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Pline, Epist., IV

avait compris les services que la presse pouvait lui rendre pour diriger l'opinion, elle eût hésité à faciliter au Journal de Rome les moyens de parvenir régulièrement dans toutes les provinces ? Rien ne lui eût moins coûté, ou plutôt rien ne lui eût rapt)orté davantage. On a de la peine à comprendre comment des gens aussi pratiq[ues que les Romains, et dont Pline l'ancien dit qu'il n'y en a pas qui soient plus avides de tout ce qui peut être utile, omnium utUiUiium rapacissimi, ne se sont pas décidés à faire profiter tout le monde de la poste impériale. Restreinte au service des dépêches du prince, elle était une des plus grandes dépenses de l'Empire, et devint avec le temps une des causes de sa ruine ; mise à la disposition des particuliers, elle pouvait être une source abondante de revenus. Pour qu'on fût amené à saisir l'utilité de cette réforme, il suffisait d'une occasion, et le Journal pouvait la fournir. Comme il avait une origine et un caractère officiels, il semble que l'empereur devait avoir moins de répugnance à permettre, par exception, à la poste de le transporter, et qu'avec le temps l'exception pouvait devenir la règle. D'ailleurs ici encore on aurait pu à la rigueur se passer de la poste. Nous savons qu'on voyageait beaucoup dans l'Empire romain, et qu'en somme on voyageait assez vite*. Autour des relais où Ton réunissait les voitures et les chevaux de l'empereur, il ne manquait pas de voitures et de chevaux de louage que l'on mettait volontiers à la disposition des particuliers ; il n'était pas impossible d'organiser avec eux un service indépendant, si on l'avait bien voulu.

11 est donc sûr qu'aucun des obstacles que la presse a rencontrés devant elle à Rome n'était en soi insur-

i. Je renvoie aux renseignements que donne M. Friediânder, sur la façon de voyager des Romains, dans le premier volume de ses Ma'un romaines d'Auguste aux Antonins,

montable, mais il est sûr aussi qu'on n'a fait aucun effort pour les surmonter. C'est la preuve manifeste du peu d'intérêt qu'on éprouvait pour elle. Parmi les raisons qui ont dû indisposer les Romains de cette époque contre les journaux, une des plus graves peut-être, c'est qu'ils étaient fort mal écrits. Des gens dont Sénèque nous dit qu'ils souffraient d'une intempérance de littérature devaient être très sensibles à ce défaut. Le Journal de Rome, il ne faut pas l'oublier, est sorti d'un procès-verbal : il en a toujours conservé la monotonie et la sécheresse. Pétrone, dans son roman satirique, suppose qu'il prend fantaisie à Trimalchion, au milieu de l'étrange dîner qu'il offre à ses invités, de se faire lire son livre de comptes. Ce livre, qui contient le détail de tout ce qui se passe dans les immenses domaines du riche affranchi, est rédigé, nous dit-on expressément, à la façon du Journal de la ville (tanquam urhis Acta), et voici ce qu'on y lit : < Le 7 après les kalendes de sextilis, dans la terre du Cumes, propriété de Trimalchion, il est né 30 garçons et 40 filles. On a porté de l'aire au grenier 500 000 boisseaux de blé ; on a dompté 500 bœufs. Le même jour l'esclave Milhridate a été mis en croix, pour avoir mal parlé du génie de notre maître; — le même jour, incendie dans les jardins de Pompéi; le feu a commencé par la demeure du fermier. » Et la lecture continue avec le même pêle-mêle de nouvelles entassées, sans que rien ressorte et arrête dans cette sèche énumération. On comprend que ce genre de littérature, qui a l'air de charmer Trimalchion, ne fût pas pour plaire beaucoup aux lettrés délicats qui composaient la société de ce temps.

Ajoutons que le Journal de Rome était une sorte de Moniteur de l'Empire, et qu'il n'est guère dans la nature des feuilles officielles d'être fort agréables. Celle-là devait être très surveillée. On nous dit que Tibère dési-

gnait lui-même le secrétaire qui devait être chargé de la rédaction des procès-verbaux du Sénat, et nous pouvons être sûrs qu'il ne choisissait qu'un homme de confiance. Il n'y a pas de doute qu'on ne mît le plus grand soin à ne rien laisser passer dans le Journal dont pût profiter la malignité publique; et pourtant, si nous en croyons Tacite, on n'y parvint pas toujours. Il rapporte que les ennemis de Thraséa, qui incriminaient toutes ses actions et voulaient à toute force le faire passer pour un rebelle, disaient à Néron : < On lit les journaux avec plus d'avidité que jamais, dans les provinces et les armées, pour savoir ce que Thraséa s'est abstenu de faire, diurna populi romani^ per provincias, per exercitas, curatius leguntur, ut noscatur quid Thraséa non fecerit. » Thraséa était un sage, et, malgré tout, un modéré; il parlait très peu au Sénat, il se gardait bien d'attaquer en face un personnage aimé de l'empereur, ou de contredire ouvertement une proposition à laquelle on le savait favorable. Seulement, le jour où elle devait être discutée, il restait chez lui. Il ne se joignait pas à la foule de ceux qui allaient complimenter le prince toutes les fois qu'il avait commis un crime; il se garda bien d'assister à la séance du Sénat, lorsqu'on félicita Néron de la mort de sa mère ou qu'on décerna les honneurs divins à Poppée. Il suffisait donc, pour juger un sénatusconsulte, que le nom de Thraséa ne fût pas parmi ceux qui l'avaient voté, et voilà pourquoi, dans les provinces et les armées, où il était plus difficile de savoir la vérité, on mettait tant de soin à constater ses absences. Mais c'était un vrai tour de force, et qui ne pouvait pas se renouveler souvent, de faire du journal officiel lui-même un instrument d'opposition. D'otdinaire il était plus inoffensif. Tandis que par la fadeur des flatteries il irritait les gens du monde toujours disposés à médire de l'autorité impériale, la complaisance avec laquelle il

racontait les petits événements de la ville indisposait contre lui les esprits sérieux. Déjà Cicéron en avait parlé assez légèrement. Tacite est plus sévère encore dans un passage important de ses AnnaleSy où il montre ce qu'il en pense et le rôle auquel il le réduit. « Le second consulat de Néron n'offre rien de remarquable à rhistorien, à moins qu'il ne lui plaise de remplir des volumes à décrire les fondements et la charpente de Tamphithéâtre que le prince fît construire au Champ de Mars. Mais la dignité du peuple romain exige qu'on ne rappelle dans son histoire que les faits éclatants, et qu'on laisse ces minces détails aux journaux. > Voilà un partage d'attributions dont la presse, aujourd'hui si orgueilleuse, si tyrannique, n'aurait pas à se glorifier.

Ainsi les Romains, tout en se servant des journaux, eu faisaient au fond peu d'estime. Ils les trouvaient utiles pour répandre les documents officiels, et faire connaître les nouvelles, mais ils ne pensaient pas que leur importance pût s'étendre plus loin. Du moment qu'ils ne se sont pas rendu compte de ce que valait l'instrument qu'ils avaient dans la main, il est naturel qu'ils n'aient pas tenté de le perfectionner et de le rendre capable des merveilleux effets qu'il a produits de nos jours. Aussi n'a-t-il fait aucun progrès en cinq siècles, et était-il encore, sous Théodose, ce qu'il avait été sous Auguste. On peut donc affirmer que, si les Romains ont eu des journaux, en somme ils n'ont pas connu le journalisme.

Est-ce un bien? est-ce un mal? faut-il les en féliciter ou les plaindre? la réponse à cette question dépend du jugement qu'on porte sur la presse, et l'on sait qu'il n'y a pas de sujet sur lequel on soit moins d'accord. Ce qu'on peut dire, ce qui mérite d'être remarqué, c'est ({uc les Romains n'en ont pas eu besoin pour accomplir les grandes choses qu'ils ont faites; elle les aurait

aidés sans doute à obtenir quelques-uns des résultats

auxquels ils sont arrivés, mais ils les ont obtenus sans

elle. Chez nous, par exemple, elle a été Fun des agents

principaux de l'unité nationale : c'est elle qui, depuis

le xvii® siècle, habitue la France à tenir les yeux fixés

sur Paris, qui en impose les idées, les goûts et les

modes, qui a peu à peu rompu les barrières, dans

lesquelles s'enltermait chaque province, pour établir

partout la même manière de parler et de vivre. Mais,

par d'autres moyens, Rome y était arrivée aussi bien et

presque aussi vite que nous. Tout le monde occidental,

de rOcéan aux Balkans, et du Rhin à l'Atlas, s'est

habitué à se modeler sur elle; des nations différentes

d'origine et de nature se sont entendues pour recevoir

ses lois, adopter ses coutumes et parler sa langue, et à

la fin elles se les sont si complètement appropriées

qu'aujourd'hui encore ce qu'elles trouvent de plus solide

en elles-mêmes, après tant de bouleversements, c'est ce

vieux fond romain que la conquête y a laissé. On dit

— et l'on a bien raison de le dire — que la presse est

ce qui aide le plus à la diffusion des idées, et nous

sommes disposés à croire que sans elle il ne leur serait

pas possible de se répandre. Et pourtant la presse

n'existait pas quand s'est accomplie la plus grande des

révolutions dont nous ayons gardé le souvenir. Le

christianisme s'est propagé sans journaux, presque

sans livres, par la parole parlée, et en moins de deux

siècles il s'est étendu aux pays les plus lointains, et,

dans ces pays, il a pénétré jusqu'aux couches les plus

profondes.

Tirons-en la conclusion que les progrès de l'humanité ne sont pas si étroitement liés à certaines conditions particulières qu'ils ne puissent s'effectuer sans elles. Ce qui est dans l'ordre finit toujours par arriver. Quelque admiration que nous éprouvions pour les

découvertes merveilleuses qui ont changé notre existence, n'oublions pas qu'à la rigueur on peut s'en passer, qu'on a longtemps vécu sans elles, et que, sans elles, on est souvent parvenu aux mêmes résultats où elles nous conduisent aujourd'hui. Par des chemins différents, le monde s'avance vers le but qui lui est marqué, et rien ne l'empêche de l'atteindre. D'une façon ou d'une autre, un peu plus lentement ou un peu plus vite, il accomplit toujours ses destinées : fata viam inveniant.

On connaît fort peu Martial chez nous, et il faut avouer que c'est bien sa faute. Comme nous n'avons gfuère l'habitude de cultiver les auteurs anciens après que nous sommes sortis du collège, nous ne savons les noms que de ceux dont on nous a parlé quand nous faisions nos classes. Or, Martial n'est pas du nombre des poètes dont on entretienne volontiers les écoliers ; ses ouvrages, si pleins d'esprit et d'agrément, contiennent des obscénités dégoûtantes, et l'on n'ose rien dire aux jeunes gens des jolies choses qui s'y trouvent, de peur de leur donner l'envie de lire le reste.

Ces obscénités ont chez lui un caractère particulièrement désagréable ; elles ne sont pas l'explosion d'une nature que les passions emportent et qui ne sait pas se contenir. Comme Ovide, Martial était un homme d'un très petit tempérament et fort maître de lui. Il croit se justifier en affirmant que, « si ses vers ne sont pas toujours honnêtes, sa vie a été irréprochable >; il me semble qu'au contraire cette excuse se tourne contre lui. On lui en voudrait moins, si on le sentait entraîné par quelque tempête des sens à laquelle il ne peut résister, et on lui sait presque mauvais gré de l'honné-

teté de sa vie, qui prouve qu'il a écrit toutes ses ordures de sang-froid.

Il est clair qu'en les accumulant ainsi dans ses œuvres il voulait plaire aux gens dont il quêtait les bonnes grâces, et ce fut bien en effet une des raisons de son succès. Il connaissait parfaitement la société dans laquelle il vivait et la servait selon ses goûts. S'il s'est trouvé de son temps quelques personnes pour le blâmer, on voit, à la manière dont il leur répond, que le nombre ne devait pas en être très grand, et que les reproches qu'on lui adressait ne lui semblaient pas fort redoutables. Pour se disculper auprès de la noble veuve de Lucain, il se contente d'aller chercher, dans l'œuvre de son mari, une épigramme licencieuse, qui lui paraît légitimer les siennes ^ Ailleurs il cite des vers plus que légers d'Auguste •, qui sont d'un temps où ce prince n'avait pas encore entrepris de réformer les mœurs publiques et où il ne veillait pas beaucoup sur les siennes. Ces autorités lui suffisent; non seulement il ne s'excuse pas de dire les choses crûment et par leur nom, mais il s'en fait presque gloire : c'est une qualité qu'il appelé la sincérité romaine, Romana simplicUas, de même qu'il nous arrive de justifier les propos de mauvaise compagnie qui nous échappent en les qualifiant de € gauloiseries ». Du reste, ces justifications ne lui semblent pas très nécessaires, et il sait bien que ce qui, dans ses vers, pourra choquer quelques consciences timorées est précisément ce qui plaît au plus grand nombre.

Nous pourrions donc prendre, dans la lecture de Martial, une très mauvaise opinion de lui et de son temps, si nous ne faisions un retour sur nous-mêmes, qui sera peut-être de nature à tempérer notre sévérité.

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