‹ TaciteChapitre 117 sur 138 · Sénèque, Cons. ad Uelviam^O · texte numérisé non relu

Sénèque, Cons. ad Uelviam^O

Voilà bien des raisons qui pouvaient amener les provinciaux à Rome. Les Espagnols, qui, parmi ces émigrants, étaient fort nombreux, y venaient surtout, à ce qu'il semble, c pour vendre leur éloquence >. On vient cie voir que les écoles de rhétorique avaient pris chez eux beaucoup d'importance ; les jeunes gens y faisaient de brillantes études, et on leur apprenait à bien parler sur tous les sujets. Leurs succès de province leur tournaient la tête : ils espéraient réussir aussi à Rome, et peut-être arriver par là aux plus hautes fonctions de rÉtat. Tant que dura la République, il n'y eut pas, à proprement parler, d'avocats; les grands seigneurs étaient tenus de défendre les causes de leurs clients, mais ils devaient le faire gratuitement; la loi Cincia leur interdisait d'accepter aucune rémunération. Sous l'Empire, la loi fut, sinon abolie, au moins mitigée : il fut permis de recevoir un salaire, à la condition qu'il ne dépasserait pas 10 000 sesterces (2 000 francs). Avec le salaire, la profession commença d'exister ; dès lors, il y eut des avocats, et en grand nombre. Quelques-uns, de naissance obscure, partis de très petits municipes, parvinrent à se faire à Rome des situations très brillantes. On voyait à leur porte, le matin, les plus grands personnages, qui venaient leur demander de plaider pour eux quelque affaire importante; ils attendaient leur réveil, mêlés aux plus humbles clients, et, avec eux, les accompagnaient au Forum. Comme on pense bien que la loi qui limitait leurs bénéfices n'était guère respectée, les avocats en renom finissaient par devenir très riches. Tacite évalue la fortune de Vibius Crispus et d'Éprius Marcellus à 200 et 300 millions de sesterces (40 et 60 millions de francs)*. Quelle tentation pour les jeunes pro-

1. C'est Tacite, dans le Dialogue sur les Orateurs^ qui nous donne des renseignements sur la richesse des avocats, et Martini parle comme lui. Pour détourner un de ses amis de la poésie et

vinciaux qui se trouvaient quelque talent de parole, el comme ils devaient regarder vers une ville où les orateurs récoltaient tant de gloire et d'argent !

Cependant, ce n'est pas du côté de l'éloquence que Martial s'était tourné, quoiqu'on le lui eût quelquefois conseillé; il faisait des vers et n'entendait pas faire autre chose. Comme il avait le sentiment de ce qu'il valait, il comptait bien que dans une aussi grande ville, pleine de gens éclairés, de protecteurs généreux des arts et des lettres, il trouverait facilement à employer son talent. Il se trompait beaucoup, et il reconnut plus tard qu'à Rome, pas plus qu'ailleurs, il n'était aisé, même aux gens de mérite, d'arriver à la fortune. On aurait pu lui dire, le jour où il quitta Bilbilis, ce que plus tard, éclairé par l'expérience, il disait lui-même à un provin cial, qui voulait faire comme lui : c Réponds-moi, Sextus, d'où te vient cette belle confiance? qu'espères- tu faire à Rome? — J'y plaiderai, me dis-tu, et bien mieux que Cicéron; dans les Trois Forums, je n'aurais pas mon pareil. Tu as connu Atestinus et Civis; ils plaidaient fort bien l'un et l'autre ; aucun des deux n'a pu gagner assez pour payer son terme. — Eh bien! si l'éloquence ne produit rien, je ferai des vers. Je te les viendrai lire; tu croiras que c'est du Virgile que tu entends. — Pauvre fou que tu es ! Tous ces malheureux que tu vois, qui grelottent dans leurs manteaux râpés, ce sont des Ovide et des Virgile. — Alors, je me produirai chez les grands. — Chez les grands ? C'est à peine si trois ou

le pousser vers Téloquence, il lui dit : « Que peux-tu attendre de Phœbus ? Il n'y a d'argent que dans le coffre-fort de Minerve. Au Forum, on entend sonner les écus : c'est à peine si autour du fauteuil où s'assied le poète résonnent parfois quelques baisers i (I, 76). Il est vrai que Juvénal, dans sa septième satire, s'apitoie sur la misère des avocats. De ces contradictions, je crois qu'il faut conclure qu'alors comme aujourd'hui, il y avait des avocats qui gagnaient de l'argent et d'autres qui n'en gagnaient pas.

quatre y trouvent le nécessaire, le reste meurt de faim *. » C'était la vérité, mais je crois bien que Martial aurait refusé d'y croire, et qu'il aurait répondu résolument, comme le jeune homme auquel il faisait la morale : « Que voulez-vous ? je suis décidé à partir. >

Il partit donc et arriva précisément à Rome à l'un des moments les plus sombres de l'histoire de l'Empire; c'était l'année même du grand incendie où la moitié de la ville brûla. Il assista aux drames qui suivirent : à la mort de Néron; aux révolutions qui donnèrent successivement l'Empire à Galba, à Othon, à Vitellius; au triomphe de la dynastie Flavienne. Qu'a-t-il fait, qu'est-il devenu au milieu de toutes ces catastrophes, pendant qu'on se battait dans les rues, qu'on faisait le siège du Capitole et qu'on y mettait le feu ? Nous l'ignorons absolument. Nous ne savons pas davantage comment il a vécu sous Vespasien. Comme nous n'avons rien conservé des ouvrages qu'il a composés à cette époque, seize ans de sa vie nous échappent tout à fait. Mais nous ne risquons guère de nous tromper en supposant qu'il faisait alors ce qu'il a toujours fait, ce qu'il était dans sa nature et dans ses habitudes de faire. Par exemple, nous pouvons être sûrs que, dès son arrivée, il a cherché à se glisser dans la familiarité de quelques grands personnages. On a conjecturé qu'il dut s'adresser d'abord aux gens de son pays, arrivés avant lui à Rome, et dont la fortune était faite. Le ^nombre en était assez considérable, et, selon l'usage, ils formaient, dans la grande ville, une sorte de colonie où le nouveau venu pouvait trouver quelque appui. Martial, pauvre, inconnu, n'a pas manqué sans doute d'user de cette ressource. Nous voyons que, jusqu'à la fin, il est resté lié avec des Espagnols qui habitaient Rome, et qu'il a

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