Juvénal, VII
LE POÈTE MAiniAL. 319
servitude. Esclaves du public, ils épient ses goûts, préviennent ses désirs, et il n'en manque pas qui sont prêts à toutes les bassesses pour le satisfaire. D'ailleurs, ce qu'il peut y avoir de blessant dans cette situation des écrivains à la solde des gens riches était alors en partie couvert et voilé par l'antique institution de la clientèle. Elle existe dans tous les pays aristocratiques, respectée, honorée, reposant sur des services réciproques et des liens de mutuelle affection. Le client, à Rome, n'est pas un serviteur, il fait partie de la famille ; le patron n'est pas un maître, c'est presque un père. L'homme de lettres, quand il se produisit à Rome pour la première fois, n'avait pas de place dans le cadre de cette société fort peu lettrée. L'arrivée de cet intrus n'avait pas été .prévue et l'on ne savait où le mettre. Scipion trancha la question en introduisant Ennius dans sa clientèle ^ Les rapports entre le poète et son protecteur profitèrent de la cordialité qui régnait ordinairement entre le client et le patron. Ennius fut enseveli dans la tombe du grand Scipion; Térence vivait familièrement avec Scipion Émilien, et Attius avec Brutus CalldBcus. Le poète rendait en beaux vers, en conversations agréables et instructives, ce qu'il recevait de la générosité du grand seigneur. Cette réciprocité ne semblait ni chez le protecteur une tyrannie, ni chez le protégé un esclavage. Malheureusement l'Empire amena, là comme ailleurs, de grands changements. Les comices populaires ayant été supprimés, le patron eut moins besoin de recourir aux bons offices de ses clients. Les liens entre eux se relâchèrent, et, avec le temps, il ne resta de l'antique clientèle que ses formes extérieures. Elle ne consista plus guère que dans la salutatio du matin et dans la distribution de vivres ou d'argent, t^ui en était la suite.
1. Ennius avait placé, dans son poème, le portrait du bon client. On prétendait qu'il avait voulu se peindre lui-même.
Ce sont des détails bien connus, mais dont il faut dire un mot, car Martial y revient sans cesse. Vers la première ou la seconde heure du jour (de cinq à sept heures du matin), le client venait apporter son hommage au patron. 11 devait donc, s*il demeurait loin, se lever avant l'aurore. Il lui fallait ensuite se vêtir de la toge, c'est-à-dire de l'habit de cérémonie. Or la toge est un vêtement fort incommode, surtout pendant Tété : Juvénal prétend que, dans les villes de l'Italie où Ton ne se gêne pas, on ne la porte plus que quand on est mort, pour être enseveli décemment. Ainsi vêtu, il se met en route par les rues étroites et glissantes de la ville aux sept collines. Il a beau se presser, si son patron est un homme d'importance, il risque de trouver le vestibule rempli et la porte encombrée ; il lui faut alors intriguer auprès des esclaves, subir leurs rebuffades, leur donner la bonne-main, pour être placé au bon rang. Enfin, son tour arrive après bien des retards et des affronts, il est admis à défiler devant le maître, qui attend les visiteurs dans son atrium, et à lui faire un salut solennel. Il passe ensuite chez l'intendant, qui lui donne ce qu'on appelle la sportule. C'était un cadeau, qui parait avoir varié, selon les temps, d'importance et de nature; à ce moment, il consistait en une somme de dix sesterces (deux francs à peu près). La sportule distribuée, la corvée n'était pas finie. Le patron était bien aise de montrer au public la cohue de ses clients et de s'en faire honneur; il monte en litière, pour aller au Forum, traînant après lui les malheureux, qui, les pieds dans la boue, avec leur toge crottée, se font un passage au milieu de la foule et le suivent comme ils peuvent. Ce n'est pas que le patron lui-même prît un grand plaisir à ces visites matinales ; il y paraissait souvent à moitié réveillé, et, tout engourdi de l'orgie de la veille, il avait peine à ouvrir les yeux et à répondre au salut qu'on lui
faisait» mais il tenait beaucoup à cet hommage qui rappelait son ancienne importance et qui en était presque le dernier débris. On était sûr de lui causer un plaisir sensible en venant le matin grossir le cortège de ses clients; aussi y voyait-on môme de grands personnageS; quand ils avaient quelque service à lui demander, des préteurs, des consulaires, qui se mettaient sans façon dans la foule, et venaient recevoir la sportule.
Martial non plus n'y, manquait pas; il avait trop besoin des riches et des puissants pour risquer de leur . déplaire. Ce n'était pas pourtant la sportule toute seule qui l'attirait chez eux; elle n'aurait pas suffi pour le faire vivre, et il attendait de ses protecteurs des faveurs plus importantes. Le souvenir des dix millions de sesterces (deux millions de francs) que Virgile tenait, dit-on, de la libéralité de ses amis, surtout le bien de la Sabine qu'Horace avait reçu de Mécène, et qui l'a rendu si heureux,, ne quittait pas la mémoire des poètes romains : c'était le rêve de tous les jeunes gens, qui, au sortir de l'école, se jetaient dans la littérature, et, malgré tous les mécomptes de la vie, ils n'y renonçaient jamais. Malheureusement, il n'y avait plus de Mécène. Depuis les Sénèques et les Pisons, la race s'en était perdue. Avec Vespasien, Rome s'était mise à un régime d'économie bourgeoise. Juvénal vit bien que, du moment que les grands seigneurs renonçaient à mener leurs existences fastueuses, les poètes ne pouvaient plus guère compter sur les libéralités d'autrefois ; et, comme il savait que la poésie ne pouvait pas vivre de ses ressources propres, il lui conseilla d'implorer l'aide de l'empereur :
Et spes et ratio studiorum in Cxsare tantum.
Martial n'avait pas attendu le conseil de son ami pour se tourner de ce côté. Quand il vit qu'aucun de
ceux auxquels il prodiguait ses compliments, ni Regulus, ni Silius Italicus, ni Atedius Melior, ni Arruntius Stella, n'étaient aussi généreux pour lui qu'il l'avait espéré, il s'adressa à l'empereur, et, comme c'était assez son habitude, et qu'il craignait que, dans ce concert bruyant d'adulations, sa voix ne risquât de se perdre, s'il ne criait plus fort que les autres, il alla du premier coup à l'extrême et le combla d*éloges impudents. II célébra pompeusement ses victoires, qui n'étaient le plus souvent que des défaites déguisées ; il le félicita d'être « le restaurateur des mœurs publiques », quoiqu'il sût très bien que cet auteur de lois rigoureuses contre l'adultère des autres avait été l'amant de sa nièce. Il déclara que c'était le plus doux des hommes, au moment où il venait de faire mourir Rusticus, Senecio et le fîls d'Helvedius Priscus; qu'on n'avait jamais été plus libre, quand il exilait tous les professeurs de philosophie, pour les punir de quelques réflexions morales qui lui étaient importunes; il l'appela : < Notre seigneur et notre Dieu », parce qu'il savait que ce titre lui faisait plaisir ; enfin il eut l'audace de dire que si Jupiter et l'empereur l'invitaient à dîner le même jour, il irait au Palatin. Il en fut pour ses avances : Domitien s'obstina à ne pas l'inviter. Il n'en obtint que quelques-unes de ces faveurs légères, qui ne coûtent rien à celui qui les donne et rapportent peu à celui qui les reçoit*. Mais il était tenace et ne se décourageait pas vite. Il raconte qu'un jour qu'il se plaignait à Minerve, la protectrice de Domitien, que l'empereur lui eût refusé quelques milliers de sesterces qu'il lui demandait : c Sot que tu
1. Notamment le jus trium liberorum, c'est-à-dire la jouissance des privilèges de ceux qui avaient trois enfants vivants et le tribunat honoraire, qui donnait le titre de chevalier romain. Martial prétend même que par son influence \\ ay^it QbteftU pouj d['ai|tres personnes ce^ m.ên\e§. avaçitages»
es! répondit la déesse, ne dis pas qu'il te les refuse ; il ne les a pas encore donnés*. »
Il en était là, ne se lassant pas de recommencer ses flatteries et ses prières, harcelant de ses requêtes les favoris du maître et le maître lui-même, et comptant toujours qu'elles finiraient par être écoutées, lorsqu'un matin de l'année 96, Domitien fut assassiné, dans sa chambre, par ses plus intimes serviteurs.
Renommée de Martial. — A Rome. — Dans les provinces. — Sa misère. — Regrets de la campagne. — Retours de fierté. — Mort de Domitien. — Il se décide à quitter Rome.
A ce moment, la situation de Martial nous semble assez brillante, quoiqu'il en paraisse moins satisfait que jamais. D'abord sa réputation n'est pas contestée à Rome ; on le lit, on l'admire, et il peut dire sans exagération qu'il est dans toutes les mains ; il y a même des gens d'esprit qui savent ses épigrammes par cœur et se font un succès en les plaçant à propos dans les réunions mondaines. Mais ce qui le rendait plus fier que le reste, c'est la vogue dont ses œuvres jouissaient dans les provinces. Rome était toujours la grande ville dont Cicéron disait déjà « qu'on ne peut vivre qu'à sa lumière >. On ne la quittait pas sans regret, et de loin on avait toujours les yeux sûr elle. César, pendant ses campagnes, y entretenait des correspondants, chargés de lui faire parvenir, jusqu'au fond de la Gaule, les plaisanteries des mimes, et les bons mots de Cicéron.
i, VI, 10,
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Pour tous les Romains, exilés dans les fonctions publiques, légats de légions, gouverneurs de provinces, procurateurs chargés de gérer les propriétés des princes ou les fînances de TÉtat, même pour les simples centurions et préfets de cohortes, c'était une bonne fortune de recevoir les épigrammes de Martial, qui leur mettaient sous les yeux les moindres incidents de la vie romaine. Le plaisir qu'ils trouvaient à les lire était partagé par la haute société provinciale, qui ne parlait plus que latin, qui voulait se tenir au courant de ce qui se faisait ou se disait à Rome. Quand Martial apprenait que ses vers étaient lus et répétés non seulement dans les villes de la Gaule, mais sur les bords du Danube et jusqu'au milieu des brouillards du Rhin et de la Bretagne, il ne pouvait s'empêcher de dire avec complaisance : « Je suis donc quelque chose; nonnihil ergo sumus * .' >
Sa situation matérielle était aussi devenue meilleure ; nous en avons des preuves certaines. Il avait très longtemps habité un appartement, qu'il louait, au troisième étage d'une maison située sur les rampes du Quirinal, tout près du temple de Flora. Dans les dernières années, nous voyons qu'il est propriétaire d'une petite maison à lui, pour laquelle il demande à l'empereur une concession d'eau, prise à l'aqueduc de VAqiia Marcia. De tout temps il a possédé un petit champ à Nomenium que peut-être il tenait de la libéralité des Sénèques*. Pour s'y rendre, il lui fallait louer une voiture; vers la fm, il y est conduit par des chevaux qui lui appartiennent : c'est bien la preuve que, quoi qu'il dise, il était alors plus à son aise.
Mais il ne parait pas qu'il en fût beaucoup plus heureux. Sa grande réputation, dont il se montre quelque-