‹ TaciteChapitre 28 sur 138 · Sénèque, De ira · texte numérisé non relu

Sénèque, De ira

ces peuples de près, il devine combien de menaces recèle cette barbarie qu'on a Tair de mépriser; il lui semble qu'elle est bien plus redoutable pour Rome que les Parthes dont on fait tant de bruit, et il tient à faire part à ses concitoyens de ses alarmes patriotiques. Voilà, je crois, quel est le dessein de la Germanie.

Quoi qu'il en soit, ce livre a une importance particulière pour la question que nous essayons de résoudre. 11 nous montre qu'au moment où Tacite, dans sa province, recueillait et ordonnait les éléments dont il a été plus tard composé, il possédait déjà les qualités qu'exige le métier nouveau auquel il allait consacrer sa vie. L'historien était prêt; il ne lui manquait plus qu'une occasion d'écrire l'histoire.

Retour de Tacite à Rome. — Situation de Rome à ce moment. — Les dernières années de Domitien. — Sa mort.

Quand Tacite revint à Rome, en 93, la situation politique était devenue beaucoup plus mauvaise. C'est le propre des régimes tyranniques d'aller toujours en s'exaspérant. Les victimes appellent les victimes. Au début, Domitien n'avait frappé que par intervalles et en laissant respirer de temps en temps (per intervalla et spiramenta temporum); peu à peu, les intervalles se rapprochèrent, et les condamnations finirent par se succéder presque sans interruption.

Ce n'était pas un fou, comme Caligula, ni un sot, comme Claude. Par certains côtés, il ressemblait plutôt à Tibère ; comme lui, il a bien gouverné l'Empire. Il surveillait avec vigilance les proconsuls et les propre-

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teurs qui administraient les provinces, et, sous lui, le monde ne fut pas malheureux. Mais, avec quelques bonnes qualités, il en avait encore plus de mauvaises. Fils d'un empereur économe, simple, ennemi de la représentation et de la pompe, et qui rappelait si volontiers ses humbles origines, il formait un parfait contraste avec son père. Il était d'une vanité et d'une insolence insupportables; il lui plaisait d'humilier ceux qui l'entouraient. Non seulement il tenait à la réalité du pouvoir, mais il en aimait les apparences, même les plus futiles. Il supprima les ménagements par lesquels Auguste avait cherché à dissimuler son autorité souveraine pour la faire accepter avec moins de répugnance. Il se fit appeler couramment : « notre Seigneur et notre Dieu, Dominus ac Deus noster ». En toute chose, il entendait être le maître et le paraître. Naturellement tout ce qui avait l'air de le dépasser lui faisait ombrage ; il se défiait de la noblesse, du talent, de la vertu. Cette défiance augmenta encore après les guerres qu'il soutint contre les Germains et les Daces. Ses armées n'avaient pas été toujours heureuses, et il ne voulait pas qu'on le sût. Autour de lui, on exagérait les avantages qu'on avait obtenus, on cachait avec soin les défaites. Les poètes officiels, Stace et Martial, ne tarissaient pas de chants de victoire ; mais l'empereur se doutait bien qu'on n'était pas dupe de leurs mensonges, et il sentait le besoin d'effrayer les gens pour les empêcher de parler. Ce qui accrut encore le mal, c'est que Domitien avait la prétention d'être le réformateur des mœurs publiques et s'en faisait gloire. Mais, par malheur, ce prince si sévère pour les défauts des autres était lui-même très vicieux. Il avait fait des lois rigoureuses contre l'adultère, et il vivait publiquement avec sa nièce, la fille de Titus, qu'il avait enlevée à son mari, et dont il causa la mort en essayant de la faire avorter. Ce contraste était

choquant et il n'ignorait pas qu'on en était indigné. Aussi voyait-il partout des allusions à sa conduite. Toutes les fois que les moralistes attaquaient le vice en général, il lui semblait que c'était de lui qu'ils voulaient parler. Il commença par punir en détail, de mort ou d'exil, les plus illustres d'entre eux; puis, il prit le parti de les expulser tous ensemble, sans distinction. Les philosophes de profession, qui avaient pris le petit manteau, et qui donnaient des leçons aux jeunes gens de grande famille, — ils étaient alors fort nombreux, — furent obligés de s'éloigner. Ce fut une dispersion générale; quelques-uns se cachèrent dans les faubourgs des grandes villes italiennes ; d'autres retournèrent en Grèce ou en Asie, d'où ils venaient; il y en eut qui s'enfuirent jusque dans les pays barbares.

Tacite arriva juste au moment où la crise était la plus aiguô. Tannée même où Domitien fit mourir Senecio, Arulenus Rusticus, le fils d'Helvidius, les gens, les plus honorables de Rome, et où les philosophes furent exilés. Comment l'empereur l'a-t-il reçu à son retour et quelle fut sa situation tant que vécut Domitien, un fait permet de le conjecturer. D'après les règles qui présidaient à l'avancement dans les fonctions publiques, on pouvait arriver au consulat deux ans après la préture. Or, il s'en était écoulé quatre quand Tacite revint, et ni alors, ni dans les trois années qui suivirent, il ne fut nommé consul. Évidemment, il n'était pas dans les bonnes grâces du maître. Faut-il croire qu'il lui était suspect par son talent, ou lui reprochait-on d'être le gendre d'Agricola? Dans tous les cas, il dut voir à quel péril il était exposé et prit le parti de se faire oublier, c C'était, dit Pline, ce que pouvait souhaiter de mieux un honnête homme *. » Il n'y avait pas d'autre salut pour lui.

ié Pline, Paneg.f 00*

Mais, si, de cette manière, Tacite évita la mort, que de tristesses, que de hontes ne fut-il pas forcé de subir! Un ancien préteur, comme lui, ne pouvait se dispenser d'aller au Sénat : Thraséa avait payé de sa vie le crime d'être resté chez lui le jour où l'on félicitait Néron d'avoir tué sa mère. Cet exemple avertissait Tacite de ne pas manquer aux séances. Il fut donc témoin des tragédies horribles qui s'y passèrent pendant trois ans. Ce n'est pas assez de dire qu'il en fut témoin, il y joua sans doute aussi son rôle. Il prit sa part des flatteries ridicules dont on accablait le prince, il vota avec acclamation les monuments qu'on élevait en son honneur, les titres qu'on lui décernait. Ce qui est plus triste encore, c'est qu'il condamna sans protester tous ceux dont on voulait se défaire ; il le dit clairement à la fin de VAgricola. C'étaient des gens honorables, quelquefois de grands personnages, qu'on connaissait, qu'on estimait, qu'on aimait, et dont tous les sénateurs partageaient les sentiments. Domitien tenait à les traduire devant leurs amis, presque leurs complices; il voulait rejeter l'odieux de leur condamnation sur d'autres : < Je verrai bien, disait-il aux sénateurs, le jour du jugement, si vous avez quelque affection pour moi. » Puis, pendant toute la délibération, il regardait les juges, tenant note de leurs moindres défaillances, de la pâleur qui se trahissait sur leurs visages, des soupirs qu'ils ne pouvaient pas étouffer. Ces malheureux, qui se sentaient sous cet œil impitoyable, perdaient toute mesure. De juges ils se faisaient bourreaux. Ils portaient la main sur l'accusé, et il fallait que l'empereur intervînt pour empêcher de le mettre en pièces. Tacite ne pouvait se rappeler sans frémir ces scènes effroyables. « Nos ancêtres, dit-il, ont connu l'extrême liberté ; nous avons, nous, connu l'extrême servitude. »

Ce qui ajoutait à la tristesse de la situation, c'est

qu'elle semblait sans issue, et qu'il était impossible de voir d'où viendrait la délivrance. Demi tien n'avait pas plus de quarante ans, il était dans la force de l'âge et de la santé. On ne pouvait pas compter sur un soulèvement des armées; les soldats qu'il avait comblés de faveurs lui étaient entièrement dévoués. Les provinces, qu'il administrait fort bien, comme on vient de le dire, n'avaient aucune raison de lui être contraires. Le peuple lui savait gré des belles fêtes qu'il ne cessait de lui donner, des courses de chars dans le cirque, des combats d'hommes et de femmes, le jour et la nuit, dans l'amphithéâtre. Quant à l'aristocratie, assurément elle le détestait *, mais elle était trop épuisée, trop décimée, trop peureuse, pour former jamais une grande conspiration contre lui, comme celle de Pison, sous Néron. Ce furent ses amis qui accomplirent ce que ses ennemis n'osaient pas entreprendre. Sa femme, dont il était follement épris, quoiqu'il sût qu'elle le trompait, qu'il avait une fois renvoyée, puis reprise, et qui redoutait quelque retour de colère, s'unit à quelques-uns de ses affranchis, qui, tout-puissants un jour, n'étaient pas sûrs d'être en vie le lendemain, et, un matin du mois de septembre 96, ils le firent assassiner dans sa chambre.

1. Voici une anecdote qui montre à quel point Domitien en était haï. Pline le jeune raconte qu'étant allé voir un personnage important, nommé Corellius Rufus, il Pavait trouvé souffrant cruellement de la goutte, t Pourquoi croyez-vous, lui dit Corellius, que je me résigne à supporter ces douleurs intolérables? Je m'en serais délivré par la mort, si je ne voulais survivre à ce brigand, ne fût-ce qu'un jour. » En effet, quand Domitien eut été tué, Corellius se laissa mourir de faim. {P\in.e,Episi,, 1, 12.)

Tacite après Domitien. — Consulat et proconsulat. — Il prend

la résolution d'écrire Thistoire.

Domitien mort, les choses reprirent leur ancien cours. Les honnêtes gens cessèrent de se tenir dans Fombre, les langues se délièrent, le Sénat redevint agité et vivant, quelquefois même un peu plus que le nouvel empereur, Nerva, ne Taurait souhaité. Ceux qui avaient été arrêtés dans leur carrière rentrèrent dans le rang; les honneurs publics, qu'on réservait pour les moins scrupuleux, furent rendus aux plus dignes. Tacite fut consul dès Tannée suivante, aussitôt que ce fut possible, et il eut l'occasion de prononcer en cette qualité l'éloge d'un grand personnage, Verginius Rufus, qui venait de mourir à quatre-vingt-trois ans. Deux ans après le Sénat le chargea, de concert avec son ami Pline le jeune, de poursuivre un proconsul malhonnête qui vendait des lettres de cachet, comme on faisait sous Louis XV, et l'on nous dit, à ce propos, qu'il avait conservé toute son éloquence. Quant à ses dernières années, elles nous échappent. Tout ce que nous en connaissons nous vient d'une inscription récemment découverte en Carie, et qui prouve qu'il ne s'est jamais désintéressé du service de l'État. Elle nous apprend que, vers la fin du règne de Trajan, il était proconsul de la province d'Asie, ce qu'on regardait comme une des grandes situations de l'Empire. A partir de ce moment, nous ne savons plus rien de sa carrière *.

1. On ignore tout à fait en quelle année Tacite est mort. De ce qu'il n'a pas écrit, comme il l'avait annoncé, la vie d'Auguste et l'histoire de Nerva et de Trajan, on ne peut guère conclure, ainsi qu'on le fait d'ordinaire, qu'il n'a pas survécu à l'achèvement des Annales. Beaucoup de raisons peuvent l'avoir empêché de tenir sa promesse.

Mais une autre carrière avait commencé pour lui ; en même temps qu'il reprenait ses occupations anciennes, il s*en donnait de nouvelles. Moins de deux ans après la mort de Domitien, à peine au sortir de son consulat, quand il était plus que jamais engagé dans les affaires, il publie ses premiers livres d'histoire.

Comme il est avare de confidences, il n'a dit nulle part ce qui l'avait décidé à le faire et quelles raisons l'ont amené, tout en restant orateur, à devenir historien, mais il me semble qu'il est facile de les soupçonner. Avant tout, il faut admettre qu'il devait avoir un goût naturel pour l'histoire, et qu'il est probable qu'il ne l'a jamais négligée. Dans cette éducation large que Messalla recommande aux jeunes orateurs, et que Tacite a su se donner à lui-même, l'histoire avait certainement sa part. Qull ait lu les grands historiens de Rome, Salluste et Tite-Live, et qu'il les ait fort admirés, on n'en peut doater, puisqu'il les a souvent imités dans la suite. Mais il a aussi étudié les autres, même ceux de l'époque républicaine, qui étaient peu connus, et auxquels il trouve qu'on ne rend pas assez justice. Il a eu l'occasion d'en citer un, Sisenna, à propos d'un fait qu'il rapporte. Ceux dont il ne parle pas lui ont servi pour ces digressions dont il nous dit qu'il les a tirées de la mémoire du passé, ex veteri memoria petita. II semble même* à quelques indices, qu'il ait eu déjà, dans sa jeunesse, l'idée d'écrire des ouvrages historiques. Dans ce passage du Dialogue où Messalla félicite ses amis de ne pas se borner à plaider devant les juges ou à déclamer dans les écoles, mais de se livrer aussi à d'autres exercices « qui nourrissent l'esprit et lui donnent un agréable divertissement de science et de littérature », il loue en particulier l'un d'eux, Julius Secundus, qui, tout en se faisant un grand renom dans le barreau, a trouvé le temps de composer la biographie d'un personnage important de cette

époque, et il encourage les autres à rimiter*. On peut en conclure, à ce qu'il semble, que Tacite, qui parle par la bouche de Messalla, se proposait d'imiter Julius Secundus et qu'il songeait sans doute à mêler, lui aussi, quelques études d'histoire à ses travaux ordinaires. S'il ne l'a pas fait, c'est que la politique et les affaires ne lui en laissèrent pas la liberté : elles ne vous lâchent plus, une fois qu'elles vous ont pris, et l'on devient leur esclave, dès qu'on s'est fait leur serviteur. Il fallait des événements imprévus pour que Tacite leur échappât et qu'il lui fût possible de s'abandonner à ce qui était son goût instinctif et ce qui a fait sa gloire.

Ces loisirs qui lui manquaient, la tyrannie de Domitien les lui fournit. Pendant trois ans, il n'occupa aucune magistrature, et on vient de voir qu'il se tint soigneusement à l'écart des affaires publiques. Il allait au Sénat, comme les autres, quand il était convoqué ; mais, outre que, dans le sénat de Domitien, on ne parlait guère, lui s'était condamné par prudence à ne pas parler du tout. Ce silence, on le comprend, lui pesait. C'est un cruel déplaisir pour un politique à qui tout a réussi jusque-là, et qui compte que l'avenir lui réserve encore de plus grands succès, de se voir tout d'un coup arrêté en pleine réputation, en pleine fortune. 11 a parlé avec une amertume éloquente, au début de VAgriœla, de ces belles années perdues, pendant lesquelles un homme dans la force de l'âge sent qu'il arrive peu à peu à la vieillesse, et qu'il risque de n'être plus, quand l'orage sera passé, c qu'un survivant de lui-même ». Actif comme il Tétait, d'un esprit ouvert et curieux, il ne pouvait rester sans rien faire. Mais qu'a-t-il fait réellement? Il n'est guère probable qu'il se soit occupé de l'éloquence, qui avait été jusqu'à ce moment sa plus grande passion. L'élo*

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