qui a peut-être le plus noblement peint cette âme sublime \ Thraséas et Helvidius étant morts ennemis du prince^, Rutilius compose par leur vie* la satire de l'empereur leur adversaire et du sénat leur juge ; au premier Helvidius succède son fils que Domitien punit comme ennemi du prince, comme Vespasien avait puni son propre ennemi dans le père, et Pline le Jeune non-seulement compose un livre de la vengeance d'IIelvidius, mais son panégyrique de Trajan n'est qu'une vengeance contre Domitien. Même tactique de Tacite : son éloge d'Agricola n'est-il pas plutôt la condamnation de l'empereur? Je fais la part des nobles motifs et des excuses; le cœur s'associe volontiers à certains combats : mais n'est-il pas vrai que les Césars ne proscrivirent que des adversaires? N'est-ce pas vrai qu'ils ne proscrivirent chez les lettrés que des rebelles?

Quels rebelles obscurs après tout? C'étaient Euphrate le Tyricn et son contradicteur Apollonius; c'étaient Démétrius le Cynique et Arthémidore; c'étaient encore Diogène le Jeune, lieras et Dion : gens connus des seuls érudits, et dont on sait seulement qu'ils vécurent. J'en excepte Epictète qui, dit-on, fut banni, sans que je m'explique comment il put être banni, quoique esclave. — Du reste, le bannissement se bornait quelquefois à sortir de Rome; on pouvait s'e^xiler au seuil de ses portes, et c'est là que Phne

* Dans le Dialogue des Orateurs, Maternus compose une tragédie do (laton. On lui conseille d'en retrancher les allusions dangereuses qui ont choqué les puissances : il répond qu'il en fera bien d'autres dans son Thyeste. [Dialog. des Orat., 3.) Mais c'étaient ces hardiesses qui arrachaient le succès. [Ibid., 10.) — Qu'en dit un ami de Maternus? « Vous attaquez un adversaire plus fort que vous; adieu le repos ! d (Ihid.) C'est très-sensé.

- « Homo virluti simillimus, et per omnia, ingenio, diis quam hominibus propior. y> (2-55.)

"* « Il boira d'un vin tel qu'en buvaient Helvidius et Thraséas, quand, couronnés de fleurs, ils célébraient la naissance de Brulus et de Cassius. >) (Juvén., Sat., 5.)

* l'uitilius compose lu vie de Thraséas, Sénécion colle d'IIelvidius. (Tacite. Viff d'Agricola, 2.)

allait visiter le proscrit Artliémidore ^ Est-ce là une persécution si cruelle? Je parle en général; je m'en tiens à ce qui paraît; je ne veux pas dire que le pouvoir se soit toujours ainsi modéré : la colère du prince fut apparemment proportionnée aux fautes et aux circonstances; mais, sans m'attaclicr à tel excès particulier, je sais que les Césars, que Rome, furent très-tolérants pour la pensée. C'est là môme un des caractères les plus persévérants, les plus incontestables de l'esprit de Rome antique, surtout de Rome impériale. La gloire des empereurs était liée à la gloire des lettres, et ceux qui y tenaient le moins affectaient au moins d'y tenir.

Où les talents ne peuvent-ils éclore? Où les lettrés et les philosophes sont-ils inconnus? — Dans les républiques trafiquantes : à Venise, dans les États-Unis d'Amérique; partout où l'on adore l'or, qu'on s'appelle aristocratie ou démocratie. Là, le dédain public est l'ivraie des lettres '; on rougirait de n'y être que lettré ; on serait mal venu môme à être lettré! C'est dans les démagogies surtout qu'on poursuit les lettres, en tant que lettres; c'est là qu'on les flétrit comme un raffinement, comme une distinction, parce que c'est la grossièreté et la médiocrité qui régnent. Sans doute l'esprit de race peut triompher des vices d'un système politique, et la philosophie germer là même où elle souffre; mais où les philosophes furent ils plus persécutés qu'en Grèce? C'est en Grèce, ce n'est pas à Rome qu'il faut chercher leur martyrologe. Les répubhques grecques proscrivirent non les Thersites de la philosophie, mais ses princes. Socrate buvant la ciguë ^; Platon fugitif à Mégare; Aristote fuyant à Chalcis; Xénophon chassé d'Athènes parce qu'il était trop Lacédémonien, puisqu'il admirait Agésilas, quels noms et quelles destinées !

Chez les Romains, c'est tout le contraire; les grandes gloires sont respectées, comblées d'honneurs même. Lucain touchait au

* Lett., 5-11.

* Pourquoi l'Ansçlctcnc connaît-elle toutes les grandeurs? C'est qu'indépendamment de l'esprit de race, elle a des traditions, des croyances, et que l'or n'y tient pas le premier rang, bien qu'il y abonde; car elle a l'orgueil de son nom, plus précieux que l'or, et l'esprit de sacrifice qu'inspire ce noble orgueil.

^ « Socrale, qui avait traversé la domination des trente tyrans, périt, dit Sénèque. sous le règne de la liberté » {De la Tranquill. de l'âme, 5.)

consulat quand il périt ; Pline l'Ancien, Pline le Jeune, Silius Ita licus furent consuls ^ ; Tacite eut de hautes dignités ; Quintilien obtint les ornements consulaires; on sait la fortune politique de Sénèque. Quant aux grands jurisconsultes romains, la plupart furent les amis, les conseils, les confidents des Césars; les plus hautes notabilités de l'empire, à toutes les dates. Ajoutons qu'à Rome, les lettrés empereurs, Marc-Aurèle et Julien, furent modérés parce qu'ils étaient Romains, si j'ose le dire; tandis qu'à Syracuse, Denys; qu'à Athènes, Aristion% furent d'insupportables tyrans parce qu'ils étaient Grecs. C'est que l'intolérance était aussi radicalement grecque que la tolérance était fondamentalement romaine.

Cela est si vrai, qu'à Rome si les chrétiens furent sérieusement persécutés, ce fut par les philosophes, presque tous de race étrangère, si bien que ces prétendus opprimés des Césars furent encore plus persécuteurs qu'opprimés : « Quand nous parlons comme les poètes ou les philosophes que vous honorez, s'écrie saint Justin, pourquoi seuls sommes-nous injustement haïs de vous? » C'est que les chrétiens étaient dénoncés au monde antique comme des ennemis du genre humain, parce qu'ils étaient ennemis des contentions philosophiques; c'est qu'ils venaient arracher le monde au néant des rêves philosophiques pour leur sulistituer les réahtés chrétiennes; c'est que les faux sages ne pouvaient souffrir les vrais sages ^, et voilà pourquoi saint Justin fut beaucoup plus le martyr du philosophe emporté Crescens\ que du sage empereur Marc -

^ V. Pliitarque, Vie de Sylla.

'^ Tacite [Vie d'Agricola, 2) reproche aux Césars d'avoir fait brûler quelques écrils subalternes, qui n'étaient que des libelles contre le prince, puisqu'ils avaient été faits par ou pour ses ennemis. Athènes fit brûler publiquement les écrits philosophiques de Protagoras, parce qu'il discutait sur la divinité, moins en profane ([uen philosophe, (ilinutius Félix, Dialog. dVctav., 8.) Les Athéniens firent mourir Anaxagore, parce qu'il soutenait que le soleil était une pierre ronde; ils promirent un talent pour la tête de Diagoras de Mélos qui s'était moqué de leurs mystères; si Pythagore ne s'était enfui, ils le faisaient mourir pour un écrit où il semblait douter de leurs dieux. (Josèphe, Contre Appion, 2-8.) — Quand Tacite fait dire par Crémutius Cordus, qu'en Grèce on ne punissait pas la pensée, et qu'on s'y contentait de venger des mots par des mots [dicta dictis), ne méconnaît-il pas l'histoire grecque, ou ne l'oublie-t-il pas pour mieux accuser Tibère? On ne saurait trop surveiller l'esprit de parti.

^ Deuxième Apologie, p. 07.

* C'était un cynique, c'esl-à-(lire un stoïcien outré.

Aurèle. Frappés par la politique qu'excitait la philosophie, les apôtres versèrent leur sang sur tous les points de la terre. Saint Pierre et saint Paul, à Rome; saint Luc, en Achaie; saint Jacques le Majeur et saint Jacques le Mineur, en Judée; saint Thomas, chez les Parthes; saint Matthias, en Colchide; saint Jude, en Perse. 11 n'était pas seulement banni de Rome ou simplement de Tibur comme certains philosophes, il était, quoique très -vieux, plongé dans l'huile bouillante, ce saint Jean l'ardent apôtre de la charité, qui ne prêchait rien tant que l'amour des hommes i Ils criaient moins que les philosophes, ces vaillants apôtres ; ils souffraient davantage; ils souffraient surtout parles philosophes.

C'était par eux que Domitien ordonnait le supplice de saint Jean, croyant punir un rebelle, je n'en doute pas. comme il punissait des conspirateurs en certains philosophes. Cette distinction que faisaient les empereurs entre le rebelle et le lettré, entre le factieux et le penseur, est fondamentale; la révolte était punie, jamais la pensée, si la pensée n'était l'expression de la révolte. Comme son père, Domitien aimait les lettrés honnêtes gens. Lequel des grands lettrés de sou règne, qui en compta beaucoup, eut à se plaindre de lui? Nous savons que Tacite, Quintilien, Stace, Silius Italiens, Martial même, eurent à s'en louer. Si l'histoire nous laisse ignorer le sort des subalternes lettrés de ce règne à cause de leur obscurité personnelle, compagne de la médiocrité, il y a des lueurs, même sur ce point. Un ennemi personnel de Domitien, Pline le Jeune, me fournit un précieux indice : Domitien alloue au philosophe Archippe (qui connaît Archippe?) six cent mille sesterces pour nourrir sa famille; ou mieux, il lui fait acheter une terre de ce prix aux environs de Pruse, en Rythinie. Ce n'était pas, à cette distance, un instrument pour Domitien; Archippe le défendait mal à Pruse de ses détracteurs à Rome ; et, non content de ce présent, l'empereur adresse à son proconsul la lettre la plus bienveillante pour Archippe . « Je vous recommande, cher Maxime, écrit-il, un philosophe homme de bien, Flavius Archippe, dont les mœurs ne démentent pas la profession. Accordez-lui pleinement tout ce qu'il pourra demander honnêtement ^ » Étrange tvran,

' Plinft> Letl., 10-GO.

singulier oppresseur du mérite et des vertus que celui qui protège un philosophe parce qu'il est honnête homme, et qui prescrit de ne lui rien refuser de tout ce qu'il pourra demander justement ! Justement dit trop peu ; la protection impériale est bien moins restreinte.

Soit réaction contre Domitien ou contre un ami de Domitien, Pline ^ avertit Trajan que cet Archippe se trouve atteint d'un jugement comme faussaire, et il voudrait bien faire exécuter le jugement si Trajan, qui n'aimait pas les tracasseries, n'eût prescrit le silence ^.

Ainsi, dans un seul des cas avérés où Domitien et un philosophe subalterne sont en rapport, l'un comme empereur, l'autre comme lettré, le beau côté est pour l'empereur, le mauvais coté pour le philosophe; et ce qu'il y a d'incontestable dans ce rapprochement, c'est que la générosité de Domitien est plus sûre que la probité d' Archippe.

En somme, les empereurs ne maltraitèrent aucun grand philosophe ; le rôle des lettrés grandit beaucoup même d'Auguste à Marc-Aurèle, puisque, sous Auguste, ils amusaient simplement, tandis que sous Marc-Aurèle ils régnaient, et que, dans l'intervalle, ils étaient consuls ou consulaires '\ Il n'y eut de bannis qu'un très-petit nombre d'agitateurs subalternes, d'aventuriersphilosophes dangereux: on cria beaucoup à leur sujet parce qu'ils servaient des partis, et que les lettrés ne sont jamais si fiers et si douillets que quand ils dominent'. Les ambitieux ordinaires se plaignent toujours s'ils ne régnent pas ; les philosophes et les lettrés se plaignent surtout pendant qu'ils régnent. Le bruit qu'ils font est communément la mesure de leur pouvoir ; ne l'oublions jamais et tenons-en compte aux Césars.

* Il était alors gouverneur de Bithynie.

- Il remarque judicieusement que ceux mômes qui ne pouvaient ignorer le jugement avaient plusieurs fois décerné des statues au pliilosophe. Dans le doute, il s'associe à Domitien. (Pline, Lett., iO-08.)

^ L'obscur Archippe recevait à plusieurs reprises l'honneur des statues. Nous le voyons levendiquer le privilège de n'être pas juge-assesseur, c'est-à-dire juré, attendu sa qualité de philosophe. (Pline, Lett., lO-OG, 08.)

* Que de faux martyrs, que de faux malheureux lettrés, depuis cent vingt ans! Que de bruit pour peu, ou même pour rien !

Il n'est pas plus difficile d'expliquer l'atlitude des empereurs à l'égard des ebrétiens qu'à l'égard des stoïciens et des philosophes. Si vous consultiez les chrétiens, ils ne trouveraient pas les^ empereurs injustes à l'égard des stoïciens, surtout à l'égard des philosophes; peut -être les trouveraient -ils trop tolérants pour ceux-ci : mais consultez les stoïciens et surtout les philosophes sur les empereurs à l'égard des chrétiens, vous verrez combien peu les ebrétiens les intéressent, à moins qu'ils ne leur soient un prétexte pour dénigrer les empereurs. Suétone et Tacite n'ont pas de termes assez durs pour qualifier les chrétiens ; ce sont « les ennemis du genre humain, des pestes publiques. » Que leur importait donc le moyen par lequel Néron les châtiait? C'est qu'ils ne s'apitoient sur les chrétiens que pour décrier le prince. « Il fallait les juger, dit Tacite » — comme si les ebrétiens pouvaient l'être, ou comme si leur jugement fut jamais autre chose que leur condamnation à litre de chrétiens ! Saint Justin, Tertullien, Lactance n'ont qu'un cri sur ce point; ils répètent constamment qu'on ne punit pas en eux des crimes, mais un nom*. Ce nom suffisait selon les empereurs ou plutôt selon la société romaine tout entière, car on savait ce qu'il signifiait. Etre chrétien, c'était être l'implacable ennemi du paganisme, et dès lors de la société et du gouvernement. Aussi les chrétiens étaient-ils d'abord contenus puis frappés comme révolutionnaires. Quand on ne pouvait les corriger, on les supprimait, ou mieux, on les décimait pour donner un grand exemple; mais on épuisait à leur sujet, reconnaissons-le, toute la patience qu'un gouvernement peut pratiquer sans abdiquer. L'intolérance, l'agression morale fuient surtout du coté des chrétiens. Corneille, qui l'a très-bien senti, l'a magnifiquement exprimé dans Polyeucte; on n'a jamais mieux peint que dans cette œuvre, la tolérance païenne et la généreuse et l'intrépide inlolé-

* Saint Justin. 2« Apologie, p. 55, 55, 56; Tertull., Apologét., 2; Lactance, Inst. div., 5-1

rance chrétienne. J'admets que les chrétiens ne purent transiger avec le paganisme; mais, si je parle ainsi des agresseurs, serait-ce pour méconnaître la nécessité de la défense? Comment les empereurs pouvaient-ils ne pas protéger leur pouvoir, ce pouvoir théocratique que contestaient forcément les nouvelles doctrines ? Ou comment eussent-ils défendu, avec un pouvoir affaibli, une société que les novateurs attaquaient jusque dans ses bases? Si cette double attaque fut aussi certaine qu'évidente, les empereurs ne firent que leur devoir en y résistant. On leur fit la guerre; ils répondirent par la guerre comme un gouvernement peut la faire. Un soldat peut-il se plaindre que l'ennemi, qu'il veut tuer, le blesse? Non certes; ce qui suit justifiera ces réflexions.

Bossuet dit vrai quand il soutient que pendant trois cents ans que durèrent les épreuves et les souffrances de l'ÉgUse, au milieu de tant de séditions et tant de guerres civiles, parmi tant de conspirations contre la personne des Césars, on ne trouva jamais un seul chrétien ^ Il va trop loin quand il affirme, sur la foi du seul Tertulhen *, qu'ils se défendaient à eux-mêmes jusques aux murmures. Saint Justin vivant sous un règne où les philosophes étaient tont-puissants, ,tandis que le christianisme, trop nouveau pour dominer, datait d'assez loin pour avoir connu le schisme^ et s'être affaibli moralement, — ce qui était sa plus grave déchéance, — prend un ton de tolérance conforme soità son esprit personnel, soit à la situation du christianisme. Il déclare donc que ceux des païens qui vécurent et que ceux qui, de son temps, vivent selon le Verbe, sont chrétiens et n'ont rien à craindre^; il ajoute même , que les chrétiens ne haïssent pas ceux qui vivent dans le désordre, mais qu'ils les plaignent et brûlent de les amender^. Il ne reconnaît pas des chrétiens dans ceux qui, sous ce nom, vivent autrement qu'il ne convient^ : enfin, il termine comme il suit sa se-

^ « Ni bon ni mauvais, » dil-ii. [Disc, sur Vhist. univ., suite de la Religion, secl. 42.)

'■^ Apologét., 57.

^ Sa deuxième Apologie débute ainsi : « A Adrien, à Lucius pliilosophe, aux Césars qui aimèrent les lettrés, au sénat sacré, à tout le peuple romain, en faveur de ceux qui, entre tous les hommes, sont injustement poursuivis de haines et de vexations violentes. » On y lit, p. 70 : « Nous avons composé un livre contre les hérétiques, nous vous le montrerons si vous voulez le connaître, d Voir encore la même page sur les descendants des Marcion et des Ponlicus.

* 2- Apologie, 83. — ^ Ibid., 91. — « Ibid., 05.

conde apologie : «Si ces choses vous paraissent vraies, profitez-en; si elles vous semblent des aberrations, méprisez-les ; ne nous en faites pas un crime capital ^ » Voilà qui est sensé. C'est le langage d'une religion qui, loin d'affecler la domination, se contente de la liberté; qui accorde à tousles gens de bien la paix dont elle éprouve le besoin pour elle-même, et qui fulmine plutôt contre les méchants que contre les incrédules.

Plus tard, dans une crise analogue à celle que traversa saint Justin, le christianisme ayant plus duré et s'étant plus propagé, — mais les schismes l'ayant encore plus affaibli ^ et presque réduit à ne pas désespérer du triomphe '% tandis que le paganisme va se relever sous Julien, — Lactance accuse l'intolérance païenne : « Le culte des dieux, dit-il, est donc mauvais, puisqu'on y attire les hommes par de mauvais moyens; » langage de tous les opprimés, qu'ils oublient dès qu'ils sont les maîtres. En attendant, Lactance et saint Justin semblent reprocher aux empereurs leur patience envers les philosophes : car, selon le premier', ils attaquent bien plus que les chrétiens le paganisme dont ils se rient tout haut en même temps qu'ils professent l'athéisme; tandis que, suivant le second^, ils sont même récompensés quand ils portent sur la scène le mépris des dieux.. Je constate d'ailleurs que saint Justin et Lactance s'accordent à professer la tolérance qui est une des nécessités de leur situation, comme ils proclament tous deux la patience des empereurs pour la philosophie, c'est-à-dire pour la liberté de pensée poussée jusqu'à l'excès.

Je ne méconnais pas que la tolérance des deux tribmis chrétiens est chez eux esprit de sagesse et non timidité. Ni l'un, ni l'autre n'humihe son dogme pour se le faire pardonner ; quand ils exposent le nouvel idéal, l'un et l'autre sont aussi fiers dans la forme que saisissants par le fond. Les Césars n'imposent pas plus à saint Justin que d'autres mortels. « Nous prions, dit-il, pour que les empereurs aient, avec l'empire, un esprit sain qui les guide, car ils ne sont pas exempts du feu éternel, et Dieu de-

* 2'- Apologie, 99. — - Lactance, Inst.div., 4-50. — ^ //>/</., 5-2. 5-4.

* Ibid., .'")-21 et ailleurs. — « Certaines gens ne veulent point de controverses et n'ont recours qu'à la force. » (5-1.)

° 2" Apologie, 55.

mandera plus à ceux qui reçurent davantage^; » le langage do Lactance n'est pas plus i'aible.

Je sens un esprit plus agressif chez TertuUien, et Bossuet me semble mal choisir son garant quand il prétend, d'après lui, que les chrétiens ne murmuraient même pas. Les temps sont moins difficiles sous TertuUien que sous saint Justin et Lactance, ou bien la fougue de Tertidhen est plus impatiente; mais son apologétique, bien différente des écrits du môme genre de saint Justin, a toute l'amertume d'une satire. La sage tolérance de saint Justin, à laquelle revient plus tard Lactance, n'anime pas TertuUien. « Les consuls Pison et Sabinius, dit-il aux magistrats de son temps, avaient chassé du Capitole Isis et Ilarpocrate; vous les y avez réintégrés pompeusement". » Son argumentation prend la forme blessante du dUemme. « Si vous condamnez les chrétiens, pourquoi ne pas les poursuivre, et si vous les poursuivez, pourquoi ne pas les absoudre? » On sent ici cet esprit hautain qui, s' inspirant de l'expansion du christianisme sous la persécution même, s'écrie : « Nous ne sommes que d'hier, et nous rempHssons le monde; nous ne vous laissons que vos temples ^. » Si les Romains reportent à leurs dieux leur propre grandeur, a c'est assurément le dieu Sterculus qui vous protège à ce point M » répond TertuUien. «Vous vendez vos lares, poursuit-il : plus ils rapportent à l'impôt, plus on les prise ^; vous n'immolez que des victimes malsaines et à demi mortes; on paye pour entrer dans vos temples, et on ne peut connaître vos dieux qu'il n'en coûte ^. » Les Romains sont, selon lui, des anthropophages "^i leurs dieux ne sont que des hommes^; leurs oracles ne parlent que par les démons ^

Combien ne s'éloigne-t-U pas de l'esprit de saint Justin quand il dit aux Romains : « Nous sommes vos frères, mais vous n'êtes que de mauvais frères ; à peine môme êtes- vous des hommes. Jl n'y a de vrais frères que ceux qui reconnaissent le même Dieu ^"; » quand il ose ajouter : « Il n'y a de factieux que ceux qui conspi-

* 2« Apologie, 55.

- Apoloqét., cil. (J. — C'est le même homme qui écrit ciicrgiquement, ch. 2i ; « Prenez garde que ce ne soit nue espèce d'irréligion que d'ôler la liberté de rcîigion. »

■' Ibid., cb. 37. -- * Ibid., '24. — » Ibid., 13. — • Ibid., 14. — " Ibkl., 9 — » Ibid., 10. — 9 ïbid., 25. — »» Ibid , 59.

rcnt contre les chrétiens^ ; » ou bien : « C'est vous, Ronaains, (jui êtes à charge à la terre ; c'est votre mépris pour Dieu qui cause tous les malheurs de l'empire^ ; » ou bien encore : « Nous craignons Dieu, non le proconsul; et, tandis que vous nous condamnez, Dieu nous absout^. » Passe encore pour ces réactions de la foi malgré leur forme violente, mais que dire du froid sarcasme qui ne se propose que le mépris des dieux? « Janus se fàcherait-il? Eh! que m'importe qu'il me tourne tel visage qu'il lui plaira. Jupiter a-t-il besoin d'offrandes, qu'il nous tende la main^ et nous verrons*! » Ne sont-ce là que de simples murmures? ne sont-ce pas plutôt de sanglants outrages, et Bossuet les qualifierait-il autrement s'ils atteignaient le christianisme ? Quand les Romains se vengeaient et que Lactance disait : « Comment voir son corps plein de cicatrices sans haïr les idoles auxquelles on les doit ', » attestait-il de la résignation ou de la colère ? Quand de son côté saint Cyprien modérait l'ascendant que prenaient sur les masses ceux qui avaient bravé les tourments, c'est-à-dire les moins tolérants d'entre les chrétiens, ne tempérait-il pas des réactions impatientes"? Que dire des sublimes imprécations d'un des plus grands persécutés du christianisme, et de cette terrible malédiction, que j'ai citée, de saint Jean sur Rome? N'est-ce pas un coup de foudre sur la société romaine? Point d'illusion; point de chrétiens de théâtre! Les premiers chrétiens furent assez grands pour leur pardonner d'avoir été hommes : comment les imiterions-nous s'il nous fallait être plus que des hommes? Craignons d'être faux, comme les stoïciens, en nous guindant comme eux.

La tolérance romaine et l'intolérance chrétienne sont en perpétuel contraste dans l'histoire. La société romaine se dirigeait d'après ce principe de Socrate « que les choses qui sont au-dessus de nous ne nous regardent pas ; » et les magistrats se conformaient, comme à regret, à celui de Simonide « qu'il ne faut pas détruire toute religion pour introduire une superstition et une

' Apologét., iO.— "- Ibid., il. — ^ /^/^.^ 50. 4 /^/f/.^ 42, 5 /^^/^ fH^,^ 5 j5 '^ « Quels sacrifices peuvent célébrer ceux qui ont de la jalousie coiilre leurs évéqucs?... Quand ils souffriraient la mort pour la confession de son nom, tout leur sang ne saurait effacer celte l'auto. Celui-là ne peut être un martyr qui n'est point dans 1 Église. » Et [dus bas : « Quelle unité ou quel amour garde celui qui, transj)orlc d'une fureur séditieuse, divise l'Église? » ^Sainl Cyprien, Sur l unité de VÉglise.)

servitude insupportables. » Cette maxime, qui est la sauvegarde des croyances, est l'une des plus importantes d'un gouvernement ^ Bossuet n'a garde d'en contester la portée; et, lorsqu'il mentionne qu'une des principales mesures de Mécène fut de s'entendre avec Auguste pour empêcher les nouveautés religieuses qui provoquent de dangereux mouvements dans les Etats, il ajoute : « maxime véritable ; car qu'y a-t-il qui émeuve plus violemment les esprits et les porte à des excès plus étranges^? » Le gouvernement romain remplit donc l'un de ses premiers devoirs en réprimant le christianisme; mais ce qu'il voulait surtout, c'est n'avoir pas aie remphr. Il fallait le pousser à bout, en quelque sorte, pour le rendre cruel. « Si nous avouons notre titre de chrétiens, dit saint Justin, vous nous tourmentez. Nous pourrions bien vous celer nos sentiments^, mais nous ne voulons pas vivre au prix d'un mensonge*; » noble détermination, mais qui prouve au moins combien peu le gouvernement romain demandait pour ne pas sévir ! Écoutons en effet Tertullien : « Quel juge chercha jamais, en général, l'absolution du coupable? il croirait forfaire : envers un chrétien c'est autre chose; vous le forcez à nier pour pouvoir l'absoudre % et vous ne craignez pas, poursuit-il ironiquement, que ce chrétien, forcément absous, vous joue en redevenant chrétien ^? » C'est ainsi que parlait officiellement, en quelque sorte, un tribun chrétien ; et il exprimait si bien la pensée commune \ que le sage Lactance n'en rabat rien quand il prétend « qu'd n'y a pas de bourreau plus inhumain que celui qui ne veut tuer personne : que pour les Romains, la persécution n'est qu'un combat où ils ne veulent rien tant que vaincre, c'est-à-dire pardonner au repentir^; et que ce qu'ils craignent le plus, c'est qu'un chrétien n'expire dans les tourments '\ » Je cite les textes pour qu'on me croie. Car que ne répète-t-on pas sur la barbarie romaine, tandis que c'est sa patience qu'il faudrait signaler! Qu'on ne les troublât pas dans leur culte, c'en était assez ; ces vainqueurs n'exigeaient rien de

* Sur Socrale et Simonide. voir Minnt. Félix, Dialog. d'Octav. — - Disc, sur Ihist. tmiv., 2'' pari., suite de ].i Relig., sccl. 12. — ■" 2'^ Apologie, p. 55. — ^ Ibid., p. 57. — ^ Apohgét., cil. 2 — ^ Ibid.

' Bossuel le dit ConncUement. Il écrivait au sénat a au nom de l'Église. ); [Disc. sur riiist. miiv-, t partie, secl. 4« }

s hist.dit) , 5-11. — '» Ibid.

plus (le lours vaincus, dont ils toléraient toutes les superstitions, dont ils honoraient les dieux quels qu'ils fussent; témoin le magicien juii' Simon, qui obtint une statue et un culte public sous Tibère ; témoin, le sanctuaire dédié au dieu inconnu ^, comme pour ne rien méconnaître de ce que pouvait adorer un seul homme ! « Que d'autres, dit saint Justin, adorent des arbres, des fleurs, des souris, des chats, ce ne sont que des impies qui ne professent pas le culte reçu : de nous seuls c'est un crime d'avoir un autre dieu^; » et TertuUien raille, selon sa coutume, cette mansuétude romaine qui n'a jamais trop de dieux, puisqu'elle en révère d'anciens el de nouveaux, de grecs et de barbares, de romains et d'étrangers , de captifs et d'adoptifs ; qu'indépendamment des dieux publics, il lui en faut de particuliers ; qu'elle en adore de mâles et de femelles ; à la ville et h la campagne ; et qu'elle en veut de marins comme de guerriers ^. Pour moi, je constate, et rien n'est plus vrai, que la tolérance romaine fut infinie; qu'elle fut permanente; et que, lorsque Symmaque, dans le déclin du paganisme, prêcha la tolérance religieuse', il ne professa rien de nouveau, rien qui lui fût dicté par l'abaissement de ses dieux ; qu'il ne demanda rien pour le paganisme vaincu que n'eût accordé le paganisme tout-puissant.

Les Césars même, dans l'orgueil si naturel que provoque l'excès de la grandeur, n'eurent pas plus de susceptibilités que Rome. Adrien rebâtissait Jérusalem pour complaire aux Juifs, qui s'étaient si âprement défendus^; il avait érigé à Jésu&-Christ des temples qu'on voyait encore sous Lampride. Alexandre Sévère, qui révérait personnellement Jésus-Christ % voulait le faire honorer pubhquement. Par ces exemples et d'autres pareils, les Césars cherchaient la paix publique, le plus grand bonheur des peuples : « Ils préten-

* Bossiiet, Disc sur llmt. univ., 2" pavlic, scct. 12. — Symmaque dit textuellement dans sa fameuse lellre, — le manifeste du paganisme, — « qu'il e:;t juste de regarder comme communes à toulela société les choses que chacun honore. » (Liv. 10, Kpît. 5i.)

- 2« Apologie, p. G8. — "' Apoiagét., ch. 10.

* « Nous demandons la paix pour les dieux de la pairie, pour les dieux indigèles. Qu'importe par quels moyens chacun cherche la vérité? » (Symmaque, liv. 5, f.ett. 54.)

^ L'empereur .Iulicn offrait, de plus, de sacrifier à leur Dieu. (V. Julien. Epît. aux Juifs.) ♦' Vie d'Alexandre Sévère, ch. 4.

daient, dit Bossuei, qu'à la fin les religions s'uniraient \ » Quoi de plus souhaitable que ce but? quoi de meilleur que la tolérance pour l'atteindre? « Mais les chrétiens, poursuit Bossuet, ne connaissaient pas ce culte mêlé, » et la foi chrétienne dédaignait la pohtique romaine; soit : mais c'est ainsi qu'elle défiait la patience romaine, qu'elle justifiait les réactions de la politique et de la foi païennes ; et pourtant « les empereurs eux-mêmes croiraient au Christ, dit TertuUien, s'ils n'étaient pas nécessaires au monde, ou s'ils pouvaient être en même temps empereurs et chrétiens^ ! » L'entends-je bien? la fougue de TertulUen ne l'égare-t-elle pas? Quoi, les Césars ne demandaient pour être chrétiens que de n'être pas nécessaires au monde païen? Ils eussent été chrétiens s'ils n'eussent dû cesser d'être empereurs? Qu'en pense Bossuet? Ce que dit TertuUien des empereurs, Bossuet le dit de Rome ellemême. Quoi ! Rome aurait pu songer à adorer un condamné; elle eût divinisé celui qu'avaient mis en croix leurs magistrats et que leurs écrivains couvraient d'opprobres^? « Il ne faut pas s'en étonner, dit Bossuet, rien n'est plus incontestable. Les païens voulaient bien adorer le vrai Dieu, mais non pas le vrai Dieu tout seul, et il ne tint pas aux empereurs que Jésus-Christ, dont ils persécutaient les disciples, n'eût des autels parmi les Romains*. » Rome et les empereurs avaient donc un même esprit ; ils admettaient le christianisme, ils l'honoraient au besoin ; ils voulaient lui ouvrir le Capitole et l'empire, ils ne pouvaient les lui livrer. Mais, tandis que les païens voulaient que le christianisme vécût, les chrétiens voulaient que le paganisme mourût. Il fallait que Rome répudiât sa gloire, ses traditions, sa foi, toutes ses grandeurs et même le gouvernement du monde pour être chrétienne ou plutôt juive (car elle s'y méprenait), c'est-à-dire pour être ce qu'elle méprisait le plus. Était-ce possible?

Les chrétiens ne conspiraient pas, dit-on ; on convient pourtant qu'ils étaient incompatibles avec la société romaine. N'était-ce pas assez? n'était-ce pas trop? Les pires des conspirateurs, ne sontce pas les révolutionnaires, et les chrétiens n' étaient-ils pas révolu-

* Disc, sur Vhist. iiniv., 2<= partie, section 12. — - Apologét., ch. 21. 5 C'est à Bossuet lui-même que j'emprunte ainsi l'objection.

* Disc sur Vhist. univ., 2° partie, section 12.

LES CÉSARS. 50i

tionnaires au premier chef, des que Rome et les chrétiens étaient incompatibles? Miniitius Félix résume très-bien cet antagonisme : « Comment souffrir, fait-il dire à l'un de ses interlocuteurs, cette l'action infâme? Les chrétiens s'en prennent impunément aux dieux, et, choisissant leurs prosélytes dans la he du peuple et parmi les femmes crédules que leur sexe rend si impressionnables, ils les provoquent à des sociétés profanes, ou plutôt à une conspiration. Ce n'est point par quelque sainte cérémonie qu'ils consacrent leur association, mais par des sacrilèges, des conciliabules nocturnes ; par des jeûnes solennels et d'horribles festins. Ces gens recherchent les ténèbres autant qu'ils fuient la lumière ; ils ne parlent point en public; ils chuchotent entre eux, s'éloignent de nos temples comme de sépulcres, méprisent les dieux, se moquent des choses saintes et nous prennent en pitié, eux qui font pitiés Vous ne les verrez jamais à nos solennités, jamais à nos festins publics ou à nos combats sacrés ^. Ils condamnent notre usage de brûler les morts, comme si, en somme, le temps ne réduit pas tout en poussière ! Leur assurance est incroyable ; ils se persuadent les «îhoses qu'ils inventent^, et, quant à la résurrection des corps, on dirait que chacun d'eux a déjà ressuscité. Ils nous considèrent tous comme des méchants \ ils nous menacent du supplice d'un feu éternel ; et, non contents de nous traiter si follement, ils menacent aussi le monde et les astres d'une immense conflagration ^ : vous diriez qu'ils méditent la ruine de l'univers. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'ayant la force de l'ivraie, ou des vices, cette maudite secte s'accroît tous les jours : on ne saurait donc s'attacher trop tôt à la détruire. » Ne sont-ce pas là deux courants contraires? Le conflit des croyances, le conflit des mœurs, le conflit des hommes comme celui des choses, le conflit de la société comme des individus, ne sont-ils pas en germe dans ce court précis? N'y sent-on pas cette incompatibité profonde, absolue, qui meurt plutôt qu'elle ne se tempère? Ne sont-ce point là deux civilisations qui ne cesseront de se haïr qu'en cessant d'être? Je me

* Dialog. d'Octav., ch. 8. — ^ Ibid.. cli. 12. — ^ Ibid., c!i. 11.

* Ibid. — « C'est avec justice que Dieu châtie sévèrement les païens, malgré la meilleure vie, à cause de leur culte des idoles. » (^Lacl., lust. diu., 5-10.)

5 Minut. Félix, Dialog. d'Octav-, ch. 10.

trompe : l'une d'elles aurait voulu transiger et pardonner ; le christianisme rejetait toute transaction et n'entendait pardonner qu'après sp victoire. Les temps s'écoulaient sans modifier les situations respectives; les hostilités sourdes, pires que les hostilités avouées, continuaient en s'aggravant; car la question posée n'était rien moins que la mort de l'une des deux sociétés K

Les chrétiens reconnaissaient hien que le pouvoir de Rome empêchait la dissolution de l'univers^; ils se disaient personnellement intéressés au maintien de l'empire dont ils étaient membres ; mais leurs doctrines démentaient leurs protestations. Quel pouvait être le patriotisme de gens dont le monde, sans acception de pays, était la patrie % puisque la république chrétienne embrassait le monde? quel intérêt même pouvaient apporter au maintien de la société terrestre et à la prospérité matérielle du genre humain* des gens qui prol'essaient la vie future comme la seule véritable^? des gens qui affichaient le mépris des traditions % et dissolvaient tout pour tout reconstruire à leur manière ; qui, sans appui chez les grands \ s'adressaient aux masses pour fonder leur empire ; qui s'annonçaient officiellement comme venant semer la division dans les familles* ; comme apportant aux hommes la guerre et non la paix^; comme venant régir les rois et les nations avec une verge de fer ^^, et qui parlaient au sénat en maîtres bien plus qu'en sujets? Sans prononcer le mot qui quahfie ces tendances, Bossuet les juge fort bien : « La politique romaine se croyait attaquée, dit-il, dans ses fondements quand on méprisait ses dieux. Rome se vantait d'être une ville mainte par sa fondation; peu s'en faut qu'elle ne crût Jupiter plus présent dans le Capitole que dans le ciel. Elle croyait devoir

* « Si nous nous retirions, osait écrire Tertullien, il vous resterait plus d'ennemis (|ue de citoyens. » [Apologét ,37.)

2 Ibid., cil. 31. — ^ lùid., ch. 38. — '^ Ibid., 38, 46. — ^ Ibiii., 41.

^ « Quelle réforme ne resterait-il pas à faire à vos lois, si ce n'est ni leur ancienneté, ni l'autorilé de leurs auteurs, mais leur seule équité, qui les recommande? » [Ibid., 4.)

'' Minut. L'élix vient de le dire. V. aussi Bossuet, Disc, sur l'hist. miiv., 2" partie, sect. 12. — 8 Evangile selon saint Luc, ch. 12, v. 51.

^ Évangile selon <aint Matthieu, ch. 10, v. 54. — « Paix aux hommes de honnc volonté, » dit ailleurs l'Évangile; oui, mais dans le christianisme. Jusque-là, guerre aux gentils. [Ibid., ch. 10, vers. 5, 12, 13, 54.)

'" Saint Justin, 2^ Apologie, p. 79. — « Reges eos virga ferrca; lanquam vas figuli conlVinges eos. » (D'après la Bible.)

ses victoires à sa religion. C'est par là qu'elle avait dompté les nations et les dieux ; car on raisonnait ainsi en ce temps ; de sorte que les dieux romains devaient être les maiires des autres dieux, comme les Romains étaient les maîtres des autres hommes. Rome, en subjuguant la Judée, avait compté le dieu des Juifs parmi les dieux qu'elle avait vaincus. Le vouloir l'aire régner, c'était renverser les fondements de l'empire; c'était haïr les victoires et la puissance du peuple romain : ainsi, les chrétiens ennemis des dieux étaient regardés en même temps comme ennemis de la république. Les empereurs prenaient plus soin de les exterminer que d'exterminer les Parthes et les Marcomans \ » Pourquoi, sinon parce que les chrétiens, qui sapaient la société romaine, étaient plus redoutables que les ennemis qui ne voulaient que la vaincre? Et que dis -je autre chose en appelant les chrétiens des révolutionnaires? Si Rossuet ne conclut pas comme moi en faveur des empereurs, c'est qu'il écrit en prêtre chrétien, tandis que je ne suis qu'historien ; c'est qu'il parle au nom de la religion et que son discours sur l'histoire est un acte de foi, tandis que je m'en tiens à la poU* tique et ne parle des empereurs qu'au nom du bon sens.

Les chrétiens, dit Chateaubriand, furent surtout punis ^ }>our société secrète. Ce put être un de leurs griefs; mais leur manifeste ostensible était si clair, qu'il suffisait pour révolter Rome, Leur profession de foi, ils en conviennent, était leur crime capital. Us attaquaient le monde romain si ouvertement, que, pour leur but, les conciliabules leur étaient inutiles. Ils en formaient pourtant, non pour conspirer, mais pour se concerter, ou bien pour gémir, ou pour espérer en commun selon les circonstances^. Je vois dans Lucien un tableau vivant de ces réunions. « Plusieurs chrétiens étaient assemblés dans un galetas, dit-il *; ils me demandèrent des nouvelles du monde, comme s'ils n'en étaient plus. Je leur répondis que tout allait bien et que l'avenir se présentait favorablement; mais eux, fronçant le sourcil, m'assurèrent le contraire et me prédirent des malheurs imminents. Tout, suivant eux, allait changer de face; Rome allait se déchirer elle-même, et nos armées

* V. Disc, sur l'hist. univ., 1" part., secl. 12, où Bossiict cite ses autorités historiques. — ' Études histor., 140. — ^ v i^^^ ^g pung^ \Q-dl.

* C'est un philosophe qui parle.

allaient' être défaites. Je ne me contins plus, et m'écriai : Pauvres gens, surveillez vos paroles et n'irritez pas lestions altérés de sang; ou puissent les maux que vous prédisez à votre patrie retomber sur vous-mêmes ^ ! » Voilà les chrétiens vus sur place; les voilà dans leur petitesse, leur humanité, leurs faiblesses. On sent que la peinture de Lucien est d'après nature ; et qui sait mieux que notre temps combien ceci même est l'histoire?

Quand TertulHen demande si l'on vit un seul bon empereur persécuter les chrétiens, je m'en étonne. Ignorait-il que Trajan même et Marc-Aurèle avaient sévi contrôles chrétiens^? Ces empereurs, comme tant d'autres, obéissaient ainsi à la plus impérieuse raison d'Etat, aux impulsions des meilleurs esprits païens, aux instincts l)opulaires, à la conscience publique tout entière, qui leur rappelait leur devoir. Aussi y eut-il dix persécutions sous six Césars différents, et Bossuet convient qu'elles eurent heu sous les bons comme sous les mauvais princes ; soit par leur ordre, ou par la haine particulière des magistrats, ou par la haine des peuples; soit par décision du sénat prononçant comme tribunal. Quand le grave Tacite, quand le froid Suétone, quand le sage Quintilien, quand le grand Ulpien^ s'accordaient pour flétrir les chrétiens du nom de peste publique, comment les empereurs en eussent-ils jugé autrement? Comment ne les eussent-ils pas traités comme les qualitîaient les sages ? « Ce n'est pas une ville, c'est l'univers, dit Lactance, qui est imbu de cette prévention qu'il faut persécuter les chrétiens' comme des impies, et qu'il faut les tuer. » Aussi pendant les bacchanales le peuple exhumait-il les cadavres des chrétiens pour les outrager. C'est Tertullien qui s'en plamt% et il ajoute : « Si nous nous vengions, si nous le vouhons... une nuit et quelques flambeaux*' ! » Imprudent! oubliait-il Néron? Entendait-il le justifier? Etait-ce donc quelque indiscrétion du même genre qui compromit les chrétiens sous ce prince? Pourquoi non, quand c'est devant le sénat et au nom de l'Église que Tertullien prend ce ton? Enfin les chrétiens passaient pour magiciens '; ils

^ Pliilopatris, ou leCatMmmène. — ' Apologét.. cli. 5. — =5 Lut.. Iiift. div., 5-11. * Jl ilit « les gens de bien; » mais on sait ce qu'il entend. [Ibid., 5-12.) ^ Apologét., 57. — G Ibkl. — ~' Bossuet, Bise, sur l'hist. univ., 2* partie, section 12.

racontaient des prodiges*; ils en opéraient; ils se flattaient de rendre muets les oracles : dans les fêtes de l'empire les chrétiens du cortège de l'empereur empecliaienl par leur seule présence" la réponse des victimes. Ils avaient bien soin de s'en vanter pour s'accréditer et s'accroître. On ne les persécutait, selon Tertullien, que parce qu'on leur trouvait quelque grande vertu secrète^; et c'était l'opinion de Lactance qu'on ne poursuivait ainsi que des geiis qui pouvaient nuiie"^. La haine publique qui les atteignait s'explique donc^, et les Césars sont justifiés. Ces souverains furent tolérants si on étudié leurs actes et leurs mobiles; ils furent plus que tolérants si on les compare à quelques princes chrétiens ; quoiqu'il ne faille pas blâmer ceux-ci même qui, partant d'un autre principe, ont eu leur bonne foi, leurs bons et même leurs grands desseins; comme ils ont cru remplir un étroit devoir de princes quand, pressés par leurs sages, par leur conscience et par leurs peuples, ils furent persécuteurs ne se croyant que très-pieux. L'histoire vraie explique bien des choses; l'histoire sincère n'est injuste pour personne. En étudiant scrupuleusement les temps on comprend les hommes; mais ne jugeons jamais les hommes que par leur lemps : c'est tout le sens de cet écrit, et c'est, je crois, le meilleur fruit de l'histoire.

En montrant combien les Césars furent inquiétés par le sénat, par les nobles, par les stoïciens, par les philosophes, par les chrétiens même, j'avertis par cela même que leur attitude naquit de

' Ils en faisaient même ; témoin la légion thébaine sous Marc-Aurèle. (Y. saint Justin.) ,

- «Par le signe de leur front, « dit Lactance, 4-27.

^ Apologét., ch. 2. — * lust. div., 4-27.

^ Des intérêts privés envenimaient les griefs généraux. Bossuet raconte, d'après les apùlres, une émeute des ouvriers de Delphes, dont les prédications de saint Paul contre Diane ruinaient l'industrie. Joignez à cela, dit-il, l'intérêt des prêtres qui allaient tomber avec leurs dieux; Tinlérêl des villes que des traditions relig^ieuses rendaient illustres. « Quelle tempête devait s'élever, poursuit-il, contre l'Eglise naissante! Mais un plus grand intérêt va remuer une plus grande machine; l'intérêt de .'État va faire agir le sénat, le peuple romain et les empereurs.» [Disc, sur l'hist. univ., 2^ part., sect. 12.)

leur situation. Il y avait contre les Césars un certain esprit public de l'Occident contraire aux royautés les plus nécessaires; l'Occident entendait reléguer la servitude dans l'Orient son berceau ; c'était même là qu'elle devait se réfugier avec le nouveau culte. Quelques Césars tentèrent sans doute d'importer h Rome les sujétions orientales ; leur divinité y réussit mal : l'esprit de contrôle dominait trop ; et il fut plus aisé de transporter Rome à Byzance que de mettre l'esprit byzantin dans Rome. A part de courts moments de répit dus à des princes exceptionnellement bons et à des temps particubèrement favorables, les Césars vécurent dans un foyer de complots et de compétitions contre leurs personnes ; les rivaux étaient plus nombreux que les usurpateurs. On en peut juger par cette remarque d'Hérodien^, qui l'applique aux Antonins même : c'est qu'en soixante années il y eut douze Césars, ou, si l'on veut, un César tous les cinq ans. Notons en outre qu'aucun César ne survivait à sa chute; tout César détrôné fut un César mort. Comprend-on ce qu'il y eut de violent dans leur destinée?

Le sénat voulait-il renverser le prince, il s'efforçait de le discréditer dans le peuple; ce système réussit contre Néron "^ Domitien périt, selon Juvénal, quand il se fit craindre de l'humble artisan^. Comme les armées donnaient l'empire, il y eut à leur égard deux tactiques : sous les Césars, qu'elles affectionnaient en masse et presque sans choix, on opposait à l'empereur un César quelconque; c'est ainsi que Germanicus et même un faux Agrippa \ un fauxDrusus ^, inquiétèrent Tibère; c'est ainsi qu'un faux Néron abusa les Parthes% comme un autre faux Néron émut Galba. Après les Césars, les officiers parvenus visèrent à les remplacer, chose facile, car le soldat qui ne tenait plus au prince tenait au moins à se vendre! La guerre civile promettant des dépouilles, l'armée aimait la guerre civile ; la vacance du trône donnant des gratifications, l'armée, qui aimait les gratifications, en aimait la source. Pertinax et Alexandre finirent promptement, quoique

* Liv. 1, ch. 1. — En remontant, pour compléter le calcul d'IIérodicn, vous trouverez que, dans les premiers quatre-vingt-un ans de l'ère moderne, il y eut douze Césars; c'est-à dire, un César par six ans et demi.

2 Tacite, Hist., 1-89.

* '(. Sed periit postquam cerdonibus esse timendus cœperat. » [Sût., 4, le Turbot.)

* Am., 2-59.'— 5 li^id., 5-10. — « Tacite, Hist., 1-2, 2-8, 9.

LES CÉSARS. r.07

justes, et surtout comme jusles, dit Machiavel, parce que l'aruiée préférait les princes violents, qui l'enrichissaient \ Caligula et Néron, par exemple, en furent adorés ; les prétoriens vengèrent même Domitien et s'émurent pour Commode. Aussi tous les préfets du prétoire furent-ils suspects aux empereurs, qui ne pouvaient s'en passer et qui en souffrirent presque tous. « Non, dit amèrement Tertullien, point de factieux dans le sénat, dans l'ordre équestre, dans les camps, dans le palais; mais d'où sortaient donc les Cassius, les Niger et les Alhinus? On découvre tous les jours de nouveaux conjurés après le châtiment des chefs qu'on frappait tout récemment; c'étaient eux qui se distinguaient le plus par leurs hommages ; c'étaient leurs maisons qui à l'anniversaire impérial avaient les guirlandes les plus riches^. »

Les femmes même, et les plus chères, étaient un danger pour les Césars. « Mammée, mère d'Alexandre Sévère, le perd, » ditBossuet^; mais, indépendamment de tant d'autres, Messaline veut détrôner Claude; Agrippine l'empoisonne, et conspire contre son fils; Domitia, trop aimée de Domitien, le fait tuer, comme Marcia fait tuer Conmiode. C'en est assez pour comprendre les terreurs des Césars et leurs ombrages; c'est par là qu'on explique les délateurs.

J'emprunterais volontiers sur ce point, tant la matière est délicate, les paroles si expressives par lesquelles Tacite commence ses histoires. J'entreprends une œuvre riche en incidents, atroce par les luttes et par les discordes qu'elle embrasse, car je vais traiter l'un des fléaux de la paix *; il me faut parler de ces délateurs tellement odieux, quêteurs récompenses choquaient plus que leurs crimes. Je le ferai librement, avec la bonne foi d'une bonne conscience; le seul goût de la vérité m'anime. Je n'attends rien ni de Tibère, ni de Domitien, qui ne sont pas plus de notre temps que les délateurs n'ont d'accès dans nos tribunaux. Nos délateurs, plus particulièrement politiques, sont bien petits à côté de ceux de Rome. Ce qui les distingue surtout, c'est qu'ils font beaucoup de mal sans péril, tandis que les délateurs romains n'étaient dangereux qu'avec de grands risques. Nos délateurs empoisonnent,

' Le Prince, ch. 19. — 2 Apologéf., 55. — ^ Disc, sur Vhist. univ., Naissance de J. C. — *V. Taoilc,^/s/., 1-2.

c'est plus sûr; les délateurs romains combattaient avec plus de succès que de bonheur, car rarement ils échappaient aux représailles, et, dès que la chance tournait sur ce théâtre orageux du gouvernement impérial si fatal aux princes, le même délateur qui avait fait envie faisait pitié ; je me trompe : point de pitié pour le délateur, il n'avait pas même cette consolation de ses victimes. Souvent ce fut justice, souvent aussi ce ne fut que vengance, la rancune politique affectant l'équité pour s'assouvir.

Nous lisons dans Tacite l'historique de la loi de majesté qui fut l'arme des délateurs. Elle n'atteignait d'abord que ceux ou qui traliissaient dans les commandements militaires, ou qui provoquaient des révoltes, ou qui, par de grandes prévarications, abaissaient la majesté du peuple. « On poursuivait les actes, dit-il; on négligeait les propos ^ » Rien d'étonnant que, sous la république, les propos ne fussent pas poursuivis ; il n'y a pas de république possible sans labberté de la critique. L'invective pohlique à Rome était plus que tolérée, elle éteiit un droit civique. Il n'en put être ainsi sous les empereurs, l'empire ayant ses conditions d'existence tout autres que la république ; mais dans un pays traditionnel comme Rome, où les précédents tenaient lieu de loi, c'était souvent par les expédients qu'on suppléait aux lois. Auguste apphqua la loi de majesté à Cassius Severus, dont un libelle déchirait non-seulement des hommes, mais des femmes illustres* : c'était saisir adroitement l'occasion d'élargir la loi pour la protection de l'empire. Tibère prit pied de ce précédent pour l'ériger en principe, et on lui en offrit le moyen quand on le dénigra dans un hbelle à l'occasion de ses querelles avec sa mère^; mais, avant que les empereurs s'abritassent sous la loi de majesté, elle existait, non moins que les délateurs', tout comme les mauvaises causes qui produisent une pareille loi et de pareils instruments. Quand vous hsez le discours de Cicéron pour Roscius d'Amérie ; quand l'orateur vous peint Chrysogonnus et ses suppôts, ne vous sentez-vous pas dans l'atmosphère, des délateurs? Salluste nous trace cette terrible époque du même burin que

* « Facta arguebiintur, dicta impune erant. » [Ann., 1-72.) ^ Tacite, Ann., 1-T2. — '^Ibid.

* «t Rosira memoria, victor Sulla, » etc. (Salluste, Catil., Disc, de César, ch. 51.)

Tacite emploie pour certains excès de l'oppression impériale V Les noms elles temps sont changés, les hommes et les choses restent les mêmes; toujours les mêmes procédés pour contenter les mêmes appétits. Les richesses de Verres, l'opulence insolente de ce Démé- Irius, affranchi de Pompée, dont le maître pouvait envier la fortune ; celle de Curion, dont le prodigieux théâtre faisait, dit PHne, pivoter le peuple romain dans les airs; quelle autre source avaientelles que l'extorsion secondée par la délation? Les délateurs sont ie cortège obligé de tous les oppresseurs. Le plus noble de leurs motifs, tout détestable qu'il soit, c'est la vengeance ; le plus ordinaire, c'est la cupidité ^ Leur manteau, c'est ce faux zèle par lequel ils prétendent servir le pouvoir tout en ne servant qu'euxmêmes; le dépravant pour l'exploiter, prêts à trahir ce pouvoir même, après l'avoir compromis en l'exploitant. Je peins ainsi les délateurs de la pire espèce; ceux qui pullulent dans les orages des répubhques'\ Les autres sont moins éhontés, car ils ont moins à espérer et bien plus à craindre.

C'est dans les provinces qu'il faut, sous la république romaine, chercher, plus qu'à Rome, la pratique de la délation servant l'avarice. C'est autour du proconsul — cette contrefaçon d'empereur irresponsable se hâtant d'abuser de son court pouvoir pour imiter un règne et amasser des trésors — c'est là que vous trouverez, dans toute sa brutalité, le délateur sans entrailles. C'est pour lui, ou pour le proconsul, bien plus que pour le délateur impérial qu'il faudra que le tremblant Latinus livre sa femme Thymèle \ comme le Cléomène de Verres sa femme Nicé^. C'est que le proconsul ou n'a pas de juges, ou corrompt ses juges, ou intimide ses juges et se soustrait dès lors à ses juges; et que le délateur qui, sous l'em-

• « Et plebis innoxiac patrias sedes, » etc. (Salhiste, Disc, de Philippe.)

- « Sed postqiiani L. Sulla armis recepta rcpublica, ex bonis inifiis malos evcntiis habiiil, rapere omncs, trahcre; domum alius, alius agros cupcic; neque modum, neque modesliam victores bal)ere; fœda crudeliaqnc in civibus facinora facere » (Salliistc, Catil., U.) — Les déhi leurs, sous l'anarchie, font les choses en grand, sans gène; ils tournent en ennemi qui bon leur sennble, et, pour dépouiller le riche, ils n'ont besoin que d'eux-mêmes; les délateurs impériaux et les empereurs ne sont, au prix iVcux", que des formaliste-:.

"• Voir encore, sur ces temps. Tacite, /Uiu., ô-^l, 28.

* « A trcpido, Thymele submissa, Latino. » [Sat., 1.) 5 Cic, Des cruautés de Verres, cb. 51.

pire, succombe avec le prince qu'il compromet, se sauve sous la république avec le proconsul qu'il enrichit.

Je ne cite Verres que pour mémoire ; encore subit-il un semblant de répression ; mais combien d'autres Verres impunis à qui il n'a manqué qu'un Cicéron pour être flétris! Cassius Longinus, un partisan de Jules César, fut le Verres de l'Espagne. Au moindre sujet de mécontentement contre quiconque avait de la fortune, rien n'était négligé ni dans la maison, ni au tribunal de Vimperator. Les moindres gains n'étaient pas dédaignés. La victime était aussitôt convaincue qu'assignée, et ce n'était pas seulement pour sa fortune, c'était pour sa personne qu'il fallait craindre; ainsi nul repos pour la province. Qui parle du césarien Cassius en ces termes? C'est Jules César lui-même ^ La maison de Pompée fut le théâtre des orgies des familiers d'Antoine. Des historiens et des courtisanes y engloutissaient dans la débauche des sommes inouïes; non-seulement on y vendait les biens des proscrits dont on frustrait les veuves et les enfants par des accusations calomnieuses, mais on frappait des impôts exorbitants ; on allait jusqu'à ravir, par la force, des trésors mis par des étrangers entre les mains sacrées des vestales^. La spohation dans un intérêt privé, le vol avec violence pour fournir aux dissolutions, l'impôt forcé et sans limites dans l'intérêt d'une personnalité puissante, voilà ce qu'on vit fréquemment sous la république. Les ohgarques qui la possédèrent tour à tour ne prirent même pas la peine de la ménager. Il fallut aux empereurs plus de précautions pour défendre leur pouvoir, affaiblir leurs concurrents et suffire aux besoins du fisc ; et pourtant ce sont les empereurs qu'on maudit ! Mais Tibère, Domitien ou Néron osèrent-ils jamais, autant qu'Antoine, dépouiller les plus grands personnages pour enrichir leurs proxénètes? Attribuèrentils à leurs favoris des successions de personnes vivantes? L'un de ces trois princes donna-t-il jamais la maison d'un citoyen de Magnésie à l'un de ses cuisiniers pour prix d'un ragoût qui avait satisfait son maître ^ ?

La terreur, qui servait si bien les proconsuls pour spolier, les servait pour couvrir leurs déprédations : on envoyait les spoliés

* Ou le lieutenant de César qui a pris part aux Commentaires. [Comment, de J. César, Guerre d'Alex., ch. 49, 50, 52.) — "^ Plularq., Vie d'Antoine. — ^ Ilnd.

au sénat certifier eux-mêmes la probité des spoliateurs. Au besoin, les déprédateurs trouvaient à Rome presque autant de complices que de juges \ et des orateurs dont l'éloquence se montrait digne, en leur faveur, du prix dont on la payait ; et môme, — tant le prestige des noms fausse les consciences au milieu d'une fausse liberté qui déguise l'oppression ! — le pubbc républicain prenait parti pour les accusés. Des Ilots de clients, les tribus, les députations des villes et une partie de l'Itabe venaient soutenir les accusés de leur présence, tandis que le peuple romain se croyait en cause dans tous les jugements. On accourait de tous les points de l'Italie pour entendre les accusateurs et les défenseurs. Mais combien les. temps diffèrent ! Les mêmes hommes qui accusaient impunément les plus grands personnages, ou qui défendaient les plus pervers, étaient alors admirés par cela seul qu'ils étaient éloquents, et respectés parce qu'ils étaient nécessaires ; tant les coupables étaient nombreux, tant les partis avaient besoin d'excuse ! Mais les mêmes oligarques, qui se pardonnaient tout à eux-mêmes, ne pardonnaient rien aux empereurs. D'autre part, la postérité s'y est méprise; car, si l'oppression républicaine, servie parla délation, fut la plus avide en même temps que la plus cruelle et la plus impunie, ses crimes se perdaient si bien au milieu de tant d'autres énormités qui accompagnaient l'ébranlement de l'univers, qu'on les compta moins ; tandis qu'au milieu de la paix universelle quedonna le règne des empereurs, on vit d'autant mieux les maux domestiques, qu'il n'y en eut pas d'autres.

Quand on veut distinguer à Rome le délateur de l'agent provocateur, rien n'est plus facile; quand on veut discerner le délateur de l'accusateur, c'est plus malaisé. Pline le Jeune fait valoir sa fermeté dans certaines accusations pour lesquelles il avait été commis par le sénat % connue s'il y avait grand danger à soutenir devant le sénat des accusations pour lesquelles on est commis par le sénat ! mais, selon lui, Silius Italiens parut un délateur parce qu'il avait accusé sous Néron sans être commis '\ Commis par qui? Par le prince; mais quelle garantie pouvait offrir un tel commettant dans

* Ycrrès avait fait la part des siens, cl presque aussi belle que son propre lot.

- Lett., 8-55.

'• IX Sponte accusasse. » [Ibid.. 5-7.)

sa propre cause? Le sénat commettrait- il? Mais comment l'empereur se préserverait-il des sénateurs? et l'on sait que le plus dangereux rival du prince, c'était le sénat. Dans l'un et l'autre cas, le moyen d'infliger à l'accusateur commis la peine du talion qu'édictaient les lois ! Pour être méritoire, il fallait que l'accusation fût périlleuse, par conséquent responsable; pour être responsable, il fallait qu'elle fût libre. La distinction de Pline est donc fausse, c'est celle d'un sénatorien : il faut croire que les Césars, comme le bon sens, la repoussaient. N'appellerons-nous délateur que l'iiomme qui accusait souvent? Mais les Gâtons, qui accusèrent si souvent, ne passent pas pour délateurs ; et je vois dans Tacite appliquer ce nom au poursuivant d'un seul accusé K Quintilien, ce favori deDomitien, fait une distinction très- noble : il qualitie de brigands ceux qui vivent d'accusations, ceux qui n'ont en vue, dans leur métier habituel, que les dépouilles; mais il quabfie de patriotisme l'accusation que détermine l'intérêt public^. On ne saurait mieux dire en principe, mais on sent quelques difficultés d'application. Si les accusateurs républicains ne touchaient pas, du gouvernement, un salaire d'argent qu'ils eussent rougi de prétendre, n'obtenaientils pas les magistratures par lesquelles tout loQibait dans leurs mains ^? D'autre part, les empereurs eussent-ils aisément trouvé des accusateurs gratuits prêts à courir les risques de l'exil et de la mort par pur dévouement personnel? J'en doute. Les empereurs ne pouvaient se défendre contre les grands que par les petits; contre les riches que par les pauvres, ou par ceux qui avaient plus de vigueur d'esprit que de fortune, comme Domitius Afer sous Tibère, Vibius et Eprius sous ses successeurs'. C'est pour cela que Tibère voulut que le salaire attribué aux délateurs fût maintenu^ ; il ne pouvait pas vouloir que les accusations fussent le monopole des riches. En somme, j'induirai légitimement de ces réflexions que l'esprit de parti, si habile dans ses dénigrements, flétrit du nom de délateurs les accusateurs impériaux; comme le môme esprit de parti, si adroit à tout colorer, sut pallier du nom d'accusa-

* A Paclius [llist., 4-41), à Egnalius, à Oslorius Sabinus, qui accusèrcnl Soranus [Ann., lG-50, 52), el à d'autres (passim).

^ Les orateurs de l'empire font irès-bien cette distinction. [Ibid., 11-7.)

* Ibid., 4-52, GO; Dialog. des Orat., 8; llist., 2-10, i-iô'.— ^Ami., 4-50.

teurs les délateurs républicains. Je parle en général, car les exceptions sont de droit en toute règle. Certains accusateurs républicains eurent leur dignité, comme certains accusateurs impériaux eurent leur bassesse. Disons seulement que ni le nom d'accusateur n'absout les délateurs républicains, ni le nom de délateur ne condamne les accusateurs impériaux.

J'ai voulu fixer en même temps que l'origine de la chose, même sous la république, le vrai sens du mot. Nous en apprécierons mieux la nécessité des délateurs, c'est-à-dire des accusateurs sous l'empire. Je prie seulement qu'on me pardonne le nom de délateur pris en ce sens ^, puisqu'il est le seul ; l'aristocratie impériale, qui ne voulait pas d'accusateur, n'ayant voulu reconnaître que des délateurs.

Les délateurs, c'est-à-dire les accusateurs impériaux, furent nécessaires pour défendre les empereurs contre les complots à main armée, contre les coups d'opinion, contre les compétitions des grands personnages dont l'attitude et le faste manifestaient la nvalité^; enfin contre les intrigues de la cour. On usa aussi des délateurs dans l'intérêt du fisc dont l'organisation était insuffisante ; on en usa dans l'intérêt des lois sur les mœurs qui modéraient le luxe ou protégeaient le mariage. Comme tout usage implique la possibilité d'un abus, nul doute qu'on n'ait abusé des délations. L'abus des délateurs compromit les Césars dans l'opinion, comme l'abus de la délation compromit les délateurs auprès des Césars mêmes. Il y a là un système de complications morales qui demande une attentive impartialité; je ferai parler les faits.

Tibère s'opposa dès ses débuts, comme je le disais, à ce que les salaires des délateurs fussent restreints. Par exemple : si l'on prévenait un jugement par sa mort, l'accusateur perdait-il son salaire? Cela semblait humain ; car enfin la faute était expiée; mais d'où naissait l'expiation si ce n'est du courage et du mérite de l'accusateur? Se serait-il compromis sans fruit ? c'était le décou-

' Une épouse colère veut qu'on mcUe un esclave en croix. Le mari se récrie; — pourquoi ce supplice? où est le crime, le témoin, l'accusateur, c'est-à-dire le délateur?

« Meruit que criminc servus Supplicium? quis testis? quis detulit? » (Juvén., Sfl^, 6.)

* C est ainsi que Colbert et Louis XIV surent prévenir Fouquet.

rager. Tibère se prononça donc ouvertement, contre sa coutume ', dit Tacite : « Si les lois restaient vaines, selon Tibère, l'Etat s'écroulait ; autant valait abolir tous les droits que d'annuler leurs gardiens. » Le sénatorien Tacite ajoute aussitôt : « Ainsi donc, les délateurs, cette engeance inventée pour la ruine publique, étaient stimulés parles récompenses \' » Oubliait-il que les accusateurs n'avaient jamais manqué de récompenses et qu'il y a des accusations qui protègent mieux le public que certaines défenses? Le sage Quintilien lui dira que l'éloquence des défenseurs ne doit pas être un port pour les pirates^ ; il nous montre, de plus, combien celle des accusateurs peut être salutaire : « que le rôle d'accusateur ne répugne pas, dit-il, à tel point qu'on ne soit jamais mû par un intérêt public ou même privé, à rechercher quelqu'un sur ses actes. Les lois ne seraient-elles pas impuissantes si elles manquaient d'un énergique auxiliaire? Qu'on ne permette pas le châtiment des crimes, et ce sont les crimes qu'on permettra ; car on sait que la licence donnée aux méchants tourne contre les bons. L'orateur n'admettra donc ni que les plaintes des alhés, ni que les conspirations contre l'État, ni que la mort d'un parent ou d'un ami restent impunis. Qu'il lui suffise de poursuivre moins les coupables que les vices, et de protéger les mœurs, puisque la crainte seule contient ceux que la raison abandonne ! » Le langage de QuintiHen répète, en ceci, Tibère ; et, s'il le développe, ce n'est pas en complaisant des empereurs qu'il parle, car, à l'appui de son excellente théorie, il cite des exemples républicains '*. Le stoïcien Sénèque se prononce bien plus en faveur du pouvoir impérial dont nous avons déjà vu combien il comprend l'importance pour la paix du monde : « Selon lui, on doit tout risquer pour le salut du prince. On bravera pour lui le glaive des conspirateurs ; on lui fera un rempart de cadavres ; si le soin de sa vie l'exige, on jonchera sa route de victimes humaines ; il faut que les veilles des sujets protègent le sommeil de l'empereur^. » C'est la vérité dite avec excès; c'est l'hyperbole stoïcienne qui outrait la flatterie même : mais combien les accusateurs pouvaient s'en justifier ; combien les délateurs, dans le mauvais sens du mot, pouvaient s'en couvrir !

' Ann., 4-30. — Il avait donc une conviction, car il ménageait fort les apparences. 2 Ibid. —'^ De l'Inst. orat., 12-7. — * Und. — '^ De la Clémence, eh. 5.

Au fond, il fallait apprendre aux grands de Rome à ne pas rougir de craindre César; il fallait contraindre ces anciens maîtres de l'univers qui le laissaient périr, à accepter avec l'univers un maître qui les sauvait. Il fallait faire respecter le prestige comme la personne du maître, sans quoi le maître disparaît avec son prestige. Il fallait préserver les Césars des complots et de l'opinion : c'était là le but de la justice politique de l'empire. Nous savons combien les conspirateurs de grandes maisons savent miner le pouvoir avant de l'atteindre; nous savons combien on sait le ridiculiser, le dénigrer, l'abaisser, le braver en paroles avant de l'assaillir ouvertement; nous savons que cette attaque oblique peut revêtir mille formes légalement insaisissables, mais finalement décisives. Le mot de lèse- majesté fut imaginé, ou mieux, fut étendu pour embrasser dans sa plus large acception ce délit multiple. Il fallut que le vague du nom répondît au vague de la faute; et que l'artifice de la répression répondît à l'artifice de l'attaque. Notre temps a vu plusieurs gouvernements tomber sous la seule licence des paroles, tant la brièveté delà révolte armée montrait combien elle était secondaire! La république elle-même s'est plainte d'être tombée par cet excès qu'elle ne pratique jamais assez contre la royauté, suivant elle, et qu'elle punit toujours trop, d'après ses propres maximes. Preuve incontestable de la sincérité du mal et de la nécessité du remède quel que soit le pouvoir, puisqu'il n'est plus le pouvoir dès qu'on ne le respecte plus.

Les Césars firent surtout accuser, soit leurs rivaux, soit ceux, hommes ou femmes, dont la parenté avec la famille impériale faisait des instruments de faction ; soit ceux que leur énorme opulence sortait en quelque sorte de la condition privée ; soit surtout ceux qui avaient ou bravé, au dehors, les ordres du prince, ou souillé son règne par leurs exactions ; soit ceux qui, par leur influence sur l'opinion, en abusaient contre l'empereur ou répandaient sur sa destinée des rumeurs qui compromettaient sa vie^ Parcourez les procès politiques que raconte l'histoire, vous y trou-

* Sénèqiie nous apprend, par exemple, dans VApocolokhitose, ch. 5, que les astrologues entenaienl Claude tous les six mois di'puis qu'il était empereur; ei on lit dans Tertullien : « D'où peut venir celte curiosité de s'informer des jours d^s exfxpereurs, si on ne trame rien contre eux?» [Apologét., 55.)

516 TACITE ET SOiN SIÈCLE.

verez cela, rien que cela; et quoique les procès de ce genre soient toujours trop nombreux, vous verrez, si vous les comptez, qu'eu égard à la durée des temps et à la quantité des victimes, ils ne sont pas excessifs. Ils firent du mal à la haute aristocratie romaine; ils descendirent rarement plus bas ; et chez nous, soit Louis XI, soit Richelieu que nous admirons, ne furent pas moins terribles aux grands. Louis XI eut des raffinements de barbarie que les empereurs romains ne connurent pas. Quand on lit Guichardin, que n'y voit-on pas sur les moyens employés par les princes d'Italie pour surprendre et supprimer leurs rivaux? Les procès politiques sous Henri VIII d'Angleterre et sous Elisabeth furent-ils moins perfides ou moins cruels que ceux de Rome sous les Césars? Il faut donc que la politique ait ou ses nécessités, ou ses fatalités rigoureuses à certaines époques. Je ne sais si je m'abuse; mais il me semble que les émotions de l'histoire et l'intérêt des récits ont trop calomnié les Césars. Remarquons en effet que ni Louis XI, ni Richelieu, ni Henri VIII, ni Elisabeth n'ont manqué de popularité soit parmi les leurs, soit à l'étranger; soit de leur temps, soit chez la postérité. César Borgia lui-même a ses partisans ; peu s'en faut que je ne dise ses admirateurs. N'est-ce pas le malheur des Césars d'avoir eu contre eux les chrétiens et les philosophes; d'irriter l'ancien esprit grec et l'esprit moderne qui s'entendent si bien de notre temps ? En effet, tant que les grands furent la postérité, Louis XI et Richelieu, populaires de nos jours, ne furent que des tyrans ; avant l'avènement de nos philosophes, les Césars étaient moins conspués. Il faut que la justice historique attende son heure ! Non que j'absolve le tempérament des princes de la forme ou dure ou égoïste imprimée à leur politique; mais là où la politique reste au fond la même, je crois à la force des choses.

Suétone prétend que quand Néron donnait l'investiture à ses procurateurs, il leur disait : « Vous savez ce qu'il me faut; tachez qu'il ne reste rien nulle part\ » Je déclare que je n'en crois pas un mot. Néron n'était pas un exacteur; il n'éprouva d'extrêmes besoins d'argent qu'après l'incendie de Rome, parce que dans ce désastre sans exemple qu'on a la sottise de lui imputer comme

* Suct., Vie de Néron, 52.

s'il ne devait pas en souffrir plus que personne, il eut à reconstruire la ville, à nourrir exceptionnellement le peuple, et à pourvoir aux mille besoins qui suivirent la catastrophe dont la rumeur l'accusait. Ce qu'il y a de certain, c'est que le fisc à Rome avait une organisation défectueuse; c'est que ses ressources n'étaient pas assez normales, — comme on le vit longtemps dans les vieilles monarchies européennes, — et qu'il fallut par de fréquents expédients, presque toujours mauvais ou mal vus, reconstituer le trésor. Quoi de plus étrange et de moins digne, si les mœurs du temps ne l'eussent admis, que de voir des Césars courir des héritages? Auguste tenait à hériter de ses amis; c'était un témoignage du cœur qu'il cherchait ainsi; mais Domitien en convoitait la fortune parce qu'il éprouvait des besoins. Tant qu'il put obvier à ses dépenses, dit Suétone, cet empereur fut juste, déhcat même. Il payait largement ceux qu'il employait, et ne leur recommandait rien tant que le désintéressement. Il n'acceptait pas le moindre legs d'un père de famille ; l'avarice était le vice qui lui était le plus étranger ^ Mais l'empire avait ses nécessités: il fallait aux peuples, des jeux; aux grands, des magnificences; à l'armée, des gratifications; aux barbares, des rançons si l'on réduisait l'armée. L'insuffisance du trésor déprava l'empereur ; la loi de majesté fut son instrument de spohations". « La chose publique, disait Vespasien, ne peut être sauvée si nous n'avons quatre miUiards de sesterces^, » et Ton connaît la simphcité de mœurs deYespasien ; on sait combien il était économe et administrateur habile^; mais les révolutions qui venaient de tarir le trésor lui rendirent les rapines nécessaires. 11 fît pis que de spoher quelques grands presque toujours dangereux; il vendit les magistratures et les jugements^; mais un mal qui pesait sur tout le monde fut moins remarqué que celui qui n'atteignait que des noms illustres, et Domitien fut plus décrié que son père. Il est vrai que la grandeur personnelle de Vespasien racheta ses torts, et que Domitien n'eut que des torts sans grandeur. Je n'entends pas comparer les hommes; j'explique seulement les situations : mais on comprendra les exigences du

1 Suél., Vie de Domitien, 9.

- Ibid., 42. — « Carus Metius fut un dard entre ses mains. » (Pline, I,ett., 4-22 )

5 Suét., Vie de Vespasien, 16. — * Ibid. — * Ibid.

fisc impérial si l'on songe que les dons même des empereurs n'étaient que précaires, et que, tant que le successeur ne les avait pas ratifiés, ceux du prince régnant n'étaient que des prêts \ A ce point de vue, les délateurs qui étaient un instrument de confiscation, étaient un instrument de règne. En somme, les accusations fiscales des Césars furent plus iniques que leurs accusations politiques ; je crois que celles-ci lurent généralement fondées, et conformes à la morale publique, tandis que les autres ne furent que des expédients qu'on nomme raison d'Etat, faute de leur trouver un nom honnête.

Après tout, il est de la nature du mal d'engendrer le mal, et les mauvais remèdes empirent les maladies. Comme les grands simplement spoliés menaçaient le prince de désespoirs qui n'avaient plus rien à ménager, il fallait les prévenir, et le meurtre accompagnait la spoliation; mais la spoliation et le meurtre injuste d'un grand irritaient ses pareils, et les complots naissaient des mesures prises contre les complots. Les accusations fiscales étaient donc les plus compromettantes comme les plus injustes, car à Rome on méprisait plus la vie que l'argent, et l'on pardonna moins aux empereurs le vol que le sang.

J'ai dit ailleurs à quelles crises les mœurs romaines furent sujettes. Les matrones romaines des hautes classes s'oubhèrent nonseulement avec leurs pareils, mais avec des gladiateurs et des esclaves*. Les lois qui sévirent contre ces écarts servirent la morale publique. L'une des plaies de Rome ce fut aussi le célibat volontaire qui, restreignant la race romaine si restreinte à l'égard de l'univers sa conquête, menaçait sa domination, et dès lors sa sûreté^. Les lois des empereurs contre le céHbat furent donc éminemment politiques : la loi Papia Poppea fut célèbre à ce point de vue \ Comme elle attribuait au peuple, c'est-à-dire au trésor, au détriment des héritiers testamentaires, la meilleure part des biens des célibataires, elle engendra mille fraudes, mille moyens échappatoires. Les délateurs surent déjouer ces ruses : « ils dépouillaient les citoyens, dit Tacite, par des procès qui avaient pour

* Suél , Vie de Titus. — -y.\a \o\JuUa. Tacilc, Ânn., 2-50, 4-i2.

* On ne fc mariait pas, on n'élevait pas des enfants. (Tacite, Ann.. 5-25.)

* Ibid., 5-28,:

prétexte des rapports au fisc ; ils bouleversaient les familles avec la loi Papia Poppea. Le fléau des lois avait remplacé le fléau des vices'. » Ce n'est là qu'une déclamation. Les lois contre le scandale des adultères et contre les périls du célibat étaient excellentes; loin d'être un fléau, elles combattaient deux fléaux publics ; elles ne pouvaient être un vice puisqu'elles châtiaient le vice. Les délateurs purent en abuser, car de quoi n'abuse-t-on pas? Mais quand, à défaut de ministère public, ils en tinrent lieu dans l'intérêt de lois de ce genre, ils firent plus de bien que de mal. Ni l'adultère particulier, ni le célibat privé n'attaquaient personnellement les empereurs; en les servant en faveur des mœurs et de la domination romaine, les accusateurs furent exempts de blâme, car ici surtout les souffrances de quelques-uns profitaient à tous. Je n'appellerai donc pas brigandage, comme Tacite*, le concours des délateurs sur ce point, et je croirai plutôt à l'injustice du patriciat qu'à leur malice.

La prévention générale contre les délateurs résulta de beaucoup de causes : elle naquit de la lutte des lois et de l'opinion , mais d'une opinion tout aristocratique; de la résistance des grands aux répressions criminelles, parce que, étonnés de n'être plus les maîtres, ils ne voulaient pas en accepter un ; d'un certain libéralisme de convention qui fit que les empereurs mêmes, quand leur politique le permettait ou l'exigeait, désavouèrent les délateurs pour se populariser, si bien que non-seulement Trajan voulait qu'on craignît les lois, non les délateurs ^ (quoique les lois criniinelles sans accusateurs ne soient qu'un mot), mais que Domilien proclama lui-même, avant d'y recourir, que ne pas punir les délateurs, c'était les encourager*. Il y eut encore prévention, parce que sous les Césars le zèle du bien public parut servilité, et que plus on servit le pouvoir, moins on sembla libre ; parce que les écrivains qui ne purent tout dire et qui aimèrent mieux se taire que ne pas tout dire, s'en prirent aux délateurs des difficultés du temps" : c'est pourquoi Pline le Jeune, par exemple, prétend que dans les dernières années de Néron, quand les complots se suc-

* Tacite, Ann., 5-25. -- '^ Ibid. — ^ Panégyr., 56. — * Suc'!., Vie de Domitieu, 9. '•' « Tn civitate discordi cl ob crebras piincipum mulalionos, inter libcrialom et Uccntiam incertie parv;i' qiioquc res magnis motibus agebantur. » [UUt., 2-10.)

cédaient, son oncle ne put écrire que sur la grammaire \ tandis que Tacite accusait, dans le même sens, le triste silence des lettres sous Domitien^ quand la seule politique était difficile, quand les poètes abondaient, et que Quintilien écrivait, d'un esprit si libéral, son institution oratoire. La prévention s'accrut encore de ce que, au milieu de crimes véritables, les délateurs introduisirent des crimes plus factices, comme l'outrage aux statues de César, quoiqu'il faille remarquer que la consécration leur donnait un caractère spécial, et que l'empereur était grand pontife^; de ce que le crime de majesté avait un caractère si profond et si grave, que quelques empereurs, Claude et Domitien, par exemple, en connurent jusque dans leur appartement* ; c'est qu'il y eut des mots vrais ou supposés dont la rumeur flétrit les délateurs comme quand Regulus insultant, en plaidant, certaines victimes de Carus Métius, celui-ci lui défendit de remuer ses morts ^; de ce que la loi de majesté, indéterminée comme son objet, parut constituer le crime de quiconque était sans crime. C'est que Pline le Jeune dévoué aux Ilelvidius, et dont, à la mort de Domitien, on trouva le nom sur un libelle de délateur entre les mains du prince % n'en put parler sans une extrême passion ; c'est qu'enfin la plume de Tacite, en stigmatisantl'abus, a tiétri même l'usage; qu'à force d'ennoblir les victimes, même coupables, il a discrédité les poursuites; et que le génie du peintre a prévalu sur l'équité de l'historien. Mais ce sont surtout les agents provocateurs qui ont calomnié les délateurs : il y en eut d'infimes qu'on oublia ; c'est aux plus élevés qu'il faut s'attacher. Ces instruments de haute police dans la société romaine'^ furent le produit de la cour, si je peux le dire. Ce fut Séjan, à qui on ne pouvait plaire que par le crime % qui environna la veuve de Germanicus de ces espions de cour ^ les pires, parce qu'ils sont les plus subtils et les plus impitoyables,, et perdit cette malheureuse famille à l'aide de la provocation oc-

' Lett., 5-5. — - Vie d'Agric, 3.

* L'ima"e des dieux : « Principes quidcm instar deorum esse. » [Ann., 3-56.)

* Ibid., ""il-l; Agricola, 45. — Cassius Longinus, Verres, Antoine, avaient procédé de même.

5 Pline, Lett., 1-5. — « Wid., 7-28.

' Le sénateur Catus pousse au crime Libon qu'il dénonce. [Ann., 2-27, 28.) ^ Voir tout le quatrième livre des Annales rempli des noirceurs de Séjan. » Ann.. 4-12.

culte ; ce fut Scjan qui fit ourdir par quatre ex-préteurs qui voulaient devenir consulaires cette horrible trame dans laquelle, sous le masque de l'amitié qui console, des hommes du premier rang s'attachèrent au dernier ami de Germanicus pour l'accabler^ : ce furent des serviteurs du même ordre qui firent condamner et mettre à mort précipitamment Lutorius Priscus, coupable de quelques vers prématurés sur la mort de Drusus ; condamnation plus qu'excessive, exécution trop prompte pour ne pas déceler quelque haine privée ; acte compromettant pour Tibère qui n'aimait pas les crimes inutiles, et qui regretta celui-ci, quoique Tacite en doute*, comme si les tyrans même, à défaut d'humanité, manquaient d'adresse !

Si le nom de délateur remplaça celui d'accusateur sous l'empire, on peut penser que les agents provocateurs en furent au moins le prétexte; mais on ne saurait les confondre : ceux-ci agissaient dans l'ombre et pour faire éclore le crime ; les délateurs le poursuivaient au grand jour pour le faire punir ; s'ils ne prouvaient pas le crime, s'ils ne réussissaient pas dans leur poursuite, c'étaient eux qui étaient les coupables : c'était contre eux que se retournait la loi qu'ils voulaient faire appliquer^; et delà, je ne sais quelle violence dans la lutte, quand l'accusé pouvait être un agresseur; quand l'accusateur pouvait devenir la victime; quand l'innocence réciproque était impossible; quand il fallait qu'un procès criminel fût fatal à quelqu'un, si bien que le désistement de l'accusateur équivalait à son insuccès et ne causait pas moins sa perte. Pis que cela : ce n'était pas même assez pour l'accusateur de triompher de sa victime, il fallait triompher de ses vengeurs. C'est ce vice de l'institution dans les procès criminels à Rome qui les rendit si passionnés et leur donna ce caractère violent qui les déshonore : cette justice si périlleuse eut un air d'iniquité qui profita surtout aux accusés, car l'opinion ne protégeait qu'eux, tandis que l'accusateur qui succombait était tout à la fois châtié et maudit. On n'encourait donc pas de gaieté de cœur un sort si

* Tacite, Ann., 4-68. — - Ibid., 5-51.

^ Suilius et Trachalus furent, à la fois, deux grands orateurs eldeux grands accusateurs. Ils finirent par être aux prises : a S'il en est comme tu le dis, s'écrie Suilius, tu vas en exil. — S'il en est autrement, repart Trachalus, tu y retournes. » (Quintil., De Vlnstit. oral., 6-3.^

redoutable; il fallait de puissants motifs pour oser le braver. On s'y détermina pour un salaire; on s'y détermina par peur, quand on n'eut que le choix de deux périls ; on s'y détermina, parfois, comme par l'effet d'une contagion générale; on s'y détermina aussi, je n'en doute point, par patriotisme, car même sous l'empire, Rome eut une seconde génération de Romains qui ne fut pas trop indigne de la première, quoique les vertus d'imitation eussent remplacé les vertus d'instinct, et que l'éducation suppléât la race. Aucun de ces mobiles de la délation n'est absolument inexcusable, pas même le salaire s'il était le prix des dangers, non du mensonge, quand le mensonge était châtié, quand il était si difficile de calomnier impunément. Ces considérations, qui méritent qu'on les pèse, reposent sur l'histoire.

Tous les règnes des Césars virent des délateurs châtiés par le gouvernement impérial lui-même. Tibère sévit contre deux chevaliers romains Considius et Gursor qui succombèrent dans leur procès de lèse-majesté contre le préteur Cecilianus. Le sénat prononça la peine, Tibère la sanctionnai Quand Salvianus veut accuser Marius pendant les féeries latines, il en est blâmé par César qui l'exile ^. Deux amis de l'empereur qui avaient servi d'accusateurs à Séjan furent sacrifiés par l'empereur, à la vérité lors de la chute de Séjan ^; mais dans le même temps Arruntius, l'un des plus dangereux rivaux du prince, et Cotta, très-noble et trèsdécrié, échappèrent à leurs accusateurs qui furent punis*. Je n'énumércrai pas tous les cas semblaliles de la même date; je vois suffisamment dans Phèdre qui vécut de Tibère à Claude les vicissitudes des délateurs : « Ils ont, dis-tu, volé leurs richesses ; soit, mais comptons, dit Phèdre, ceux qui ont péri dans leur tentative; peu ont profité de leur témérité, beaucoup en ont souffert^. » — Les temps se succèdent en se ressemblant, Éprius jMarcellus fait punir ses accusateurs sous Néron ^; Titus en fait battre de verges et en relègue dans les îles les plus arides \ Adrien voulait que même le délateur des chrétiens fût puni, s'il succombait^, car. on ue peut punir un concours civique dénonçant des actes dange-

1 Tacite, Ann., 3-57.— '-^ Wid., 4-50. — s /^/d. , i()-G.~^ Ibid., G-1. — ^ Fables, 5-4. — exacite, Ann., 15-55. — ' Siu't , ViedeTitus, th. 8.— ^ V. l'éilit dAdricn qui suit la '2* Apologie de saint Justin, édition de Sonnius, l'an 1C56, p. 101.

reux. Marc-Aiirèle allait plus loin: ravi du courage de la légion ihébaine toute chrétienne, il voulut que le délateur des chrétiens fût brûlé vif *; mais le même Marc-Aurèle lit périr saint Justin sous l'accusation de Crescens, tant il était plus facile de flétrir les accusateurs que de s'en passer !

Le danger du désistement égalait presque celui de la poursuite. On supposait sans doute qu'un désistement impliquait l'aveu de la calomnie, et on punissait le délateur sur cet aveu. On excluait sa bonne foi, on rejetait son repentir: la constance romaine improuvait la versatilité; Rome ne pardonnait point de n'être pas homme; or point de virilité sans persistance. A l'avènement de Vespasien quand la réaction sévit contre les délateurs, Domitien recommanda la concorde; et quand Mucien voulut entrer dans ses vues qui étaient la nouvelle politique, il fallut qu'il louât les nouveaux accusateurs et fît semblant de blâmer les désistements^. Je bs dans Pline que, sous Trajan, Népos accusa Nominatus coupable d'avoir abandonné son accusation en faveur des Vicentins. Ce n'est pas que ceux-ci ne l'eussent secondé, mais il avait craint la brigue et tergiversé dans sa harangue. Il eut beaucoup de mal à s'en tirer^, bien que sous Trajan, et il dut prouver qu'il avait agi sans fraude : mais ce fut sous Tibère qu'eut lieu le plus terrible exemple de l'impossibilité du désistement. Vibius Serenus, proconsul d'Espagne, avait été banni pour sa gestion violente^ : son fds l'accusa de complot contre le prince et de tentative du soulèvement des Gaules. Effrayé du cri public qui le menaçait du châtiment des parricides, l'accusateur s'enfuit à Ravenne ; mais on le força de revenir pour reprendre l'accusation ■'. C'est que Tibère, dit Tacite, avait un vieux ressentiment contre le père; subtile raison, puisque Tibère modéra le sénat qui voulait enfermer le condamné dans l'île inhabitable de Gyare, et que, grâce à l'empereur, Vibius put regagner l'île d'Amorgos. Il n'y eut de cruel dans ce procès que la forme: la stricte légalité outragea grandement la morale; rien ne fut aggravé pour le coupable^

* « Delatorem veio ipsum, vivum comburi volo. » Ibid., lettre de Marc-Aurèle au sénat sur sa victoire.^

2 Tacite, Hist., 4-4i. — 5 utl., 5-14. — * Ann., 4-15. — = Ibid., 4-59. — « Ibid., 4-50.

Quand les accusateurs échappaient au danger spécial de leurs poursuites, il leur fallait obvier au danger des réactions. A toutes les vicissitudes politiques, à tous les changements de règne, les vengeurs des victimes, les parents, les amis^ aidés de l'esprit de parti qu'enflammait l'esprit de corps et l'esprit de famille et la religion des représailles, — car la vengeance terrestre était une religion chez les anciens qui n'en espéraient point d'autre ; — tous ces ennemis de l'accusateur se liguaient et l'accusaient lui-même. Quand Séjan tomba, l'accusateur qui l'avait servi, Mammercus Scaurus, très-noble, très-éloquent, mais peu recommandable selon Tacite, fut en butte à l'inimitié deMacron; il prévint son jugement par sa mort, et sa femme l'imita. A l'avènement de Néron, l'accusateur Suilius, qui avait servi Claude, fut poursuivi par Sénèque, aima mieux paraître coupable que suppliant, et fut exilé aux Baléares où il garda sa fierté ^. Galba n'apparaissait qu'à peine quand Vibius Crispus, réagissant contre Néron, se hâta de venger sur l'accusateur Faustus le sort de son frère. Il entraînait le sénat à le condamner sans l'entendre, quand quelques opinions plus décentes, sinon plus équitables, firent accorder à Faustus un sursis que suivit sa condamnation. Selon Tacite, le vengeur n'était pas meilleur que la victime^; mais on voit comment les parties se traitaient, et si le sénat '^ était moins arbitraire que le prince ! Vespasien n'était pas entré à Rome que Montanus invectivait déjà contre l'accusateur Regulus et ses pareils : « Nous dégénérons, pères conscrits, s'écriait-il ; nous ne sommes déjà plus ce sénat qui, à la mort de Néron, requérait le supplice antique pour les délateurs; » et Mucien ne put adoucir la réaction qu'en y cédant.

C'est après Domitien qu'elle éclate dans tous ses emportements. Norbanus était commis par le sénat pour instruire contre Classicus proconsul exacteur. Domitien l'avait bien traité : sa quafité déjuge-commis ne put le soustraire aux rancunes. On l'accuse de ménagements quant aux griefs concernant la femme du proconsul; on lui refuse tout délai pour se défendre ; il se justifie sur-le-

' Pline écrit sur les Helvidius : « J'ai pris soin de les consoler pendant leur exil et de les venger à leur retour. » [Lett., 7-19.)

'■^ Ann., 15-42, 45. — ^ Hist., 2-10.

* « Pro ut potens aut inops inciderat, infirmum aut validum relinebatur. » {Ihid.) — C était sa justice politique.

champ et victorieusement: on se jette alors sur sa vie; on lui reproche, entre autres choses, d'avoir défendu les accusateurs de Salvius. La femme du proconsul, premier texte de l'accusation contre Norbanus, est acquittée, Norbanus est condamné ; Pline s'en applaudit, et insulte jusqu'à la fierté de Norbanus ^ l^ur moi, je ne puis trop m'exhaler contre l'iniquité du sénat et la passion de Pline : les empereurs ne se vengèrent jamais avec ce cynisme, et ici les réacteurs ne punissaient même pas un délateur ; ils méconnaissaient jusqu'au droit sacré de la défense ; ils poursuivaient le délateur jusque sur son conseil.

Je me crois au cirque, j'y suis même; mais ce n'est pas une voix humaine, c'est un hurlement de bête féroce qui frappe mes sens quand j'entends le langage suivant de Pline. C'était sous le faible Nerva ; la réaction qu'il laissa dominer le perdait sans Trajan. « Nous avons vu conduire à l'amphithéâtre comme jdes assassins et des brigands, dit Pline, un amas de délateurs. Rien de plus digne de ce siècle que de voir du haut de nos sièges ces hommes le cou renversé, la tête en arrière montrer leur face hideuse. Combien nous jouissions de voir ces pervers expiant nos alarmes, marchant sur le sang des criminels à des supplices plus lents et plus horribles. Jetés sur des navires réunis sans choix, ils ont été livrés à la merci des tempêtes. Qu'ils pleurent donc en voyant derrière eux le genre humain tranquille ! Nous nous plaisions, poursuit-il, à contempler ces navires dispersés par les flots à l'issue du port'^ » Telle était la barbarie de la réaction. Je ne la commente ni ne la quaUfie ; elle se peint assez elle-même : mais je ne sais ce qui en révolte le plus, des faits ou du langage. C'est ainsi qu'on traitait les victimes les plus viles ou les plus abhorrées; les autres peuplaient les îles sauvages. « Ces îles jadis remplies de sénateurs, dit Pline, le sont aujourd'hui de délateurs^. » Passe encore! mais les réacteurs ne se contentaient pas du talion.

Le péril des accusateurs n'était pas moindre du côté de la cour. J'ai déjà parlé du gouvernement impérial punissant les accusateurs ordinaires; les délateurs affidés des Césars n'étaient guère plus en sûreté. Les accusateurs eurent à redouter non-seulement le pou-

* Utt., 3-9.-2 Panégyr., 5i-55. — ^ Ibid.

voir impérial, mais les amitiés, les intimités impériales. On reconnaissait ces familiers des Césars à je ne sais quelle anxiété qui altérait leur physionomie; à leur pâleur^ qui trahissait leurs soucis. C'est Juvénal qui l'atteste, et la poésie n'était en ceci que de l'observation. L'un des plus grands orateurs de son temps, Eprius Marcellus, confessait que l'amitié de Néron ne lui avait pas été moins pénible qu'à d'autres l'exiP. Les agents provocateurs qui ourdirent la perte du dernier ami de Germanicus furent châtiés par Tibère même, qui, selon Tacite, protégeant les instruments de ses crimes contre la haine pubhque, s'en fatiguait pourtant, ou sacrifiait les anciens à de plus nouveaux^. Quand l'instrument de Claude, Suilius que poursuivait Sénèque après la mort de l'empereur, allégua, pour se justifier, — ce qui était vrai sans doute, — tantôt les ordres du prince mort, tantôt ceux deMessahne, non-seulement Néron l'abandonna, mais il le démentit' et le laissa punir. Vespasien disait assez crûment de certains de ses instruments que « c'étaient ses éponges, et qu'il les laissait tremper pour les exprimer^. » Les accusateurs affidés des princes n'eurent pas souvent un meilleur sort : la cour qui les élevait les abattait ; ils partageaient les vicissitudes de leurs patrons et de leur théâtre, tantôt favoris du pouvoir, tantôt sa proie.

Quand je vois sous des pouvoirs réguliers, et quoi qu'on en dise, libéraux, mais très-menacés dans leur existence, presque toutes les notabilités romaines, et en quelque sorte le public lui-même, ou entreprendre ou servir des accusations politiques, je ne puis croire à la dépravation universelle; je crois plutôt au malheur des temps provenant ou de fautes ou d'erreurs générales, ou d'antécédents qui pèsent sur le présent, ou d'une force majeure qui domine les situations. Le mystère qui est partout est plus que nulle part dans les mobiles si multiples qui agitent les sociétés humaines. Nous avons le sentiment confus des causes d'une crise sociale; quand nous voulons les préciser, l'expression nous manque, parce que l'idée ou s'évanouit ou se fausse en se précisant. Philosophie

* Juvén., Sat., 4.

* « Nec minus sibi anxiam lalem a m ici lia m, quam aliis exilium. » (Tacite, Hist-, 4-8.)

5 Arm., 4-71. — * lùid., 13-43. — s Suct., Vie de Vespasien, 16.

de l'histoire, que ce nom est attrayant et trompeur, et que je me contenterais pour mon compte d'un peu de bon sens dans l'histoire! J'en aurais à coup sûr, s'il sultisait d'y prétendre et d'y borner ses prétentions.

Je reprends mon sujet, et je suis frappé de la variété comme de la multiplicité des délateurs ou des accusateurs sous les Césars. Les patriciens, les esclaves, les affranchis, les chevaUers, les magistrats, les lettrés, les stoïciens, le sénat, le barreau, le barreau surtout^, Rome entière à certains moments, trempent dans le système des accusations. Ce sont de mauvais stoïciens, dit Tacite, qui perdent des familles stoïciennes ; c'est le philosophe Crescens qui perd saint Justin; c'est le poète SiHus qui sert Néron ^; c'est un sénateur taré, chassé du sénat qui, prenant le manteau stoïcien, devient un délateur redoutable^; c'est l'homme de cour Vitellius le père, celui dont Tacite dit qu'il porta dans le gouvernement des provinces une vertu antique'; c'est lui qui se fait délateur pour Messaline^: ce sont des affranchis qui accusent Messaline ellemême^; c'est encore Vitellius % c'est le lieutenant Priscus qui se font délateurs pour Agrippine^; Séjan n'a que l'embarras du choix pour trouver à la cour des espions qui surveillent, ou des délateurs qui dénoncent la veuve et les enfants de Germanicus. Caligula fait surveiller et dénoncer les maîtres par leurs esclaves ^; ce sont quatre ex-préteurs qui livrent Sabinus^*^ : l'exilé se fait délateur pour se faire rappeler; le mourant devient délateur comme pour se dédommager de mourir *^ Nous rencontrons le délateur par obéissance ^% le délateur par peur^^; le délateur par ambition ^''; le délateur par réaction ^^; enfin le délateur de délateur^''. Quelle variété dans le mal, si ce n'était la variété dans le malheur! Il y

* « Nec quidquam publicaç mercis tam vénale fuit ((uam advocatorum perfidia. » [Ann., 12-5.)

- Pline, Lett., 5-7. — ^ Palfurius. V. Suét., Vie de Domitien, 15. — * Ann., 0- 52. — s Ibid., 11-2. — 6 Jhid., 11-29, 50. — "^ Contre Silanus, ibid., 12-4. — 8 im., 11-59. —9 Josèphc, Uist. anc. des Juifs, 19-1. — lo Ann., lG-14.

** C'était Mella, père de Lucain, qui voulait entraîner ainsi Cérialis. [Ibid., 16-17.]

*- ^uiVius, ibid., 15-45. — *'^ Eprius Marcellus, Hist., 4-8,

** L'édile Brutidius [Ann., 5-GG) ; Domitius Afer, le premier orateur du siècle. [Ibid., 4-52, 66 )

*"' Sénèquc, Ilclvidius, Montanus, Mauricus, Ilerennius, Sénecion, Pline. [Ibid.,\'^- 45; Hist., 4-8, 40, 42. — Pline, Lett., 7-55.

^^ Le délateur Sénecion succombe sous le délateur Carus. (Pline, Lett., 1-5.)

eut un moment, sous Tibère, où la délation fut comme une épidémie ^ Ce qui afflige surtout l'histoire, c'est l'attitude du sénat dans ces crises politiques. Non-seulement, en corps, il n'est pas d'adulations, il n'est pas de servilités qu'il refuse puisqu'il en fatigua Tibère - et qu'il en perdit Néron^; mais ses membres, mais les principaux du sénat se firent ouvertement ou secrètement délateurs dans les cas les plus médiocres, et ce fut la honte des temps. Quoi de plus scandaleux que de voir un corps qui avait toujours outré les rigueurs du prince contre les accusés, outrer les rigueurs de la réaction contre les accusateurs ! Quoi de plus immoral que de voir le complice, l'instigateur des délateurs, s'en faire le juge et le juge impitoyable ! C'est ici surtout qu'il convient d'appliquer le mot de Tacite : « que ce n'est pas la vengeance qui choque, mais le vengeur. » Je dis pour mon compte que Rome entière, en s'associant aux délateurs, justifia du moins les accusateurs.

Si les ombrages des empereurs firent naître la délation dans son sens le plus étendu, il y eut dans les hautes classes, à Rome, des fautes, des témérités, des imprudences ', des crimes même qui provoquèrent ces ombrages; je crois l'avoir montré partout dans cet écrit. La délation eut donc une cause qui n'est pas, il s'en faut bien, uniquement imputable aux Césars. Si l'on observe la délation dans ses instruments, ceux-ci furent si nombreux qu'il n'est pas de classe de la société romaine qui n'en ait fourni, et qui, à quelques égards, n'ait perdu le droit de les flétrir. Ni l'armée, ni le barreau, ni les sénateurs, ni les chevaliers, ni les stoïciens, ni les philosophes, ni les lettrés, ni les courtisans, ni le peuple ne furent purs de ce rôle. Ce ne furent donc pas les seuls famihers des Césars qui pratiquèrent la délation, ce fut tout le monde : tout le monde put donc en gémir; mais il s'en faut que tout le monde pût s'en plaindre, si bien que quand la délation désola certaines époques de l'empire, elle fut plutôt une sorte de lèpre générale qu'un vice individuel.

Quel qu'ait été ce fléau, il fut restreint dans la durée de l'em-

* « Plures infecti quasi valeliidine et contacta. » [Ann., 6-7.) ^ Ibid., 4-65. —•• Ibid., 14-15.

* Par exemple : refuser de prêter le serment aux actes d'Auguste, c'est-à-dire contester le pouvoir impérial sous Tibère. [Ibid., o-4'2.)

pire à certaines périodes; il fut, dans l'étendue de l'empu^e, borné à Rome; et à Rome même il n'atleignit, sauf de très-rares exceptions, que les grands noms et les grandes fortunes ; il ne frappa que les victimes dont le pouvoir eut besoin ou pour se défendre, ou pour vivre, ou pour se rassurer, victimes sur le compte desquelles le pouvoir put quelquefois, mais non toujours, être abusé. Aucun esprit impartial ne confondra d'ailleurs le fléau de la délation sous les empereurs avec le même fléau sous la démagogie. Sous les empereurs, ce tléau se circonscrit aux grands ; ce sont eux surtout qu'il désole ; la démagogie fait surtout peser la calamité sur les masses. Sous l'anarchie romaine ce ne fut pas Rome, ce fut l'univers que la délation ravagea. La cruauté des empereurs sait se tempérer ; elle sent qu'elle doit s'arrêter à certaines limites, car tout empereur est contraint de songer à sa propre responsabilité dans le présent ou dans l'avenir, et Tibère fut très -soucieux de la postérité^ : la démagogie n'a pas de pouvoir responsable; ses fureurs accroissent ses fureurs; elle ne s'arrête que comme la tempête, par une volonté qui n'est pas la sienne; elle s'épuise plutôt qu'elle ne se modère; on la dompte plutôt qu'on ne la ramène. Si les formes de la justice politique des empereurs ne sont que des impostures, de vraies images faites pour pallier leurs colères^, je demande quel parti politique fut exempt de ce mensonge. Je demande si la réaction pat?icienne qui frappa les accusateurs après Domitien et qui fut bien moins décente que la sévérité des Césars dans ses rancunes fut plus vraie dans sa justice politique. Quand Sénèque poursuivit Suilius^, quand surtout Vibius poursuivit Faustus * et faillit le faire condamner par le sénat sans l'entendre; quand Norbanus (un mandataire du sénat"'!), après s'être péremptoirement justifié, selon ses adversaires, sur le seul grief qu'on formulât contre lui et à l'égard duquel on ne lui donna pas le sursis d'un seul jour pour se recueillir, fut immédiatement recherché sur toute sa vie, et finalement proscrit pour le seul tort d'avoir défendu un accusé qui avait eu le malheur d'accuser luimême un des réacteurs, la réaction de ce que j'appellerai volontiers

* « In posleros ambilio. » (Tacite, Ann., 6-iG.)

■ « S;cvili;im Neronis por hnjiismodi imagines illusissc. )> (Tacile, llisl., i-8.)

5 Ann., 15-42, 43. — * n'tst., 2-10. — => IMinc, LcU., 3-9.

des lioiinêtcs gens ne foula-l-elle pas aux pieds, par esprit de parti, toutes les notions du juste? Ne dépassa-t-elle pas les Césars dans son mépris, môme des formes? Mais, quand elle fit livrer à la tempête, après s'en être amusée dans le cirque, un peuple de délateurs ou d'accusateurs (car on ne distinguait pas), ne dépouillat-elle pas toute humanité, n'égala-t-elle pas, je ne dis pas les Césars, mais les bêtes féroces qui effrayaient le cirque?

La seule démagogie put surpasser de pareils excès. Pour qu'elle punît, il ne fut pas nécessaire d'être coupable; il suffit d'être suspect : pour elle, il ne fut pas nécessaire d'être jugé; il lui suffit que ses victimes fussent parquées. Les égorgements en masse ne sont pas si modernes qu'on pourrait le croire; ni Marius, ni Sylla même, ne les inventèrent : rien de ])lus cruel que Sparte et qu'Athènes^ dans leur justice politique, etnos septembriseurs n'ont pu que copier les Corcyréens^.

En somme, ne confondons pas, dans notre indignation, les agents provocateurs avec les délateurs, car ceux-ci découvrent le délit, les autres le créent. Ne confondons pas même le délateur avec le dénonciateur : celui-ci peut être excité par un bon mobile, il a son utiliié; le délateur joint à la lâcheté du moyen et à l'égoïsme du but l'odieux du résultat.

Surtout ne confondons pas, comme le font Tacite et les sénatoriens de son temps, les accusateurs avec les délateurs, encore moins avec les agents provocateurs. Les accusateurs encouraient tant de périls dans leurs poursuites, que ces périls parlent pour eux; de plus, ils furent nécessaires autant que les lois criminelles, puisque, sans accusateurs criminels, il n'y aurait pas de procès criminels. Que Ijeaucoup de ces accusateurs aient été passionnés, dangereux, qu'ils aient servi non-seulement le pouvoir, mais la tyrannie, soit. Déplorons-le, mais ne les chargeons pas seuls des vices du temps. N'oublions pas non plus que ni Tibère ne fut Séjan ; ni Néron, Tigellin; et, quand nous accuserons la justice politique des Césars, songeons d'abord à leurs minisîres, à ces maîtres subalternes dont leur situation leur fit un besoin comme un péril; ne nous associons pas surtout, contre le prince, aux clameurs

* Voy. Politiq. d'Arlslolo, liv. 5, ch. 5. — - Voir Tlr.uy>litlo, i-i7, iS.

d'un sénat servile, et, à ses moments, plus cruel que le prince.

Gardons-nous enfin d'imiter ce que nous condamnons : ne flétrissons pas seulement les délateurs d'un certain parti, mais les délateurs de tous les partis. Ne maudissons pas follement les délateurs de l'empire, pour absoudre, sinon vénérer, les délateurs de la république. En effet, si les délateurs furent les tribuns des Césars, les tribuns furent trop souvent les délateurs de la république; si les Césars abusèrent des crimes de lèse-majesté, les démagogues n'abusèrent pas moins de celui de lèse-nation ; car, si l'idole changea, l'adulation, l'exploitation, furent les mêmes; et ce n'est point changer de rôle que de changer de bassesse.

C'est parce que, sous le faux nom de délateurs, les accusateurs impériaux furent les boucs émissaires de la servilité du sénat et de la révolte des giands, que j'ai cru plusieurs distinctions nécessaires. J'ai voulu montrer, historiquement, le mensonge de cette confusion, car elle a été préméditée, et il faut en purifier l'histoire. Ceux qui calomnieraient ma pensée, ou ne m'auraient pas lu ou n'aimeraient pas la vérité. Je déteste assurément les délateurs, mais j'aime tant la justice, que j'en veux môme pour les délateurs , à pins forte raison pour les accusateurs. Il n'y a que les agents provocateurs dont je ne sais que faire, tant ils me révoltent! '

Xilî

Ceux des adversaires des Césars qui succombèrent lurent malheureux : il y eut donc des patriciens et des stoïciens, des lettrés, des philosophes, des chrétiens malheureux ; mais les partisans des Césars n'éprouvèrent pas moins le malheur que leurs adversaires. Les délateurs ou accusateurs qui les servirent, les minisires qui les secondèrent ou les compromirent, furent enveloppés dans ces catastrophes générales ; mais les plus malheureux parmi ces malheureux, ce furent les divers membres des familles impériales; ce furent surtout les empereurs. Ils furent malheureux dans leur vie, malheureux dans leur mort, malheureux dans leur mémoire, malheureux sans élre plaints, plus malheureux, à vrai dire,

5o'J TACITE ET SON SIECLE.

que leurs moindres sujets; à cet égard, l'histoire des Césars est lamentable.

Sans parler de leur parenté la moins connue qui ne fut pas plus épargnée que l'autre, et en ne citant que les noms les plus historiques, que trouvé-je? Dans la maison d'Auguste quatre jeunes gens destinés à l'empire : Marcellus, l'espoir des Romains, immortalisé par Virgile, mais soustrait prématurément par je ne sais quelle influence sinistre, selon Tacite^, à l'amour de Rome; Lucius et Caïus, fds d'Agrippa, princes de la jeunesse, morts, Tun en se rendant à l'armée d'Espagne, l'autre en revenant d'Arménie, soit naturellement ou par le crime de leur marâtre^ Livie, qui préparait Tibère; Agrippa Posthumus, qui n'eut d'autre crime qu'une certaine grossièreté d'orgueil puisée dans sa force prodigieuse, mais tué dans l'île de Planasie^, coupable aussi d'être un obstacle à Tibère; la fille d'Auguste, Juhe, fameuse par ses débauches, qui périt d'abandon dans l'île de Pandataire^! Poursuivons : la fille de Julie, qui commençait à vivre comme sa mère, meurt comme elle^ dans l'île deTrimète; la veuve de Germanicus, sœur delà précédente, aussi chaste que sa sœur et sa mère furent dissolues, meurt reléguée comme sa mère à Pandataire, après une vie qui, depuis son Veuvage, n'avait été qu'une longue humihation provoquée par ses vertus et sa fierté : tel est le sort de la plus éclatante parenté d'Auguste! Une femme modeste qu'aimait Tibère et qu'il dut répudier, Vipsanie, première fille de son gendre, fut le seul des enfanls d'Agrippa qui ne mourut pas tragiquement^; encore fut- elle fatale à son second mari, Gallus'', dont Tibère était jaloux.

Sous Tibère, Germanicus, que persécutait Pison, meurt inopinément comme Alexandre; et l'univers^ qu'émeut sa mort suspecte, le pleure : le fils de l'empereur, bravé dans le palais impérial par Séjan, qui corrompt sa femme, meurt empoisonné par ce traître. Le même Séjan, qui avait fait trahir Drusus-César par Livie, fait trahir Néron-Drusus par Julie% fille de Livie. Cet homme exécrable trouble bien plus la maison de Tibère que ne fut troublée celle

' Ann., 2-42. — ^ Ibid., 1-5 — ^ Ibid. — * Ibid., 5-2i. — ' Ibid., 4-71. — « Ibid., 5-19.

' Ibid., 1-12, 0-25. — Il mourut de f;iim, après trois années d'emprisonnement. » lbid.,\-7i. — y Ibid., 4-GO.

(l'Auguste : les enfants de Germanicus, qui font obstacle à ses vues, sont environnés de pièges; c'est dans le lit conjugal de ces jeunes princes qu'il trouve contre eux ses meilleurs auxiliaires. Leur lin est digne d'une vie si malheureuse : Drusus ne prolonge ses jours qu'en mangeant la paille* de son lit; la femme qui l'avait si lâchement trahi se tue^ Sans la chute de Séjan, la race impériale était exterminée tout entière.

Il en survivait deux rejetons : Cahgula, qui devient empereur, et le jeune Tibère, qu'd fit égorger^. Je me trompe, il y avait aussi Claude, que son apparente ineptie protégeait. Néron traite plus tard Britannicus et Octavie comme l'étaient régulièrement les successibles des empereurs, dont les enfants ne survivaient pas au malheur de leur naissance et n'héritaient jamais du pouvoir impérial*. Les impératrices partagent fréquemment le sort des successibles. Césonie meurt égorgée sur le corps de Caligula, à côté de sa fille Drusille, une jeune enfant égorgée comn e elle : il faut que Messahne meure plutôt par l'ordre d'un affranchi que de l'empereur; Agrippine périt par l'ordre de son fds, mais par quelles mains et dans quelles circonstances ! Poppée meurt comme frappée par un homme ivre; d'autres impératrices ou des favorites assassinent l'empereur parce qu'elles ont mérité ou qu'elles craignent sa colère. Presque tous les successibles et plus de la moitié des impératrices finissent donc dans le sang.

« L'univers entier, dit Pline l'Ancien, range Auguste parmi les heureux, » et Pline ènumère ses prétendus bonheurs : il échoue dans ses premières ambitions ; les proscriptions le font détester; non-seulement son pouvoir lui fut longtemps disputé, mais il eu* à se cacher trois jours dans un marais, puis dans une caverne , puis une machine de guerre faiiht l'écraser en Pannonie. Il implora souvent la mort dans ses guerres, il eut à la souhaiter dans sa puissance : sa fille le déshonora ; l'un de ses gendres l'offensa; ses amis apparents conspirèrent fréquemment contre sa personne; ses troupes se révoltèrent; la perte des légions de Varusle désola ;

2 Elle était poursuivie pour adultère. [Ibid-, G-40.) ^ Ibid., 2-84.

* Titus, Domitien et Commode font exception ; mais quelle exception dans le cours de près de deux siècles !

les intrigues de Livie et de Tibère empoisonnèrent sa vieillesse. Enfin, « ce dieu mourut, dit Piine, laissant pour héritier l'un de ses ennemis ^ » Pis que cela; ses malheurs lui furent imputés à crime, et l'opinion pubhque déchira sa mémoire^. Tel est le tabeau très-pàle du plus heureux des Césars.

Tibère est contraint de bonne heure de s'enfuir à Rhodes, parce que la cour d'Auguste le surveille ; empereur, il faut qu'il se défende d'abord de sa mère, puis de Séjan. Tibère, qui fit tant trembler, trembla plus que personne; il écrit au sénat, sous Séjan, « qu'il vit dans l'effroi^ ; » c'est que Séjan l'effrayait de sa famille'. Après Séjan, Tibère n'est pas plus rassuré. Il demande que Macron, quelques tribuns et quelques centurions puissent l'escorler au sénat ^ ; ce qui explique pourquoi il rejette une garde de sénateurs : mais il n'ose même rentrer au sénat sous la protection de Macron ; Macron d'ailleurs devant l'abandonner pour le soleil levant, pour Caligula qui le fit étouffer, qu'il redoutait pour Rome et à qui l'empereur mourant prédit qu'il égorgerait son neveu comme on regorgerait lui-même^ Rongé d'ulcères, au milieu de plaies domestiques plus cruelles encore, Tibère ne souffrit pas moins comme bomme que comme empereur; et l'opinion le dé- • chira plus indignement qu'Auguste.

Malheureux de sa folie, Cahgula le fut plus encore de sa puissance, et la postérité n'excuse pas ses fureurs par son infortune.

Claude, si bienveillant et si débonnaire quand on ne l'effrayait pas, eut les mêmes terreurs que Tibère. Un des sénateurs qui le saluaient fut un jour trouvé muni d'un poignard : mis à la torlurr, il montra dans les tourments ce dont il était capable''. Croira t-on que le maître du monde en fut réduit à faire fouiller tous ses serviteurs^; que, dans l'excès de sa peur, il leur criait lui-même :

* Hist nat , 7-46.— ^ Ann., 1-9, ô-2i. ^ « Trepidam sibi vitam. » [Ibid., 0-15.)

* Ibid.

^ « Quolics curiam ingrederelur. » [Ibid., 6-15.)

« Ibid., 646. — ' Ibid.. 11-22.

'^ Et même à les laiie secouer a exculerc. » On n'exceptait ni les femmes,' ni les enfants. (Suét., Vie de Claude, 35. — Ce honteux usage était grec. (Plutarq., Vie de TimoUon.)

<( Parlez, ne luapproclicz pas \ » et que les femmes de sa propre maison ne rinquiélaienl pas moins que ses ennemis !

Pourquoi non; quand Néron ne visitait sa propre mère que bien escorté^? Qui ne sait que cet empereur craignit autant qu'il voulut être craint, lui qui dut éprouver plus que personne les terreurs du crime en même temps que les terreurs de l'empire; qui se pardonnait moins son parricide'' que le sénat et le peuple; qui vécut en coupable au milieu de tant de coupables ; qui n'eut pas moins à redouter ses complaisants que ses adversaires, et qui péiit condamné par ses complices I

Galba, Otbon, Vitellius, sont plutôt trois victimes que trois souverains*. La mort sembla plusieurs fois destinée à Vespasien avant l'empire. Titus ne put vivre empereur; Domitien vécut trop, tout en régnant peu. Pline prétend que le silence du lac d'iVlbe l'effrayait ; que le bruit d'une rame sur ce lac l'effrayait encore^. Dans les mois qui précédèrent sa mort, il y eut tant d'éclairs, dit Suétone, que l'empereur impatienté s'écria : Que Jupiter frappe donc n'importe qui®; tant il lui tardait d'en finir ! Enfin, si vous lisez dans le même Suétone les tortures morales de ce princo longtemps avant le coup d'épée qui le lua, vous y verrez quelque cbose comme les gémissements d'un condamné; vous n'y croiriez même pas si les terreurs des autres Césars, d'Auguste et de Commode, sans en excepter complètement les Antonins, n'éclairaient votre raison.

Marc-Aurèle écrit à Fronton, son précepteur : « Ma SŒ;ur vient d'être saisie d'une douleur si violente, que son visage en est devenu liorrible ; ma mère, dans son trouble de cet événement, s'est froissée le c«)té contre l'angle d'un mur ; le même coup nous a frappés aussi douloureusement qu'elle. Moi-même, comme j'allais me coucher, j'ai trouvé un scorpion dans mon lit'. » Peu de chose, mais journée sombre et anxieuse ! mais image de celte vie des Césars cruelle pour tous, semée d'angoisses solidaires, et finissant par le scorpion pour les plus heureux d'entre eux ; car Marc- Aurèle, qui me fournit ce tableau, le réalisa. Il retrouva son scorpion sous sa tente quand une épidémie l'atteignit devant les bar-

* Suét., Vie de Claude. — - Tacilc, Ann., 15-19. — •' Wid., li-lO, m.

* Joignons-y Pison, qui fut Ct'sar assez à temps pour êlre t'g-orgé. ^ Panegyr., 82. — g Suét., Vie de Domiiùn, 15, — '' Lelt., 57

bares; quand ses amis effrayés rabandonnèrent, et que son fils, selon quelques uns, bâta sa niort^ — Mais ce fut surtout l'opinion publique qui fut le scorpion des Césars : elle ne pardonna môme pas à leurs cendres ; elle ne voulut voir que le pire chez la plupart, quoique les pires des Césars eussent de bons côtés, et qu'il n'y en a pas un seul, j'ose le dire, qui n'ait été que mécbant.

Il n'y a que leurs malheurs qui ne soient pas douteux. La mort d'Auguste fut suspecte^; celle de Tibère, criminelle; Caligula fut assassiné ; Claude mourut empoisonné ; Néron fut condamné, et, s'il ne se fût tué, il périssait, suivant l'arrêt du sénat, sous la fourche à coups de verges ^ ; le meurtre du vieux Galba fut une sorte de curiosité pour Rome' ; la tête de Pison réjouit Othon ^ ; le suicide d'Othon réjouit A'itellius^ Vitellius, dont les ennemis raffinèrent la mort comme il avait raffiné ses repas ; Vitellius, traîné aux gémonies à travers Rome, insulté, conspué par cette foule qui l'acclamait encore peu d'heures auparavant; Vitellius, tué à petits coups d'épée et plutôt déchiqueté que tué'', si bien que sa vie lui fut ôtée comme sa cbair, par lambeaux; le vil glouton ViteUius, intéresse à force de souffrances î Si Vespasien accomplit le prodige de mourir dans son bt, ses deux fds expient son bonheur; Nerva ne put régner que par Trajan; et, si les Antonins purent vivre, leurs successeurs ne purent guère que mourir. Ces tableaux sont inépuisables.

Brilannicus est porté précipitamment au bûcher par une nuit pluvieuse^, comme s'il s'agissait d'un mendiant mort de la peste ; les restes de la belle et brillante Agrippine, mère de Néron, demeurent à demi consumés sans sépulture^ ; les cadavres de Caligula, de Néron, de Domitien, n'eussent pas été recueillis sans des femmes obscures et affectueuses, des nourrices, des concubines^",

* V. Dion Cass.

"■^ « Et quidîim scclus uxoris suspeclaljant, » [Ann., 1-5.) ^ c( More major, im. » (V. Suct., Vie de Néron.)

* Hist., 1-40, 41, 44.— a IbvJ., 1-44. — s ibid., 2-57, 70. — ' Ibid., 5-S5. — ^ Anti., 17)- 17.

'•' « Elle ne dut, enfin, qu'à la pitié de ses domestiques un léger tombeau. » [Ibid.. 14-9.)

*^ V. Suétone. — Ce fut Acte, par exemple, ipii ensevelit Néron. (Suét.,T7^</e Néron, 50.) — Le cadavre ('e Domitien, placé sur une civière, fut enseveli par la iiourlice du prince. [Ibid., 17.)

qui vinrent au secours de ces demi-dieux. Les rrstes des maîtres du monde étaient traités comme ces débris des martyrs chrétiens que la charité de quelques affidés tremblants disputait aux gémonies. Les Césars furent donc plus qu'à plaindre ; ces Atrides du monde romain épuisèrent encore plus les misères que les grandeurs humaines, s'il est même une seule misère qui puisse être comparée à cette sinistre grandeur !

Elle commande des égards, elle impose au moins la justice ; les grandes calamités parlent aux nobles cœurs et prescrivent les graves méditations.

XÏY

De tout ce qui précède ressort, ce me semble, l'extrême difficulté de l'exercice normal du pouvoir chez les Césars. Je voudrais apprécier leur gouvernement dans ses caractères généraux. — Quoique ce gouvernement ait varié dans ses tendances et dans ses moyens suivant les temps et le tempérament particulier des empereurs, il y eut pourtant un système général de haute administration qui fut l'esprit du gouvernement impérial et qui se transmit, de règne en règne, comme une condition d'existence. Auguste, qui avait si longtemps gouverné Rome, avait créé la forme générale du pouvoir impérial et enseigné, par exemple, les moyens de la mettre en jeu : mais il fallait consolider cette forme pour qu'elle ne .pérît pas comme tout expédient de transition ; or, en voulant la consohder, on pouvait la pervertir ; pour la pervertir, on pouvait exagérer les moyens qui l'avaient fondée. La prépotence du prince, dans l'intérêt public, pouvait devenir de l'omnipotence dans l'intérêt de la vanité du prince ; les répressions d'Auguste pour la tranquilhté de l'empire pouvaient devenir de l'oppression pour la sécurité d'un tyran. Il ne suffisait pas, pour en tinir avec l'anarchie républicaine, que Rome eût un chef provisoire, il lui fallait un chef permanent. La permanence dans la souveraineté supposait une transmission régulière du pouvoir de souverain à souverain, et, si celte transmission s'opérait, comme la paix publique

l'exigeait, dans la même famille, celait la royauté qui renaissait avec ses conséquences. Auguste avait donné un cliet' suprême à Rome ; après lui, il fallait constituer le prince ; mais quel prince ? Serait-il absolu, serait-il contenu? La cour de ce prince serait-elle orientale ou romaine? Ce problème occupa Rome et les empereurs jusqu'aux Antonins. Auguste, Tibère, Claude, Vespasien, furent romains par tempérament, si je peux le dire; leur règne fut tout romain ; ils surent se contenir eux-mêmes dans l'exercice de leur pouvoir soit par baute raison, soit par l'effet des circonstances. Caligula, Néron, Domitien, Commode, en voulant outrer leur rôle de prince, pervertissaient la forme impériale; elle cessait d'être romaine pour devenir orientale; ils ne savaient pas se contenir dans l'exercice du pouvoir, il fallait les contenir. Trajan et les Antonins, profitant de la longue durée de l'empire qui le mettait bors de doute, et trouvant dès lors moins de résistance cbez les grands, ou affaiblis, ou résignés, et ne soubaitant plus. — à un empire indestructible — que de bons empereurs, purent mieux concilier que leurs prédécesseurs les droits de l'autorité avec les limites de l'obéissance, ou, comme dit Tacite, l'ordre et la liberté. Toute la politique intérieure des Césars du baut empire me semble résumée dans ces réflexions.

De même que l'esprit républicain avait disparu avant la liberté républicaine, de même la liberté républicaine disparut avant la république, et la république elle-même cbangea de tendances avant de changer de forme, comme elle cbangea de forme avant de changer de nom. Enfin, à toutes ces défaillances survécut encore un reste de préjugés, d'aspirations, d'habitudes répubhcaines; et, tandis que les mœurs romaines n'étaient déjà plus républicaines, sans être encore impériales, le tempérament romain restait républicain. C'est là ce que méconnurent trop Cahgula, qui succédait à trois Césars ^ ; Néron, qui succédait à cmq; Domitien, à son frère et surtout au victorieux Vespasien; Commode, à plusieurs Antonins. L'éclat ou le malheur de leur origine dynastique développa sans mesure leur personalisme, qui leur fut fatal : ils régnèrent peu, pour avoir trop voulu régner; ils se prétendaient

* En comptant le ditintcur.

dieux ; on ne leur permit même pas longtemps d'clre hommes. Tibère, qui remplaçait un grand homme — qui pouvait n'être, comme chef, qu'un heureux hasard — dont il n'héritait que très-artificiellement, eut besoin d'une circonspection infinie ; mais personne ne fut mieux l'homme de sa situation. Menacé dans cette situation par rand)ition d'une femme supérieure, sa mère^, à qui il devait tout; par un petit-fils d'Auguste qu'il fallut faire disparaître avec précaution et sans trop de rigueur apparente au début d'un règne; par un neveu, du sang d'Antoine, uni à une femme très-fière et très-virite, petite-fille d'Auguste ; par ce Germanicus enfin, si populaire, que les régions révoltées lui offrirent l'empire et que les manifestations de Rome, en sa faveur, ressemblaient à des séditions -; puis, après des périls si compliqués, soumis à ceux que lui suscitèrent les trames de Séjan, qui s'était emparé de toute sa maison en attendant qu'il s'emparât de l'empire; croissant en âge pendant que ses périls s'accroissaient, si bien qu'il devait trouver son meurtrier dans son héritier; que de vigueur d'esprit, que de caractère, que d'expédients, que de rigueurs même ne lui fallut-il pas pour défendre sa puissance et sa vie! Ce qu'il évita surtout, c'était l'affectation de la souveraineté. Non- seulement il repoussa toute idée de divinisation, mais il refusa le titre d'imperator. Quelqu'un s'étant avisé de l'appeler maître, il le pria de se dispenser de l'offenser : un autre ayant qualifié ses occupations de saintes, il déclara qu'elles n'étaient que laborieuses^; il repoussa l'envie jusque sous les formes de la reconnaissance publique en refusant le titre si doux de père de la patrie \

Claude, que rien n'appelait au trône et qui fut étonné d'y monter, y porta d'abord plus de timidité que d'orgueil, puis sut se subordonner à ses ministres, surtout à sa femme, le premier de tous, mais qui, par cela même qu'elle exerçait le pouvoir impérial

^ V. son poihiiit, Tacite, Ann., u-1.

- Quand il revint de Germanie, on avait commandé deux cohortes pour le recevoir; mais toutes les cohortes sortirent, et tous les habitants de Rome, sans distinction de condition, de sexe et d'âge, se précipitèrent à sa rencontre [effudisse] jusqu'au deuxième milliaire. (Suét., Vie (le Caligula, 4.)

Le deuil extraordinaire que causa sa mort, l'accueil l'ait à sa veuve, la colère qu'excita son persécuteur Pison, sont de si grandes pages historiques dans Tacite, qu'il suffit de les rappeler.

s Suét., Vie de Tibère, 2G, 27. — * Tacite, Ami., 1-72.

sans le posséder, n'y apportait d'autre ostentation que celle qu'imposait la vanité féminine \ même chez une Romaine. La femme brilla ; l'impératrice se modéra; le règne fut prospère'".

Si Vespasien n'eut pas toutes les difficultés d'Auguste, puisque l'empire était fondé et qu'il remplaçait Néron ^, il eut pourtant les complications d'une dynastie qui commence au sein d'une commotion si terrible, qu'elle avait mis en feu l'univers, fait surgir une armée de compétiteurs, et tellement épuisé le trésor, que Vespasien, soumis aux besoins ordinaires et extraordinaires de l'empire, le trouva vide. Il lui fallut recourir à des inventions qui parurent des exactions; mais, et les souvenirs de Néron, et le sort de ses propres concurrents, et les ambitieux qui se tenaient prêts à le supplanter lui-même, et Mucien, son collègue à l'empire plutôt que son ministre \ et ses fils même trop impatients pour des parvenus, lui conseillèrent une prudence qui était de son âge et que les périls de sa carrière lui avaient apprise.

Je n'entrerai pas dans des détails : mais, aux nuances près que déterminèrent des crises spéciales et le caractère propre de chaque prince, le gouvernement romain, sous Auguste, Tibère, Claude et Vespasien fut bien plus représentatif ^ qu'absolu. Ce fut là son caractère dominant au dedans ; au dehors, il fut redouté par l'ascendant d'Auguste, qui s'était montré dans tout l'univers; par la diplomatie de Tibère; par les armes de Claude et celles de Vespasien, car, outre que Vespasien avait été un des instruments de la gloire militaire de Claude, son mérite personnel fut le prestige de son propre gouvernement, et son nom protégea son règne.

J'ai dit, en décrivant le prince-dieu, quel fut le caractère du pouvoir des empereurs de droit divin. Caligula manqua de raison; Néron, Domitien, Commode, manquèrent de génie. Il est à remarquer que ces quatre princes furent soumis à l'infatuation de leur naissance, de leur jeunesse et d'une certaine beauté corporelle ;

* Elle aimait à paraître dans les solennités. [IMcl., Vi-')!, 42, 09; 15-2.)

- Il fut surtout Irès-novateur et très-progressif comme nous l'entendons de nos jours.

^ Je ne compte ni trois fantômes d'empereurs, ni l'ombre impériale qui s'appela Pison.

* Je m'en suis expliqué.

^ C'est-à-dire pondéré par des institutions, par des traditions, par des mœurs politiques, ou venant du peuple, ou s'en inspirant. J'éclaircirai ceci.

que leurs débuts furent exceptionnellement bienveillants et applaudis par l'opiuion ; qu'ils commencèrent enfin par les enchantements de la vie, c'est-à-dire par ce qui ne peut durer, par ce qu'on ne peut perdre sans regret et faire renaître artificiellement sans violence. Les prétentions du sénat furent un trouble à ce bonheur exclusif pour lequel ils semblaient nés; les rivalités du sénat, une lutte de vaincus contre la suprématie romaine dont ces empereurs se jufçeaient de plus légitimes représentants qu'un mélange de vaincus que la politique avait admis dans la curie. Chacun de ces empereurs de droit divin régna trop par lui-même pour ne pas régner que pour soi. Leur cour qui voulait se substituer au sénat les poussait d'ailleurs à la lutte pour parvenir au triomphe : d'un côté étaient l'empereur et ses affranchis^; de l'autre, le sénat et les mécontents, en attendant qu'un dégoût populaire ou qu'un caprice mifitaire vidât la querelle contre le prince. Tel était leur rôle à Rome : trop occupés à l'intérieur soit dans les querelles de leur vanité, soit dans leurs voluptés ; trop futiles pour ne pas perdre de vue la vraie grandeur, ou trop indolents pour mériter la gloire, ils ne pouvaient se répandre au dehors, et l'ennemi les méprisait. Corbulon sut lui imposer au nom de Néron ^; mais il fallut que Caligula et Domitien se composassent de faux triomphes, et Commode paya rançon aux barbares^; si bien que Rome s'amoindrissait à mesure que le prince se divinisait : preuve évidente que l'empereur ne se sacrifiait pas au public, mais le sacrifiait à soi.

Traj an fut le dernier effort de la puissance romaine; les Antonins le dernier effort de sa sagesse. En traitant du sénat, j'ai dit comment Traj an réconcilia l'aristocratie et le prince. Traj an fit au sénat en corps, et aux nobles distinctement, une large part qu'ils semblèrent d'ailleurs exiger. Le panégyrique de l'empereur par Phne est le meilleur garant et le meilleur commentaire du système politique que les circonstances et le génie du prince inaugurèrent à Rome après Domitien. R y eut alors ^ comme une ré-

* Caligula veut supprimer les réponses des jurisconsultes, qui faisaient loi depuis Auguste, pour leur substituer les rescriis du prince. (Aug. Bach, llist. de la Jnrispr. rom., p. 599.)

- Tacite. llist., 4-15; Germanie, 57; Afjric , 59.— ^ llérodien, liv. 1.

■* a Quusi rcddila juvcnlulc revirescil. » (Florus, pri^ambiiU'.)

surrection combinée de Jules César et de Rome républicaine, mais de Rome républicaine disciplinée et soumise à un grand capitaine. Trajan, qui fit trembler les Partlies, les seuls ennemis que n'eût pas subjugués Rome, mourut aux extrémités de la terre dans les vicissitudes de son triompbe, mais dans tout l'éclat de sa gloire. Ses successeurs n'en comprirent que mieux la vanité de l'ancien esprit romain de conquête; leur sagesse civilisa surtout un empire qui ne pouvait que perdre à s'agrandir; les actes de la paix, les prestiges de la civilisation, imprimèrent à Rome cette dernière grandeur après laquelle on périt.

Un dernier mot sur les trois tendances du gouvernement impérial : sous Tibère, Claude, Yespasicn, l'ordre et la liberté oscillent dans des conflits où la bberté prédomine ; sous Caligula, Néron, Domitien, Commode, on sent d'abord une liberté qui ressemble à la licence, puis une tension du pouvoir qui fait prédominer l'ordre sur la liberté; sous Trajan et les Antonins, l'équilibre est trouvé ; l'ordre et la liberté se sont entendus pour le bonbeur de la terre. — Sous Tibère, Claude et Vespasien, les mœurs romaines restent ou redeviennent austères sous l'influence du vieux esprit romain; sous Caligula, Domitien, Néron et Commode, les mœurs suivent le prince dans ses tendances orientales. Sous les Antonins, les mœurs romaines et les mœurs orientales semblent aussi s'entendre et se modérer réciproquement; ni l'austérité ni la licence ne prévalent. — Enfin Caligula, Néron, Domitien et Commode, recrutant en route Héliogobale, aboutiront à Justinien, c'est-à-dire au règne de l'esprit oriental dans une cour orientale démentant son principe, l'esprit chrétien ; et Justinien représentera la décrépitude de l'administration romaine. Auguste, Tibère, Claude et Vespasien aboutiront à Trajan, c'est-à-dire à la dernière incarnation de la grandeur romaine, après laquelle il n'y a plus que des fantômes : le lettré Marc-Aurèle lui-même, l'un de ces fantômes, mènera à la dernière incarnation païenne de Rome, au lettré Julien, après lequel il n'y a plus de paganisme. Trajan clôt, si je peux le dire, la gloire romaine; les Antonins closent le gouvernement impérial*; Julien clôt le paganisme. Justinien résume toutes les défaillances de la société romaine.

* \^ administration impériale leur survit. J'en dirai plus bas les raisons.

LKS CÉSARS. 545

Pour apprécier le gouvernement des Césars dans ses éléments conslitulifs, rendons-nous compte des idées de l'antiquité sur les conditions d'un bon gouvernement. En voici la théorie à peu près complète, suivant Aristote : il est dans notre nature, dit-il, de vivre en réunion ; l'IionuTie est essentiellement doué de l'instinct de la sociabilité. La nature a voulu que la vie même fût une délicieuse jouissance, et les hommes se rassemblent pour le plaisir de vivre réunis ; doux penchant qui est peut-être une sorte de vertu. Ils aiment leur réunion politique pour la réunion même; l'excès du malheur peut seul rompre ces hens*. Il n'y a qu'une bête féroce ou un dieu qui puisse se soustraire à la vie sociale -.

La fin de la cité (ou de la société politique), c'est le bonheur, poursuit-il ; toutes les institutions ne sont que des moyens pour arriver à cette fin^. Une cité qui ne serait composée que de citoyens parfaits est impossible \ Les éléments de la cité (ou de l'État), ce sont les familles, qui ont elles-mêmes leurs éléments ^

Une famille complètement organisée comprend des individus libres et des esclaves, division susceptible de subdivision, car il v a dans une famille le maître et l'esclave, le mari et la femme, le père et les enfants; par conséquent trois pouvoirs : celui du maître, celui du mari, celui du père. Aristote compte comme quatrième élément de la famille l'industrie qui la fait vivre ^ L'esclave n'est qu'un instrument un peu plus parfait qu'un autre ; c'est un instrument nécessaire à notre vie. Le maître est donc propriétaire de son esclave sans s'y confondre; mais l'esclave comme appartenant à son maître s'y absorbe \ Le père de famille est investi d'une autorité naturelle sur sa femme et ses enfants ; mais il leur commande comme à des êtres libres ; le pouvoir qu'il exerce sur eux n'est pas le même à tous égards. 11 a sur sa femme l'autorité d'un magistrat conduit par les règles de l'égalité; il dispose de ses enfants, en roi^.

Voilà de quelle façon simple et logique Aristote fonde la société, en explique le but, en précise les éléments. Jusqu'ici elle n'obéit qu'à des inqiulsions individuelles ou à des influences naturelles, comment s'instituera-l-elle arlillciellement? S'en remettra-

1 Polilùj., liv :>, (11. î. V. aussi liv. i, cli. 1. — - lùùL. 1-2. — ^ Ihid.. 5-G. — -* mu., 5-5. — ^ Ibi'.L — 6 Ibicl , 1-5. — ' Ibiil. — ^ Ibid., 1-8.

t-elle à la direction d'un homme supérieur, lui préférera-t-elle des institutions? «La loi, dit Aristote, est impassible; mais que de passions et de faiblesses chez l'homme ' ! Toutefois l'homme vaut mieux que la loi dans les cas particuliers ^ ; puis, les lois cessent de régner où elles cessent de parler. La loi décidera donc des cas généraux; c'est à l'homme qu'il faut attribuer les cas particuHers. Il faut que la loi soit souveraine, et qu'un chef, quel qu'il soit, ne supplée qu'à ses imperfections^.

« Comme l'art se réduit à donner des lois générales, tandis que nos actions sont autant de faits particuliers, il s'ensuit que quelques lois pouvant ne plus suffire à la longue, il faut les changer • mais point d'amélioration futile; il est dangereux d'accoutumer les hommes à l'inconstance des lois; souffrons plutôt quelques imperfections sociales. Il est moins avantageux d'innover qu'il n'est périlleux de familiariser les hommes avec l'indisciphne. Il est faux que l'innovation perfectionne la législation comme les autres arts. C'est l'habitude de l'obéissance qui fait la force de la loi; c'est par le temps, c'est par les années, qu'elle se consoHde; plus vous modifierez aisément les lois, plus vous énerverez l'Empire*. » Toutefois et comme grand esprit, et comme grec, Aristote n'est pas esclave de la tradition : s'il recommande le respect des coutumes, c'est comme bonnes et non pas seulement comme anciennes ^. Rien de plus judicieux. Ce n'est pas lui non plus qui professerait le respect de la loi poussé jusqu'à la ruine sociale et sacrifierait l'homme à une formule comme les Egyptiens qui interdisaient aux médecins de sauver leurs malades autrement que par les prescriptions du livre sacrée Obéir ainsi à la lettre d'un livre, c'est folie suivant Aristote '^ et le bon sens.

Comment entend-il les grands éléments du bonheur delà cité? « Il faut, dit- il, une vie facile au sein de l'abondance, sous les auspices de l'honnêteté et de la vertu ^ Si le bien est la fin des arts et des sciences, le premier bien des institutions politiques, c'est la justice ^ La justice semble consister en une certaine égalité d'avan-

' PolHiq., 3-9. — « Ibid. — ^ Ibid , 5-7.

* V'id.. 2-6. — Dans le texte, Aristote expose plus qu'il ne dogmatise; il pèse le pour et le contre; mais on voit, par rexccllcncc des raisons, quelle est sa pensée.

^ Ibid. — '^ Diodore de Sicile, BibUolh. histor., 1-8-2. — "^ Politiq., 5-9. — '^ /,>/'/.. 3 6.9 Ibid, 5-8.

lage entre 1rs lionimes ; néanmoins, toute supériorité donne des droits à l'inégalité, en proportion de sa prééminence ; mais tout avantage personnel ne constitue pas un droit dans l'ordre politique. Un beau teint, une belle taille ne sont pas un titre pour les faveurs de cet ordre. Des compétiteurs politiques sont légers à la course ; qu'ils aillent aux jeux gymnastiques, leurs qualités y recevront leur prix ! Quels sont donc les avantages qui peuvent concourir dans l'ordre politique? Ceux qui maintiennent l'État. C'est pour cela qu'on honore avec raison les nobles, les riches, les censitaires ^ si essentiels dans la cité. Une réunion d'esclaves et de pauvres, ne produira jamais un corps politique^ » Ceci n'est d'ailleurs qu'une forme de la justice. Aristote en proclame la nécessité sous toutes les formes : « Quel fléau, s'écrie-t-il, que l'injustice qui a les armes en main^! » S'il parle ainsi de la justice qui punit, il n'omet pas celle qui rémunère : « L'homme qui apporte le plus de vertus dans une cité est celui qui a le plus droit aux récompenses '*. » Enfin « la justice, poursuit-il, est la base de la société; car les jugements y constituent l'ordre et la paix ; et les jugements sont la justice pratique '. » A la justice il faut joindre, suivant Aristote, la valeur guerrière ; car si l'une constitue l'État, l'autre, en le protégeant le perpétue *"'.

Aristote recueille ainsi les éléments matériels et moraux de la société avant d'en constituer le mécanisme, c'est-à-dire le gouvernement. Tout gouvernement a lui-même ses éléments généraux, avant de revêtir une forme spéciale. Par exemple, cette forme estelle aristocratique ou démocratique? « Si c'est la richesse qui tient le pouvoir, il y a oligarchie ; si c'est la pauvreté, il y a démocratie. Minorité des riches, en présence d'une majorité de pauvres, voilà le fait permanent. Le petit nombre se prévaut de sa richesse; la multitude est forte de sa bberté"^ ; de là, des conflits violents pour

* Voir Martial sur les quatre cent mille sesterces exigés pour l'admission dans l'ordre équestre, Épigr., 5--'23, 25.

2 Arist., Politiq., 5-8. — '^ Ibifl., 1-2.

* Ibid., 5-7. — Aristote l'entend sans doute de celui dont les vei'lus servent le mieux la société : Les vertus, ou stériles ou compromettantes, méritant peu des gouvernements.

5 lùid., 1-2. — 0 Ibid., 5-8.

' C'est plutôt de sa masse, de son inipoi tance matérielle.

5iG TACITE ET SON SIÈCLE.

exercer exclusivement la suprématie \ Le droit de ces deux classes consisterait dans un certain équilibre d'influence embrassant les cboses et les personnes. On convient réciproquement de ce principe; mais on ne s'entend plus dans l'application, parce qu'on est mauvais juge dans sa propre cause ; et que, si chacune des deux classes a des droits certains, elle veut avoir des droits sans limites^. Les riches veulent l'inégalité absolue, et les pauvres, à force de pousser à l'éi^alité, oublient la vertu^. Si les hommes n'avaient formé de |)acte social que ponr la garantie des propriétés, ils auraient droit au gouvernement dans la proportion de la mise de fonds; mais ce fjui doit occuper le législateur^ ce sont le vice et la vertu politiques. Sans vertu, la société n'est qu'une fédération militaire. Où trouver une cité là où chacun ne traite, en commun, que pour soi seul? Unité de résidence, garantie des personnes, relations de commerce, ce sont là les préliminaires plutôt que l'organisation de la cité*. » En effet, pour qu'une cité vive et dure, il lui faut une âme; il lui faut son principe immatériel, c'est-à-dire son esprit; il lui faut, pour alimenter cet esprit, un mobile et un but. Pour que ce mobile et ce but soient salutaires à la cité, il faut qu'ils tendent au bien général; il faut qu'ils soient assez nobles, assez entraînants pour porter au sacrifice individuel : car, sans l'esprit de sacrifice individuel, sans dévouement, point de cité qui puisse naître; et quand cet esprit meurt, point de société qui puisse durer. Voilà pourquoi, comme on l'a vu, le but de la société, c'est le bonheur par la vertu .

Qui dit cité, dit citoyen; qu'entend-on par ce mot? — « Celui qui a droit de parvenir aux magistratures instituées pour administrer et juger souverainement, voilà le vrai citoyen, sous tous les gouvernements^. On entend par citoyen l'homme social participant également au commandement et à l'obéissance; il n'y a de nuances qu'à raison de chaque espèce d'organisation politique*'. Dans un bon gouvernement, le citoyen est celui qui peut et veut également participer au commandement et à l'obéissance pour vivre selon la vertu''. »

* Ari^l., Poliliq., 5-5. — 2 md., 5-0. — '^ Il^id. — * Ibid. — ^ Ibid., 5-1. ^ Aristole qui admet le citoyen dans tout gouvernement normal, quel que soil sa forme, admet dès lors des nuances dans les droits des citoyens. ^ \rist., PolHiq., 5-9.

Celte double attitude du commandement et de l'obéissance implique des vertus correspondantes. « Il y a donc des vertus de commandement, des vertus d'obéissance ^ » Les vertus d'obéissance ne sont pas les mêmes que les vertus de commandement, et Ton ne peut bien commander sans avoir bien obéi\ — Le bon citoyen saura donc et pourra, obéir et commander^.

Mais, comme il y a plusieurs bonnes formes de gouvernement et que la meilleure, pour chaque peuple, est celle pour laquelle il est le plus apte, « il y aura donc plusieurs sortes de vertus constituant le bon citoyen, comme il y a plusieurs sortes de gouvernement possibles. La vertu du bon citoyen n'est pas la même que celle de l'homme privé. Une cité composée d'hommes parfaits serait impossible*. » En effet, où seraient la raison et la possibihté d'une hiérarchie? A quoi bon même un gouvernement pour des hommes parfaits? « La vertu de tous les citoyens ne saurait être la même : dans les chœurs, le figurant n'a pas l'emploi du coryphée. La vertu de l'homme, en général, n'est pas la même que celle du bon citoyen \ »

Par exemple : « le riche a une très-grande influence dans les affaires; l'homme libre et le noble sont plus accomplis, comme citoyens, que le prolétaire^ La noblesse est une vertu de race\ » On en peut dire autant de l'indépendance personnelle ; car le sentiment de la liberté se transmet comme la noblesse. D'autre part, «la mullilude, prise en masse, est plus puissante et plus riche et meilleure que le petit nombre^; elle a particulièrement la vertu militaire ^ » Voilà comment on peut distinguer les vertus privées des vertus politiques ; en même temps que les vertus individuelles des vertus ou qualités collectives.

Organisons le gouvernement : il y a le gouvernement à pou -

' « Je ne doute pas qu'officiers et soldats ne s'efforcent de concourir avec zèle au but que je me propose Je recommande aux chefs une i-é\6r'\lê paternel Ir. aux autres une obéissance nécessaire, à tous la bonne volonté. » (Sapoléon 111 à l'armée du camp de Châlons, l" septembre 1857.) — Tout le gouvernement est là.

2 Arist., Poliliq., 3-3. — ^ Idid. — * Wid.

' Ibid. — Comme tous les anciens, Aristote confond souvent dans le mot vertu ce que nous entendons aussi par les mots mérite et qualités.

^ C'est-à-dire généralement plus nptcs, car ils sont dans de meilleures conditiorij d'éducation et d'indépendance.

" Arist., Politiq., 3-5 — » Ibid. — ^ Ibid.. 5-5.

voirs divises, et le gouvernement unitaire. Les Romains avaient épuisé, sous la république, l'épreuve du pouvoir divisé; ce système était caduc, il ne restait plus que l'essai du gouvernement unitaire.

Lors même qu'un seul exerce le pouvoir, mais dans l'intérêt général, ce gouvernement est bon, dit Aristole ^ ; la raison en est plus haut : c'est que les intérêts généraux sont les plus précieux, et qu'ils impliquent le dévouement individuel, l'âme des sociétés. Dans la possibilité du choix, Aristote penche pour le gouvernement complexe, c'est-à-dire pour la division des pouvoirs^ : « Quelques philosophes, poursuit-il, trouvent la meilleure constitution dans le mélange des divers gouvernements ; comme à Lacédémone où sont combinées l'aristocratie, la royauté, la démocratie : son régime étant monarchique par ses rois, ohgarchique par son sénat, démocratique par ses éphores^; tandis que d'autres y voient les vices des trois gouvernements''. » — Mais Platon définit la vraie répubhque une association de la tyrannie" et de la démocratie ^ (.'est, selon lui, le meilleur gouvernement.

Les lois sont le corollaire des gouvernements, tout gouvernement impliquant les lois qui lui sont propres. « Il faut donc que les lois soient en rapport complet avec la constitution. Si le gouvernement'^ est bon, elles seront bonnes; si le gouvernement est mauvais, elles seront mauvaises*. »

Une question fort délicate a toujours embarrassé les meilleurs gouvernements : que faire des citoyens trop grands pour n'être pas dangereux, et assez sages pour n'être jamais coupables? « D'après la fable, les Argonautes se débarrassèrent d'Hercule à cause de sa supériorité sur l'équipage. On a blâmé et la tyrannie de Périandre et son conseil à Thrasybule; mais, au point de vue qui nous occupe, ce blâme est-il bien fondé? Thrasybule ayant envoyé un couirier pour prendre conseil de Périandre% celui-ci se contenta,

» Arist., Politiq., 3-5. ~ = Ibid., 3-H et 12 — » ihid., '2-4. — * Ibid.

' Le pouvoir d'un seul, selon les anciens.

« V Politiq. d' Aristote, 2-4.

"^ C'esl-à-dire la constitution, qui est l'institution du gouvernement. Mais le gouvernement, c'est surtout la constitution en action; il peut, prali(juement, fausser d'excellentes lois théoriques.

^ Politiq. d' Arist., 5-7.

^ Un philosophe d l'un des sept sages de la Grèce, en même temps tyran de Col'inlhe, consulté par un réiiuMicain oïalté d'Allunes.

sans répondre, de se promenerdans un chanip de blé dont il coupa les plus hautes tiges. Thrasybule comprit sans peine qu'on lui conseillait la perte des hommes les plus influents ; mais les tyrans ne sont pas les seuls qui aient pratiqué l'ostracisme ; on le trouve dans l'aristocratie et la démocratie, qui réservent l'humiliation et l'exil aux hommes supérieurs. En principe, l'intérêt des gouvernants et le bien général, peuvent justifier l'ostracisme : ni un peintre n'admettra dans la composition du corps humain un pied idéal dont la disproportion avec l'ensemble serait choquante ; ni un coryphée n'admettra dans son chœur une voix trop puissante qui en détruirait l'harmonie. — L'ostracisme n'est véritablement qu'une justice politique contre une trop grande prépondérance; car, ce se rait commander à Jupiter que d'en partager le pouvoir. L'ostracisme blesse, il est vrai, la justice absolue ; mais c'est une nécessité relative. Il est utile, il est juste dans les gouvernements corrompus; mais nos cités grecques n'en usèrent pas dans l'intérêt général : l'ostracisme n'y fut jamais qu'un instrument de cabale \ »

Telle est la théorie du gouvernement et même d'un bon gouvernement, sui\ ant Aristote. J'ai laissé parler sur ce point ce maître des temps antiques, parce que, d'une part, il ne peut être suspect de partialité pour une société qui lui fut très-postérieure; que, de l'autre, il fut l'instituteur même de cette société qui ne connut guère que par lui et par Platon les grandes théories politiques ; et qui, si elle envisagea un idéal de gouvernement, au moins comme méditation n'eut pas d'autre type.

Or, que fut théoriquement le gouvernement des Césars si ce n'est le gouvernement républicain condensé selon les nécessités sociales, quand les besoins monarchiques prédominèrent à Rome dans le gouvernement du monde ; « quand il fut dans ses mœurs (et plus encore dans son intérêt) d'adopter une famille d'un mérite supérieur pour lui confier le gouvernement*? »

* Politiq. d'Arist., liv. 5-0. Y. tout le chapitre de l'ostracisme.

2 Maxime d'Arislote, Politiq , 3-12. — Car voilà comment, d'après Aristote, on reconnaît qu'un peuple est monarchique. Il est .\ristocuatique quand il se soumet, sans aliéner sa liberté, à des hommes doués de cette éminente vertu qui est digne de commander. 11 est républi;ain quand il est conslilué par une multitude grossière capable de commander et à'obéir, et distribuant les pouvoirs dans la raison combinée du cens et du mérite. (Arisl., ibid.) — Ces distinctions disent assez pourquoi Rome, qui avait perdu les conditions du gouvernement aristocratique et républicain, était

Rome républicaine avait eu un gouvernement mixle : un peu royal, un peu démocratique, très-aristocratique ^ Rome impériale eut un gouvernement royal à divers degrés selon les temps, un peu aristocratique, mais bien plus démocratique. Les grands qui avaient été presque tout, sous la république, supportèrent impatiemment leur déchéance ultérieure : le sénat impérial eût bien voulu jouer à Rome le rôle des éphores à Sparte ; le pouvoir impérial le contint beaucoup, mais le sénat eut ses retours, et Trajan méaie senlit autour de lui les éphores romains. Quant aux nobles, pris isolément, ils firent pis que d'être dangereux par leur fortune et leurs vertus ; ils le furent surtout par leurs complots. Les stoïciens les plus honnêtes ne surent pas distinguer les vertus civiques des vertus privées, comme le veut Aristote ; ils outrèrent leurs prétentions comme leurs principes, ils eurent de graves torts politiques; ils furent aussi un danger pour les Césars. Kallait-il que ceux-ci leur cédassent, ou refuserait-on aux Césars, en haine de l'autorité, cet ostracisme dont la hberté fut si prodim;e î Ils se bornèrent à l'ostracisme, c'est-à-dire à l'exil de certains agitateurs lettrés ; tandis qu'Athènes donna la ciguë à Socrale, et que les républiques réservaient plus la mort que l'exil à leurs philosophes.

Sans doute les Césars modifièrent le rôle du citoyen romain, mais il fut encore assez grand pour être un objet d'envie pour les provinciaux; et le droit de cité mérita qu'Auguste en fût avare et que ses premiers successeurs ne le prodiguassent pas. Quant à la passion des Romains de l'empire pour les magistratures, elle fut extrême d'après l'histoire^ : les lois de cette ère furent si belles que c'est surtout la législation impériale qui gouverne les temps modernes. La famille romaine fut une des merveilles du monde antique à tous les âges ; l'esprit de dévouement se fit largement sentir dans la société impériale^ : les armées s'y battirent admira-

iiécessairement monarchique. On confond trop souvent les volontés d'être, avec les conditions d'être. Les mécontents de Rome voulaient qu'on fût sous les Césars ce qu'on ne pouvait plus être à Rome.

' Polybe, lib. 6, fragin. i.

"^ Surtout d'après Pline le Jeune. « Itaque prcnso aniicos, supplice, anibio domos slationesque circumeo; quantumque vel auclorilate, vel gratia valeani, precibus experior. » [Ixlt., 2-9.)

'• V. Mœurs sociales.

blement pour le nom romain; des soldats s'y dévouèrent au prince avec une ardeur presque insensée puisqu'on s'immola pour son cadavre et uniquement pour ne pas lui survivre. L'antique discipline avec son cortège de mâles vertus, honora les légions de Germanicus, de Corbulon, de Vespasien, de Trajan. Dans la vie civile, des Romains moururent en foule pour sauver leur dignité ou protéger leur famille; des femmes s'y montrèrent héroïques pour leurs maris; des affranchis pour leurs patrons; des esclaves pour leurs maîtres. La virilité des sentiments y semblait indestructible ; gouvernement et société, — sauf les crises qui sont de courtes maladies morales, — eurent tous les caractères qui constituent l'excellence relative des œuvres humaines. C'est ainsi qu'il convient surtout d'apprécier un empire d'une étendue sans exemple qui écrasait les forces humaines^, et d une origine violente qui semblait incompatible avec la justice sociale ; et pourtant, par son incomparaltle justice privée, par sa tolérance qui était sa justice politique, le gouvernement impérial romain lit régner sur la terre un esprit d'ordre et de liberté incontestables. J'en fournirai quelques preuves historiques, des preuves de fait, après avoir réfuté quelques préjugés de doctrine.

Chateaubriand reproche à l'empire romain d'avoir manqué d'institution ou de constitution politique ; enfin, de n'avoir pas été, je présume, un gouvernement constitutionnel comme de notre temps\ De peur de le mal interpréter, je le transcris. « Que produisit, dit-il, le despotisme de la vertu ? Le genre humain n'en fut ni amélioré ni changé. La fermeté régna avec Vespasien, la douceur avec Titus, la générosité avec Nerva, la grandeur avec Trajan, les arts avec Adrien ; enfin la philosophie monta sur le trône avec Marc Aurèle, et ce rêve des sages n'amena aucun bien solide. C'est qu il n'y a rien de durable, ni même de possible quand tout vient des volontés, non des lois\ » Malgré sa pompeuse apparence, ce langage me semble vide. Les siècles changent les hommes plus qu'ils ne les améliorent peut-être ; mais quel gouvernement, dans sa brièveté relative, a amélioré et changé le genre humain ? Je vou-

• « Imperium occano. famam qui terminât a^lris. » (Lucain.)

* C'est l'erreur de presque tous les écrits eonleuiporains. 5 Éludes liislor., p. 140.

drais qu'on le nommât. Si la vertu ioule-puissante, si la philosophie sur le trône des Césars n'ont pu améhorer leur société en instituant le règne des lois, qui donc l'eût pu? Que signifie dans la pratique cette maxime « qu'il n'y a rien de durable ni même de l)Ossible quand tout vient des volontés, non des lois? » Quant à la durée, Rome a vécu un quart de son existence totale sous la république; les trois autres quarts sous les rois ou les empereurs. En présence d'un tel lait, je m'inquiète peu du possible. Il n'y a rien de plus possible que ce qui est ; et une très-longue vie suppose une assez bonne complexion, je crois. Puis, soit que les gouvernements relèvent d'hommes parfaits ou de lois parfaites, n'est-ce pas toujours l'homme qui gouverne? N'est-ce pas l'homme, chargé de faire parler la loi qui peut la faire taire ou la mieux faire mentir? N'est-ce pas l'homme chargé de sa garde, qui peut ou l'abohr ou la tronquer? Est-ce que la loi la plus parfaite résista jamais à la violence ou à la ruse de l'homme? Est-ce que si on avait le choix entre des rois parfaits et des lois parfaites, le bon sens ne dit pas qu'il faudrait préférer les rois aux lois ? Je serais curieux de savoir en quoi le langage de Cl'.ateaubriand s'appliquerait mieux, par exemple, aux Césars qu'aux rois de France? Depuis que nous avons eu tant de constitutions écrites, chacune admirable selon ses auteurs, jamais le gouvernement n'a été moins respecté : depuis qu'en vertu de ces constitutions nous avons eu des amas de lois destinées à les répandre dans le corps social, jamais les lois n'ont eu moins d'empire. Pourquoi? Sinon parce que les mœurs politiques, c'est-àdire les traditions et la foi pohtique sont les meilleures des constitutions? De quoi vécut, pendant quatorze siècles, la monarchie française, si ce n'est, non de constitutions formelles, mais de mœurs et de foi politique? C'est ainsi que vécut l'empire romain. Il vécut des institutions et des mœurs républicaines modifiées, comme chaque homme vit du régime propre à son tempérament, en modifiant ce régime selon sa situation et son âge. Quand Rome eut conquis le monde, elle condensa son gouvernement pour régir sa conquête. Sylla, Marins, Pompée, Jules-César sont la première expression de cette condensation. Après l'essai de ce provisoire, Rome vit bien que, pour durer elle-même, il fallait que ce provisoire durât : peu à peu ses mœurs et sa foi politique tourné-

rent rexpé(]i(Mit on institution. Sous le nom d'eiiiperenr, il y eut un consul perpétuel ; il fut le pouvoir prépondérant, il se subordonna les autres })ouvoirs pour leur donner l'unité d'impulsion que prescrivait le gouvernement de l'univers. Auguste pacilia tout, surtout les agitations populaires ; il ne changea rien\ Les actes qui tirent loi pour ses successeurs ne sont que sa manière d'employer les institutions républicaines. Tibère seul transporta au sénat la vaine formalité des comices du Champ de Mars, incompatibles avec la sûreté d un pouvoir unitaire indispensable; à cela près, les institutions antérieures n'eurent qu'à suivre leur coui's. l^ulle part il n'y eut de meilleures lois qu'à Rome ; jamais Rome ne respecta mieux ses lois que sous l'empire. l\ n'y a pas de déclamation qui prévale contre cette vérité pour quiconque ne brait même que le seul Tacite ; à condition d'en juger par le récit des faits, non par telle boutade sur telle loi, ou tel système de loi déplaisant aux patriciens. Les lois royales, les plébicistes, les sénatus-consultes, les rescrits des princes, les édits des magistrats, les réponses des jurisconsultes érigées à la hauteur de principes et qui en étaient dignes; les discussions pratiques du forum, érigées en leçons expérimentales; la tradition des ancêtres, l'éducation civile, politique et militaire des magistrats dans leur passage à travers une hiérarchie toujours obligatoire; l'éducation de Ihomme, du citoyen romain recruté jusque dans l'esclavage pour être conduit, après quelques épreuves sociales et dès la seconde génération, au consulat même - ; l'autorité, si pleine de dignité, du père de famille qui faisait de chaque Romain, même sous l'empire, une sorte de souverain domestique (dédommagé par cela même de son amoindrissement politique) ; la vigueur que l'organisation de chaque famille donnait à l'organisation générale; voilà sous l'empire, comme sous la république, la constitution romaine : il n'y en eut jamais d'autre, et ce cri de Cicéron dans sa Calilinaire : « 0 temps, ô mœurs, » c'est son cri constitutionnel. Comme la constitution de Rome, c'est sa foi politique, c'est au temps et aux mœurs que vivi-

' « Auguste se proposa d'affermir la république et d'être reconnu l'auteur de la meilleure organisation possible. » (Suét., Vie d'Auguste, ch. 28.)

2 Claude constate cette vieille palingénésie politique : « Libertorum filiis niagistratus mandari, non ut plerique falluntur, répons; sed priori populo factilum est. » (Tacite, Ann., 11-24.)

liait cette foi, que Cicéron en appelle. Il invoque au secours de la patrie menacée, non une charte, non une feuille de chêne jouet des vents populaires; il en appelle à la vieille conscience et à la vieille foi politique de Rome : car tout est là.

Avoir de bons citoyens, c'était pour Rome la meilleure garantie politique; mais avoir des citoyens exclusivement romains, c'était pour Rome une condition d'existence. Plus il y eut de vrais Romains dans Rome, plus Rome fut Rome, c'est-à-dire grande et virile. Quand elle ne donna plus des hommes de son sang, elle en put encore faire, selon l'expression de Juvénal ; et il y eut, d'Auguste aux Antonins, une seconde génération de Romains qui contrefit assez bien la première : je parle ici de la classe gouvernante, non de la société antique prise en masse. D'Auguste à Trajan deux tendances régirent les droits de cité. Mécène voulait qu'on en gratifiât l'univers^, Auguste y résista; il fut très-avare de ce droit. Claude prodiguait surtout le s^at aux étrangers; Trajan, d'ailleurs, ne revient pas à la politique d'Auguste^; il ménage peu le droit de cité. Après Adrien, l'empereur Antonin donne le droit de cité à toute la terre ^. C'est par là, comme je l'indiquais ci-dessus, que périt Rome. Je ne dis pas que la mesure ne fût nécessaire, mais elle fut d'autant plus mortelle pour Rome qu'elle fut nécessaire; car, dès qu'il n'y eut plus de Romains, il n'y eut plus de politique romaine, plus de gouvernement romain proprement dit. Ce qu'il y eut uniquement, ce fut une administration romaine. Rome géra le monde à partir des Antonins; elle ne le domina, elle ne l'inspira plus : si bien que la personnalité romaine, après avoir épuisé sous la république le principe de liberté, et sous l'empire, jusqu'aux Antonins, le principe d'autorité, ne vécut plus à partir de là que de son impulsion première et de son mécanisme administratif. Ni le sang, ni l'esprit romain n'animant plus ce vaste organisme, il vécut automatiquement, quoique longtemps encore, — comme vivent

' Dion Cass., 52-10.

'^ C'est surtout du droit de cité dans Alexandrie i[ii'il est sobre.

^ On a vu que le stoïcisme et le christianisme s'entendaient sur la république universelle. — « In orbe Romano qui sunt, ex conslilutione imperatoris Anloniiii cives romani ef'fccli sunt. » (FF., liv. 1, tit. 5, n» 17.) Et Godefroy ajoute : « Erjio quilibet ingenuus cujusque provincial vere Romano et Italico exanjuatur. » (Voir ?{ovell., 78, c. 5; GodcCroy, tome 1, p. 139.)

les sociétés qui comptent par siècles, — jusqu'à ce que cet organisme s'imprégnât d'un esprit nouveau et même se transformât matériellement ^

Quand M. de Salvandy nous dit- que les Césars furent nécessairement tyrans; qu'ils ne purent fonder l'hérédité faute de successeurs vivants de leur dynastie; qu'ils ne purent fonder le gouvernement et devinrent la proie des barbares parce qu'ils n'avaient pas pour règle la loi chrétienne, j'ai le malheur de voir dans ce jugement autant d'erreurs que de mots. On sait, je pense, à quoi s'en tenir sur la tyrannie des Césars ; j'ai beaucoup dit sur ce point, je n'ai pas tout dit. Quant à l'hérédité politique chez les Césars, je l'ai montrée existante en fait ; j'ai montré que cette prétendue impossibilité fut une réalité^. Le motif de la prétendue impossibilité serait aussi faux d'ailleurs que l'assertion. Quand les Césars manquèrent d'enfants de leur sang, ce qui ne fut le cas ni de Claude, ni de Marc-Aurèle, ils eurent leurs enfants adoptifs qui en tenaient complètement lieu par les lois, et mieux, par les mœurs romaines. Je demande, en outre, si les emperereurs chrétiens Théodose et Constantin, par exemple, furent moins violents que les Césars'*; et je me borne aux temps antiques. Je me tais sur les temps intermédiaires et les temps modernes. Quant aux barbares, ce fut précisément sous les empereurs chrétiens qu'ils conquirent l'empire. Mais, de plus, est-ce que Rome avait la loi chrétienne quand elle domptait l'univers, quand elle brillait autant par ses vertus que par ses armes? Je n'en finirais pas sur le convenu moderne qui travestit l'empire romain^; ces exemples suffiront.

* Lès qu'il n'y eut plus de cilojcns romains, il n'y eut plus de cite roinaine; el dès que la cilé romaine cessa d'être, la Home sainte dont le sol était officiellement circonscrit et consacré (V. Lett. de Pline, 10-59;, n'eut plus de raison dètre, et Bysanee remplaça Rome.

^ Journal des Débats, juillet 1852.

^ La loi civile qui récriait la transmission des patrimoines l'ut celle qui régla, du consentement général, meilleur qu'une loi spéciale, la transmission delà souveraineté.

■* J'ai montré, en traitant du clirisLianisme, qu'il ne faut pas faire remonter à l'incomparable idéal chrétien les torts de l'homme, ou même de la société chrétienne. Les mathématiques qu'on ap|)lique mal n'en restent pas moins les mathématiques, et les vérités chrélieimes sont les mathématiques morales.

^ Par exemple, la domination romaine prépara, dit-on, l'univers pour le christianisme, en fondant l'unité du monde; or, dans le monde romain, il n'y avait que des agrégations, il n'y eut pas d'unité, il n'y eut pas d'assimilation; et, de plus, c'est dans la dissolution et le morcellement de cette prétendue unité, c'est sous les bar-

Consultons les Romains sur leur gouvernement, ils le connaissaient mieux que nous; ou plutôt restons juges de la conclusion, après les avoir consultés sur les faits. Lorsqu'Auguste fut ou parut fatigué du pouvoir suprême et parla d'abdiquer, le plus grand nombre trembla de cette intention qui troublait la sécurité générale et le pressa de l'abjurer \ Auguste demanda que le fardeau de l'empire fût au moins partagé, et l'empire romain fut divisé en deux parts, savoir : les provinces du peuple plus spécialement administrées par le peuple et le sénat, et les provinces de César exclusivement confiées à l'empereur. Le peuple et le sénat exercèrent leur influence sur les provinces commerçantes, maritimes, frumentaires, destinées à l'alimentation de Rome; sur les provinces anciennement conquises, les moins susceptibles d'agitation. L'empereur garda celles qui enfermaient celles-ci comme dans un cercle militaire, savoir les nations braves, remuantes, qui leur servaient comme d'avant-postes contre l'ennemi du dehors et de ressources pour comprimer l'intérieur. Cette forme de partage fut une habile politique dans l'intérêt de la force du pouvoir impérial; le partage lui-même fut d'une sage modération qui assurait la durée de ce pouvoir, le sénat et le peuple pouvant se croire toujours souverains comme le prince. Qu'il y eût plus d'apparence que de réalité dans ce pouvoir, soit; mais cette apparence fut une extrême déférence, et il n'y a que les prudents, les modérés et les sages qui tempèrent leur pouvoir par ces concessions.

Quel fut le sort de cet extérieur de Rome ainsi divisé? Sans doute les empereurs ne détruisirent pas l'avarice romaine: mais, à force de la châtier, ils la comprimèrent. Il y eut toujours, sous les empereurs, quelque proconsul avide; mais les Verres, les Cassius et les Antoine disparurent avec la république. Ceux-ci spoliaient les provinces en maîtres, en souverains : mais les Césars n'admettaient pas de rivaux ; ils ne souffraient pas des excès qui eussent été un partage de leur puissance. Dans les grandes occasions, c'était le sénat qui évoquait le procès des prévaricateurs, et

bares que les apôtres firent le plus de conquêtes. En vérité, Dieu pouvait se passer de Rome pour ses desseins. Le paganisme, d'ailleurs, comment s'élait-il propagé? — Ni l'esprit de parti, ni l'esprit de corps, ni lesprit de secte, ni l'antagonisme religieux ne résistent à cette distinction ; c'est-à-dire à l'histoire vraie. * Dion Cass., 55-5, 11.

('/(''tait le prince môme, en qualité de consul, qui présidait le sénats La mort volontaire que s'infligeaient les exacteurs avant l'information, ne les soustrayait pas aux poursuites; on les jugeait quoique morts ^. Ceci se passait sous Trajan; mais Domitien lui-même lut si sévère pour les proconsuls^, que jamais les provinces ne furent mieux traitées que sous son règne; tyrannie singulière que maudissait une portion de Rome, mais que bénissait l'univers! Nerva remit en fonctions un de ces exacteurs qu'avait bannis la justice de Domitien. Il fallut le poursuivre pour des prévarications en Bytliinie; seulement, ce que ses accusateurs appelaient des vols, il l'appelait des présents. Pline, qui le défendit, lui est probablement favorable, mais le sénat lui pardonna quelques indélicatesses à raison de sa vieillesse et de je ne sais quelle dignité d'attitude \ On inculpait donc même un certain degré d'indébcatesse chez les proconsuls impériaux ; mais les proconsuls républicains avaient pu se permettre impunément le pillage.

Quand Pline le Jeune félicite un ami sur le gouvernement d'Acbaïe qui lui est échu, « songez bien, lui écrit-il, aux règlements que vous prendrez pour les cités libres ; quoi de plus précieux que la liberté; qu'est-ce qui demande plus de précautions^? »

« Honorez les grands, écrit-il à un autre; faites -vous aimer des petits. Il y a des gens qui, pour paraître se soustraire h l'influence des grands, passent pour bizarres ®. » La démocratie impériale s'étendait donc aux provinces. On aimait à n'y pas pamître se subordonner aux grands; les Césars protégeaient aussi les petits. Déjà Tibère se plaignait de manquer de candidats pour les proconsulats ' : depuis qu'ils n'enrichissaient plus, on les recherchait beaucoup moins. Néron écarta jusqu'aux prétextes de l'exaction, quand il défendit aux proconsuls de donner des jeux publics quelconques^. Sous le même Néron, de l'aveu de Thraséas, c'étaient les provinces qui faisaient trembler l'aristocratie romaine, tandis

* Pline, Letf , 2-11, procès de Priscus. — - Ibid., 5-9, procès de Classicus. — 5 Snét., Vie de Domitien, 8. — * Pline, Lett., 4-0. — s ll?id., 8-24.

^ Chez les patriciens de Rome, amis de Pline. {Ibid. 9-5.)

"^ Selon Tacite, il oubliait Arruntius que, depuis dix ans, il retenait à Rome. [Ann., 6-27.) Tacite lui-même oublie qu'Arrunlius, au jugement d'Auguste, était l'un dis rivaux les plus redoutables du prince. (Y. iOid., i-13.)

8 Ibid , 15-51.

qu'autrefois c'était l'aristocratie qui faisait trembler les provinces ^ Je ne sais que la Judée qui ait éprouvé la colère des empereurs. Josèphe,qui accuse beaucoup sa nation, n'accuse pas moins les proconsuls : mais si l'on songe à ce que firent les empereurs pour transiger avec le fanatisme juif ^ ; à la mansuétude de Claude et même de Néron ^; aux concessions, aux avances infructueuses d'Adrien et de Julien; si l'on songe enfin à ce sort unique et exceptionnel d'une seule province de l'empire, en même temps qu'à une seule persécution des populations impériales, — savoir, la population chrétienne confondue avec la juive, — ne s'avouera-t-on pas que l'indocilité et l'intolérance juives triomphèrent du bon vouloir des Césars? L'empire respecta constamment, quant aux provinces, leur vie propre, leurs usages, toute leur manière d'être. Il n'en exigea que la soumission politique et le tribut; à cela près, chaque province resta ellemême et ne parut pas avoir changé d'existence. Rome s'agrégea tout; elle ne s'assimila rien. Quelques Juifs d'Ionie qui se plaignaient de l'intolérance grecque à leur égard, rendaient hommage à l'indulgence romaine. « Quoi de plus doux, disaient-ils à Hérode, dans la paix que procure l'empire romain, que la Hberté de vivre sous les lois de son pays'? » La Judée pouvait donc être comme le reste de l'univers heureuse et libre, si c'est l'être que de vivre tranquillement sous ses propres lois à l'ombre d'un tout-puissant patronage. Je conclurai comme il suit sur les provinces romaines : Qu'on m'en cite une seule qui n'ait pas été malheureuse sous la république ! qu'on m'en cite une seule, moins la Judée qu'il fallut exterminer pour la réduire comme le prédisaient ses prophètes, qui n'ait été heureuse sous les Césars! Les Césars ne pesèrent donc pas sur le monde, ou ce ne fut pas pour son malheur.

Pesèrent-ils sur Rome comme on le prétend? L'empire fut plus qu'une monarchie consultative, et quoique chaque gouvernement eût le cachet du prince régnant, et que le prince régnant variât lui-même dans ses tendances, — ce qui est vrai de tous les gouvernements et de tous les gouvernants de la terre, — il est certain que

* Ann., 15-21. — - Y. Josèplic, Hist. anc. des Juifs, 19-5, C.

^ Ibid., '20-7. — Sans Poppi'c, il y aiiniil eu peut-être une guerre judaïque pour un pan de mur; à la vérité, dans les dépendances dii Temple.

* Ibid., 16-5.

LKS CÉSARS. 550

le gouvernement impérial fut une monarchie entourée des formes républicaines, et que ces formes eurent très-souvent la vigueur d'institutions. Elles en eurent la vigueur sous le règne si long d'Auguste; pendant les deux tiers du règne de Tibère; pendant lout le règne de Claude et de Vespasien; pendant la première moitié des règnes de Néron et de Domitien K L'ascendant républicain prévalut même sur le pouvoir impérial depuis Trajan jusqu'à Commode. Les preuves abonderaient trop, si je cilais; je renvoie à l'histoire : mais, par exemple, en pleine tyrannie de Néron, ne reproche-t-on pas à Thraséas de fatiguer le prince de son opposition et de ses censures obhques, au lieu d'user en plein sénat de son droit d'initiative contre les abus^.^ Tacite convient lui-même qu'il y eut sous Néron une image de la république ^, et ne sait-on pas qu'il était difficile de contenter sur ce point un patricien? Faut-il rappeler, à propos de Trajan, que Pline le Jeune confesse qu'après avoir supporté les pires des princes, on se contente à peine des meilleurs. Et voyez comme la vérité d'un principe en concihe les conséquences ! J'ai dit quelles avaient été les tendances libérales des empereurs particulièrement doués de l'esprit romain; j'ai dit que l'empire avait respecté les formes républicaines en les condensant; je montre maintenant (jue ce fut par ces formes que prévalurent les tendances généreuses des meilleurs empereurs. C'est r|ue l'empire fut une démocratie disciplinée ; c'est que l'empire fut une monarchie, tempérée par les formes et souvent [lar l'esprit de la république.

Sous les Césars, les magistratures restent électives \- seulement l'élection est mitigée dans le sens du pouvoir unitaire qui, luimême, quoiqu'on fait héréditaire, a une apparence élective par l'adoption % par l'association au pouvoir, puis par la substitution du successeur, pour laquelle on demande la sanction du sénat et de l'armée % le seul peuple vraiment politique de l'empire. Voyez

* Voyez, par exemple, le programme républicain de Néron à son avéncnienl. {Ann , 15-4.) Et il Uni parole, dil Tatilc : « ÎSec defuit (ides. » [Ibicl., ch. 5); — sur Domitien, voir Suét. [Vie de Domit., ch. 7, 8.)

' Ann., 13-5.

'^ « Manebat nihilominus quaîdam imago rcipublicae. w [Ibid., 13-28.)

* l£tl. de Pline. 3-29, 4-25; Suét., Vie d' Auguste, 50.

"' « Loco libcrlalis eril quod elegi cœpimus. >^ (Galba à Pison, Tacite, Hist., i-10 ' « Tacile, Ann., 13-4.

dans Pline le Jeune combien les magistratures étaient recherchées \ et d'après quelle honnêteté de principes il recommande lui-même ses propres candidats. « Pourquoi, dit-il, dans son panégyrique, ceux qui ont mérité d'anoblir leurs descendants, seraientils moins favorisés que ceux dont les pères étaient déjà nobles ^. » Réflexion qui prouverait que les nobles, non hostiles, avaient une large part aux honneurs, même avant Trajan; mais, qui ne sait que c'était par les Césars que la démocratie s'était régularisée pour prendre son rang dans la société romaine, la démocratie indisciplinée n'étant qu'une forme de l'oligarchie, c'est-à-dire quelques hommes exploitant leur classe?

Si Tibère aimait à continuer les mêmes hommes dans les commandements, dans les emplois civils et militaires, et souvent jusqu'à la mort des titulaires, il mettait en cela l'esprit monarchique qui est la fixité. Il avait un autre excellent motif : c'était de prévenir les rapacités qui étaient comme une nécessité de tous les avènements dans les courts emplois. Il tempérait ainsi, s'il ne le corrigeait, un des plus constants et des plus criants abus de la république. Quand Tacite dit de Tibère, qu'il ne favorisait pas les vertus éminentes, mais haïssait les vices, craignant pour lui-même les hommes trop éclatants, et pour le pubhc les hommes dissolus', il ne dit rien que de judicieux en soi : mais ce sont autant les républi(|ues que les empereurs qui goûtent les médiocrités, et réservent leurs rebuts aux grands esprits : Miltiade, Thémistocle, Aristide, Alcibiade, Cimon, Démosthène, Philopœmen , Socrate et cent autres en seraient la preuve : Rome d'ailleurs, si juste pour ses grands hommes, ht une vive et cruelle guerre aux Scipions, par le premier Caton *. Les empereurs et Tibère même, se contentèrent de se défendre de leurs rivaux ; mais Tibère ne se livra que trop à Séjan; Néron à Sénèque, qui le rendit parricide ^ Vespasien, Cerialis eurent les faveurs de Claude, de Néron, deDomilien; el les charges civiles ne furent pas moins brillamment tenues que les charges militaires, car il est à remarquer que les victimes des Césars les plus nobles, les plus regrettées, les plus vantées par

* î.elt., 6-9, 7-22. Voir encore ibid., 10-3, à Trnjan. — = Pmu'gijr., ch. 70. — ^ Ann., 1-80. — -^ Voir Tite Live.

^ C'est qu'il lallail perdre el Pallas et Agrippine pour faire place à Sénèque.

l'opposition patricienne vécurent dans les grands emplois. On dit de nos jours que gouverner, c'est occuper, c'est distraire le peuple. D'après les Césars, gouverner, c'était pourvoir aux besoins publics en tout genre; c'était nourrir le peuple et le réjouir. Tibère, qui n'aimait pas les jeux du cirque, fit sur ce point son devoir de prince; il sut réjouir le psuple. Nerva, qui voulut largement économiser sur les jeux du peuple, dut céder le trùne à Trajan, dont les spectacles furent célèbres : mais rien n'bonore plus les empereurs que leur soin de nourrir les masses ^ On put craindre la disette à Rome; il y eut des temps de cherté; il n'y eut pas de famine. Auguste ne se désola jamais tant, que lorsque Rome fut mal approvisionnée ; Tibère, qui rejeta le titre de père du peuple^, le mérita autant que nui prince. Je ne sais rien qu'on doive plus admirer que les soins paternels de cet empereur pour les souffrances du peuple, lui qui le courtisait si peu, et pour qui le peuple fut toujours ingrat. Après l'incendie de Rome, il n'est rien que Néron ne fit pour soulager les victimes : le désastre était immense; la soUicitude de l'empereur égala le désastre. Il y était intéressé, dira-t- on ; les Césars avaient à craindre un peuple mécontent. Comme si tous les gouvernem^ts n'en étaient point là ! La peste sévit dans Rome républicaine^; on ne la connut pas dans Rome impériale : présumons-en que les masses étaient bien régies.

Et pourtant que de difficultés dans le fisc ! Rome, maîtresse des trésors des diverses nations qu'elle vainquit, n'en eut pas assez pour elle-même. « Ils furent dissipés par l'entretien de ses armées permanentes et par les malversations de ses fonctionnaires. Il y a vingt exemples de la pénurie du trésor public '". » C'est Jules César « qui non-seulement restaura, mais enrichit le fisc : l'or que ses victoires procurèrent à Rome en déprécia la valeur^. » Miiis ([uand la guerre ne put plus enrichir Rome et qu'il fallut pourtant gra-

* Jamais les provinces ne furent sacrifices que pour nourrir Rome. '■^ Ami., 2-87.

^ Voy. Denys d'IIalicarnasse, Antiq. rom., liv. 7. ch. l'i, 51 ; liv. 9, ch. 10; liv. 10, <;li. 10. — Celle qui éclata sous le cinquaiite-septicme consulat fut la plus violente. Rome républicaine coiunU aussi la famine. (Voir ihid., liv. 9, ch. 0.)

* Moreau de Jonnès, membre de l'Inslitul, Slatislique des peuples de rantiqutle, tome 2, p. 524 II cite souvent les exactions et le malaise républicains.

•'• lOid.

tifier les courtisans^, c'est-à-dire fournir au luxe des nobles, nourrir le peuple, acheter l'armée; on dut ou accroître l'impôt, ou provoquer des dons volontaires ^, ou confisquer les biens des con cussionnaires. Les empereurs punirent surtout des prévaricateurs, et la calomnie put ici se mêler à d'évidentes vérités; mais le gouvernement des Césars ménagea l'impôt. Qui croirait, si l'histoire ne l'attestait, que ce fut Néron, ce Néron qui avait déjà tué son frère, humilié sa mère; le coureur nocturne de tavernes, l'amant de Poppée; que ce fut lui qui voulut abolir les impôts: qu'il voulut ainsi soustraire le peuple aux traitants, et que ce fut par un élan du cœur qu'il proposa au sénat de doter aussi magnifiquement le monde ^? Eclairé, contenu môme par le sénat qui représenta que les impôts remontaient à la répubUque, et qu'il fallait bien que les recettes équilibrassent les besoins \ Néron abandonna son projet : mais il introduisit la publicité dans l'impôt; il prit les mesures les plus sévères contre les publicains, et, quand il nonmia les préfets de l'épargne, il choisit d'anciens préteurs d'une expérience notoire^. Que les abus renaissent promptemenl, que les meilleurs règlements soient oubhés ou négligés, c'est le vice de tous les gouvernements : mais les Césars faisaient de bons règlements; les circonstances savaient les réveiller.

Le système général du gouvernement impérial consista donc : quant aux provinces, à respecter leur nationalité, leurs traditions, leur vie locale ; à les préserver de l'ennemi extérieur et des exacteurs. Le gouvernement dut, à Rome, se protéger lui-même contre l'esprit sénatorien, tout en ménageant la liberté du sénat ^; surveiller ses magistrats, tenir en sa main les armées, nourrir la plèbe, contenter le public par la vie à bon marché, par la modération des impôts, par la fréquence des jeux : il fallut qu'il pro-

* Vespasicn dotait des sénateurs et des consulaires pauvres. (Suét., Vie de Ve^spasien, de 8 à 12.)

- Ciiligula provoquait des offrandes. (Suét., Vie de Caligula, 42.) — Voir aussi Pline [Pane'gyr.) sur les anomalies du fisc.

^ Ann., 15-50.

* « Ut ratio quesluum et nécessitas erogantium inter se congruerent. » [Ibid., 13-50.)

•^ Suét., Vie de Néron, 51.

*» « Ad nos quoque vclul rivi ex illo benignissimo fonte decurrunt. » (Pline, Lettr 5-20.,

LES CKSAHS. 563

curât au fisc beaucoup d'argent pour obvier à beaucoup de dépenses. Ce furent là de grands devoirs entourés d'extrêmes difficultés, si bien que, si l'on mesure celles-ci à ceux-là, si l'on juge de l'effet par l'obstacle, les Césars seront mieux compris *.

Quelques détails que nous fournit Pline sur le gouvernement de Trajan nous éclaireront sur les gouvernements antérieurs que Trajan résume. Car si Trajan n'est pas du sang des Césars, je n'en coimais pas qui soit plus prince ; je ne connais pas d'empereur qui soit plus romain.

La correspondance de Pline avec Trajan nous apprend deux choses : l'administration des provinces sous cet empereur, et l'esprit administratif de ce prince.

L'un des principaux objets de la surveillance impériale, c'étaient les finances \ soit qu'elles intéressassent directement le trésor public, soit qu'elles intéressassent plus spécialement les revenus provinciaux dont la bonne ou la mauvaise gestion touchait doublement Rome, et par son influence sur l'esprit local, et par l'éventualité des subventions. Pline s'excuse donc auprès de Trajan d'avoir, contrairement à l'avis d'un des affranchis de l'empereur, accordé les droits de poste '^ à un courrier du roi des Sarmales, porteur d'un message urgent. Plus tard, il s'excusera d'avoir encore accordé ce droit, dont il est fort avare, à sa femme qu'appelle à Rome la mort de son aïeul'. Trajan trouve très-bon qu'on ne lui envoie pas annuellement, de Bithynie, pour lui porter un simple décret d'hommages, un député qui coûte fort cher. Pour PHne, comme pour le gouverneur de Mésie, le seul envoi du décret suffira ^. Pline avertit le prince que la Bithynie a beaucoup de recouvrements à faire, et qu'on gaspille ses ressources ; il demande un arpenteur par lequel on vérifiera grand nombre d'usurpations foncières ^ D'après les considérations que lui soumet Pline, Trajan consent à la construction d'un bain public à Pruse, pourvu qu'il ne

* Chateaubriand reconnaît à la descendance d'Auguste « ce quelque chose d'élevé et de délicat que domient l'exercice du pouvoir, l'habitude des richesses, le souvenir d'une lignée historique. » [Études histor., p. 156.) Il n'en déclame pas moins contre SCS crimes qu'il eût mieux valu expliquer.

- « Rationes autem in priniis libi rerum pubiicarum excutiendae sunt. j> (Trajan à Pline, Lett., 19.) ^ C'était, comme en Russie, l'usage des relais impériaux. [Ibid., 13-14.)

* Ibid., 120, 121. — 5 Ibid., 55. — ^ Ibid., 28.

faille iii nouvel iiiipôt.^ ni toucher au nécessaire ^ : il consent à l'entreprise d'un aqueduc à Nicomédie, mais il veut savoir si ce n'est pas par l' improbité des premiers agents que deux autres tentatives du même genre ont échouée II permet un théâtre à Nicée, des bains à Claudiopolis, car ces établissements passionnent les Grecs ; mais on surveillera les travaux, et on exigera les constructions d'ornement auxquelles les particuliers ont souscrit^. Il admet la construction d'un aqueduc à Sinope s'il est nécessaire, et si la ville peut le payer '*; il approuve l'établissement d'une voûte au-dessus d'un cloaque dont souffre la ville d'Amastris^. Ces travaux n'intéressent que la province ; il en est un qui intéresserait aussi la gloire du prince : il s'agirait d'unir, à la mer, un grand lac. Trajan prévoit que cette jonction pourrait épuiser le lac; il prescrit des études, et Pline propose un canal qui s'arrêtera très-près de la mer\ — Ce qui frappe dans cette correspondance, c'est la rareté des hommes de Tart dans les provinces. Les arpenteurs, les niveleurs, les hydrauliciens qui viennent à Rome, de la province, sont redemandés par la province, à Rome. Pour l'immense travail de la jonction du lac à la mer, il n'est question que d'un ou de deux hommes spéciaux \

Les troupes qui gardent la province, ou plutôt les soldats qui en font la pohce % occupent naturellement l'empereur. Chaque année, le peuple et la troupe, à l'anniversaire de l'avènement du prince, renouvellent leur serment et leurs vœux pour le maître du monde, pour le tuteur du genre humain, selon la belle expression officielle : mais comme le soldat est rare ! Byzance étant une ville considérable, on peut lui concéder un centurion légionnaire; mais point de soldats pour Juliopolis, car d'autres villes en réclameraient^ Le préfet du Pont, Bassus, très-bien noté d'ailleurs, aurait besoin de soldats; Pline lui en a prêté douze ^*': Trajan fait remarquer ^^ que les hommes étendent volontiers leur commandement; il prescrit donc sur ce point beaucoup de réserve. Il approuve Pline d'avoir accordé à un intendant et à un affranchi de

» Pline, Lett., 35. — 2 Ibid., 47. — •> Wid., 48. — * Ibid., 92. — 3 Ibid., 100. — « Ibid., 51.

' Ils étaient rares partout, car Trajan se plaint d'en manquer à Rome, [ietl., 19.) •^ « Commililoncs, » les garnisons. [Ibid., GO, 101.) '•» loid , 82. — »« lbid.,\s. — » Ibid., U.

LES CÉSARS. f)65

César à peu près dix militaires qui les seconderont dans la mission tout exceptionnelle de réunir des blés, mais pas au delà'. Il n'admet pas que la troupe soit mêlée aux esclaves publics, insuffisants, lui dit-on, pour la garde des prisons : ce contact produirait la négligence réciproque; mais surtout il ne faut pas éloigner le soldat de son drapeau ^. C'est une de ses maximes, et il la répète.

Pline consulte l'empereur sur quebjues difficultés rebgieuses. Trajan répond qu'on peut déplacer un tenq)le de Cybèle sans s'occuper des formalités particulières de la consécration du sol à Rome, cette consécration n'étant pas la même pour les provinces^. On peut aussi utifiser, pour des bains publics, les ruines d'une maison appartenant aux Césars sans oublier que, si le sanctuaire projeté pour Claude dans l'intérieur de cette maison a été inauguré, le sol estconsacré*; mais à quoi bon, pour une simple translation de tombeaux, consulter les pontifes de Rome? Ce serait trop de formalisme; Pline appréciera sur ce point ce qui convient'. La correspondance de Pfine au sujet des cbrétiens est connue. Trajan veut qu'on pardonne au repentir, qu'on ne fasse pas de recherches trop rigoureuses, et qu'on ne reçoive que des dénonciations signées ^.

Mais les sociétés secrètes étaient un des soucis de l'empereur. Si un magistrat qui entrait en charge, si un simple particuher qui inaugurait un monument dont il avait fait les frais donnait une fête (et tel était quelquefois le nombre des invités qu'd s'élevait jusqu'à mille), c'était une sorte d'attroupement; car on ne choisissait pas, pour ainsi dire, on ne se restreignait pas à des amis ou à des connaissances ; on convoquait, on hébergeait des corporations. Trajan y voit un danger; il veut que les provinces jouissent d'une paix perpétuelle; c'est pour cela qu'il leur doime des gouverneurs comme Pbne''. Un affreux incendie a ravagé Nicomédie; Pline voudrait organiser un collège d'artisans qu'il croit utile pour obvier à de pareils désastres ; il surveillera ce collège pour y prévenir les abus : mais, selon Trajan, les communautés ont troublé la province ; sous quelque nom qu'une corporation se forme, ce

* Left., 50. — 2 ii)i(j., 7)1. — "' Ihid., 59. — '' li)i(I., 75, 70. — '• Ibid., 75, 74. — 6 lljid., 97, 98. — ' Ibkl., 117.

sera bientôt une hétairie ^; il vaut mieux engager les propriétaires à des précautions, et employer, conire l'incendie, les plus empressés. Déjà même, et avant de sévir contre les chrétiens, Pline avait, sur l'ordre du prince, interdit toute sorte d'assemblée^; ombrages extrêmes qui décèlent l'intensité du mal !

La justice, en même temps que la justesse d'esprit de Trajan, se montre dans les cas suivants : des esclaves ont été enrôlés pour servir dans l'armée ; ils ne sont pas incorporés; que faire? demande Pline. Il faut, dit Trajan, s'en prendre à ceux qui les ont enrôlés si on les a contraints, ou les châtier personnellement s'ils ont agi spontanément avec connaissance de cause ^. Des enfants exposés et nourris dans la servitude, quoique nés Hbres, restent hbres, selon l'empereur, et ils ne sont pas le gage de leurs nourriciers '\ — Voici une question bien délicate, car l'humanité et la loi sont aux prises : des gens depuis longtemps condamnés aux mines ou aux combats du cirque ne subissent pas leur peine ; ils sont mêlés aux esclaves publics; ils en touchent le salaire; la plupart sont vieux et rangés; que décider? L'empereur répond, en Romain, qu'il a chargé Pline d'extirper les abus; qu'il faut exécuter les condanmations qui ne remontent qu'à dix ans, et substituer, quant au reste, des travaux en rapport avec la peine ^ — Le sénat avait infirmé, en principe, les actes de Bassus, l'un des prédécesseurs reprochables de Pline, et donné deux ans pour se pourvoir contre ses jugements ; un banni de Bassus était resté dans la province, mais sans se pourvoir; qu'en faire ? Qu'on l'enchahie et qu'on l'envoie au préteur! répond Trajan; il ne suffit plus d'une simple exécution de peine pour celui qui s'est joué delà sienne^. Cette rigueur chez Trajan est exceptionnelle. Si Pline veut, au besoin, forcer les décurions à se charger de fonds publics sans emploi, au taux courant de douze pour cent, l'empereur qui rejette cet expédient conseille de mettre l'emprunt en adjudication''. De même, il ne

' Sorte de IVaric-niaçonnerie dont le nom était grec, sinon la chose. La loi des douze tables, qui défend les conciliabules, les définit ainsi : « Sodales sunt qui ejusdem collogii suni; quod Grccci Iraipiuv vocant. » (0-26, 27.) — Le texte de la lettre de Trajisn est précieux : « Quodcumque nomcn, ex quacumque causa, dedeiinms lis qui in idem conlracti (ucrint, ha;tcriaî quamvis brèves, fient. « [Lett., 42.) — N'avons- )ious pas revu la même contagion?

' « Quo secundum mandata tua luctcrias esse veiueram. » [Ib'td., 97.) 5 Wid., 39. — * Ibid., 72. — s Jbid., iO. — « ïbid., 05. — ^ IbUL, 03.

veut pas qu'on revienne sur des libéralités faites di-puis plus de vingt ans par les villes ; car, si leurs finances lui sont chères, le repos des particuliers ne le lui est pas moins \ — Même esprit de conciliation quand il s'agit de statuer sur le sort de sénateurs de province; il ne veut pas d'exclusions rétroactives. « Ne touchons pas au passé, dit-H; veillons seulement sur l'avenir-. » C'est par ce motif que, malgré quelques soupçons d'improbité, il ne veut pas qu'on recherche le philosophe Archippe^ qu'avait gratifié Domitien et que Nerva avait épargné. — Ce n'est qu'à trente ans qu'on peut être magistrat ou sénateur en Bithynie ; mais Auguste a permis à vingt-deux ans les petites magistratures, et la loi même qui prescrit l'âge de trente ans pour le sénat en excepte les magistrats \ Les magistrats peuven^lflès lors, selon Trajan, entrer au sénat avant trente ans. Il y avait du juriste chez cet empereur.

Nous avons une tendance à tout niveler, à tout généraliser, à tout uniformiser; les Romains procédaient par agrégation'' : ils assemblaient, ils cimentaient les divers éléments de leur édifice social; ils ne les transformaient pas ^ Il s'en fallait que toutes les provinces de l'empire eussent exactement le même régime. Rome n'achetait pas les soumissions; elle les imposait : elle n'amortissait pas les hostilités par des récompenses immorales; elle se souvenait de l'injure, elle récompensait les services; elle ne donna jamais à la perfidie le prix de la fidélité. Les privilèges de chaque province furent proportionnés à l'ancienneté et à la vigueur du concours qu'elle avait prêté à Rome"^, si bien que chaque province eut sa constitution distincte. Aussi quand Pline cédant soit à une loi de son esprit, soit à une sorte de nécessité des temps dans un empire qui embrassait l'imivers, proposait à Trajan des règlements généraux, il trouvait l'esprit romain de l'empereur rebelle à cette tendance.

Sur la question des enfants exposés, il n'y a, dit Pline, pour la Bithynie, ni règlement général, ni décision spéciale ^ Trajan ré-

* Lef/., 142. Voir aussi de G2 à 68. —^Ibtd.,\\G.'-'^lbid.,^^, SG.— ^lbid., 85, 84. 5V. Saliusle, Cfl//7.,6.

^ L'univers romain ne fut qu'une prodigieuse mosaïque : la puissance romaine opéra la cohésion des empires, non leur unification, encore moins leur assimilation Cette distinction importe.

7 Voir à ce sujet Tacile, Ann., 12-01, G2, C3. — s Lett., 71. 72.

pond qu'il n'y a rien de général, sur ce point, dans les conslitulions impériales. Il ciie des lettres de Domitien statuant sur des cas particuliers ; il imite Domitien ; il répond à la question qu'on lui pose, et ne prend pas de mesure universelle. Ce sujet n'avait rien de politique, il est vrai, mais on le traitait selon le pli politique. Les décurions nommés, d'office, membres du conseil provincial payeront-ils le droit d'investiture? Pline demande un règlement général \ au moins pour la Bithynie. L'empereur répond qu'il ne peut faire de règlement général et qu'il faut s'en tenir à l'usage de chaque ville -. Quel est le privilège des cités sur les biens de leurs débiteurs? La plupart des gouvernements, dit Pline, prêtèrent les cités aux créanciers chirograpliaires. Quelle règle observera-t-li pour la Bithynie et le Pont^? Il faut, répond Trajan, se régler d'après le droit de chaque ville : on maintiendra le privilège à celles qui l'ont; on le refusera à celles qui ne l'ont pas \ — C'est ({ue, si la justice qui généralise est la plus commode, celle qui spécialise est la plus vraie. Les Romains essentiellement pratiques ne fuyaient point le détail, et, de plus, tout était nuances dans leur organisation. Les Nicéens réclament, d'après un privilège d'Auguste, la succession de leurs concitoyens morts sans testament ^ . Il faut examiner, dit Trajan, et leur rendre justice. La ville d'Apamée consent à ce que le gouvernement fasse vérifier ses comptes, bien qu'elle ait toujours joui du privilège de n'être pas vérifiée ^ On profitera de son consentement, dit Trajan, et on lui maintiendra son privilège \ — La ville d'Amise, libre, et alliée de Rome, réclame en flweur de son système d'impôts ^ Si elle se fonde sur les lois que nous devons respecter d'après notre pacte d'alliance, point d'obstacle, répond Trajan; surtout si les impôts,, au lieu d'alimenter des cabales et des conciliabules, nourrissent les pauvres^; mais ne souffrez rien de semblable dans les autres villes. — Ce n'est pas seulement chaque province, c'est chaque ville de la province qui a sa constitution ; c'est que si Rome avait

* Letl., 115.

- « Iii uiiivcrsum ad me non polcst stalui... sequendam cujusquc civitatis legem. )> {Ibiii., 114.)

- lùifL, 100. — * Ibid., 110. — ^ Ibld., 87, 88. — « Ibid., 50. — ' Ibid., 57.

^ Un sysirmc de eolisations. {Lrtt., 95.) *' Ibid' 9i.

eu besoin de chaque province pour conquérir le inonde, elle avait presque eu besoin de chaque ville pour conquérir chaque province; elle voulait que le prix de sa conquête fût respecté comme sa conquête même. Il est vrai que ce que la fidélité avait mérité, l'ingralitude pouvait le perdre, et les privilèges avaient un caractère mixte. Ils étaient permanents, par le fait de leur durée; temporaires, puisqu'ils étaient renouvelables. Les privilèges dont le terme est expiré sont sans valeur, écrit Trajan; mais je m'impose la loi de les renouveler avant leur échéance ^

J'aime ces détails parce qu'ils ressuscitent les temps; parce qu'ils sont de Trajan et que c'est sa voix même qu'on croit entendre. D'autre part, quelle n'est pas la concision antique dans la solution des affaires ! Cette grave aftiliation des chrétiens dont Pline entretient Trajan en deux pages, et que le prince résout en quelques lignes, n'y mettrions-nous pas un volume? La correspondance de l'empereur l'honore au plus haut point. Il y déploie une hauteur, une sûreté de vues, une équité, une netteté de décision, surprenantes ; ses réponses respirent partout le prince, î homme d'Etat, le juriste, le capilaine. C'est un reflet de son âme, c'est une porliou de son génie.

L'homme excellent et le digne empereur se confondent dans ces quelques hgnes : « Mon très-cher Pline, vous me demandez un congé motivé sur plusieurs graves raisons ; une seule me suffirait, c'est que vous le désirez, bien certain que, sitôt que vous le pourrez, vous reprendrez vos importantes fonctions-; » — ou bien encore : « Mon très-cher PUne, vous m'apprenez votre rentrée en Bithynie, et je suis sûr que la province comprendra mes intentions, car vous ferez si bien, qu'on verra que je ne vous ai choisi que pour être mieux représenté^. » Quel mélange exquis du prince et de l'ami ! Dans les mots qui suivent, c'est l'ami seul qui écrit. Pline avait accordé les droits de poste à sa femme qu'appelait à Rome la mort de son aïeul, et s'en excusait à raison de l'urgence : (( C'est fort bien, mon très-cher Pline, d'avoir compté sur moi, répond Trajan ; nul doute que ma permission n'eût été inutile à votre femme si elle l'avait attendue; et c'était surtout son empres-

^ Leti., 55. — 2 Ibid., 25. — ^ Ibid., 29.

sèment à venir, qui devait consoler sa grand'tante^ » Cette lettre qui termine le recueil n'en est que plus précieuse. Elle semble le dernier mot de l'homme, et comme le parfum d'un grand cœur.

Trajan personnifie son époque encore très -romaine, et son esprit est tout romain comme son temps. Veut-on sentir le contraste de deux époques et de deux esprits tous deux éminents, mais bien diversement ; qu'on lise après la correspondance de Trajan celle de Julien. Quel changement! « Julien à Libanius : — J'ai lu hier avant mon dîner une grande partie de ta harangue ; après mon dîner, je l'ai achevée tout d'un trait. 0 mortel heureux qui peux écrire si bien et si bien sentir ! 0 langage! ô inspiration ! ô sagesse! ô parution! ô argumentation ! ô plan ! ô début! ô diction ! ô cadence ! ô composition ^ ! » Rien de plus, mais rien de moins. 0 pédants! ô pédantismeî m'écrirais-je à mon tour ; ô temps futile et de décadence ! ô hellénisme qui perd Rome ! ô prince aveugle qui sacrifie Rome à l'hellénisme, dirais-je, si je ne savais que les temps sont plus forts que l'homme, et que, si Julien, malgré ses grandes qualités, n'échappe pas au ridicule, c'est qu'il ne peut se soustraire à son temps; c'est que la Grèce l'emporte, c'est qu'il s'agit d'un peuple de rhéteurs gouverné par un rhéteur !

Revenons à Trajan. Il importait de l'étudier dans l'administration extérieure; car, dans les provinces, son action fut plus personnelle puisqu'elle fut sans contrôle. — A Rome le sénat, les formes républicaines, les traditions de la liberté et l'opinion publique contenaient les empereurs. En traitant du sénat romain, j'ai dit lo programme patricien dont Pline était le rédacteur en quelque sorte. Le panégyrique de Pline où j'ai puisé ce programme indique assez ce que, d'accord avec son temps et son âme, le sage Trajan sut accepter.

Les Romains supportaient un chef plutôt qu'un maître, un dictateur (ils y étaient accoutumés) plutôt qu'un roi. Ils sacrifiaient leur liberté plutôt que leur dignité ; comme les Bretons de Tacite,

* lett., 121.

^ Ibid., 14. — Voyez encore sa lellre IG au philosophe Maxime, sa lettre 18 au })hilosophe Eugène, et tant d'autres où il n'entretient de prétendus philosophes que de puérilités lilléiaires; si bien que Dorât n'eût pas écrit autrement.

ils accoptaient tout de la servitude, à part l'injure ^ Les nobles respectèrent Tibère; ils abhorrèrent Caligula, Néron, et plus encore Domilicn, un parvenu plus superbe que Néron même^.

Les empereurs pouvaient opprimer les grands, les nobles, les riches, en s'appuyant sur le peuple; mais aussi, au moindre mécontentement du peuple, la classe opprimée abattait le tyran ; un grand coup d'épée tranchait la question : Domitien et Caligula en sont la preuve. Ce fut quand le peuple trompé abandonna Néron, que le sénat le condamna. De son côté, l'armée fit trembler Nerva. Une longue et significative expérience éclaira donc les empereurs, et Trajan comprit que, pour régner dans des conditions normales, il fallait tenir l'armée sous la discipline et occupée contre l'étranger; bien administrer pour ne pas irriter les masses; accorder aux grands et aux riches une large mesure de pouvoir et de liberté pour prévenir leur hostilité. Ce fut l'harmonie de ces trois conditions d'un bon règne qui fit l'honneur de celui de Trajan.

Si cet équilibre se rompit après les Antonins, c'est que le bonheur a ses corruptions, dont la première est d'oublier les conditions même qui l'assurent; et Commode n'avait pas reçu les mêmes leçons que Trajan. Celui-ci succédait au malheur de ses devanciers, l'autre succédait à leur fortune ; puis les grands esprits ont des procédés que de moindres esprits ignorent^.

Mais la grande raison de la décadence romaine, c'est que Rome avait longtemps duré; c'est qu'elle avait épuisé ses deux principes : la liberté d'abord, puis l'autorité. Elle mourait enfin comme tout se meurt, d'avoir vécu.

Rome, en effet, avait vécu sous ses rois deux cent quarantequatre ans; en république, quatre cent soixante-dix-huit; sous les empereurs, cinq cent six ans. Sa vie occidentale s'accrut de sa vie orientale, et celle-ci dura mille ans*. Ainsi la forme monarchique régit la société romaine pendant dix-sept cent cinquante ans ; la

' Vied'Agric, 13.

- Autre considt'iralion : la tyrannie de Néron fut répressive, celle de Domitien préventive; or on aime mieux être puni qu'annulé.

'' Trajan « tint toujours les hommes dans l'admiration. » (Machiavel, Le Prince, c. 21 .)

* Morcau de Jonnès, Statistique des peuples de l'antiquité, tome 2, p. 555. — D'après lui, la suprématie des Assyriens avait duré cent trcnle-six ans seulement, celle des Mèdes quatre-vingts, celle des Athéniens soixante-huit, celle des Lacédémcnicns trente-trois, celle des Macédoniens quatorze. [Ibid.) Companz. N'omettez

république n'occupe pas môme un quart de la durée de cette société. L'enfance, la vieillesse, l'âge mûr de Rome eurent besoin de la monarcbie ; c'est assez dire ce que vaut cette forme de gouvernement pour le maintien des peuples ^

Je lis dans Chateaubriand : « Quatre-vingts années de bonheur, interrompues seulement par le règne de Domitien, commencent l'élévation de Yespasien. On a regardé cette période comme celle où le genre humain a été le plus heureux^. » Je demande, pour mon compte, si l'on trouve dans la république romaine quatre-vingts années de bonheur soit pour l'univers, soit pour Rome, et je serais fort curieux de voir où on les place. Des agitations, du bruit, une gloire orageuse, un éclat sanglant, voilà ce qu'on trouvera dans la république romaine : des vertus individuelles, un immense hé-^ roïsme collectif, soit; du bonheur point. La paix et le bonheur pour Rome et pour l'univers datent d'Auguste; cela est incontestable pour qui ne prendra pas quelques patriciens romains pour Rome, et Rome pour l'univers. Pour ceux qui savent faire cette distinction si simple et que l'histoire nous crie à toutes ses pages, les tyrans de l'univers, les Néron, les Domitien, ne furent que les tyrans de Rome, je me trompe, des patriciens de Rome, lesquels certes ne furent pas irréprochables, à moins que des ambitieux sans frein, des factieux, des conspirateurs, n'aient bien mérité du gouvernement impérial indispensable à Rome.

Chateaubriand, qui restreint trop le bonheur du genre humain dans la limite qu'il pose, le restreint encore dans ses conditions. Ce bonheur sera vrai, dit il, « si la dignité et l'indépendance des nations n'entrent pour rien dans leurs félicités^. » Toujours le convenu, toujours l'illusion en vogue! Mais si toutes les nations ne peuvent être souveraines dans le monde, si l'équilibre des grands et des petits peuples est impossible, si c'est une loi du genre humain * que les grandes sociétés y prédominent, connue dans

d'ailleurs ni Pèriclès, ni les rois de Sparlc qui donnèrent au pouvoir républicain l'unilé mcn rchique. — Yoy. sur le même sujet Dcnys d'Halicarnasse, Antiq. rom., pr«> l'ace, th. 5.

* Sénùcjue n'est donc pas un politique, mais un rhéteur, quand il nous dit de Rome: « Amissa enim libcrtate, itu conscnuit lariqnam suslentare se ipsa non valerel, nisi adminiculo regentium uteretur. » {Fragm.)

- Etudes liistor., p. 159. — "' Ibid.

" Denys d'Halicarnasse la constatait déjà. [Antiq. rom., préface, ch. 8.)

chaque société dislincte prédominent les grandes classes et les grands hommes, de quel droit, — qui ne soit pas une impossibilité, — les petites nations réclameraient-elles 1 ur indépendance; et comment leur dignité souffrirait- cl le de ce qui est leur destinée? La dignité du roitelet souffre-t-elle de ce qu'il n'est pas l'aigle? D'autre part, pourquoi Rome, avec ses grandeurs et sa supériorité morale, n'eût-elle pas eu le droit de diriger le monde qu'elle gouverna si longtemps avec tant de sens et d'équité relative? Chose étrange! il n'est pas d'homme déclamant contre Rome qui ne souhaitât à son pays la grandeur romaine : entendrait-il ne lui souhaiter qu'une grandeur barbare? Sans nul doute, l'émulation est la vie des sociétés comme des hommes : Rome fut d'abord petite^, et tout petit peuple put aspirer à l'égaler; mais cette ambition n'a qu'un temps, et celui qui n'a pu être grand, ou n'a pu l'être qu'un instant, doit avoir l'esprit de sa destinée '. Des prétentions en dehors de ces conditions ne sont que démence, et les sages n'en tiennent nul compte.

Après cette comparaison du gouvernement unitaire et du gouvernement républicain de Rome pour le bonheur des peuples et leur destinée sociale, un mot encore sur leurs obstacles respectifs à Rome. La république conquit le monde, ce qui fut très-grand ; les empereurs le gardèrent et l'administrèrent, ce qui fut plus difficile. « Celui qui sait conserver et affermir un Etat a trouvé un plus haut point de sagesse que celui qui sait conquérir^; » c'est la conclusion qu'inspire à Rossuet le spectacle historique des révolutions des empires. Or, qui connut mieux ces révolutions, qui les jugea mieux que Rossuet?

Sur ce texte si complexe du gouvernement romain, je suis bien insuffisant; mais j'entends moins le décrire que le réhabihter. D'autres ont dit son mécanisme; je me suis attaché à ses tendances, à son tempérament moral, à sa physionomie. Aristote m'a fourni les éléments d'un excellent gouvernement théorique. J'ai rapproché cette théorie du gouverncinent des Césars, et j'ai trouvé dans celui-ci les meilleures conditions théoriques. Il avait été d'a-

* « Nos ancêtres, dit Camille, n'étaient qu'une poignée de pâtres au sein dos bois cl des marais. » (Tite Livc, 5-53.)

- Un lièvre qui veut èlre l'égal d'un lion n'est qu'un sot, et le sage qui épouse la prétention du lièvre n'est qu'un fou.

^ Disc, sur l'hist. univ., llévolut. des empires, 2" partie, section 5.

bord plus royal qu'aristocratique et populaire; il devint depuis plus aristocratique et populaire que royal; il reprit, sous Auguste et ses successeurs, son ascendant royal, mais seulement en se condensant. En somme, la suprématie des Césars fut démocratique et fut toujours contenue par des formes et des traditions^ qui souvent ressuscitaient la république.

J'ai montré les efforts de la liberté pour s'organiser avec le pouvoir; et les règnes favorables d'Auguste, de Tibère, de Claude, de Vespasien aboutissant aux Antonins pour mourir avec eux en même temps que le civisme et que l'esprit romain ; je me suis arrêté au gouvernement de Trajan comme à la dernière résurrection de Rome, je ne dis pas assez, comme à son apogée et à sa plus haute personnalité, puisque Rome fut alors libre comme sous Caton, glorieuse comme sous les Scipions, et qu'elle dut trouver son terme dans sa perfection même. J'ai montré les efforts du pouvoir oriental pour remplacer la liberté romaine : on l'a vu passer de Caligula à Néron, puis à Domitien, pour aboutir à travers Commode et Héliogabale à Justinien sous lequel a péri même le paganisme, c'est-à-dire jusqu'au dernier souffle de Rome antique.

Et ce n'est pas le souffle seul de Rome qui a cessé, c'est sa domination qui s'en va pièce à pièce ; c'est son organisme qui se décompose. Le livre de Procope sur cette triste époque n'est qu'une nécrologie, qu'un inventaire de ruines % si je peux le dire. A chaque chapitre, il vous apprend comment la société romaine a perdu quelque viriUté morale ou quelque force matérielle. La majesté romaine n'est plus que la fausse majesté de l'empereur qu'on farde de titres pompeux pour tromper sur sa déchéance, et qu'on pare de ses affronts comme pour les nier. L'empire romain ne semble plus qu'une proie ; ce ne sont même plus les affranchis qui le gouvernent, ce sont les eunuques : Rome n'est presque plus qu'une femme que des eunuques ne savent pas garder, mais qu'ils surveillent; ou plutôt, Byzance est devenue Rome. Non-seulement la femme y règne, mais c'est la femme dissolue, c'est la femme riant de sa

* Voir sur l'importance des anciennes formes politiques Machiavel Disc, sur Tite Live, 1-25. — Il loue, à ce point de vue, l'ancienne Rome

* Procope entend prouver, par exemple, que le règne de Justinien fit perdre à l'empire cent millions d'habitants. (Liv. 29, ch. 18.)

débauche, c'est la femme se jouant des mœurs et de l'empire.

Ouvrez Procope \ vous y verrez, dès le début, qu'il convient lui-même que ses récits paraîtront invraisemblables à la postérité^. Deux courtisanes gouvernent leur époque : c'est l'impératrice Théodora; c'est Antonia, femme de Bélisaire; tantôt amies, tantôt ennemies, toujours funestes^. Qui croira, par exemple, que, pour vaincre une opposition de famille, Théodora qui voulait marier son petit-fils avec la fdle de Bélisaire, les fil cohabiter, quoique impubères; et que, lorsque Antonia, mère de la jeune fille, rougit de ce commerce plus par orgueil de femme que par moralité, on improuva généralement la mère M Je n'énumérerai pas leurs divisions aussi scandaleuses que leurs raccommodements; mais, quand ces femmes étaient d'accord, voici ce qui se passait, La femme de Bélisaire éprise d'un jeune Byzantin ayant dû interrompre le scandale de son adultère avec son amant que menaçait son mari, l'amant fugitif entra dans un monastère ^ : mais l'impératrice sut le retrouver pour consoler son amie désespérée; et voici comment elle le lui restitue : « Très-chère patrice, lui écrit-elle, il m'est tombé hier dans les mains un bijou si beau, que personne n'en vit de semblable; si tu veux le voir, je te le montrerai ^ » Je laisse à penser si Antonia fut curieuse et satisfaite 1

C'est quelque chose de bien étrange qu'un Bélisaire amoureux de sa femme âgée de soixante ans, commettant des fautes militaires pour se rapprocher de cette femme "', et sacrifiant sa patrie à sa maison. Serait-il vrai, comme le prétend Procope, qu'il poussait l'abaissement, dans son intérieur, jusqu'à s'y laisser dominer par un proxénète®? qu'il lui fallut souvent faire des vœux pour tel

* Il a fait deux histoires : l'une oflicielle et lauHativc, l'autre secrète et dénigrante; on croit généralennent celle-ci plus vraie. Je n'accepte p;is plus tout Procope que tout Suétone, mais eniin Procope est le Suétone du Bas-Empire.

2 V. son prolopjue.

* Tliéodora était fille d'un nourrisseur d'ours pour le compte de la faction des verts. Si Ton veut connaître ses incroyables dissolutions, d'après Procope, voir le livre 9 de VHistoire secrète. — Antonia, petite-fille d'un conducteur de chars, eut pour mère une des prostituées du théâtre, selon Procope. Sur ses intrigues et ses débauches, voir les livres 1, 2, 3 de la même histoire.

* .\ la cour byz-mtine. (V. Procope, 5-6.)

s Ce n'était qu'un slrala?ènie, selon Procope. (1-1 1.) « Procope, 3-6. — ^ mu , 4-9, 2-6.-8 //,/c?.^ 5.7.

amant d'Antonia, pour être mieux auprès d'elle^? que disgracié, se promenant seul, sombre et préoccupé de sa mort, attendant des assassins à toute heure, il n'eut quelque répit dans ses an goisses qu'à la condition expresse que lui fit l'impératrice den'cire que le serviteur de sa femme ^? Le même historien lui reproche une cupidité sans égale. — Je ne reconnais point là le héros du même nom^. L opinion publique a consacré ses malheurs comme sa gloire; mais que de louanges et d'imprécations historiques ne faudrait-il pas rectifier! Les hommes sont un mystérieux mélange, ( t il est rarement juste qu'il faille ou les diviniser, ou les maudire.

S'il faUait en croire Procope sur son temps, nulle société n'eut été plus misérable. Selon lui, le règne de Justinien les surpasse tous en calamités''. La faction des verts et des bleus y mit la guerre civile en permanence. On s'attaquait, on se tuait publiquement ; le plus violent était le plus estimé. Des femmes furent contraintes de se livrer à leurs propres serviteurs; d'autres, forcées de se précipiter à la mer pour échapper à l'outrage. Les plus grands excès se commettaient jusque dans les temples ; on ne comptait ni sur ses amis, ni sur ses parents \ Les tribunaux acquittaient ou condamnaient, selon qu'on était bien ou mal avec les factieux''. Tout plaideur qui désespérait d'un mauvais procès en faisait présent à l'empereur'', sûr de se le conciher et de nuire à son adversaire.

D'après Procope, Justinien qui ne possédait rien par lui-même, ne permettait pas que d'autres possédassent; moins avare que jaloux du bien d'autrui et causant ainsi l'appauvrissement général^. Il enrichit les Huns pour s'en racheter, et d'autres barbares qui le surent, le menacèrent : il n'y eut pas de manège qu'ils n'employassent pour lui extorquer de l'argent ; certaines provinces furent envahies plus de cinq fois ^.

A l'intérieur, le crime de pédcrastie avait remplacé celui de majesté^'^. L'intolérance fut impitoyable; les ariens, très-opulents, furent spoliés ; ceux qui résistèrent dans les campagnes furent

* Procope, i-1 1. — 2 iifiij,^ 4.3, 4-0. s Ibîd., 5-6. — -^ INci., G-G. — ^ Ihid., 7, de 1-7. — 6 ibid., 7-7. — ' Ibid. — » Ibid., 8-8.

'•^ Ibid., 11-5. — Les propriétaires de maisons durent loger graluitcmcnl, à lîysance, soixanlc-dix mille barbares. (2i-8.)

*^ Un accusaleur n'éiait pas nécessaire, un dénonciateur sufiisad; un enfanl, un os-

exterminés^; les montanistes se brûlèrent dans leurs églises. Parmi les samaritains il y en eut qui se dirent chrétiens pour sauver leur vie; d'autres qui se firent manichéens, d'autres païens. On tua dans les campagnes qui résistaient, cent mille dissidents^; l'hellénisme fut poursuivi comme tout le reste. Ses partisans feignaient de se faire chrétiens, et continuaient leurs libations en cachette^. Les magiciens et les astrologues poursuivis, fustigés, promenés dérisoirement sur des chameaux, étaient pour la plupart de pauvres vieillards *.

Jamais de colère chez l'empereur. De sa voix la plus douce il ordonnait le massacre de milliers d'innocents, le sac des villes et des confiscations générales^. — A l'occasion de l'émeute appelée Niké, il confisqua en masse les patrimoines du haut sénat ". Ce sénat n'était d'ailleurs qu'une ombre; il n'existait que comme une vieille tradition ; non-seulement il n'avait plus la liberté de suffrage, mais plus même celle du décorum''.

Veut-on voir en quoi cette liberté, môme du décorum, avait cessé? Ecoutons Procope : Un des officiers de Théodora devait à un patricien des sommes considérables qu'il refusait de rembourser. Le patricien crut devoir réclamer l'intervention de l'impératrice, et il en obtint une audience. Théodora était convenue avec les eunuques du détail de la réception. Le patricien ayant donc exposé sa situation avec une vive émotion et l'humilité requise, fimpératrice répondit d'une voix mielleuse^ : « 0 patrice, c'est bien cruel ; » et les eunuques s'écrièrent en chœur : « Vous avez là une grosse hernie. » Le patricien ayant insisté, en gémissant de nouveau sur son infortune : « 0 patrice, répond encore l'impératrice, c'est bien cruel, » tandis que les eunuques ajoutent en chœur : « Vous avez là une bien grosse hernie, » et ce manège se reproduisit invariablement jusqu'à ce que le patricien mystifié se retirât avec force prosternations, selon l'usage^. Et c'était la meilleure façon de traiter un sénateur prudent ! Pour d'autres, il y avait des souterrains où on les oubUait à jamais ^\ Il

clave. {11-9.) On institua une commission contre les pédérastes et les hérétiques. (20-8; voir aussi 16-6.)

* Proco|)e,ll-G. — 2 //>/</., 11-8. — 3 //y/r7., liAO. — * Ibid., \2-ù. — >^Ibid., 13- 1. — « Ibid., 12-3. — "^ Ibid., 14-G. — » Ibid., 15-10, — » Ibid. — «« Ibid., 4-2.

y eut tel de ces malheureux qui, attaché par un licou dans une de ces cavernes où la brièveté du lien ^ ne lui permettait pas de se coucher, mourut fou. Non-seulement l'empereur avait sa pohce qu'il faisait lui-même en écoulant tout le monde*, mais l'impératrice avait la sienne, et même un très-prompt moyen de vengeance : quand un grand lui était suspect, elle lui adressait une invitation : et, dès qu'il paraissait, un affidé s'en emparait pour le transporter aux frontières ^.

Telle était la cour bysantine, d'après Procope. A mesure que les maîtres de l'empire vieillissaient, les spectacles qui les avaient tant occupés autrefois* disparaissaient; les établissements pubhcs s'en allaient comme les spectacles : plus d'instituteurs, par exemple, plus de médecins ; on n'osait plus éclairer, la nuit, les édifices et « l'on n'entendait dans les entreliens publics ou privés que des plaintes sur les chagrins de la vie^ »

Que ce tableau soit chargé, je n'en doute pas ; mais pourquoi ceux pour qui Suétone est un oracle, répudieraient- ils Procope? — Procope est un Grec, et il en a la mahce^ Il exagère à coup sûr ; il invente peut-être, mais je crois à la physionomie générale qu'il nous peint. — Voulez-vous donc comprendre l'empire avec l'esprit romain? Méditez Trajan. Voulez-vous comprendre l'empire avec l'esprit grec? Méditez Julien. Voulez-vous comprendre Rome avec l'esprit oriental? Méditez Justinien. C'est le sens de mes rapprochements.

L'esprit chrétien, osons le dire, n'est pas encore là''; il sortira des développements de l'Église, des travaux et du grand caractère des papes. Il régnera avec saint Louis, ou développera la charité avec saint Vincent de Paul et tous leurs émules chrétiens^; il im-

* Procope, 5-4. — - Ibid., 15-4.

^ Ibid., 16-5. — « Elle savait envelopper sa haine et se replier sur elle-même comme un scorpion. » [Ibid., 4-6.)

* Justinien était toujours dans les hippodromes (8-5.); Théodora en vivait.

5 l()id., 26-5. — Il se faisait d'ailleurs une transformation, et la vie païenne était finie.

6 II compare Justinien à un âne qui obéit à quiconque tient sa bride, et se conicnte de secouer les oreilles. (8-5.)

' Fénelon, dans son Dialog. des Morts, fait dire à Justinien par Solon « qu'il fut un impie, un scélérat, et que jamais l'empire romain ne fut plus abâtardi que sous ton règne. » [Solon et Justinien.) iJ Antérieurs ou postérieurs, je ne restreins pas, je cite.

mortalisera les lettres avec le Dante et Shakespeare comme avec' Pascal et Corneille; il illustrera la toile avec Raphaël, la pierre avec Michel-Ange : la chaire chrétienne sera incomparahle, de saint Bernard à Bossuet et môme au delà, car elle est éternelle. Enfin, l'esprit chrétien trop pur pour être incarné en un seul homme ou en une seule époque, c'est la perfection même qui brille par éclairs à travers les âges qu'il anime, mais avec un but supérieur au sociabilisme, car il ne gouverne la terre que pour la conduire au ciel.

Je voudrais terminer ce travail par deux conclusions, l'une particuhère sur le gouvernement des empereurs; l'autre plus générale sur le rôle, sur la personnalité des Césars.

Jules César disait qu'il fallait observer en tout la justice, si ce n'est quand il s'agit de régner*. Ce mot explique que, si les Césars furent de mauvais répubhcains, ils purent être de bons souverains : or, si l'on en excepte la justice politique, restreinte dans ses victimes et dont nul gouvernement n'offre un type satisfaisant, ce que j'ai dit en convaincra peut-être. Nulle part la justice humaine ne fut mieux organisée, ne fut plus éclairée, ne fut mieux appHquée que sous les empereurs romains.

Quant à leur justice poUtique, ses rigueurs s'exphquent par les difficultés d'un gouvernement jusque-là sans exemple, embrassant le monde ; et par l'orgueil patricien si rebelle au pouvoir, en même temps que si ambitieux du pouvoir. En effet, quel César pouvait se croire en sûreté de ce côté, quand Titus, les délices de Rome, et dont le règne fut si court, fut en butte aux conspirations^?

Quand on lit attentivement l'histoire impériale, on voit que si Rome souffre assez souvent dans quelques nobles orgueilleux,

* Il répétait Euripide. — C'e;tquc, si l' injustice permet d'arriver, il faut de la juslice pour durer.

' a Deux patriciens conspirèrent contre lui pour s'emparer du pouvoir. > (Suct., Vie de Titus, 9.)

téméraires, dangereux même, et dans quelques innocents qu'ils entraînent dans leur destinée, Rome, dans son vaste public, vit tranquille, même sous les pires de ses princes; et que, les provinces vivent non moins tranquillement que Rome. Si les Antonins ajoutent à cette tranquillité, je ne sais quel charme qui est le bonheur même, ce bonheur n'est sans nuages ni chez ces empereurs dont les difficultés et les périls continuent quoique moindres ; ni chez les grands qu'il faut toujours contenir^; et môme, dès lors,^, le christianisme agite l'empire : Vicissitudes instructives et signifiant, ce me semble, que la somme des maux d'une société bien réglée est toujours considérable, et que ces maux varient encore plus qu'ils ne baissent !

Le bien absolu, qui n'existe pas dans la vie de l'homme, n'existe pas davantage dans la société. On a beau faire, il faudra se borner toujours au relatif : la sagesse de chaque peuple comme de chaque homme consiste à se contenter du bien, en travaillant prudemment, c'est-à-dire patiemment, au mieux. De quel droit une génération entendrait-elle régler le genre humain pour des siècles, et que resterait-il à faire à la génération suivante si celle qui l'a précédée atteignait la limite du possible? Les panacées ne sont pas seulement des rêves, elles sont, de plus, des rêves essentiellement contraires au mouvement social, puisque le bien absolu, s'il était trouvé, serait la stagnation de l'humanité. Autant le mieux relatif est conforme à l'esprit de progrès, autant les prétentions à l'absolu lui sont contraires, et c'est prétendre à l'absolu que de ne pas admettre dans la société cette part de maux qui font partie de notre mortalité.

« Pour engendrer un homme, dit Quintihen, ne faut-il pas le concours des deux sexes, comme pour faire fructifier la semence il faut la terre*? » — Ce qu'il apphque aux conditions de l'éloquence qui résultent, selon lui, d'un bon élève enseigné par un bon maître, je l'applique avec non moins de fondement aux sociétés humaines. Si les bons gouvernements font les bons peuples, les bons peuples ne font pas moins les bons gouvernements ; et je ne sache pas de bon cavaUer, si ce rapprochement m'est permis, qui

* Ântonln le Pieux dut réprimer dtux conspirations. (Capitol., Antoti.) « De llnstit. orat.,'2-9.

puisse bien mener un cheval vertigineux, ou même sérieusement vicieux. Cette vérité, de la nécessité des bons peuples pour les Lons gouvernements, est fort ancienne. Quand Moïse gouverne les Juifs, c'est l'indocilité du peuple qu'il gourmande ; quand Aristote veut instituer les gouvernements au nom de la raison pure et de la sagesse humaine, il demande des vertus d'obéissance ', et surtout la vertu de confiance *. L'antiquité grecque attribuait la force de Sparte à ce qu'on y savait surtout obéir, et Tacite exprime sa propre pensée quand il fait dire h Othon qu'à défaut d'obéissance il n'y a pas d'empire^. On peut s'étonner que des vérités si simples aient besoin du patronage des noms et des temps, quand leur évidence est palpable; mais quelle évidence le paradoxe moderne épargne-t-il? Le bon sens, c'est-à-dire ce qu'd y a de plus sûr dans la raison, n'est-il pas discrédité? Et certaines philosophies de l'histoire sont-elles autre chose que d'ambitieuses rêveries?

On n'a jamais vu, on ne verra jamais une série de bons princes chez un méchant peuple, comme on ne verra jamais une série de méchants princes chez un bon peuple. Je dis trop; il n'y a pas de peuple absolument méchant, mais il y a des peuples plus naturellement indociles, comme il y en a de plus naturellement disciplinables ; et le même peuple, dans sa propre durée, est tantôt plus maniable, tantôt plus rebelle. Soit vice des temps trop près de la barbarie, soit vice de race, si vous voulez voir dans toute sa licence le mépris du juste, le mépris des nationalités, des lois, des traités, de la foi publique; le règne brutal de la force, ou le succès honteux de la fraude, au milieu des plus nobles individualités et d'actions immortelles qui font battre le cœur à plus de deux mille ans d'intervalle; lisez Thucydide. C'est que cette brillante race grecque fut généralement indisciplinable, tandis qu'au contraire la patiente et forte race romaine conquit et garda le monde par sa discipline; c'est que le peuple romam fut un bon peuple en ce sens qu'il fut apte à un bon gouvernement, et que tous ses gouvernements lui furent bons, parce qu'il fut bon pour tous ses gouvernements \ Royauté, république, empire, théo-

* Poîitiq., 5-5. — « Rome cessera de commander quand elle cessera d'obéir. » (Sénèque, De la Clémence, 1-4.)

* Politiq., d-ô. — '^Hist., 1-85.

* « De tous les peuples qui ont possédé un grand empire, les Romains, pour les

cratie, il a tout connu, et tout lui a été favorable. Pourquoi? C'est que s'il a porté très-haut le sentiment du droit, il a connu profondément le sentiment du devoir; c'est qu'il n'a pas cru à cette folie moderne que les gouvernements étaient institués pour tout faire, et les peuples pour ne rien faire, doctrine abjecte et qui ferait d'un peuple un bétail. Non, le peuple romain (j'entends le mot très-largement) ne se laissa pas supprimer, mais il fut patient. Il n'abolit pas la royauté, ce furent les nobles; et rien n'indique qu'il y eut alors un grand changement dans les institutions. Ce fut la force des choses qui fit l'empire, et on peut dire qu'il s'étabht de lui-même; mais les formes restèrent répubhcaines, et l'on tua les empereurs sans jamais toucher aux formes de l'empire. Ces formes existaient encore sous Justinien quand elles ne répondaient plus à rien.

On remarquera d'ailleurs, pour la période que je parcours, que l'élément aristocratique qui s'immola Caligula, Néron, Domitien,. Commode; que l'élément démocratique qui s'immola Galba et Pison; que l'élément mihtaire qui sacrifia Othon et Vitellius, ne touchèrent pas au gouvernement. On lui demanda seulement de s'inspirer de la justice dans l'intérêt de tous*. On ne s'inquiéta pas de sa forme, mais de son esprit.

Les Romains distinguaient entre commander et régner, comme nous entre régner et gouverner : mais ils renversaient notre formule; ils admettaient le commandement, non le règne. Ils savaient que la liberté est un de ces biens dont il faut jouir sobrement si on veut qu'il dure; que pour en jouir sobrement, il faut plutôt rester en deçà qu'aller au delà de son droit; que rien n'est plus mortel à la hberté que l'abus de la liberté, et que la tempérance politique est la première vertu des peuples libres. De son côté, le gouvernement oublia bien moins qu'on ne croit, que rien ne nuit tant au pouvoir que l'abus du pouvoir ; et ce que j'ai dit sur sa tolérance rehgieuse le prouverait amplement ^

Gouverner, c'est commander la justice avec la sanction de la

raisons que nous avons déduites, furent les ni.oins ingrats. » (Machiav., Disc sur Tite Live. 1-^29.)

* V. Pline, Panégyr., 07.

^ Y. Pline, Lelt., o-20. — « Sunl quidem cuncta, » etc.

force : Rome comprit merveilleusement ce sens du gouvernement. C'est pourquoi la science du gouvernement est toute romaine, et Ton peut dire que si les Romains ont créé quelque chose dans le monde, c'est l'organisation du pouvoir et de la justice; ou mieux, les bienfaits du pouvoir par la justice.

En somme, sans tenir aux formules, le sens droit du peuple romain lui enseigna toujours qu'il faut s'accommoder du gouvernement existant s'il est supportable. — Que le meilleur n'est nécessairement ni la monarchie, ni la république; mais celui où il y a le moins d'abus, le moins d'injustices, le moins de fraudes, le moins de dépravation politique et sociale. — Que le meilleur esprit, dans l'intérêt social, est celui qui, se réglant surtout sur la tradition et l'expérience, craint les révolutions et les utopies, et tient pour ce qu'ils valent les charlatans politiques qui sont le fléau, non les sauveurs de leur temps : celui, enfin, qui sait accepter dans les gouvernements comme dans les sociétés, celte portion de mal qui est dans le lot de l'humanité comme Dieu l'a faite, non comme des rêveurs l'inventent; celui qui, partisan des réformes, sait les étudier avant de les opérer ; qui veut atteindre un but légitime par des moyens honnêtes; qui comprend que puisque la vie de l'humanité se compte par siècles, il ne faut pas vouloir la régénérer et la reconstituer chaque année; qu'enfin si elle marche indéfiniment à travers les âges, c'est fohe que de vouloir la fixer dans l'absolu restreint d'une époque.

C'est par cet ensemble de principes que le gouvernement romain a toujours été fort, et que le gouvernement inq)érial ne l'a cédé à aucun autre en bonté relative. Il a pour lui, on l'a vu, la théorie; il a pour lui le fait; il a pour lui la durée, c'est-à-dire tout ce qui fait preuve parmi les hommes ; et la majesté de ses ruines atteste la majesté de son existence.

Le rôle des Césars a été si grand, leur personnaUté si complexe, que les aspects qui s'y rattachent sont infinis. Ni Machiavel qui écrivit pour son temps et selon l'esprit de son tenq^s ^; ni Bossuet et Montesquieu qui écrivirent selon l'esprit de leur temps et leur génie-; ni Chateaubriand, ni ceux qui viendront après lui, n'ont

' S'il écrivit surtout sur la république romaine, toute l'histoire romaiiic l'inspire. ^ Ni Fergusson, ni Gibbon, ni tant d'autres érudits que le génie éclipse.

pu, ou ne pourront épuiser ce texte. C'est que le prisme du monde roule sans cesse; que l'optique d'un siècle n'est pas celle d'un autre, et que bien que le monde change peu, si je ne me trompe, il est trop multiple pour ne pas présenter à Tobservation mille points de vue. Or, chaque siècle, a dans cette complexité du monde, certains aspects qui l'attachent plus vivement : tantôt on regarde au sommet des sociétés, tantôt à leur base; tel siècle considère un ensemble, tel autre le détail; celui-ci surtout la cause, un autre, les effets ; telle société s'enquiert particulièrement des côtés matériels d'une civihsation, telle autre surtout des côtés moraux, et chaque point de départ a ses corollaires correspondants. De là, ces recommencements incessants de Tétude du passé; de là, cette étude toujours nouvelle de l'immense passé romain.

Je reprends mon texte : j'ai dit les causes diverses du dénigrement des Césars, et pourquoi leur dénigrement moderne; j'ai comparé, dans leur aspect général, les Césars et larépubhque romaine; j'ai montré la nécessité des Césars, et l'immensité de leur tâche au-dessus même de leur puissance dont la grandeur était si capiteuse. J'ai constaté le caractère de leur hérédité pohtique; j'ai fait voir de quels périls les menaçaient soit des compétiteurs étrangers, soit le successible, et comment ils y obviaient; comment les deux esprits qui partageaient Rome, c'est-à-dire la cour et le public, se disputaient le prince; j'ai dit quels empereurs régnèrent selon l'esprit général, savoir l'esprit romain; j'ai aussi peint le prince absorbé par la cour, c'est-à-dire le prince-Dieu; j'ai montré l'attitude respective du pouvoir et des opposants : comment les stoïciens patriciens comme les stoïciens lettrés; comment les philosophes et les chrétiens menaçaient, dès lors provoquaient les Césars, et comment les accusateurs flétris du nom de délateurs étaient nécessaires au prince, sauf l'abus que tout comporte; j'ai dit et les périls des délateurs, et les malheurs des Césars supérieurs à leur grandeur politique : j'ai retracé le gouvernement impérial; je l'ai montré avec l'esprit romain dans Trajan, avec l'esprit grec dans Julien, avec l'esprit oriental dans Justinien.

Avant de conclure sur les Césars, parcourons quelques considérations complémentaires.

Quand on veut juger le gouvernement impérial, il y a quelques

précautions à prendre : il ne faut pas seulement se demander s'il y a eu des maux sous les Césars; il y a toujours de grands maux dans l'humanité, et la république romaine l'en accabla ; il faut chercher si la société romaine, c'est-à-dire le monde, souffrit exceptionnellement (dans son ensemble) de l'empire romain et des Césars. La question ainsi posée se résout sans peine. L'univers souffrit de la conquête romaine; mais l'administration romaine, celle des Césars surtout, lui fut favorable. Il y eut plus de paix, d'ordre et de sage liberté dans chacune des provinces composant le vaste empire romain, qu'elles n'en avaient goûté sous leur propre régime. L'histoire atteste qu'elles échangèrent leur indépendance nationale pour le repos ; et qu'en perdant leur indépendance, la plupart ne cédèrent à Rome que ce qu'il eût fallu céder avec bien plus de préjudice à Carthage, ou à Mithridate ; ou bien à Antiochus, ou aux rois de Macédoine; ou enlin, aux Arsacides. Quand Chateaubriand dit que Rome ménagea l'univers et ne lui imposa « que ses armes, ses codes, ses jeux\ w il est en même temps vrai et inexact. Ce ne fut pas précisément Rome, ce furent les Césars qui ménagèrent l'univers ; et si Rome imposa sa souveraineté par ses armes, elle n'imposa pas ses jeux qu'on se contenta d'imiter comme elle imita ceux de la Grèce : elle n'imposa pas ses codes; ils se répandirent d'eux-mêmes par le cours des âges, par le seul ascendant de la raison.

Ce que le gouvernement impérial imposa au monde, ce fut la paix et la justice. Quand on songe que l'empire romain s'étendait sur un espace huit fois grand comme la France^; que cet espace avait été conquis, pied à pied, tellement qu'on peut dire qu'il avait été couvert de la sueur et du sang des combattants; que le résultat de la lutte avait été d'agréger les nations sans les fondre, sans les transformer^; que les moyens de communication, quoique étonnants pour l'époque, étaient très-lents eu égard aux temps modernes; et que, pour tenir l'univers en respect, les empereurs avaient à peine trois cent mille soldats d'origine diverse ; il fiuit

^ Études lustor., p. 14 L — * Moreau de Jonnès, Statistique des peuples de l'an^ iiquité, 2-556.

^ Dans la philosophie de l'histoire de fantaisie, Rome fait de l'univers un seul peuple pour le préparer au christianisme. Elle le conquiert, en quelque sorte, pour le catéchiser; c'est du roman.

s'avouer que l'habileté politique, que la prudence des empereurs y fut pour quelque chose, et que l'équité générale du gouvernement y fut pour beaucoup. Si bien que lorsqu'un savant que j'ai déjà cité nous dit en même temps : d'une part, que les souverains de Rome, qu'il qualifie d'absolus, furent monstrueux; de l'autre, « que Rome a donné au monde civiUsé, pour lui servir d'enseignement, l'exemple du gouvernement le plus énergique, le plus habile, le plus durable qui ait jamais existé, » je le trouve contradictoire \ ne m'expliquant pas comment le gouvernement de souverains absolus et monstrueux (celui des premiers Césars si l'on veut) eût été tellement habile, tellement énergique et puissant, tellement durable, qu'il pût servir de modèle. R y a ici nécessairement double méprise : c'est que les empereurs ne furent pas si absolus qu'il le suppose, et que, s'ils furent monstrueux, ce ne fut pas précisément comme souverains.

La tyrannie des Césars est tellement accréditée dans l'opinion, qu'être César et tyran semble, pour la prévention, la même chose; et qu'il est plus difficile de parler sainement des Césars que d'en déclamer. Quand je commençai mes lectures sur la société romaine avec mon intelhgence d'homme mûr et pratique, j'étais prévenu ; je relisais les règnes des Césars pour mieux les accuser, et je restai quelque temps comme sous l'empire d'un parti pris. Peu à peu les objections s'élevèrent contre mes réquisitions secrètes; j'y cherchai des réponses péremploires ; je n'en trouvai pas absolument de cet ordre : je persistai toutefois. Or, en poursuivant mes tendances vers mon but improbateur, je sentais je ne sais quelle discordance entre les jugements des historiens romains sur les Césars et les faits dont ils les chargent, et mon préjugé de haine contre les Césars en était embarrassé : mais quand je hsais les actes honorables, et même certaines intentions, certains sentiments magnanimes des Césars les plus accusés, mon indignation contre eux s'amortissait ; puis, quand j'apercevais leurs obstacles dans le gouvernement, quand je les voyais provoqués, à outrance, tantôt par des gens suspects ou mal famés, tantôt par de prétendus honnêtes gens dont l'attitude me semblait rebelle et absolument

* Voir Moreau de Jonnès, Statistique des peuples de l'antiquité, 2-555, 554.

incompatible avec leurs devoirs de sujets, je finissais par excuser un pouvoir ainsi harcelé; je m'expliquais sa défense, et, tout en déplorant l'horreur et les résultats de la luttt, j'en comprenais la nécessité; j'étais devenu impartial. Il me semble que peu de bons esprits résisteraient à pareille épreuve s'ils avaient la patience et le goût de méditer aussi attentivement que je l'ai fait toutes les impressions, tous les mouvements de la société impériale. Je désire que ce soit mon excuse, et que si cette œuvre n'est pas acceptée dans sa signification sociale, son auteur soit exempt de blâme, et que sa bonne foi protège son dessein : c'est le mal de l'erreur qu'il voudrait restreindre; ce sont les bienfaits de la vérité qu'il recherche.

Quand je vois les historiens, je ne dis pas répéter sur Caligula, Néron, Domitien et Commode des jugements analogues (car il y eut de vraies analogies chez ces princes), mais leur attribuer des actes, des propos, des projets si exécrables qu'ils choquent la vraisemblance; quand je les vois les accuser tous, non sans mahce, de méchancetés puériles et se copiant tellement qu'on dirait plutôt que c'est le dénigrement qui se copie ^ que les empereurs, j'entre en défiance de la rumeur historique : et notez en effet que presque toujours l'histoire romaine n'accuse que par la rumeur ; la précision (ju'on trouve dans faccusation n'est jamais dans la preuve ; point de pièces, point de témoins; finsinuation, la forme la plus dangereuse de faccusation, car elle se dispense de charges (un coup de pinceau lui suffit), est celle que préfèrent les anciens, surtout Tacite. Enfin vous rencontrez fréquemment des oppositions chez les écrivains. L'un raconte un fait très- grave; je ne dis pas assez, une horrible immoralité que le prince aurait commise publiquement; un autre historien s'en tait : mieux que cela, ce prince cynique s'inquiétait, selon lui, de la publicité de ses plaisirs secrets ! Chez le même écrivain, tel prince est tantôt le type du désintéressement, tantôt celui de l'avarice, sans qu'on voie suffisamment la raison de ce contraste, môme successif. Il faut le dire, les historiens romains manquent de critique et de concordance; ils sont souvent illogiques. Tacite fait agir Thraséas, Ilelvidius

' Sur le convenu des détracteurs, voir Bacon, édil. Buchon, p. 78.

Sénèque, Néron même, autrement qu'il ne les peint, aulremenl qu'il ne les juge. C'est en appréciant l'idéal de l'histoire antique que je m'en expliquerai; j'en dis assez, quant à présent, pour prémunir contre les anciens. Leurs éloges mêmes ne sont pas toujours sincères, car comment justifier ce que dit Pline le Jeune « des mœursdeTrajan? » Est-ce par là qu'il faut louer ce grand homme dont les faihlesses n'obscurcissent pas la gloire, mais dont la gloire est encore moins dans ses faiblesses?

Si je me défie des dénigrements parce qu'ils se copient, je me confie, si je peux le dire, à la politique des empereurs quand je les vois se copier. Tous les empereurs ont pris la politique d'Auguste pour règle, quoiqu'ils n'aient pas tous su l'apphquer comme lui. Ceci est important. J'ai dit, — et je crois poser un principe, — que le gouvernement impérial fut la république condensée au profit de l'unité du pouvoir, mais qu'en somme ce fut une monarchie entourée de formes républicaines. De là, de très-sérieuses difficultés; car l'État n'étant ainsi ni répubhcain, ni monarchique, pouvait avoir quelquefois les avantages de chaque système, comme en avoir souvent les inconvénients. Auguste, qui avait tant de génie et de souplesse, qui était né et avait vécu dans les orages de la république qu'il avait si bien conjurés, sut merveilleusement organiser, puis manier la monarchie républicaine : il sut tenir l'équilibre entre la liberté et le pouvoir \ Tibère eut moins qu'Auguste la pratique de la répubhque; mais, outre qu'il en avait la plus vive tradition, il avait longtemps vu fonctionner Auguste; puis il avait sa maturité quand il prit le pouvoir ; il avait son propre génie ^ : il sut donc pondérer les deux influences rivales. Caligula, né sur le trône où il monta jeune, n'eut ni l'expérience personnelle d'Auguste, ni la longue éducation pohtique de Tibère, ni leur génie, malgré de brillantes facultés; puis sa fureur maladive le retranche, de droit, du nombre des empereurs à méditer^, la foHe ne pouvant fournir nul enseignement. Mais ce qui frappera, c'est qu'à mesure que les empereurs s'éloignent d'Auguste, et à moins que

* Il s'humilia même pour se faire pardonner sa puissance. En vertu de je ne sais quel songe de sa façon, il parcourut le peuple en quêteur. (Suél., Vie (V Auguste, 91.)

* Il était plus prince qu'Auguste, il ne quêtait pas; mais il comparaissait en justice pour y représenter des amis. (Tacite, Ann., 2-3i.)

* J'en dis autant de Commode, nature de gladiateur et presque bestiale.

les événements ne leur servent d'enseignement, ils connaissent moins la pratique du difficile gouvernement impérial.

Les empereurs dynastiques Caligula, Néron, Domitien, Commode tendent surtout, si je peux le dire, le ressort monarchique. Remarquez d'ailleurs qu'ils régnent jeunes. Les empereurs parvenus, les empereurs élus, c'est-à-dire ceux que la république a choisis, ou à qui leur expérience et leurs succès personnels ont valu la république, ceux-là laissent jouer assez librement le ressort républicain : Claude, Vespasien, Norva, Trajan en sont l'exemple. Remarquez aussi que ce sont tous des hommes faits. Ainsi, le Hbérahsme, comme la tyrannie des divers Césars, résulta beaucoup des difficultés de l'organisme impérial. Indépendamment des caractères et des circonstances, il est certain que le mécanisme du gouvernement fut un sujet d'irritation ou de paix, soit pour le prince, soit pour Rome, selon qu'il fut bien ou mal manié. Ainsi, l'on me permettra de dire à la décharge des tyrans, presque tous princes dynastiques, que ce fut une portion de leur tyrannie que de ne pas savoir manier l'instrument si difficile d'une monarchie entourée de formes qui redevenaient souvent des institutions républicaines. Domitien, dit-on, imitait Tibère^ ; mais n'est pas Tibère qui veut.

La tyrannie ainsi atténuée en principe, manquerions-nous d'indignation pour les tyrans? Et que nous importent les tyrans ! mais instruisons-nous par le vrai, même au sujet des tyrans. Qu'est-ce qui provoque surtout la tyrannie impériale, si ce n'est les compétitions au pouvoir? A cet égard, la politique de tous les Césars est la môme. Tous ont des ombrages, tous craignent, non-seulement pour leur pouvoir, mais pour leur vie; tous se défendent par l'exil ou la mort de leurs concurrents. Tibère exile des femmes; il n'exile pas, il éloigne honorablement Germanicus ; il annule plus ses rivaux qu'il ne les persécute. Néron débute par la clémence, il voudrait ne pas savoir écrire, puis sa mère l'effraye de Britannicus et d'Agrippine; puis on l'effraye de sa mère, et il s'effraye de ceux qui l'ont effrayé de sa mère. Britannicus, Octavie, victimes innocentes des fautes d' autrui plus que de la cruauté du prince ;

* V. Suét., Vie de Domitien, 10.

Agrippine, mère dévouée, et préférant son fils à sa vie\ mais préférant le trône à son fils, comment n'accnserai-je pas leur destinée presque autant que l'empereur, ou comment n'accuserai-je pas certaines fatalités politiques M Quand Galba, le libéral Galba, fait tuer en peu de mois plus de compétiteurs que Néron"; quand, au nombre près, Othon et Vitellius imitent Galba ; quand Vespasien frappe lïelvidius, comme Néron avait frappé Tbraséas ; quand Claude et Domitien périssent presque de la main de leurs femmes pour ne s'en être pas défiés comme Auguste de ses filles, comme Tibère d'Agrippine; quand Trajan s'immole Domitille uniquement parce qu'elle était de race flavienne, comme Néron s'immole Octavie parce qu'on l'épouvante du sang d'Auguste; quand Adrien qui régna si modérément, débute aussi cruellement que Galba, aussi arlificieusement que Tibèi e; quand Marc-Aurèle sévit contre les chrétiens comme Néron et Trajan, ne croirons-nous pas à quelque force majeure qui leur commande? Les empereurs ne nous paraîtront-ils pas tous, des pilotes qui font la même manœuvre pour conjurer la même tempête? Non que je les confonde; non que j'assimile les meilleurs pilotes aux pires ; mais ne semblet-il pas, du moins, qu'ils aient tous à se prémunir contre l'orage, et, qu'en jugeant leurs expédients, il faut en peser les causes : et, ce que je dis des compétitions, je le dis du fisc, la moins légitime des causes de la rigueur impériale quand elle ne prévint pas la compétition, mais la plus imputable à la cour des princes qui dépouillait un fisc d'ailleurs mal organisé.

Quand le pouvoir impérial frappe les généraux, frappc-t-il la gloire? Non, c'est l'ambition des généraux. Il frappe Ostorius et Corbulon; il épargne Plautius, Suétonius, Vespasien, Virginius, Spurina, Trajan : or, les soldats de Virginius montrèrent combien ce grand homme pouvait être dangereux, comme Vespasien et Trajan montrèrent comment les généraux pouvaient se faire empereurs.

Quand les Césars frappent les stoïciens, frappent-ils uniquement

* Tacite, Ann., 14-9.

2 D'après Suétone, Messaline, par intérêt pour Britannicus, avait voulu f;tirc étrangler Néron enfant. {Vie de Néron, 6.) — Et la mère de Louis XIII, mourant de faim à Cologne! et Richelieu, sa créature, son plus mortel ennemi!...

5 Tacite, Hist., 1-37.

la vertu? Non; mais une vertu séditieuse. J'admire volontiers le foyer de Thraséas; les Arries, les Fannies, ce qu'on nomme les Helvidies^ sont des femmes magnanimes. Comme homme, je vénère ces sublimes personnages ; comme citoyen, je les condamne ou plutôt, quand mon cœur est avec eux, ma raison conclut contre eux. Comme chefs de parti, les stoïciens sont petits et compromettants; comme pohtiques, ils sont insociables, peu s'en faut que je ne dise absurdes. Si vous voulez que je les admire sans partage, ôtez-les de la société, mettez-les sur la scène. Ici, ce sout des Agamemnons ; dans la vie pratique, ce ne sont que des brouillons.

Quand les Césars frappent les lettrés et les pliilosophes, en veulent-ils aux lettres et à la philosophie? Non. Les lettres donnent la gloire et les Césars aiment la gloire ; les lettres sont une distinction personnelle, ils la convoitent pour eux-mêmes. Ils frappent seulement les lettres subversives ; les lettres diffamatoires et factieuses. Je me trompe, ils ne frappent pas les lettres, ils ne frappent que les factieux lettrés ; ils frappent ceux qui, comme Alcée, veulent armer contre le gouvernement; ceux qui, comme lui, s'écrient : « Ville malheureuse, tu te précipites sous le joug du tyran; tu applaudis donc à Pittacus, l'assasin de ta patrie M »

ou comme Turnus, dont j'ai cité les terribles imprécations.

Les Césars n'en veulent pas davantage à ia philosophie, Sénèque en est la preuve; mais aux ambitieux et aux conspirateurs philosophes, Sénèque en est encore la preuve. Ce que les vrais Césars ne voulaient pas, je suppose, c'est que l'esprit de corps philosophique fût une sorte de pouvoir dans l'État, et pourtant ce qu'ils firent ce que firent surtout leurs continuateurs pour les philosophes en fit un pouvoir. N'étaient-ils pas pensionnés? n'étaient-ils pas exempts de certaines fonctions? n'étaient-ils pas érigés à la hauteur de magistrats dans le monde antique? Les philosophes, enfin ne régnèrent-ils pas sous Marc-Aurèle ; les lettrés sous Julien c'est-à-dire sous deux décadences? Ce qu'ils voulaient avant ces princes, c'était régner un peu plus tôt, c'est-à-dire presser la décadence impériale.

* « Tristem cl acerlium casum Helvidiarum sororum. » (Pline, Lett- 4-21."

* Arist., Politiq., 3-10.

Ce que les empereurs aimèrent donc, c'est ce qu'il faut aimer. Les empereurs aimèrent les lettres qui décorent l'esprit et l'apaisent; les lettres sans lesquelles la vie ne semble pas quitter la matière. Les empereurs aimèrent aussi, quelques-uns aimèrent trop, la philosophie, savoir cette étude de soi-même et du monde, l'un des plus nobles privilèges de l'homme, l'une des formes de la raison publique si utile à l'expérience, mais à laquelle l'expérience est plus utile encore et dont le double concours, que Dieu dirige, règle l'essor de l'humanité. Ce que les empereurs punirent, ce qu'ils continrent ou voulurent contenir, ce furent les perturbateurs lettrés ou philosophes; ce furent ces esprits violents et fourvoyés qui ne sont ni les lettres, ni la philosophie qu'ils ont la prétention de représenter quand ils ne représentent que leur propre présomption.

Si les chrétiens ne pouvaient transiger avec les Césars païens, il est certain que ceux-ci n'omirent rien pour transiger avec les chrétiens.

Quant aux accusateurs impériaux, ces instruments, soit de la défense, soit de la convoitise du prince (mais je trouve peu d'exemples de leur convoitise, j'en trouve bien plus de leurs ombrages^), les accusateurs, dis-je, si on ne les confond pas avec le calomniateur occulte ou l'agent provocateur, les accusateurs romains, sans lesquels il n'y avait pas de poursuite criminelle, seront mohis décriés; car, ou leur nécessité excusera leurs rigueurs, ou leurs périls atténueront leur bassesse.

Quant aux mœurs des Césars, que n'en dit-on pas? Il semblerait que le monde antique n'est souillé que par eux. Reconnaissons pourtant que, sauf les vices personnels de chaque César, on les chargea uniquement des vices que porte en elle- même toute puissance surhumaine incompatible avec notre fragilité ; des vices de la société qu'ils gouvernèrent, surtout des vices de leur cour, de leur entourage quotidien ; des vices de leurs ministres, de ces professeurs de voluptés infâmes, de ces maîtres de débauche qui jetaient dans leur société plus de dépravations qu'ils n'en recevaient. Après tout, les patriciens romains, aussi corrompus que le maître

* On trouve les convoitises dans l'entourage des Césars. Les empereurs voulaient se défendre, les favoris s'enrichir; mais s'enrichir en effrayant les Césars.

<le l'empire avec bien moins de séductions, n'eurent nul droit de l'accuser. Est-ce Otlion, est-ce Vitellius, serait-ce Galba qui eussent fait rougir Néron de ses désordres? Titus lui-même, le seul que l'empire améliora, dit Tacite, valait-il mieux que Néron dans sa jeunesse? Nerva ne passait-il pas pour avoir débauché Domitien^? — Je l'ai déjà démontré, Rome fut plus dépravée, sans comparaison, que le reste du monde antique; mais Home ne fut pas également dépravée en tout temps : les mœurs publiques y varièrent du bien au mal, ou du mal au très-mal, selon les princes, selon les circonstances, sans suivre une progression continue : capricieuses comme les passions humaines, (jui s'emportent ou se modèrent selon leurs lois mystérieuses. 11 en fut ainsi des Césars. C'est chez les grands de Rome que fut toujours le foyer de la corruption romaine: et ce foyer se concentra, pour ainsi dire, parmi les grands, soit sous la république, soit sous l'empire. Mais, à pari le vice grec qui fut plus particulièrement antique; à part la grossièreté, l'indécence, l'étalage dans l'immoralité qu'expliquent les habitudes païennes; la corruption antique, si l'on en considère la qualité, ne fut pas pire que la nôtre et peut-être ^fut-elle moins générale ; peut-être pénétra-t-elle moins les masses. Dans la corruption romaine comme dans la corruption des empereurs, il me semble qu'il y a plus d'effronterie que de venin ^

Mais, en outre, les empereurs trop sévères n'eussent pas réussi à Rome, oii l'on n'était César qu'à la condition de ressembler aux grands de l'empire et d'être de son temps. J'ai montré combien Tacite était formel sur ce point. Comme tous les peuples parvenus à leur virihlé, les Romains, qui ne supportaient ni toute la liberté ni tout l'esclavage '\ ne supportaient non plus ni toute la licence ni toute la sévérité des mœors. L'empereur Julien l'exprime plaisaimiient dans son Banquet des Césars, quand apostrophant Probus : «Ignorais-tu, lui dit-il, que les médecins mêlent le miel au breuvage de leurs malades? pourquoi donc toujours rester dur et inflexible? On t'a traité injustement et tu as mérité ton traitement'. Pouvais-tu

" SuéL, Vie de Domitien, i.

- SaiiF les exceptions; par exemple : celles qui apparlieiidraient à la vieillesse de Tibère, si elles n'étaient pas contestables. '^ Tacite, Iltst., 1-lG.

* Contradiction aussi juste que fine.

504 TACITE ET SOiN SIECLE.*^.

croire tju'on régit bien des chevaux ou des bœufs, moins encore des hommes, en les tenant toujours courbes, en ne permettant rien à leur naturel? Les bons médecins passent quelque petit caprice à leur malade pour s'en faire obéir dans l'essentiel \ » méthode excellente qui ne convient pas moins aux sociétés malades qu'à l'homme souffrant ; et quelle société n'est pas malade? — Tibère, avec sa dignité propre, disait de son côté qu'il ne fallait pas juger d'un empereur connue d'un homme-; et que ce qui convient aux maisons privées peut ne pas convenir aux maisons impériales. C'est que ce sont les vertus politiques, bien plus que les vertus morales, qui font les princes.

Diderot dit quelque part qu'il y a un beau plaidoyer à faire en faveur de Néron^. C'est une exagération paradoxale ^omme tant d'autres du môme esprit; mais il est sûr que Néron lui-même a droit à la justice de l'histoire. Le mot de Diderot est plus vrai si on l'applique aux Césars. Sans être un beau plaidoyer en leur faveur, riiistoire ne saurait être contre eux un perpétuel anathènie. Si la civilisation antique les adora trop, la civiHsalion moderne les maudit trop. Je me trompe, les anciens les adorèrent vivants et les insultèrent morts ; je me trompe encore, ce furent les patriciens leurs rivaux qui les maudirent après les avoir provoqués, mais les peuples les regrettèrent; pourquoi la voix des peuples ne prévaudrait-elle pas en leur faveur? N'est-ce pas le peuple qui consacre les souverains?

Je ne défends point les Césars de convention, les Césars travestis par la déclamation. Ces figures de fantaisie, noircies à plaisir, je les déteste; mais, si je ne m'abuse, j'ai montré ce qu'il y a de menteur dans ces fantaisies, dans ce que j'appelle à ce sujet le convenu moderne. Prenons deux exemples de ce convenu :

* Banquet des Césars commenté par S|3anheim, p. 117.

- (( Non eadem décora principibiis viris et imperatori populo quœ modicis civibus aut civitatibus. » [Ann., 5-0.) — Desévèques ont fait la même distinction pour la dévotion.

^ Chateaubriand se demande pourquoi on a surtout choisi le nom de Néron pour en faire le nom de la tyrannie. [Études Itisfor., 152.) Il serait hardi de le trouver moins méchant qu'on ne l'a fait, selon M. Nisard. [Poët. de la de'cad., 1-342. — Néron pleura sa mère, sa femme Poppée, sa fille; qu'on me cite ce que pleura Henri VIII, resté populaire! La question des cultes n'est-clle pas pour beiiucoup dans celte justice distributive? — Trajan trouvait presque inimitables, dans leur beauté, les cinq premières années du règne de Néron, dans lesquelles il sacrifia son frère, sa l'ennne et sa mère. (Voyez aussi Sénèque, De la Clémence, 1.)

Paul Dolaroche, s'épanchent avec ses élèves sur l'idéal d'un art qu'il entendait si bien, leur dit entre autres choses : « Néron se réjouissant de la mort de sa mère, quel beau sujet de tableau! Il comporte toute la férocité, toute l'horreur, toute l'émotion imaginables. » Soit; mais ce sera un tableau de fantaisie; j'en connais un plus moral et plus vrai, c'est le terrible tableau que fait Tacite des remords de Néron après le meurtre de sa mère^ M. Delaroche poursuit en ces termes : « Louis XI est une de nos plus grandes figures historiques : au lieu de ne voir en lui qu'un tyran <le mélodrame cruel, sournois, toujours prêt à mander Tristan pour une exécution, il faut considérer l'homme de génie qui domina hardiment là noblesse pour fonder l'unité de la France. Il faut toujours se rendre compte, ajoute-t-il, du vrai sens de l'his • toire^ » Très-bien, dirai-je; U faut, en effet, se bien rendre compte du vrai sens de l'histoire; mais du vrai sens de Y histoire vraie. Et que faisait Tibère si ce n'est ce que fit Louis XI, selon M. Delaroche? Tibère aussi fondait l'unité impériale en frappant les nobles qui y résistaient; il combattait pour le monde romain contre le patriciat romain ; et, quoi qu'en dise le convenu moderne, Louis XI ne fut qu'un Tibère subalterne; un petit, et même un grotesque Tibère. La basse politique qui prépara Machiavel suffit à Louis XI; il en fallut une plus haute à Tibère : il y eut un art merveilleux dans celle-ci, l'autre ne fut que perfide. Il y a entre Tibère et Louis XI toute la différence de la politique italienne à la politique romaine. Un grand prince et un grand cœur, Henri IV, s'était passionné pour le génie de Tibère^, mais qui donc se passionna jamais pour le bigot et sacrilège Louis XI?

Les Césars eurent pour eux et le droit à la souveraineté et les périls qui honorent ce droit. Ils étaient aussi nécessaires à l'empire romain que l'empire romain était nécessaire au monde ; en combattant pour eux-mêmes, ils combattaient pour le monde. Aussi les voyez-vous inquiets sur leur vie, mais non sur leur autorité ; et

' Ann., 14-10.

« ...PalUdiimque visa Matris lampade, respicit Neronem. » (Stacc, Silves, '2-7).

' J'emprunlc ce détail au journal VîUuslralion du 22 novembre 1856. * Amelot de la Houssayc, Tibère, épître dédicat. — Ce n'est pas l'esprit monarchique qui glorifie Louis XI, c'est l'esprit terroriste.

50fi TACITE ET SOIN SIECLE.

môme, au dernier moment, le sentiment de leur autorité retrempe leur vie. Caligula, percé de plusieurs coups d'épée, ose encore s'écrier en face de ses meurlriers qu'il n'est pas mort ^ ; Domitien, qui semble un efféminé dans son attitude générale, meurt en soldat, et en combattant pour sa personne^ ; Néron luimême, qui ne connut le remords qu'à l'occasion de sa mère, et plutôt comme fils que comme empereur, — car Agrippine était une rivale, — ne meurt pas si làcbement qu'on veut bien le dire^ : malgré sa jeunesse et les mollesses de sa cour, il sait tendre la gorge à Epaplirodite, et, quand des soldats se présentent pour l'encourager à vaincre : « Il est trop tard, dit-il, est-ce là votre fidélité? »

Quoi de plus évident que le péril des empereurs? Lequel pouvait vivre, lequel pouvait mourir, naturellement, dans le pouvoir? Quand Auguste voulut accepter l'héritage de Jules César, il lui fallut une audace exceptionnelle, et son oncle (un consulaire !), et sa mère, s'y opposaient. Tibère disait mélancoliquement à Galba : « Et toi aussi, tu goûteras de l'empire ! » sorte de gémissement du vieux empereur qui n'est surpassé que par" son cri d'effroi à Cabgula : (( Tu tueras cet enfant (Tibériole), et on te tuera. » Quand la mèie deYitellius apprit l'élévation de son fils, cette femme antique, qui ne connut des grandeurs de sa maison que le malheur, en fui consternée; elle ne voyait dans la souveraineté qu'un désastre : et fut-elle autre chose pour presque tous les Césars?

En somme, le règiie des Césars, sans être un type monarchique, est beaucoup moins un type de tyrannie'. Les Césars sont indispensables aux classes indociles qui n'ont pas, ou n'ont plus, les vertus de la liberté ; ils sont inévitables dans une grandeur territoriale excessive, comme leurs défauts sont inhérents à une situation surhumaine. Etre parfaitement bon, parfaitement juste quand on est César, c'est être au-dessus, non-seulement des hommes, mais de l'iiomme.

Si les tribuns romains ressuscitaient, ils prouveraient facilement

' .losc'phe. llist. anc. dea Juifs, 19-1. — * Siu'L, Vie de Domitien, 18.

'• La morl d'Anloiiic fut plus laible, car je n'en crois pas Sénèque sur la mort de Urulus.

■* Le mécanisme du gouvernement et le règne des empereurs sont deux choses Irès-distinctes. Le règne, c'est l'emploi du mécanisme; cl le nit'ianismc nétail pa:« ici monarchique; il élait mixte.

LES CESAHS. r)97

«jiio les grands de Home eurent des torts graves envers la répuhli(jue ; — si les grands de Rome venaient à leur tour, ils démontreraient que les tribuns déméritèrent souvent de la république, ainsi que les Césars de l'empire ; — si les Césars prenaient la parole, ils prétendraient que leurs adversaires n'ont pas commis moins de fautes qu'eux-mêmes, et ils le prouveraient sans peine. Qu'en conclure? sinon que tous furent hommes, et que le vice de l'homme trouble sa fonction sociale ! Mais, si la république romaine eut sa grandeur orageuse, l'empire romain eut sa majesté paisible; et ce ne sont ni de médiocres hommes ni de médiocres institutions qui ont fondé et maintenu cette double grandeur.

Quant aux Césars plus spécialement, je distingue en chacun d'eux l'homme et le souverain. Comme hommes, ils s(; souillèrent. On appréciera combien et leur puissance et leur temps peuvent atténuer leurs taches. Ils étaient Romains, ils étaient les maîtres du monde, ils vécurent dans un milieu moral très-variable. Comme empereurs, leur gouvernement fut toujours le même et généralement heureux quant aux provinces; il fut plus changeant à Rome. On le vit ou plus sévère ou plus doux dans ses moyens, selon les périls, selon l'habileté, selon l'expérience des princes.

Pour tout dire, enfin, les Césars furent les hommes de leur temps, de leur race, de leur situation ; et ils me paraissent plus reprochables comme hommes que comme souverains'.

* Quand une société ne sait plus se gouverner, il faut la gouverner. Les Césars ont retardé de quatre cents ans au moins la dissolution de Iionic; et cette dissolution s'est faite lentement, non pas violemment; par transformation, non par déchiremenl.

Ce n'est pas le gouvernement qui décline avant les Césars, c'est la société ; car il y a moins d'esprit de sacrifice, moins de patriotisme, moins de vertus, moins de Romains qu'aux beaux temps de la république. Or c'est parce que la société romaine décline que le gouvernement des Césars est nécessaire.

Je ne suis, pour mon compte, ni exclusivement patricien, ni exclusivement républicain, et voilà pourquoi je suis césarien : car je sens que j'aime la démocratie disciplinée; l'unité et la stabilité dans la république.

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