‹ Tacite et son siècle;Chapitre 22 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

préambule? Deux pages de plus ou de moins importeraient-elles à sa gloire? Non; ces deux pages sont un prologue. Je leur reprocherai un peu de se ressembler; à cela près, Fauteur me paraît y justifier à bon droit et l'histoire en elle-même, et le patricien romain qui se fait historien. Remarquons qu'il ouvrait l'école historique romaine, Polybe n'étant qu'un Grec pour les Romains. Salluste, par la beauté et l'utilité de l'histoire \ car il faut aux grands peuples de grands historiens, s'excuse de s'y apphquer \ Si les belles actions l'emportent sur les écrits^, — il le sait, comme il sait ce que Rome en pense\ — l'art de bien dire, après tout, n'est point absurde^; et des loisirs historiques peuvent mieux servir Rome que certaines occupations ^ L'histoire est une sorte d'idéal pour l'intelligence; la contemplation .de cet idéal élève au-dessus des sens et de la matière''; c'est par là que le sujet est digne de l'écrivain, et que l'écrivain peut s'honorer du sujet. Au fond, l'histoire de Jugurtha, cette lutte de la démocratie et des nobles, montrera c( qu'il faut marcher à la gloire par la route de la vertu; que si l'on peut s'honorer, comme Scipion, de ses ancêtres, c'est à la condition de leur ressembler^; que l'ambition doit être légitimée par le talent; et que le lustre des magistratures est dans le mérite des magistrats'*. » Telle est la moralité de Jugurtha. Celle de son Catihna est plus simple encore. « C'est que l'empire se conserve par les mêmes moyens qui le font acquérir, et qu'il périt par les moyens contraires ^^ » Les Catons feront vivre la domination romaine, les Catilina la perdront. De là, cette grande figure de Caton et cette terrible figure de Catilina; de là, ces moralités qui expliquent à la fois Caton, Catilina et Rome. Voilà comment j'entends les préambules; je n'invente rien; il me suffit de m'en tenir à Salluste.

La grande histoire de Salluste pour les cinquante-six ans compris entre Jugurtha et Catilina est perdue. Les faibles débris qui en restent prouvent que Salluste, en élargissant son cadre, élargit

» Cfl/i/.,3. -2 ibid. —5 Ibid.

* <i Pulchrum est benefacere reipublicsc. » [Ibid.)

^ « Eliam bene dicere haud absurduni » [Ibid.)

^ Jugurtha, 4.

' « Animus incorruplus, a^lcrnus, rector humani generis. » [Ibid , 2.)

» Ibid,, 4. — 9 Ibid. — '<> Catil., 2.

s;a forme, et surtout sa langue. Le style des fragments de ce grand ouvrage est moins condensé que celui des deux autres œuvres : le manifeste de Mithridate aux rois d'Asie \ moins véhément que le discours de Galgacus sur l'oppression romaine, l'emporterait peutêtre par le naturel, car il est trop évident qu'il convenait mieux à Mithridate qu'au Breton Galgacus de traiter cette matière; mais il en est le modèle incontestable.

Salluste est éminemment artiste. Il est peintre, il est ciseleui , ciseleur surtout, car rien ne rappelle mieux la ciselure que le fini de sa forme. On peut lui reprocher, en général, de manquer de grâce et d'avoir une précision trop rigoureuse. Il me sendde que comme Horace (à la sensibilité près^ dont Horace manque) il ne détend pas assez sa manière, et qu'il y a trop de l'écrivain chez l'homme. Celui-ci est morose, parce qu'il est ulcéré; il en convient^, et sa plume s'en ressent; mais, en revanche, quelle vigueur dans la touche ! Comme sa période est, je ne dis pas ample, mais rhythmée ! Je ne connais pas de style plus musical que celui de Salluste. Non qu'il ait celte fade euphonie après laquelle Cicéron court sans mesure, et qui ne plaît à l'oreille qu'en choquant la passion* : Salluste est moelleux quand il faut lêlre; mais est brusque quand il le faut. Il entend la dissonance comme la consonnance; ses effets de style sont aussi judicieux que puissants. Ses tableaux, ses descriptions, ses portraits ont le plus chaud coloris; c'est la vigueur du Tintoret, c'est la finesse et l'harmonie de Van-Dyck, avec quelques teintes plus vives. Chez lui l'ensemble de la composition est accompli ; mais tout détad y est châtié, comme s'il était l'œuvre entière. En voyant le Louvre, on est ravi de son ordonnance; en voyant de près chaque ornement, on est étonné de sa perfection; c'est l'image du talent de Salluste.

' Quoique sous la forme d'une lettre au roi Arsace, c'est un vrai niaïutesle à tous les princes.

- Le discours d'Adherbal, dans Jugurtha (ch, 14), est fort pathétique; celui do ^licipsa mourant (cli. 10) ne l'est pas moins.

^ Jugurtha, 4. Catil., 4.

* Si Gracchus dit énergi([uement : « Abesse non polest quin ejusdem hominis sit, |uobos improbare, qui improbos probet », Cicéron voudrait qu'il eût dit mollement : <( Quin ejusdem hominis sit, qui improbos probet, probos improbare. » [h'OrcU., 70.) Il lui faut une indignation cadencée.

La prose métallique, sonore, rliythmée; cette prose condensée, mâle, étincelante que nous lui devons, est sa grande originalité. Ni Cicéron, ni César, ni son siècle ne la lui donnent, et il n'est pas moins, pour le style, le premier en date que le premier en mérite parmi les grands historiens romains \ En somme, comme artiste, Salluste a peu de rivaux; il n'a pas de maitre.

Presqu'en tête de ses rivaux je placerai Patcrcule. S'il n'a pas la prose cadencée, ferme, ciselée de son modèle, il en a le feu, le coup de pinceau. Patercule, homme de cour et lettré, laisse moins percer l'écrivain que Salluste. Il procède de César autant que de celui-ci ; il joint le noble laisser-aller de l'un à l'art intini de l'autre^, et d crée un style aussi brillant que nerveux, — transition de celui des mémoires à celui de la grande histoire, — un style où le lamiHer et la grâce n'en font que mieux ressortir les hautes quahtés de l'éclat et de la force. Patercule ressemble à Tile-Live par le sujet, puisqu'il restreint tout ce que l'autre déploie; il lui est inférieur, puisqu'il ne crée pas son sujet comme Tite-Live; mais il a sur celui-ci comme sur Salluste l'honneur d'avoir expliqué les événements par l'idée autant que par les passions, et cel aspect le rattacherait à Polybe. C'est d'ailleurs le grand mérite de Patercule d'avoir moins de roideur que Salluste en condensant comme lui, et de garder, dans un précis, la brillante aisance qu'a Tite-Live dans un cadre immense.

Quelques bons juges semblent méconnaître Patercule; mais d'excellents esprits lui accordent une haute estime. Quand Montesquieu admire Florus^, conmient mésestimer Patercule qui lui est si supérieur? 11 généraUse avec élévation et justesse; il a de la sensibilité, beaucoup de couleur et de poésie; il est éloquent sans qu'il harangue; sa persoimalité qu'il introduit à propos, dans son récit', le détend pour y répandre du charme. Parle-t-il d'une campagne en Germanie : « La guerre s'ouvrit, dit-il, sous le consulat de votre illustre aïeul, Yinicius; et moi, de tribun de camp, j'y devins soldat de Tibère \ » Peint-il la pompe d'une entrevue

^ « Primus romana Crispns in historia. » (Martial.)

3 YoY., par exemple, liv. 2, ch. 107 111, 115, 11 i. — ^ Essai svr le goût. — * Liv.'i, cil. 1.

■' 11 lui admis dans la garde prcloricnnc, sans donlc : « Tit). Ca'saris militcni fccil. » (l.iv. 2, ch. 10 î- )

de Caïus César et du roi des Partlies sur l'Euplirale : « Je pus voir, écrit-il, ce grand spectacle; je faisais mes premières armes comme Iribun militaire; j'avais été nommé, Vinicius, sous le commandement de votre père, pendant (\\m nous étions dans la Thrace et la Macédoine : j'ai depuis parcouru i'Achaïe, l'Asie, tout 1 Orient, l'embouchure et les deux bords de la mer du Pont, et ce n'est pas sans attrait que je me rappelle aujourd'hui tant de lieux et d'événements, tant de peuples et tant de villes ^ » On dirait que Bossuet, qui s'appropria si bien, — s'il n'inventa une seconde fois, — toutes les beautés antiques, s'est empreint de ce charme de Patercule. Bossuet a ce suprême mérite de notre historien de garder la souplesse et le naturel dans la condensation. Que de fois n'interrompt-il pas son étonnante contemplation de l'univers pour s'adresser à son élève pour lequel il compose son écrit immortel ! » Je ne vous dirai pas, monseigneur... considérez maintenant, monseigneur... et toutefois, monseigneur... » Telles sont les formes de son dialogue avec le dauphin ; quelquefois aussi Louis XTY, comme le Vinicius de Paterculc, est l'objet d'un hommage "^ Patercule a d'autres qualités.

Quand il dit que « c'est le propre de l'homme de tout se pardonner k soi-même et rien aux autres; et, plutôt que de rechercher la cause du mal dans les choses, d'accuser les personnes et les intentions^, » avec quelle intelHgente impartiahté il fait la part des choses, c'est-à-dire de la logique dans le monde! Mais quand, à l'occasion de la dictature dont Pompée fut l'objet, il dit que « c'est souvent le choix de la personne qui fait le bien ou le mal de la mesure et en détermine l'approbation ou le blâme*, » comme il rend à l'homme la part de rôle qui lui appaitient dans les événements! Il ne méconnaît pas plus la part delà Providence; et s'il n'a pas, sur ce point, la netteté de Bossuet parce qu'il n'en a pas les principes, on sent qu'il a l'instinct de ce dont Bossuet a la certitude; savoir: qu'il faut que l'homme même sur la terre

' Liv. 2, cil. 101. — Voir d'autres exemples analogues, liv. 2, ch. 107, 108, 111. 114,115, l'il, 150.

- « Gonskiérez sculcnienl le temps où vous vivez et de quel père Dieu vous a fait naître. Un roi si grand, etc.. «Imitez, monseigneur, un si bel exemple. » (Suite de la Religion, fin du diap. 15 et ce qui suit.)

^ Paterculc, liv. 2, cli. oO. — * Liv. 2, ch. 51.

compte avec Dieu et s'y confie sans vanité comme sans faiblesse. « Qui s'étonnerait trop, dit-il, des caprices du sort et des vicissitudes humaines? Et qui ne doit craindre ou espérer le contraire de ce qu'il attend? On vit Livie, cette fille du noble et généreux Drusus, la première des Romaines par la naissance, les vertus, la beauté ; Livie, un peu plus tard l'épouse d'Auguste, puis sa prêtresse, sa fille même quand il nous quitta pour les dieux, on la vit fuir ce César qui devait être sien, tenant dans ses bras le jeune Tibère à peine âgé de deux ans, ce futur vengeur de l'empire, ce futur fils d'Auguste ! Livie fuyait donc, par d'obscurs sentiers, le glaive des soldats, et courait avec un seul garde, pour mieux se celer, vers la mer qui devait la porter en Sicile avec Néron son épouxM » Que d'impressions naissent de celle que fait cette fuite sur l'écrivain ! Comme il nous apprend que ce que nous attendons répond mal à ce qui nous attend! C'est ainsi qu'il généralise; c'est par là qu'il l'emporte peut-être sur Salluste et s'égale au moins à Tacite. Il est même bien rare que Tacite quitte les personnes pour les choses.

La sensibilité de Patercule s'élève à la mélancolie, quand il dit de Julie, fille d'Auguste, « que sa fécondité ne fut heureuse ni pour elle, ni pour le peuple romain^- » Mais comme elle revêt la plus grave décence, quand il dit de la même Jufie : qu'il fallut la reléguer dans une île, loin des regards de sa famille et de la patrie^; » — ou qu'il dit àesjevx perpétnels de Sylla « qu'on les célèbre, mais sans rappeler sa victoire ^ » ou, des suites de Pharsale, « que les vaincus étaient moins heureux de recevoir la vie que les vainqueurs de pardonnera » Peint-il Lucullus, que d'imagination en quelques lignes ! « 11 prodigua le premier, dans Rome, les somptueux édifices, les festins, les ameublements; il fit d'énormes jetées dans la mer; il perça des montagnes pour la faire pénétrer dans ses domaines, si bien que ce ne fut pas sans esprit que Pompée le surnomma le Xerxès romain ^ »

Mais qui a dit mieux et plus brièvement de ce même Pompée : « qu'il voulait être seul, où il n'eût dû être que le premier"^; » de Caïus Marins, « que sa gloire ne fut pas éclipsée par la grande

1 Liv. 2, cil. 75. — '^ Liv. 2, cli. 95. — ^ Llv. 2, cli. 100. — * Liv. 2. cli. 27. — s Liv. 2, cl., 52. — c Liv. 2, cli. 35. — ' Ibid.

figure de son père '; » de Jules César, « que ses exploits sont de ceux qu'un homme ose à peine entreprendre, et qu'un dieu peut seul accomplir^; » ou de Cicéron « que, glorieux par sa vie, plus glorieux par ses écrits, il fit que Rome ne fut pas vaincue par l'esprit de ceux qu'elle avait vaincus par les armes^? » La mort de Cicéron lui inspire des accents dignes du grand orateur. « Tu ne ravis à Cicéron, dit-il à Antoine, qu'une vieillesse caduque, des jours inquiets, une vie plus inisérahle que la mort sous ton triumvirat; mais, loin d'obscurcir la gloire de sa vie ou de ^s écrits, tu l'as accrue. Cicéron vit et vivra dans l'éternité des âges, tant que, soit hasard, soit Providence, vivra ce grand tout que son génie seul sut sonder, sut embrasser, sut illuminer de son éloquence : il survivra, il aura* pour garant diî sa gloire son siècle, cet admirateur qu'il a pour cortège*; toute la postérité lira ses pbilippiques et maudira ta vengeance ; le genre humain périra plutôt que le souvenir de Cicéron ^. » Telle est la force de cette émotion, que Tacite l'emprunte pour en honorer son beau-père ^ Ce n'est pas le seul emprunt que lui fait Tacite; et s'il est particulièrement éloquent en peignant les luttes de Rome contre la liberté germaine, il s'est inspiré de Patercule appréciant la lutte de l'Espagne^ contre Rome. Quelque beau, d'ailleurs, que soit Tacite dans son tableau, Patercule, qui aurait le mérite de l'invention, n'est pas moindre dans l'exécution.

Il a*des tours infinis pour varier son langage d'après son sujet et l'effet qu'il en ressent. Quand il dit de Caius César, avec quelque flatterie, je le veux bien, « que la gloire de ce prince l'attire et le contraint de suspendre la rapidité de sa course *,* » il me semble que le Dante s'est inspiré de cette forme dans les amours de Françoise de Rimini. Ce que je cite d'ailleurs n'est pas le plus beau de Patercule; j'évite ce qu'il y a de plus connu, c'est-à-dire de meilleur; mais il est inépuisable.

C'est dans ce qui suit surtout qu'il est lui-même ou que du moins je le trouve neuf par le ton (ju'il donne à l'hisloire : « J'eus

» Liv. 2, ch. 27. — 2 I iv, 2, cli. 47. — '' Liv. 2, ch. 5i.

* « Manebit incolumc, comilcni œvi sui laudcm Ciccionis Irahot. » (2-CO.) Quelle grandeur d'image?

^ Ibid. — " V. Agricola, 46. — ' Co»niparez Tacite, Germanie, ch. 57: Patercule, liv. 2, ch. 90. — «Liv. 2, ch. 41,

TACITE ET SOiN SIÈCLE.

le bonheur de jouir d'un spectacle dont notre condition mortelle ne nous permet pas deux fois la grandeur; quand, dans notre parcours des plus belles contrées de l'Italie et dans la Gaule entière, les nations qui revoyaient leur vieux général, déjà César par sa gloire et ses vertus avant d'en porter le titre, semblaient moins le féliciter qu'elles mômes. Les pleurs de joie que sa présence arrachait aux soldats, leur animation, leurs acclamations qui s'exaltaient en se répétant; leur ardeur à saisir ses mains, leur impuissance à se contenir, puis ces élans : « Te revoilà donc, cher général! tu nous reviens, tu n'es pas changé; » puis ceux-ci : « Général, j'étais avec toi en Arménie, — moi, dans la Rliétie,

— moi, tu me récompensas en Vindélicie, — moi, en Pannonie,

— moi, en Germanie ; tout cela, loin de pouvoir s'exprimer, semble incroyable ^ » Voilà comment Patercule détendrait son style s'il était jamais tendu : voilà du moins comment il colore son précis.

En somme, si Patercule n'a pas toutes les beautés de la forme au même degré que Salluste; s'il ne peut présenter de drame, ou des récits miancés, — la nature de son œuvre le lui refuse, — je ne doute pas que, s'il eût exécuté, ou que si nous connaissions un travail plus ample auquel il nous renvoie^, on n'y trouvât la supériorité requise^. — Patercule n'en est pas moins un très-brillant artiste; plus naturel que Salluste, plus coloré et plus diversifié que César, plus vigoureux que Tite-Live, moins tendu et plus pur de goût que Tacite; malgré les mutilations de son texte plus maltraité que tant d'autres textes qui n'ont pu se défendre des injures du temps et des ignorants; tel qu'il est enfin, Palercvde est un écrivain de génie. L'admirer, c'est le connaître; l'admirer beaucoup, c'est le connaître davantage. A ne considérer que sonst\le, il faut l'inscrire, sans hésiter, au rang des maîtres'.

Je n'en dirai pas autant de Florus, dont il semble aussi difficile

^ Liv. 2, cil. lOi. — Et que ilc tableaux expressifs en ce genre!

2 Liv. % ch. 119.

^ On en peut juger par le courl épisode du désastre de Varus, [Ibid.)

* D'après le président Ilénault, ce serait « le modèle inimitable des abrévialeurs »; c'est bien mon avis. Il y a mille abrévialeurs. il n'y a qu'un Patercule. — Pour connaître tout ce que l'esprit de secte ou de parti peut accunniler d'injurieux sur le compte d'un écrivain, lisez Tbornas sur Patercule. Essais sur les éloges, ch. 13.

d'assigner le mérite que l'origine. Vécut-il sous Auguste? Oui, selon quelques érudits sans critique, comme sans lact littéraire, qui classent Florus sans le lire, ou le lisent sans le sentir : oui, ce semble, d'après Florus lui-même qui nous entretient du désastre de Yarus^, sans parler, soit de Tibère-, soit de Germanicus'', qui vengèrent cet affront; oui encore d'après l'œuvre même de Florus qui, s'arrélant à Auguste, va moins loin que Patercule qui vivait sous Tibère; — mais non; Florus n'est pas contemporain d'Auguste, puisque, d'après lui-même, il écrit sous Trajan qu'il nomme, et parle d'une sorte de défaillance de l'empire dont il inculpe les Césars antérieurs. En fait de textes, rien de plus décisif; et à moins d'ôter à Florus son début, l'une des beautés de son œuvre, il faut le réputer contemporain de Trajan. Encore, d'après ses commentateurs (car nul n'a plus eu que Florus la gloire et les périls du commentaire), pourrait-on, par le seul cliangement d'une lettre * dans une altération née d'une inattention de copiste, faire vivre Florus après Trajan. Je ne sais ce qui en est, et m'en inquiète peu, sûr quand je le lis qu'il n'est ni de l'école, ni du siècle d'Auguste; et, quand je lis Tacite, qu'il faut que Florus lui soit postérieur, car il le lui est certainement par le tour des idées et parle sentiment littéraire. Cette loi qui fait du raffinement de l'idée et du sentiment une progression croissante et non décroissante ne saurait tromper, à moins qu'une certaine mode et certaine forme de raffinement plutôt superficielle que fondamentale, plus dans les mots que dans les sentiments, et plus dans certains sentiments, — celui de l'amour, par exemple, — que dans l'idée, n'ait été, par exception, le cacbet d'une époque antérieure à un plus beau développement littéraire, comme en France sous Louis XIH. Or rien de semblable à Piome, et Florus est trèspostérieur à Tacite, parce qu'il en est très- dégénéré.

Quand Florus écrit, par exemple, que la soumission d'Antiocbus suivit de près celle de la Macédoine, soit basard, soit industrie de la fortune qui voulut que l'empire romain suivit — d'Afrique en Europe, et d'Europe en Asie — la trace de ses conflits, et que le

' Liv. 4, cil. 12. — - Vov. sur ce point Patcrc, liv. 2, cli. 120. — ^ Voir Tacite, Ann., 1-Ot, 2-25.

* Movit Lacerlos, pour movet; un parfait snl)stilué à un indicatif.

pli de ees victoires correspondît au jdi de l'univers % j'y sens une manière de voir les choses qui n'est pas de Tacite, encore moins de ses devanciers, et une forme subtile qui appartient au progrès de la décadence. Quand Florus constate l'admiration que mérite le peuple romain jusque dans ses séditions, puisqu'il s'insurge tantôt pour la liberté, puis pour la pudeur -, puis contre les privilèges du sang, puis pour les honneurs plébéiens; cette précision d'aspects, cette symétrie de forme, ont une date plus vieille que Tacite. Enfin, quand Florus distingue les sept premiers rois de Rome par sept qualités différentes que les destins semblent leur donner successivement dans l'intérêt de l'empire; quand il mentionne Romulus et son ardeur, nécessaires pour fonder Rome; Numa et son esprit rehgieux, pour la tempérer; TuUius et son génie militaire, pour organiser ses forces; Ancus et son aptitude administrative pour bâlir Rome, la murer, l'agrandir de colonies; Tarquin l'Ancien et son goût pour le décor, puis, pour ces insignes qui furent une portion de la dignité romaine; Servius et ses recensements qui apprirent à la république à se connaître; enfin Tarquin le Superbe, avec cet orgueil qui finit par servir Rome autant qu'il l'avait d'abord humiliée, puisqu'on lui dut la passion de la liberté^, — ce doclrinarisme historique (si ce mot m'est permis), qui est une exagération de Polybe et qui semble plus grec que romain, est plus que jamais postérieur à Tacite.

Je ne sens pas moins la Grèce, bien plus que Rome, dans la manière dont Florus apprécie la révolution césarienne. «Le peuple romain, dit-il, fût redevenu libre si Pompée n'eût pas laissé d'enfants, ou César d'héritier; ou si Antoine ne fût pas survenu pour tout brouiller". » Quelle puérilité! car, qui doute que l'ambition des grands n'ait perdu la répubhque^? Qu'on nous dise plutôt comment les grands eussent manqué d'ambition dans Rome maîtresse de l'univers; ou comment on eût pu mettre l'univers en république; ou comment une répubhque de rois (les patriciens furent-ils moins?) était possible; ou comment on eût organisé un certain équilibre de liberté et d'égalité quand la république aurait

^ Liv. 2, ch. 7. — 2 Liv. 4, ch. IG. — ^ I/iv. 1, ch. 9. — * Uv. 4, ch. 5.

•^ « Marius conduisait l'armée, et l'ambition conduisait Jlarius. » (Sénèq., Epît.,

été l'univers? Mais un rhéteur s'occupc-t-il de si peu? Les déclamateurs aiment à répéter leurs folies, comme les sages à se transmettre la sagesse; nos déclamateurs contemporains en sont restés à Florus. Mais est-ce bien le même Florus qui, tantôt systématise les grands événements et les juge presque scientifiquement d'après leur logique générale; tantôt les rabaisse aux proportions d'intrigues mesquines et de caprices individuels? Je suis tenté de penser que Florus n'a presque rien en propre, qu'il reproduit des idées d'emprunt sans se les assimiler, comme il sème dans ses œuvres des coups de pinceau d'emprunt qu'il ne sait pas fondre. Sans doute la touche ne se copie pas au même degré que l'idée, mais comment s'expliquer tout un système de touches contradictoires, sinon comme on s'exphque un système d'appréciations inconci- Hables?

Florus a peu de jugement, il mêle et confond tout; l'impossible ne l'étonnc ni ne l'arrête. Selon les besoins de la rhétorique qui le domine et qu'il sert bien plus qu'il ne s'en sert, il affirme l'incroyable et le choquant dans le même chapitre. Qu'est-ce que ces Cimbres qui, ne pouvant arrêter un fleuve avec leurs mains, lui opposent leurs boucliers, puis le comblent en y jetant une forêt *? comme si une forêt comblait un fleuve! Comme si les Germains^ n'avaient jamais vu que les petits fleuves d'Itahe! Comme si nous ne savions pas combien ces barbares étaient bons nageurs et savaient se jouer des grandes rivières au miheu desquelles ils vivaient ! Qu'est-ce que ces barbares si dangereux pour Rome s'ils n'eussent pris haleine en Yénétie, où ils se transformèrent en mangeant du pain et des viandes cuites^? Qu'est-ce que cette fierté de Marins fixant le jour du combat d'accord avec les barbares, au lendemain de leur rencontre, et cette prétendue ruse du même Marins qui choisit, pour combattre, un temps couvert pour mieux surprendre les barbares qui sont avertis? Comment la veille du combat, Marins choisit-il le tenq)s couvert du lendemain '? Comment, si ce temps est couvert, les barbares s'effrayent-ils de cet

' Liv. 5, cil. 4.

- Danois ou (Icrmains, mais Teutons; le nom n'y fait rien. ^ Liv. o, cil. i.

* D'après Plutarque, Marins fixa même la bataille avec les barbares au troisième jour (lo leur entrevue.

éclat des casques romains qui réfléchissent le soleil comme un incendie? Comment cet incendie éclate-t-il précisément parce que les Romains sont tournés vers l'orient, comme si le soleil qui a rempli son disque n'éclaire pas tout l'espace^? Quel écolier tant soit peu sensé signerait une page si surchargée de bévues! Et que penser d'un esprit qui, après s'êlré relu, les conserve?

D'autres contradictions moins grossières, parce qu'elles ont un tour plus subtil que dans l'exem.ple prêché, n'en sont pas moins choquantes dans un écrit succinct comme celui de Florus, où il est si aisé de les voir et de les corriger. Comment, dit- il d'une part : « Octave eût dompté 'la Germanie si elle eût pu supporter nos vices comme notre domination ^; » quand il dit de l'autre : « Drusus la dompta plus par l'ascendant de nos mœurs que de nos armes ^! » Les Romains de Drusus n'étaient-ils donc plus ceux d'Octave? Nous mériterions de savoir en quoi ils différaient tanll C'est trop dire ; il s'agit des mômes Romains, puisque c'est par Drusus qu'Octave tente ce que les mœurs romaines rendaient impossible, et ce que les mêmes mœurs opèrent pourtant par Drusus; comme si toutes les mœurs romaines étaient et n'étaient pas dans le même Drusus ! Florus voudrait- il dire que Drusus sut assez contenir les mœ.urs romaines pour que ce qui était impossible à Auguste par un autre que Drusus le fût par Drusus, la contradiction ne s'efface que pour le céder à l'hyperbole. La pointe succède au non-sens; un défaut, quoique moindre, remplace un défaut. Les mœurs du général victorieux peuvent beaucoup sur les vaincus, c'est hors de doute; ce qui est subtil et faux, c'est de rattacher à un seul homme toutes les mœurs d'un temps \ Un compilateur comme un déclamateur sont rarement judicieux, parce que l'un ne crée pas ses idées, et que l'autre ne gouverne pas ses sentiments; et c'est doublement vrai de Florus qui déclame autant qu'il compile.

S'il dit, par exemple, que le peuple romain, considéré comme un seul homme, a son enfance qu'on peut placer sous les rois;

* Liv. 5. cl). 4. — 2 Mv. 4, cli. 11. — "^ Uni.

* L'hyperbole est si bien dans rintenlion de Florus, que, selon bii, « la paix que Drusus lit goûter à la Germanie y clnin^iea non-seulenicnl les hommes cl le pays, mais le ciel même, qui devint plus serein : » [Ibid.) Idée toute phalanslérienne, si on peut le dire; idée de rhéteur!

DE L'IlISTOinE DANS SA '/ORME. 445

son adolescence, qu'on peut dater de la république; puis, une sorte de vieillesse qui lui vient avec les Césars^; ce n'est pas Sénèque qu'il copie, — à cela près que Sénè(jue fait vieillir Rome aux décliirements républicains^, — c'est Polybe qu'ils suivent tous deux, lequel avait écrit : « Qu'ainsi que les corps, tous les gouvernenienls sont assujettis à cette loi naturelle de croître, de grandir, d'atteindre leur perfection, puis leur déclin, et que c'est au second temps, quand ils grandissenl, qu'ils sont les plus forts '\ » C'est encoie Polybe qui lui signale la lenteur de Rome à préparer sa puissance, et sa rapidité à la répandre.

Florus n'aime pas seulement les présages comme Tile-Live, ou môme Tacite, il les lui faut exagérés. C'est tantôt un laurier qui croît sur la poupe d'un vaisseau ; tantôt l'Apollon de Cumes qui ne cesse de suer pendant que Rome se prépare contre Anliochus, tant il craint pour sa chère Asie^! Castor et PoUux, divinités toutes grecques, n'en sont pas moins, selon Florus, les courriers ordinaires et comme les stipendiés de Rome. Quand les premiers Romains triomphent à Régille, comment Rome apprend-elle sa victoire? Par Castor et Pollux, qu'on solde au moyen d'un temple^. Quand Paul-Emile vainquit Persée, par qui Rome le sut-elle? Par Castor et Pollux, qui s'y rendirent couverts de sang et tout haletants du combat ^ Quand Marins écrasa les Cimbres, ce furent, — au moment du succès — devant le temple de Castor, deux jeunes hommes ornés de laurier qui remirent une dépêche au préteur, si bien qu'en même temps que les Cimbres tombaient sous le champ de bataille, le peuple romain applaudissait à Rome". Pharsale étant un des plus grands deuils du peuple romain, il y faut un peu plus de présages que de coutume ; aussi Florus les conderise-t-il. La fuite des victimes, les enseignes couvertes d'abeilles, les ténèbres en plein jour, suffisent à peine. 11 faut que Pompée fasse un rêve fort fâcheux; mais, ce qui est pis, c'est que Pompée qui prend le deuil, selon Florus % se promène dans le camp avant la bataille, comme pour avertir ses troupes, (|ui j)ouvaient songer

* PrrainhulG. — - Sriirque, Fragm. divers. — •' Liv. (i, tV.igin. 10. — * Liv. 'i, cil. 8. — " Liv. 1, ch. 11.

® « Quod sanguine niiuleii'iit, qiioil adliiic anlielarenl. » (I.iv. 2, ch. 15.) " Liv. 5, cl). 5. — ^ Ibia., liv. 4, ch. '2.

à sa cause, de ne songer qu'à leur conscience. Puis, comme on ne peut se battre à Pharsale comme ailleurs, le centurion qui commence ce combat est frappé à la bouche d'une épée qui s'y fixe, afin de montrer la rage des partis, selon Florus. Si César n'a jamais ni connu, ni rapporté un seul des prodiges de Florus, c'est que Florus a le privilège des puérilités ; et il ne manque pas, comme on voit, de la verve du ridicule.

Or, de même qu'il prend partout ses idées et ses prodiges, il ne se fait faute d'emprunter des ornements littéraires. Je ne crois pas que ce mot vanté que « ce fut vaincre la Macédoine que d'y entrer % » soit de lui. Sans le certifier, je crois que quelqu'un l'a dit, avant lui, de l'Egypte. Quoi qu'il en soit, il sait s'embeUir de Sallusle, de Tite-Live, de Yalère Maxime, de Lucain, de César, d'Homère, de Tacite. On sent que c'est un homme qui sait lire, extraire, employer ses lectures, et qu'enfin sa mémoire a du talent '\

A cela près, je l'avoue, Florus est un peintre. S'il abuse de l'imagination, la sienne n'en est pas moins très-forte. Quand il dit de la célèbre résistance dans laquelle périt Numance que « Rome ne triompha que d'un nom; » lorsqu'il dit de Persée fugitif à Samotlirace « qu'aucun roi ne se souvint aussi tard de sa grandeur; » lorsqu'il dit des barbares — remuants par nature — « que Rome les condamna à une éternelle paix; » lorsqu'il dit de l'effroi que l'approche de Jules César fit aux Bretons « que cet effroi lui tint lieu de victoire; » quand il dit encore, au sujet d'un faux Philippe qui prétendait au trône de Macédoine, « qu'il sut mettre dans son fantôme de royauté une âme royale; » quand il dit enfin « que la fortune ne cessait de chercher pour son Pompée des occasions d'accroître ses honneurs, son nom, sa gloire, » comme si Pompée

* Liv. 2. ch. 7.

' « On a dit avec raison que Capoiie nous avait vengés de Cannes », émt Florus (liv. 2, ch. 6), empruntant ce mol à Tite-Live. (Liv. 23, chap. 45.) — Voir d'autres emprunts faits, au même, par Floi'us 2-4, 2-G, 3-11.

Florus imite encore Horace (liv. 4, ch. 11), Pline l'Ancien (2-16, 2-6). Silius Italicus (2-G), Polybe (2-5), Palercule (i-G, Gicéron (1-18, 22), Sénèque le Philosophe (3-32, 4-3), Salluste (1-18), Yalère Maxime (liv. 1, ch. 5, G, 10, 18, 22; liv. 2, ch. 2 et liv. 3, ch. 12), Lucain (liv. 3, ch. G; liv. 4, ch. 2, plusieurs fois dans le même chapitre), César (3-4, 3-11, 4-2), Homère (4-11), Tacite (2-19, 3-5, 4, 7; 4-2 deux fois; cnlin 4-12.)

n'avait qu'un génie d'occasion comme sa fortune, il s'égale aux plus grands maîtres. Je conviens d'ailleurs que les traits de cet ordre sont fort nombreux; mais on m'accordera que les trails <;ontraires ne le sont pas moins.

Que de sentiments, que d'intentions oratoires, que d'effets littéraires qui ne valent pas mieux que les étranges idées que j'ai relevées! Comment Florus, écrivant en prose et faisant de l'histoire, a-t-il pu, dans la description d'une tempête qui compromet la lïotte romaine, près de l'Afrique, surpasser en impossibilités emphatiques une semblable description par Lucain, qui écrit en vers avec toute la licence d'imagination que permet un poëme ^? Comment Florus peut-il dire que, « les Islriens ayant pris le camp de Manlius, Pulcher leur lit revomir dans des flots de sang une victoire mal acquise^; » ou bien que « l'hiver avait accru les Alpes"; » ou bien que « le feu du bûcher de Drusus enflamma les Italiques*; » ou bien, — à propos de l'incendie de Carthage, — que « son peuple, ne pouvant soustraire la ville aux Romains, veut brûler leur triomphe^; » ou ceci sur la mort de Crassus, que « les Parthes lui firent dérisoirement boire de l'or fondu, pour que celui qui de son vivant brûla de la soif de l'or fût après sa mort brûlé de l'or lui-même \ » chute si belle, que celle du sonnet d'Oronte pâlit en comparaison ! Les Romains ont-ils à combattre Antiochus? « Quel péril pour nous, s'écrie Florus, si le malheureux Annibal eût disposé du roi et de l'Asie \ » Malheureux Anniball Comprend-on bien la belle portée de l'expression? L'Asie remuée par un malheureux, c'est cela que Rome eût dû craindre; Annibal non malheureux était moins grand sans doute, et l'Asie moins forte! Comment d'aiUeurs triompher d' Antiochus? « Des éléphants monstrueux brillants d'or, de pourpre, d'argent et de l'éclat de leur propre ivoire (de leur propre ivoire^!) étaient les remparts de son camp; » ne sent-on pas, en effet, combien étaient

^ « Maie partam levomuère vicloriam. » (--10.}

' « Et hieme creverant Alpes. » (3-11.)

* « Eadem fax. » (3-19.)

■^ « Ut triumplius arderel. » (2-16.)

** « Etiam mortuum et exangue corpus auro urerclur. » (3-12.)

^ « Si viribus Asia3 usus l'uisset miser Annibal? » (2-8.)

* « Et suo ebore fulgenles. » [Ibid.)

AiS TACITE ET SON SIÈCLE.

spécialement redoutables des éléphants que décoraient l'or, Targenl, la pourpre et leur propre ivoire! Persée, selon Florus, n'était pas moins bien gardé qu'Antiocbus, puisqu'il « entoura toute la Macédoine d'une telle enceinte d'armes et de fer, qu'il n'y pouvait entrer que des ennemis tombés du ciel^; » vaine parade pour qui sait, « qu'aborder la Macédoine, c'est la vaincre^, w d'après Florus, qui aime bien plus les surprises que le bon sens ! Les fortifications qu'il invente sont faibles peut-être, mais elles lui appartiennent. Ce fut merveille que Marins pût prendre Capsa, cette ville africaine qui avait pour elle, selon Florus, « un rempart de sables et de serpents^; d'autre part, César, devant Munda, c( s'entoura d'un retranchement de cadavres liés entre eux par des dards \ » Il paya ses méfaits d'ailleurs : car « cet homme qui avait rempli l'univers de sang romain remplit le sénat de son propre sang^. » Il y eut sang pour sang, comme on voit; et, si la mesure fut moindre du chef de César, on peut croire que la qualité de son sang compensa la quantité de sang de tant de Romains qu'il s'était immolés, ce qui ne laisse pas d'élre humihant pour ceux-ci; mais songe-t-on à tout? César avait dû combattre en Gaule un homme « dont le nom semblait composé par la terreur môme, Vercingétorix% » d'après Florus, qui sent bien qu'il convient d'opposer l'effroi d'un nom à des hommes que rien n'intimide ! C'est qu'il y a des manières de vaincre que le seul Florus sait remarquer : par exemple, un peu avant Trébie, qu'imaginèrent les rusés Carthaginois "^7 « Au milieu d'une journée neigeuse, dit Florus, ils se chauffèrent et se frottèrent d'huile avant de se battre, et c'est ainsi, chose incroyable (incroyable en effet) î que des hommes nés sous un soleil méridional nous vainquirent par notre propre hiver ^. » Qui n'admirera combien de pareils

* Liv. 2, cil. 12. — '-Î Liv. 2, ch. 7. — ^ Liv. 5, cli. 2.)

* Ijv. 4, ch. 2. — Lauieur du Commentaire de la guerre d' Espagne dit bien (ch. 52) qu'on mil ce terrible spectacle de boucliers, d'épées et de lètes coupées, soit devant les redoutes du camp, soit devant les Irnnchées, pro cespite, pro vallo... Mais comment croire que César, si prudent, se plaçât sons la seule protection de cadavres et de piqncs inertes?

^ « Implevcral... implcvil. » (Liv. i, ch. 2.)

^ « Quasi Icrrore composilo, Yercingctorix. » ('-11.)

' « Callidissimi hosles. » (2-G.)

'^ « Noslra nos hieme vicerunl. » [Ihid.]

DE L'HISTOIRE DANS SA FORiME. 441)

moyens devaient ouvrir l'Jlalie aux Carlliaginois, et comment comprendre que les Rojnains les en aient chassés ! — Voilà donc où conduisent les conseils d'une fausse rhétorique : or, j'effleure à peine les exemples qu'en fournit Florus.

Si je les multiplie, môme en nie restreignant, c'est que notre siècle abonde en Florus qui ont tous les défauts du maître sans une de ses qualités; c'est que la jeune génération, à qui l'expérience n'a pas appris à rire de ce qu'elle admire, est tentée d'imiter ce qu'elle devrait mépriser. C'est qu'il ne faut pas laisser proposer comme modèle, aux lettres françaises, ce qui est la honte des lettres.

Un tic de Florus, que l'affectation moderne n'a pas manqué de lui prendre, comme il le prit peut-être cà de mauvais devanciers, c'est de poser ses idées sur le nombre (rois. Les éléphants jouèrent un grand rôle dans les guerres des Romains contre Pvrrhus : (( Ces animaux, dit Florus, nous enlevèrent la première victoire, balancèrent la seconde, et nous livrèrent la troisième sans résistance ^ » Les éléphants sont donc^des arbitres entre Pvrrhus et Rome; sjls se déclarent enlin pour les Romains, ce n'est pas à la légère et sans ménagements. Ils s»vent vivre; ils sauvent la transition, comme on dirait de nos jours. Carlbage succombe en trois temps d'après Florus : « Dans le premier, la guerre s'engage; dans le second, on la pousse avec vigueur; dans le troisième, on la termine-. » Quand les Cimbras menacent l'Itahe, ils forment trois corps d'armée^; ils rencontrent trois généraux avant Marins, savoir : Silanus, qui ne peut soutenir leur premier choc; Manlius, qui ne résiste pas au second; Cœlius, qui ne supporte pas mieux le troisième*. C'est ainsi que trois corps d'armée rencontrent successivement trois généraux ennemis pour leur livrer trois bataille^«. Il faut que le nombre impair plaise aux dieux; comment s'expliquer sans cela ce nombre trois, trois fois reproduit comme pour l'élever à la troisième puissance? D'après les érudits, Florus invente, il est vrai, la troisième armée barbare, celle des Tigurins; mais comment lui reprocher une liclion si favorable j-.u nombre trois! Et voyez d'ailleurs connne il sert bien Rome : Mithridate,

« Liv, 1, cil. 18. —2 î.iv ')^ (1). 15. — - Liv ô, ch î. - * Ihfd.

Ji. 2!)

qui lui résista quarante ans, fut vaincu dans trois guerres sanglantes \ car il fallut qu'il cédât à trois ascendants : « Au bonheur de Sylla, à la valeur de Lucullus, à la grandeur de Pompée^; » plus, était trop; moins, pas assez; trois suffisaient. Quand les Pirates sont détruits, qu'admirer de plus dans ce succès? demande Florus. Sa célérité? Il suffit de quarante jours pour vaincre. Son bonheur? Il ne nous coûta pas un seul vaisseau. Ses résultats? Il n'y eut plus de pirates". » Qu'on ne se lasse pas, j'en conjure, de ce nombre trois, car il fait merveille, au moins dans Florus; mais il est tout romain, si je peux le dire. Les Marseillais ont beau « forcer les retranchements de César, selon Florus, incendier ses machines, attaquer sa flotte % » rien n'y peut; si leurs trois succès avortent, c'est que le nombre trois n'est pas pour eux. C'est parce qu'il est pour Rome, que Yentidius écrase les troupes de Labiénus, la cavalerie parthe, et tue le roi Pacore\ On sait d'ailleurs quels furent les déchirements de Rome sous les triumvirs ^ et comment la fortune n'eût-elle pas balancé entre trois Romains qui se la disputaient' ! Heureusement qu'Antoine « délivra d'abord ses ennemis, puis ses concitoyens, puis son siècle, de la peur qu'il leur faisait ^ » Si Florus combine le nombre trois avec le nombre deux, par exception, ce n'est que pour y condenser toute sa manière et pour doubler l'effet comme l'effort. « Autant, dit-il, l'Afrique avait surpassé la Thessalie, autant l'Espagne surpassa l'Afrique. C'est qu'alors les Pompéiens eurent cet avantage d'avoir pour chef non plus un seul Pompée, mais deux''; aussi jamais guerre plus sanglante ou victoire plus difficile. » Deux Pompées, ce n'est pas trop contre César; seulement il faut les troyver : ce qui n'embarrasse pas Florus qui connaît la vertu des nombres, lui qui trouve que deux chefs servent mieux une cause qu'un seul, quand tant d'autres trouveraient le contraire.

Il faut en finir avec la manie de Florus pour le nombre trois, quoique Florus n'en finisse point : « César aspirait, dit-il, à fonder, Crassus à accroître. Pompée à conserver sa puissance. Ils

* Liv. 3, ch. G. — 2 md. — ^ Liv. 5, ch. 7.-4 Liv. 4, cli. 2. 6 Liv. 4, ch. 0.

■^ Florus n'a garde d'oublier Marius, Sylla, Sertorius. (5-6.) ^ « Tenorc sui. » (4-9-) 3 « Pro uno, duos starc Ponipeios. » (4-2.)

Liv. 4, ch. 9.

DE I/inSTOIRE DAJNS SA FORME. 451

s'emparèrent donc, César de la Gaule, Crassus de l'Asie, Pompée de l'Espagne : trois grandes armées leur obéissent, et par cette association trois chefs occupent l'empire de l'univers '. » Ainsi ce nombre trois, poussé ci-dessus à la troisième puissance, atteint ici la quatrième. A mesure qu'il compose, l'écrivam renchérit sur lui-même; ne l'imitons pas.

Florus manque donc, on le yoit, de goût comme de tact. Il n'a pas, comme Salluste et Patercule qui le précédaient, ce sens exquis qui fait sentir la hmite du vrai en toutes choses : celle, passé laquelle la force devient faiblesse; la profondeur, ténèbres; le sublime, un ridicule. Quoi de plus comique en effet que d'inventer que les Romains font les morts pour empêcher que les Parthes ne les tuent, et de faire dire aux Parthes tout ébahis de ces morls qui se relèvent : « Allez, Romains, la renommée dit vrai; vous êtes à bon droit les vainqueurs du monde, puisque vous évitez nos ilèches^ » L'ironie qui serait ici excellente, vaudrait moins pourtant que la bouffonnerie de ce sérieux, car Florus est sérieux. Son sérieux n'est ni moindre, ni moins puéril quand fl s'écrie, au sujet de la mort de Cassius et deBrutus : « Qui ne s'étonnera que des hommes si sages ne se soient pas tués eux-mêmes, à moins qu'ils ne fussent convaincus qu'ils ne pouvaient proftmer leurs mains, et que pour affranchir leurs saintes âmes, il leur suffisait de le vouloir, laissant à d'autres le crime de l'acte^; » étranges saints que ces hommes qui, « dans leur fureur de crimes, selon Florus, suscitaient les Parthes contre Rome ' ! » car la déclamation a cela d'insupportable, qu'elle fausse l'art comme la morale, et que déclamer, c'est presque toujours mentir.

Mais que ce soit l'honneur du déclamateur Florus de l'être, le plus communément, avec patriotisme! S'il s'emporte, comme Lucain ^, contre Jules César^; il sait flétrir les factieux, comme Lucain"^. Quand un Sergius conspire contre Rome, Florus le plaint de ne pas périr en combattant pour la patrie ^ Il n'insulte pas

ï Liv. i, ch. 2. — '-^ Liv. 4, cli. 10. — ^ Liv. 4, ch. 7.

* « Invilanle Labieno qui, nii^sus a Cassio Biuloquc (quis furor sceloiuni!) siiscilaveral houles in auxilium » (4-9.) — Syila, Yespasien, donnèrent d'autres cxcini les ; l'exception impatiiotique de lîrutus et de Cassius fut unique.

^ Un peu moins pourtant.

G Liv. 4, di. 2. — ' Liv. 1, ch. G; liv. 3, ch. 14, 15, 16, 17, 18. — s Liv. 4, ch. I.

ihl TACITE ET SON SIÈCLE.

systématiquement les Césars; il est juste pour Auguste ^ qui fonde l'empire, pour Trajan qui le ranime \ Si Florus vante les vertus de Rome, c'est qu'il sait que vanter la vertu c'est la faire éclore. S'il aime mieux célébrer les grands hommes que les dénigrer, c'est qu'il n'ignore pas que c'est en les honorant qu'on les perpétue. Puis, Rome n'eiit permis ni qu'on dit du mal de Caton, ni qu'on dit du bien de Catihna. Elle n'eût pas souffert qu'on ravalât Scipion, parce que ses traits pouvaient rappeler ceux de l'épervier ou de l'aigle; elle n'eût pas permis ce sacrilège : il ne suffisait pas qu'une sottise l'humiliât pour qu'elle l'applaudît.

C'est mal expUquer la déclamation de Florus que de l'imputer aux Césars. S'ils étaient responsables des défauts des écrivains impériaux, il faudrait donc leur attribuer leurs beautés; ils n'auraient rien à y perdre. Florus déclamait par tempérament comme tant d'autres ; il déclamait, parce que les lettres païennes, qui s'épuisaient avec la société païenne, avaient plus de mots que d'idées à leur service, il déclamait comme tous les esprits secondaires, qui ont plus d'ambition que de talent, et qui veulent surpasser, par l'excès, les maîtres qu'ils ne peuvent égaler par le génie. Il déclamait, parce qu'il ressemblait, avec plus de mérite, à ce Timée que reprend Polybe^, et à tant d'historiens grecs que raille Lucien \ On sentira facilement d'ailleurs que si Florus est Romain par le patriotisme qui l'anime, il est Grec par mille détails de son œuvre et par le tour de sa pensée; que sa trempe littéraire est mixte; qu'il vit d'em[irunts; qu'il a des beautés qui sont toutes romaines, et des affectations qui ne viennent que des sophistes^; qu'il n'a pas de véritable personnalité, mais qu'il est le jouet des caprices de son imagination et des frivohtés de son art. Il y a du trop dans sa poésie, du trop dans son feu, du trop dans ses admirations, dans ses exclamations, dans ses interjections. La chronologie, la géographie, lui importent beaucoup moins que sa

1 Liv. i di. il.

'■^ «Quasi rcildila jiiventule rcvirescit. » (Prologue.)

5 Liv. 12, IVngu,. 9, \% 25, 29.

* Ceux, par exemple, qui, à 1 occasion d'un passage du Tigre par les Parthes. s'étendent Ijcaucoup sur la robe de Vologèse et la chevelure d'Osroès; ou ceux qui chaussent d'un pied le cothurne, de l'autre la pantoulle. (Sur l'Art d'écrire l'histoire)

s Ils étaient presque exclusivement Grecs et étrangers à Konic.

phrase; il tronquera ou grossira les temps dans l'inlérêt de son style ou de sa période '.

Disons pourtant que s'il est pompeux, emphatique, puéril, excessif; que s'il a de la fausse chaleur, de la fausse profondeur, du faux éclat, du faux sublime, de la fausse éloquence ; que si personne n'accumule plus que lui les effets prétentieux ; (jue si personne n'épuise plus que lui les mille artifices du rhéteur, les mille recettes du style étudié; que si nul ne prodigua plus la métaphore, la symétrie, l'antithèse, l'assonance, la consonance et toute la fausse monnaie httéraire par laquelle la médiocrité contrefait le génie, Florus n'en est pas moins un brillant écrivain. Quand il rencontre juste, son trait est très-beau : si beaucoup de ses mots se sont gravés dans la mémoire des hommes, c'est qu'ils le méritaient. C'est un grand titre assurément que d'être vanté par Mon tesquieu; et si Florus n'eut pas cet honneur pour toute son œuvre, plusieurs de ses coups de pinceau sont notés ^ par ce grand peintre.

Bossuet le loue suffisamment en s'inspirant de lui pour un de ses plus subhmes tableaux. Quand il peint les déchirements du monde qu'apaise Auguste comme pour enfanter Jésus- Christ^, terminant cette scène de convulsions en ces termes : « Tout l'univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde;» il surpasse, mais il imite Florus. La forte imagination de l'historien latin avait plus compris que sa pensée, le deuxième enfantement de Rome et sa résurrection par l'empire : mais si l'art l'a plus servi que la réflexion, son art n'en est pas moins très-louable. Toutefois, Florus est moins un historien qu'un écrivain; sa plume est plus riche que sa pensée; et son imagination tient plus sa plume que son goût et sa raison. Florus est un Lucain en prose'*, preuve évidente pour moi qu'il lui fut postérieur. Il y a chez lui comme chez son modèle, à une distance infinie pourtant, du meil-

* Que d'erreurs dans son seul prologue ! - Essai sur le goût.

^ Voir Florus diuis son l'pilogue : « Oninihus ad occasum et meridiem pacatis genlibus », et la suite; — cl Bossuet : «Tout cède à !a l'oitune de C^'sar, » etc. [Disc, sur l'hist. nniv , lin do la 9° époque.)

* Quelques-uns le croient parent de Sénèque; je ne crois qu'à la parenté des esprits et de la manière.

leur et du pire; et j'appliquerai à Florus ce mot de Tite-Live sur les Gaulois, « qu'ils sont tantôt plus que des hommes, tantôt moins que des femmes ^ » Florus donc, souvent admirable, souvent risible, est trop beau pour qu'on le néglige, trop défectueux pour être un modèle. Les esprits fermes et les gens de goût le liront avec profit; les autres s'y gâteront. Si Florus est coupable de sam.auvaise école, il vaut incomparablement mieux qu'elle. Florus ne corrompt que le goût, son école corrompt le cœur ; Florus vante la patrie, son école la flétrit; Florus ne profane que le bon sens, son école ment à la conscience publique pour profaner les gloires qu'il faut aimer, pour glorifier les renommées qu'il faut maudire. Florus suggère presque toujours le bien; son école n'inspire presque jamais que le mal. Précautionons-nous contre les écarts de Florus, mais gardons-nous de son école !

Que conclure de cette étude en attendant un plus ample parallèle? C'est que, pour la forme historique prise d;ms sa plus large acception, Polybe recommande surtout la grandeur du cadre et la beauté de l'ordonnance générale, comme il préfère la prédominance de l'idée et de l'expérience sur l'utopie, tandis que Lucien penche plus pour le soin du stjle et les charmes du récit. C'est que l'art d'écrire l'histoire se confond chez les Romains avec l'art d'écrire, et n'est guère, en principe, que l'art de la diction, quoique les œuvres y soient plus grandes que les règles : c'est que parmi les modèles, Hérodote a un génie tout personnel aussi varié que le monde qu'il raconte, aussi simple que la civihsation qu'il retrace, mais d'autant plus difficile à imiter qu'il est moins artificiel et qu'il y a plus d'harmonie entre son temps et lui ; que Xénophon est, comme César, trop personnel par son caractère pour que ses œuvres en puissent être séparées. C'est que Polybe pratique ses principes avec éminence, et que par la grandeur de ses plans, la sagesse et la mâle beauté de ses idées, auxquelles s'associe par temps l'expression, il a les plus nobles qualités de forme. C'estque Sallustea des beautés desentiment, dedrame, — et surtout de style — inconnues avant lui, du moins à Rome ; c'est que César brille par l'intérêt que sa personnalité donne à ses

' Liv. 10, cl). 28. — Florus (liv. 2, ch. 4) le lui emprunte.

écrits plus que par leur valeur littéraire; et que, dans ce témoignage de son génie, c'est plus ce génie que son témoin qui frappe. C'est que Tite-Live déploie en faveur de la poésie et du sentiment, la même grandeur que Polybe pour la vérité et l'idée; et que leur style diffère comme leurs tendances. C'est que Patercule joint à une grâce et à une aisance qui lui sont propres une vigueur de condensation, une. beauté de trait que personne ne surpasse; c'est que Florus, qui s'élève jusqu'à lui et le continue quand il reste dans le vrai, le dément et en dégénère quand il tombe dans le faux.

C'est que (et ceci est capital), tandis que les historiens grecs sont raisonneurs, tous les historiens purement romains ont pour instrument principal de leurs conceptions, le sentiment.

XÏY

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