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C'est du moins l'opinion de Friediânder

fois si fîer, il ne semble pas, à d'autres moments, en faire beaucoup de cas. < Ce Martial, disait-il, que connaissent tous les pays et tous les peuples, ne lui portez pas d'envie : il n'est pas plus connu que le cheval de course Andrémon^ » Quant à l'accroissement de sa fortune, comme elle n'arriva jamais à lui suffire, il en était très médiocrement satisfait ; aussi, jusqu'à la fin, n'a-t-il pas cessé de se plaindre avec la même amertume. Il faut dire, pour s'en rendre bien compte, qu'il y avait en lui des instincts différents qui se combattaient. Nous n'avons vu jusqu'ici qu'un côté de son caractère, — et ce n'est pas le plus beau, — il faut laisser entrevoir l'autre, quand ce ne serait que pour prendre de lui, avant de le quitter, une meilleure opinion. C'était sans doute un homme du monde, fait pour vivre dans les sociétés élégantes de Rome et qui s'y plaisait uniquement ; mais, par moments aussi, la vie mondaine l'excédait, il lui prenait des accès d'affection pour la retraite et la solitude, il souhaitait passionnément le repos des champs et le calme de la province. Sa première pensée était alors d'aller s'enfermer dans sa petite maison de Nomentum ; mais il n'y trouvait pas ce qu'il cherchait ; il n'était pas assez loin de Rome, il pouvait entendre les bruits de la grande ville, il en apercevait les toits dans le lointain ; devant lui, les grandes voies dallées et les lignes d'aqueducs, qui se dirigeaient vers elle, ne lui permettaient pas de l'oublier. D'ailleurs, était-ce bien véritablement la campagne, que ces petits jardins où l'on ne trouvait guère que quelques maigres grenadiers, des jujubiers et des allées de buis taillées en murailles? Us ne produisaient rien de ce qui est nécessaire à la vie, et il fallait tout y apporter. Un jour Martial rencontre, près de la porte Capène, son ami Bassus sur un chariot

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chargé de tous les riches produits d'une campagne féconde. On y voyait des choux magnifiques, des poireaux, des laitues pommées, des œufs soigneusement enveloppés dans du foin, c Vous pensez peut-être, dît le poète, qu'il revenait des champs à la ville. — Non; il allait de la ville aux champs. » C'était son histoire quand il se rendait à Nomentum. Aussi préfère-t-il à cette contrefaçon de la campagne, qui n'est ni la ville, ni les champs, une ferme véritable, avec des greniers où le blé s entasse, des caves garnies de grands vases qu'on remplira de vin à l'automne, des étables à porcs et des basses-cours bien peuplées. C'est ce qu'il appelle, d'une expression charmante, rus verum barbarumqne. De ces campagnes rustiques, les seules où l'on trouve le repos et la joie, les grands seigneurs, les riches en possèdent tous quelques-unes, mais ils n'ont pas le temps de les visiter ; ils se contentent de dépenser leur argent pour les entretenir. Ceux qui en jouissent véritablement, ce ne sont pas les maîtres qui n'y vont jamais; ce sont les fermiers qui les cultivent et les concierges qui en gardent la porte : « Heureux fermiers, dit Martial ; heureux concierges*! >

Voilà un Martial dont on ne se doute guère, quand on a lu la plus grande partie de ses épigrammes. Ce qui ressemble encore moins à l'idée qu'on se fait de lui, ce sont certains retours de fierté, qui, pour être rares dans son œuvre, n'en méritent que plus d'être signalés. Quelque décidé qu'il soit à célébrer tous ceux qui peuvent lui être utiles, il y a des moments où la vérité lui échappe. En présence d'un riche impertinent, qui, pour humilier la pauvreté du poète, fait sonner sa fortune, il ne peut retenir un soubresaut de colère, c Ce que tu es, lui dit-il, tout le monde peut le devenir. Ce que je suis,

tu ne le seras jamais *. » Par moments aussi, on sent que le méchant métier qu'il fait lui pèse; il se. compare à un esclave, et trouve que Tesclave est plus libre que lui. Il dépeint avec un accent de profond regret le bonheur d'une existence indépendante : c'est le plus grand des biens, et celui qu'il a le moins connu; et il nous montre qu'il n'ignore pas comment on peut se le procurer. € Tu seras libre, dit-il à un ami, si tu renonces à dîner chez les autres, si tu te contentes, quand tu as soif, d'un mauvais verre de vin de Véies, si tu n'as pas besoin, quand tu as faim, qu'on te serve dans des plats d'argent et d'or, si tu ne rougis pas de porter une toge aussi usée que la mienne, si tu peux satisfaire tes caprices d'amour avec une de ces femmes qu'on se procure pour deux as, si ton orgueil consent à ne passer sous l'humble porte de ton logis qu'en baissant la tête. Tâche d'avoir assez de force d'âme, assez d'empire sur toi-même, pour accepter cette façon de vivre, et tu seras plus libre que le roi des Parthes ^, »

Il faut donc nous figurer que, malgré la complaisance qu'apportait Martial à remplir toutes les obligations de son rôle de flatteur et de solliciteur, la patience lui a quelquefois manqué, qu'il éprouvait par moments des velléités de résistance et quelque désir d'échapper à la servitude qu'il s'était imposée. Ces tentatives de révolte ont dû, avec Tâge, devenir plus fréquentes : il y a des professions qui s'accommodent mal de la vieillesse. On sent qu'à mesure que Martial prend des années, sa gaîté grimace, ses plaisanteries s'alourdissent, ses légèretés paraissent moins naturelles et plus déplaisantes; en même temps ses forces physiques diminuent; la nécessité de se lever avant le jour pour aller saluer le patron lui semble de plus en plus insupportable; ce sont des

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