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XI

Chez nous aussi, il a fleuri, et il fleurit encore une littérature malhonnête qui est fort bien accueillie d'une partie du public. Faut-il croire que tous les gens qui dévorent ces romans qu'on tire à des milliers d'exemplaires et assistent à ces pièces qui obtiennent des centaines de représentations vivent,, dans leur intérieur, comme les personnages dont on leur raconte les aventures? Ce sont très souvent de bons bourgeois, débauchés seulement d'imagination, coupables surtout de curiosités malsaines, et qui sont bien aises qu'on leur fasse un moment entrevoir ce qu'ils ne voudraient pas imiter. Quant aux auteurs, ils sont peut-être moins vicieux de nature que pressés d'attirer sur eux l'attention publique et convaincus qu'on arrive plus vite en faisant un peu de scandale. Je suppose qu'il en devait être de même dans l'antiquité, et j'en conclus qu'il est sage de ne pas tirer des vers de Martial des conséquences trop sévères pour lui-même et pour son temps. En tout cas, et quelque jugement qu'on porte sur sa moralité et sur celle de ses contemporains, il me semble qu'on peut trouver beaucoup d'intérêt et de profit à l'étudier. Sa vie ne nous le fait pas connaître tout seul : elle éclaire celle des autres; elle nous montre quelle était la situation des poètes de l'Empire, et, par le jour qu'elle jette sur les conditions de leur existence, elle nous aide à nous expliquer le caractère de leurs ouvrages. C'est ce que je vais essayer de faire.

Naissance de Martial. — L'Espagne romaine. — L'éducation de Martial. — Les écrivains espagnols.

Nous ne savons pas exactement la date de la naissance de Martial. Ce doit être vers l'année 40 de notre

ère S c'est-à-dire pendant queCaligula gouvernait l'Empire. Il n'était pas Romain, ni môme Italien d'origine, mais Espagnol ; et ceci mérite d'abord d'être remarqué.

La conquête de l'Espagne avait coûté près de deux siècles aux Romains ; c'est le pays qu'ils ont mis le plus de temps à soumettre. Mais, si la résistance avait été longue, la soumission, une fois acceptée, fut complète. Les haines s'apaisèrent rapidement, il ne resta plus de aouvenir des anciennes luttes. Les Espagnols adoptèrent très vite les opinions, les usages, et même la langue de leurs vainqueurs. C'est du reste ce .qui est arrivé à peu près partout. La facilité avec laquelle tout le monde occidental est devenu romain nous cause quelquefois un peu de surprise ; on l'a très bien expliqué en rappelant que la domination de Rome n'était pas tracassière, qu'elle apportait aux vaincus des biens dont ils n'avaient jamais joui, le bien-être et la paix, qu'enfin le sentiment de la nationalité n'avait jamais eu chez eux de fortes racines: ils formaient de petites peuplades, qui se détestaient entre elles et se réunissaient rarement ensemble pour s'opposer à l'ennemi commun. Ces cités, comme les appelaient les Romains, vivaient isolées les unes des autres et ne tenaient guère qu'à leurs libertés communales, dont Rome s'est toujours très bien accommodée.

Il n'y a pas de doute qu'en Espagne, aussi bien qu'ailleurs, la conquête des classes élevées n'ait été faite par l'école ^ ; et, comme l'école romaine se composait

1. Pour être plus précis, disons que Friedlftndler, dans son excellente édition de Martial, place sa naissance entre les années 38 et 4i. J'ai beaucoup profité des travaux de Friedlânder sur Martial, sur Juvénal, sur Pétrone, aussi bien que de son Histoire des mcsurs romaines, (V Auguste aux Antonins (traduction française en 4 vol. chez Reinwald). C'est le savant aujourd'hui qui connaît le mieux la littérature des premiers temps de l'Empire et nous la fait le mieux connaître.

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