‹ TaciteChapitre 35 sur 138 · Sénèque, Controv.yUj proœm · texte numérisé non relu

Sénèque, Controv.yUj proœm

2. 11 garde ce sens sur les affiches de certaines de nos facultés de lettres où le nom de professeur d'éloquence française et latine est opposé à celui de professeur de poésie,

3. Tacite {Dial.y 10) applique le nom d'éloquence à la poésie lyrique et à l'élégie. Pline {Epist,, YI, 21) dit : non est genus guod absolutissimwn non possit eloquenlissimum dici.

décrit comme il les voit; ce ne sont pas les produits de forces aveugles, qui agissent toujours de la même manière, et qui, placées dans de certaines conditions, ne peuvent pas agir autrement. Ils proviennent d'un être mobile, changeant, irrégulier, qu'il faut avoir étudié en lui-même, et dans sa nature propre, pour comprendre la raison des choses qu'on lui attribue, et même pour^ en affirmer la réalité. Ainsi la connaissance de l'homme, rétude des mœurs, des passions, des caractères, sont nécessaires à l'histoire, ce qui en fait proprement un genre littéraire. D'ailleurs ces faits eux-mêmes, quand il s'agit du passé, nous ne pouvons pas les aborder directement, nous ne les saisissons qu'à travers un ou plusieurs intermédiaires. Ils n'existent pour nous que dans les récits de ceux qui en ont été les contemporains et les témoins, et ces récits ne sont pas toujours semblables. Très souvent ils se contredisent; il est rare que les gens qui ont vu le même événement le racontent de la même manière, et que ceux qui ont vécu dans l'intimité du môme personnage aie<it la même façon de le juger. Entre ces appréciations diverses, il faut bien que l'historien choisisse. Avec ces fragments de vérité, qu'il recueille un peu partout, il doit reconstituer un ensemble. Il entre nécessairement dans ce travail une part de création personnelle, et ceux qui prétendent l'empêcher d'y mettre quelque chose de lui-même le forceraient à ne produire qu'une œuvre qui ressemblerait à des chroniques de couvent, comme on en faisait au moyen âge, ou à nos manuels du baccalauréat. J'ajoute que, quand nous demandons qu'on nous enseigne le passé, nous désirons apparemment qu'on nous le montre comme il était, c'est-à-dire vivant. Le souci même de la vérité, qu'on met au-dessus de tout, l'exige. Une table des matières, contenant les principaux faits, relatés à leur date, avec un renvoi aux dissertations savantes qui les

ont élucidés, ne ferait pas notre affaire. Nous souhaitons qu'on nous en donne le spectacle, nous voulons les voir; or, c'est véritablement un art, le plus rare, le plus précieux peut-être de tous les arts, que de savoir leur rendre la vie; d'où il suit qu'un historien, en même temps qu'un savant, a besoin d'être un artiste. Si c'est là ce que Cicéron a voulu dire, la loi qu'il énonce est incontestable ; elle s'applique à tous les temps, et peutêtre convient-elle encore plus au nôtre qu'au sien. Jamais il n'a été plus nécessaire de dire que l'étude des documents, dans laquelle on prétend nous enfermer, est une préparation à l'histoire, mais qu'elle n'est pas l'histoire même ; qu'il faut les interpréter, les mettre en œuvre, et ne pas se contenter de les juxtaposer; et que, pour employer une comparaison de Taine, ils ressemblent à ces échafaudages qui servent à bâtir une maison, et qu'on fait disparaître quand elle est construite.

Mais, si l'expression de Cicéron paraît parfaitement juste quand on entend le mot d'orateur dans son sens le plus large, il faut avouer qu'il était très possible de la I^endre à la lettre, et qu'alors elle pouvait être pleine de dangers. La forme oratoire était à ce moment la forme littéraire par excellence ; dans la littérature impériale notamment, tout tourne à l'éloquence. Celui qui écrit, quoi qu'il écrive, se croit toujours, comme celui qui parle, en présence d'un auditoire. Il emploie, pour se faire lire, les procédés qu'enseigne le rhéteur pour se faire écouter. Il cherche, dans sa façon d'écrire, la pompe et l'éclat; il se préoccupe, dans sa manière de raconter, de l'effet et de la mise en scène. Il dispose habilement les détails, il les groupe, il les arrange pour rendre les récits qu'il fait plus piquants. 11 peut même, à l'occasion, être tenté d'aller plus loin. Dans les écoles des rhéteurs, où s'élevait la jeunesse, on n'avait d'autre souci que de plaire. Les sujets qu'on y traitait d'ordinaire

étant d'invention, les jeunes gens étaient libres de présenter les faits sous l'aspect qui leur semblait le plus favorable. Pour leur donner le tour qui leur convenait le mieux, ils les dénaturaient à leur fantaisie; ils y ajoutaient des incidents qu'ils imaginaient, et que, dans la langue de l'école, on appelait des coukursy et celui qui inventait les couleurs les plus inattendues était sûr d'être le plus applaudi par ses camarades ^ Cette liberté qu'on se donnait n'avait pas de grands inconvénients, puisqu'il s'agissait en général de personnages fictifs et de sujets imaginaires; il y avait pourtant aussi quelquefois des matières empruntées à l'histoire {suasoriœ), et, dans les autres, on pouvait être amené à alléguer comme arguments des événements réels qu'on tirait des souvenirs du passé. On ne se croyait pas obligé de les traiter avec plus d'égards que le reste; on les accommodait sans scrupules aux besoins de la situation présente, on cédait au désir d'y trouver l'occasion de quelques belles images, et, par exemple, on n'hésitait pas à changer les circonstances de la mort de Coriolan, quand on voulait instituer une comparaison éloquente de lui et de Thémistocle. C'était Cicéron lui-môme qui en donnait la permission, t Quand le rhéteur invoque l'histoire, disait-il» il ne lui est pas défendu de mentir ^. »

Ainsi les jeunes gens n'apprenaient pas à l'école le souci de l'exactitude et le respect de la vérité. Ils y prenaient de mauvaises habitudes d'esprit, et si, plus tard, ils devenaient des historiens, ils pouvaient être tentés de n'y pas renoncer. C'était un danger pour eux, et même les plus grands ne l'ont pas toujours évité.

1. On peut consulter, au sujet de ces habitudes dei écoliers Romains, Tétude qui est placée plus loin sur Les écoles de déeUi' mation à Rome*

2. Drutus, XI : concessum est rhetoribus ementiri in historiiè lit aliquid dicere possint argutius.

LA CONCEPTION DE l'HISTOIRE DANS TACITE. 63

Ce qu*on peut tirer des prologues de Tacite pour connaître su conception de l'histoire. — Sévérité pour les historiens de répoque impériale. — Admiration pour ceux de Tépoque républicaine. — Ce qu'il compte faire lui-même.

Tacite n'a dit nulle part de quelle manière il concevait l'histoire, si c'était tout à fait comme ses prédécesseurs, ou s'il avait des vues différentes. Il me semble pourtant qu'il en laisse entrevoir quelque chose dans les prologues qu'il a mis en tête de ses deux grands ouvrages. Quoique le sens n'en ait pas toujours paru très clair et qu'on ait discuté sur la fagon d'entendre certains pas^ sages, il est hors de contestation qu'il s'y montre très sévère aux historiens de l'époque impériale et très favorable à ceux de la République. N'est-ce pas une façon de tracer d'avance son programme, et ne peut-on pas dire qu'en nous donnant les raisons qu'il a de blâmer les uns et d'approuver les autres, il annonce de quelque manière ce qu'il veut lui-même éviter et ce qu'il se propose de faire t

Pour lui, la décadence des lettres romaines a commencé avec l'établissement de l'Empire. « Depuis la bataille d'Âctium, dit-il dans le prologue des Histoires ^ les grands génies ont disparu. > Cette phrase doit être, je crois, un peu librement interprétée. Si on la prenait à la lettre, il faudrait exclure Tite-Live de la liste des grands historiens, puisqu'il n'a publié les premiers livres de son ouvrage que quelques années après la victoire d'Auguste. Ce n'est certainement pas ce que pensait Tacite, qui a fait ailleurs de Tite-Live un si grand éloge; aussi) pour ne laisser aucun doute sur son opinion véritable, il a plus tard, dans le prologue des

Annales, un peu reculé la date qu'il avait d'abord fixée, et ne fait plus commencer la décadence qu'à l'avènement de Tibère. C'est donc à partir de cette époque seulement qu'il condamne ceux qui ont écrit des livres d'histoire.

Mais il faut remarquer qu'à partir de cette époque, il ne met entre eux aucune différence. Il s'en trouvait, dans le nombre, dont on parlait avec estime et qui jouissaient d'une certaine renommée; il ne les traite pas mieux que les autres; tous sont enveloppés dans la môme condamnation.

Que leur reproche-t-il? La faute la plus grave qu'un historien puisse commettre : ils n'ont pas eu assez de souci de la vérité. < Pendant la vie des méchants princes, ils mentent par peur ; le lendemain de leur mort, ils mentent par haine. » Ils passent, selon les événements, des lâches complaisances aux plus violentes attaques. Ces dernières paraissent à Tacite particulièrement dangereuses, t parce qu'on se méfie des flatteurs, tandis qu'on est disposé à croire ceux qui disent du mal des gens ». Quant à lui, quoiqu'il sache bien c qu'il n'y a rien de plus commode que de se donner par la malignité un faux air d'indépendance », il promet de se tenir en garde contre elle, et voilà surtout en quoi il compte différer des autres historiens de l'Empire.

Il est moins aisé de comprendre la raison des éloges qu'il donne à ceux de la République. On les avait longtemps négligés, mais l'opinion commençait alors à leur rendre plus de justice; la réaction s'était faite contre cette école des modernes dont Aper soutient les principes dans le Dialogue sur les orateurs. Non seulement on avait réhabilité Cicéron , mais on voulait remonter jusqu'à Caton et aux Gracques; il y avait même des gens qui mettaient Lucilius au-dessus d'Horace et qui lisaient plus volontiers le poème de Lucrèce que celui do Vir-

LA CONCEPTION DE L-fllSTOIRE DANS TACITE. 65

gile*, en attendant qu'on leur préférât à tous les deux les Annales d'Ennius. Je ne crois pas que Tacite approuvât ces exagérations; nous voyons cependant qu'il faisait un grand cas des anciens historiens de Rome. Ils lui plaisaient par la connaissance qu'ils avaient des affaires publiques, par leur franchise, leur indépendance, leur sincérité. II est vraisemblable aussi que leur façon simple et rude de s'exprimer ne le choquait pas ; il devait penser d'eux ce que, vers le même temps, Quintilien disait des écrivains de l'époque républicaine : t C'est là qu'il faut aller prendre l'honnêteté et la virilité du langage, puisque, même dans notre style, nous nous sommes laissé séduire par une sorte de corruption* ».

Il est vrai qu'en traitant ces historiens avec tant de complaisance, il se mettait en contradiction directe avec Cicéron, qui, nous venons de le voir, leur est si défavorable. Mais, en réalité, Cicéron ne leur fait qu'un reproche : il trouve qu'ils manquent des qualités qui caractérisent l'orateur. C'est un défaut capital pour lui, qui définit l'histoire opus oratorium maxime; nous, qui sommes moins amis de la rhétorique et qui trouvons qu'elle a parfois trop de place chez les historiens de l'antiquité, nous serions probablement moins sévères pour ceux d'entre eux qui ne sont coupables que de l'avoir un peu négligée. Quand Cicéron dit c qu'ils rapportent les faits sans essayer de les embellir, » c'est un reproche qu'il veut leur faire; ce serait un éloge pour nous. Je crois donc que, dans les dispositions où nous sommes, nous aurions un grand plaisir à connaître des historiens bien informés, qui racontaient ce qu'ils avaient fait ou vu faire, et n'avaient d'autre pensée que de le raconter exactement. Nous serions

Page 1