Pline, Paneg
regard * >, sans l'occasion qui lui fut donnée de les étudier de près et s'il n'avait rien eu de nouveau et de personnel à en dire? Il semble bien qu'il ait connu par lui-même ces géants qu'il nous dépeint avec leurs yeux gris, leurs cheveux roux, leurs boucliers barbouillés de couleurs voyantes, leurs vêtements serrés à la taille, qui contrastent avec les robes amples des Sarmates ou des Parthes. S'il n'a pas eu la curiosité de pousser au delà des frontières et de prendre par lui-même quelque idée des contrées qu'il voulait décrire, soyons sûrs qu'il a interrogé des officiers ou des marchands qui les avaient vues ; il a dû même rencontrer plus d'une fois des chefs barbares, qui avaient été vaincus dans quelque guerre intérieure et venaient demander un asile aux Romains *. Il semble à Kritz qu'on retrouve, dans ce que nous dit Tacite, le ton d'un homme qui vient de faire parler des Germains et qui mentionne leurs réponses, en conservant, autant que possible, les termes mêmes dont ils se sont servis ^. C'est par eux qu'il sait les derniers événements qui viennent de se passer dans ce monde troublé qui s'agite et change sans cesse. Ils lui ont appris que les Bructères viennent d'être défaits et expulsés de leur territoire par une coalition de nations rivales, que les Chérusques, qui ont tant effrayé Rome quand ils avaient Arminius à leur tête, ont perdu tout à fait leur supré-
1. Germaniam... informem terris; asperam caelOy tristem cultu aspectuque {Germ., 2).
2. Tacite nous dit {Agric^ 24) qu'il fit parler sur la Bretagne un de ces petits rois du pays chassé par des séditions domestiques, qui 8*était réfugié dans le camp romain.
3. Barditum vocant,,. hastas ipsorum vocabulo frameas vocant.., jfuccinum glesum vocant.... Ailleurs, il dépeint très exactement réquipement militaire des Germains {Ann.^ II, 14), et il nous dit qu'on chante encore de son temps la victoire d' Arminius, comme un homme qui le sait d'une façon certaine, canitur adhuc apud harharas génies {Ann.i 11, 88). On peut voir sur ce sujet la préface de Kritz à son édition de la Germanie,
matie : ils se sont laissé vaincre par Tamour du repos. On les a longtemps félicités de ne plus troubler la paix de leurs voisins; c on disait les bons, les équitables Chérusques ; mais, maintenant qu'on n'a plus peur d'eux, on les traite de sots et de lâches. > Il semble qu'on devine, en lisant la Germanie, les questions que devait poser Tacite à ceux qu'il interrogeait. Elles ne sont pas d'un homme qu'on veut nous faire passer pour un rhéteur, qui n'a de souci que des belles phrases. Il cherche, au contraire, à se procurer des renseignements précis et pratiques ; il veut savoir quels sont, chez les Germains, le principe du gouvernement, le régime de la propriété, la constitution de la famille. Il descend môme à de très petits détails et demande comment leurs maisons sont faites, de quels aliments ils se nourrissent, ce que c'est que la bière, quelle est la monnaie qu'ils acceptent le plus volontiers dans les échanges, etc. Nous sommes en pleine et minutieuse réalité. Si l'on excepte deux ou trois phrases un peu maniérées et brillantées, quelques expressions qui paraissent trop poétiques pour le sujet, la rhétorique est tout à fait absente de la Germanie. On n'y trouve pas de ces prologues et de ces péroraisons à grand effet, qui étaient alors fort à la mode, et dont Tacite ne s'est pas abstenu ailleurs ; il entre brusquement en matière et s'arrôte quand il n'a plus rien à dire.
Les descriptions de paysages sont rares chez les historiens anciens. Même dans la Germanief où elles étaient plus à leur place. Tacite en a fort peu usé. Il remarque sans doute ce qui devait frapper un Italien perdu dans ces contrées, les bois sombres, les grandes marées, les brouillards épais, l'âpreté du climat, la tristesse des longues nuits et des jours obscurs; mais l'impression qu'il en éprouve, il se contente de l'exprimer d'un trait, et passe. Là, comme ailleurs, il est surtout un admi-
rable peintre d'hommes. Il a saisi d'un coup d'œil rapide et sûr les qualités maîtresses de cette race. Contrairement aux habitudes des gens du Midi qui se rapprochent et se groupent, le Germain aime à vivre isolé. Il n'habite pas dans les villes ; il ne veut pas que sa maison se serre contre celle du voisin et il laisse autour d'elle un espace vide : il entend être tout à fait chez lui. En Grèce et à Rome, la communauté absorbe l'individu et lui fait la loi ; chez le Germain, l'individu reprend son importance. De là viennent ses meilleures qualités, le respect de soi, le goût de l'indépendance, le sentiment de l'honneur. Tacite a très bien compris aussi la religion des peuples germaniques ; quoiqu'il cède un peu trop à cette habitude de ses compatriotes de vouloir retrouver partout les dieux gréco-romains, il laisse bien voir que ce n'est pas une religion riante, une religion de fêtes, de chants et de danses, comme celle des Grecs; elle est sérieuse et sombre, elle n'enferme pas ses dieux dans les temples, elle croit indigne de leur majesté de les représenter sous des formes humaines, elle leur consacre les bois, les forêts, < et led adore sans les voir dans ces mystérieuses solitudes >. Cette religion sans temples, sans images, fait songer au protestantisme. « L'Allemagne, dit J. Grimm, était la patrie naturelle de la Réforme ^ >
On ne sera pas* surpris que les peintures morales tiennent beaucoup de place dans le livre de Tacite. Il admire sans réserve, chez les Germains, l'honnêteté de la vie de famille, la gravité du mariage, le respect qu'ils ont pour la femme, l'éducation virile qu'ils donnent aux enfants. On comprend qu'il ne puisse leur adresser ces éloges sans faire quelques retours amers sur les mœurs des Romains et des Romaines de son temps. Les adul-
1. Je ne fais ici que résumer ce qu'a si bien dit M. Geffroy dans son livre intitulé : Rome et les Barbares,
tères sont rares en Germanie : ee n'est pas comme à Rome, < où corrompre et céder à la corruption s'appellent vivre à la mode du jour ». Pour forcer un jeune homme à se marier, on n'a pas besoin de promulguer des lois sévères : < Les bonnes mœurs y ont plus d'empire qu'ailleurs les bonnes lois. » Il n'est pas nécessaire d'y exercer autour des femmes une surveillance rigoureuse : < elles vivent sous la garde de la chasteté, loin des spectacles qui corrompent les mœurs et des festins qui allument les passions. > Comme elles ne savent pas écrire, on n'a pas lieu de se méfier des mystérieuses correspondances. On ne connaît pas l'usure, les affranchis ne possèdent aucune influence particulière, les esclaves ne sont employés qu'aux champs : € c'est la femme avec les enfants qui s'occupe des soins Intérieurs de la maison ». Ces contrastes sont indiqués avec tant de complaisance qu'on s'est demandé si l'ouvrage n'était pas simplement une satire des mœurs romaines. Je ne le crois pas. Certainement, quand l'occasion se présente de gronder ses contemporains. Tacite ne la laisse pas échapper. Mais ici ces leçons de morale n'occupent que quelques chapitres, et il n'est pas possible que ce soit uniquement pour elles que l'ouvrage ait été fait. On n'a pas besoin d'aller chercher si loin les motifs que Tacite avait de l'écrire. Il voulait entretenir les Romains de nations qu'il leur importait de connaître et qu'ils avaient beaucoup de raisons de redouter. Sénèque leur disait déjà, quelques années auparavant : € Qu'y a-t-il de plus énergique que les Germains? A ces corps vigoureux, à ces âmes qui ne connaissent pas les plaisirs, le luxe, les richesses, donnez un peu plus de tactique et de discipline; je n'en dis pas davantage : vous ne pourrez leur tenir tête qu'en revenant aux voitus de vos pères* ». Tacite pense comme lui; il a vu