‹ TaciteChapitre 118 sur 138 · III · texte numérisé non relu

III

bien vécu avec eux. Il a souvent adressé des vers à Decianus, d'Emérita, un avocat qui était en même temps un philosophe stoïcien^ mais un stoïcien prudent qui ne voulait pas qu'on le brouillât avec rautorité; à Canins Rufus, de Gadès, historien et poète à ses heures, causeur si spirituel que^ < s'il avait été à la place deb Sirènes, Ulysse n'aurait jamais eu le courage de se boucher les oreilles », et à beaucoup d'autres de ses compatriotes. Il a dû certainement aussi connaître Sénèque : un Espagnol ne venait pas à Rome sans essayer d'approcher de celui qui était la gloire de son pays ; et Sénèque ne devait pas les rebuter. Il avait pris les goûts et la façon de vivre de cette vieille aristocratie où sa position et sa fortune l'avaient fait entrer, et il ne lui déplaisait pas sans doute d'avoir, à son lever, des flots de clients, qui l'accompagnaient ensuite dans les rues de Rome. Le soin qu'il prend de nous apprendre qu'il s'est mis plus tard à voyager simplement, avec une seule voiture, sans coureurs qui le précèdent, sans bagages qui le suivent, montre bien qu'il n'en avait pas l'habitude. Il devait donc être accueillant pour ceux qui venaient grossir sa clientèle, surtout quand c'étaient des gens d'esprit et dont on pouvait se faire honneur ^ Mais Martial n'eut pas le temps de profiter de la protection de Sénèque, que Néron fit tuer l'année suivante, à propos de la conspiration de Pison. Le poète n'en demeura pas moins fidèle au souvenir du grand homme, qu'il n'avait fait qu'entrevoir; il est resté lié avec ses amis, il a chanté Cœsonius Maximus, que son amitié pour Sénèque fît condamner à l'exil, et Ovidius, qui

1. XIÏ, 36. Je ne sais pourtant si Ton peut dire avec Friediander que Martial ait été un client habituel de Sénèque. Dans une de ses épigrammes, il so reproche d'avoir préféré à la fortune des Pisons et des Sénèques, ({ui était alors intacte, Tamitié de Postumus, qui ne lui a rien donné du tout.

l'accompagna; il a célébré Tanniversaire de la naissance de Lucain, à la demande d'Argentaria PoUa, sa veuve. Il semble donc que le début de Martial à Rome n'ait pas été très malheureux; il parait y avoir trouvé des amis, des protecteurs puissants. Aussi dans la suite, quand les libéralités devinrent plus rares et qu'il lui fut plus malaisé de vivre, disait-il tristement : t Rendez-moi les gens d'autrefois, les Pisons, les Sénèques, les Memmius, les Crispus S » c'était le bon temps !

Comment Martial a publié son premier recueil. — Fêtes pour rinauguration du Colisée. — Ce qui en explique l'importance. — Martial les chante. — Résultats pour lui de la publication du Liber de spectaculis»

Il fallut une circonstance extraordinaire pour que

Martial publiât son premier recueil de vers. En 80, la

dernière année de la vie de Titus, le Colisée (amphithea-

trum Flavium) fut inauguré. Ce ne fut pas seulement une

grande fête : c'était un acte de profonde politique. Il

s'agissait d'effacer le souvenir de Néron. Quoiqu'il fût

mort depuis onze ans, le peuple ne l'oubliait pas, et le

prestige de la nouvelle dynastie avait à souffrir de cette

affection vivace. On aimait ce dernier descendant d'une

grande race, non seulement pour les fêtes merveilleuses

qu'il avait données, mais pour sa naissance, pour son

faste, pour ses prodigalités, pour ses folles constructions

qui flattaient les goûts de la multitude. Quoique Néron

se prétendit un admirateur passionné de l'art grec,

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