‹ TaciteChapitre 37 sur 138 · Ann., IV · texte numérisé non relu

Ann., IV

obtenir sans trop de peine la communication, et, de fait, il les a expressément cités (reperio in oommentariis senatus). D'ailleurs ce qu'il y avait de plus important, ce que le public avait le plus d'intérêt à connaître, les lois, les décrets, les discours du prince et un résumé des séances du Sénat, passaient dans le Joamal de Rome (Acta diurna popali romani)^ et ce journal était à la disposition de tout le monde ; non seulement on pouvait le lire dans les lieux où il était affiché, mais on le copiait, on l'envoyait en province, on le gardait dans les bibliothèques publiques et privées *. Il était donc facile de le consulter, et, au moment où vivait Tacite, il semble que Ton commençait à mieux apprécier les services qu'il pouvait rendre. Vers la fin du i®'" siècle, un savant grammairien, Asconius Pedianus, en avait déjà tiré un grand profit pour l'interprétation des discours de Cicéron; plus tard, sous Vespasien, un général, un homme d'État, qui se trouvait être aussi un grand curieux, Mucien, recueillit dans les bibliothèques toutes les vieilleries de ce genre, et en forma onze livres d'anciens journaux et trois de lettres qu'il donna au public. Que ne donnerions-nous pas pour les avoir conservés !

Il n'y a pas de doute que Tacite ne se soit servi à l'occasion de ces documents officiels. Il cite les Acta senatus et les Acto diurna popali rotrumt, au moins une fois chacun, et il est vraisemblable qu'il les a consultés plus souvent qu'il ne lui a plu de le dire. C'est de là sans doute qu'il tira les discours des princes dont il reproduit quelques passages ou que simplement il a mentionnés '. Peut-être aussi les avait-il sous les' yeux quand il raconte avec quelque détail les assemblées du Sénat et qu'il rapporte

1. VoytîA, ci-après, l*étude intitulée : fje Journal de Rome,

2. Je ne parle ici que des discours dont il dit qu'il les cite exac- If'iiient et non pas de ceux qu'il a prôtés aux princes.

les opinions que chacun y a soutenues*. Mais, comme il ne croit pas que ce soit la peine de constater les emprunts qu'il y fait, il est difficile de savoir au juste dans quelle mesure il y a puisé. Ceux qui pensent qu'il en a fait plus d'usage qu'on ne le suppose s'appuient sur un passage des lettres de Pline le jeune, qui paraît bien leur donner raison. Pline, qui voulait qu'on parlât de lui dans la postérité, raconte à Tacite une querelle qu'il a eue au temps de Domitien avec un délateur puissant, pour qu'il la mette dans ses Histoires ; puis, le récit achevé, il s'excuse presque de l'avoir fait, t Je suis bien sûr, lui dit-il, qu'il n'aurait pas échappé à vos consciencieuses recherches, puisqu'il est dans les Actes publics. > Il ne met donc pas en doute que Tacite dépouille scrupuleusement les Acta publica et qu'il profite de tout ce qui s'y trouve.

Mais, s'il est probable que Tacite a plus consulté les documents officiels qu'on ne le faisait de son temps et que ses lecteurs ne l'exigeaient, il faut bien avouer qu'il ne s'en est pas autant servi que nous le voudrions. La raison qui l'en a détourné est facile à comprendre, quand on le connaît. Il ne partageait pas le goût de Mucien et le nôtre pour les journaux, et nous aurons plus loin l'occasion de constater que les Acta diurna de Rome lui paraissaient pleins de récits futiles qui répugnaient à sa gravité. Les procès-verbaux du Sénat {Acta Senaius) ne te contentaient pas davantage; ils étaient rédigés par un fonctionnaire impérial, soigneusement choisi parmi les plus zélés, qui n'y mettait que ce qu'on voulait, et comme on le voulait : ce n'est pas là qu'on pouvait aller chercher la vérité. Ils étaient pleins de

1. Anny, II, 33, 35, 111, 55. Il est bien possible que lorsqu'il abrège ou refait la lettre de Pison à Tibère {Ann,, III, 16), il eût Poriginal sous les yeux, puisqu'il ajoute : de Plancina nihil addidit.

basses flatteries pour les plus mauvais princes; ils contenaient des mensonges grossiers à propos de fausses victoires et de complots imaginaires, des éloges honteux d'affranchis et de délateurs, des accusations calomnieuses contre les plus honnêtes gens, et Tacite devait avoir quelque peine à en supporter la lecture. Il avait tort certainement; de tout ce fatras un historien avisé pouvait tirer des renseignements utiles, des dates plus certaines, des faits plus précis, et il est regrettable qu'il n'ait pas fait plus d'efforts pour vaincre sa répugnance.

De quelle façon Tacite se sert des historiens antérieurs. — Est-il vrai qu'il ait choisi un seul d'entre eux et l'ait fidèlement reproduit? -^ La loi de Nissen. — Ce qu'il faut en penser. — Timidité de Tacite en présence de témoignages divers. — Ses contradictions.

Quoique Tacite ait fort maltraité ceux qui avaient écrit avant lui l'histoire de l'Empire, il s'en est beaucoup servi et ne le cache pas. Comme ils étaient contemporains des faits qu'ils rapportent, on trouvait chez eux des informations qu'il n'était pas possible de négliger. Mais de quelle manière et dans quelle mesure a-t-il usé d'eux, c'est une question qu'on a fort agitée de nos jours, et qui n'en est pas devenue plus claire.

Parmi les solutions qu'on a essayé d'en donner, il y en a une plus radicale que les autres et qui, par sa hardiesse môme et l'intrépidité d'affirmations avec laquelle on l'a soutenue, a joui d'un assez grand crédit. Elle consiste à dire que les historiens anciens, quand ils abordent un sujet déjà traité, ne s'astreignent pas à recommencer le travail qui a ét^ fait une fois pour

toutes, qu'ils ne remontent pas aux sources premières, mais qu'ils se contentent de choisir parmi leurs prédécesseurs celui qui leur convient le mieux, et qu'une fois le choix fait, ils s'attachent à lui, s'assujettissent à le suivre pas à pas, se contentant d'embellir ses récits des agréments de leur style. Ils affirment que ce procédé n'est pas seulement une mauvaise habitude sur laquelle on fermait les yeux, par indulgence pour des écrivains paresseux, c'est une façon d'agir acceptée de tout le monde, à laquelle il semble presque que l'historien soit tenu de se soumettre, tant elle est entrée dans l'usage : c'est une loi, la loi de Nissen, comme on l'appelle, du nom de celui qui l'a formulée le premier. Cette loi, dont personne n'a dit un mot dans l'antiquité, me laisse fort incrédule. Je remarque qu'elle convient beaucoup moins à Rome qu'ailleurs. Le Romain est compilateur de nature ; quoi qu'il entreprenne, il s'entoure des secours de la science grecque, il lit avec soin tout ce qui a été fait avant lui; il ne plaint pas sa peine, il prend son bien partout, et, loin de le dissimuler, il tire vanité de ce travail minutieux. Quintilien raconte qu'avant de composer son livre sur l'éducation des orateurs, il a passé deux ans à lire les auteurs qui ont traité le même sujet, et qui, dit-il, sont innombrables. Pline l'ancien est très fier de nous donner, dans son Histoire naturelley 20 000 faits importants, < qu'il a tirés de la lecture de près de 2 000 volumes >. Est-il croyable que, pour l'histoire seulement, les Romains aient suivi une autre méthode? Quelle raison avaient-ils de renoncera leurs habitudes de travail, et de faire une loi à l'historien seul de se choisir un modèle unique et de ne plus s'en écarter? La loi de Nissen a été appliquée à Tacite dans toute sa rigueur* : il est entendu qu'il a reproduit exacte-

1. M. Fabia, dans son livre sur les Sources de Tacite, que TAcadéinic des Inscriptions a couronné, s*est fait, chez nous, le défcn-

ment Tun des historiens qui Tont précédé. Sur le nom de cet historien, on discute : les uns veulent que ce soit Cluvius Rufus, d'autres Pline l'ancien; mais tous sont d'accord à prétendre que, quel qu'il soit, Tacite s'est absolument asservi à lui, qu'il lui emprunte non seulement les détails du récit, sans y rien changer, mais même ces pensées générales qui nous semblent caractériser sa manière; son originalité se bornerait donc à donner à ses emprunts un tour plus vif, à y jeter de temps en temps des phrases mieux construites, des mots plus brillants, ce qui est un travail d'écolier et non une œuvre d'écrivain. Quelle idée se fait-on de Tacite, et comment pouvons-nous comprendre le succès qu'ont eu ses ouvrages dès le premier jour auprès de gens qui pouvaient lire ceux qui lui avaient servi de modèles et voir combien peu il y avait ajouté?

Encore comprendrait-on qu'il se fût mis sous la tutelle exclusive d'un de ses prédécesseurs, s'il avait éprouvé pour lui une préférence particulière; mais nous avons vu qu'il les tenait en très médiocre estime et qu'il n'en excepte aucun de ses attaques. Faut-il voir dans sa sévérité une adroite tactique et croire que les reproches qu'il leur adresse ne servent qu'à dissimuler les emprunts qu'il leur a faits? Ce serait un procédé bien peu digne de Tacite; et d'ailleurs il n'avait pas besoin d'y recourir, puisqu'on prétend que cette façon de reproduire exactement les ouvrages antérieurs était acceptée de tout le monde. Remarquons enfin que ce n'est pas précisément pour leur façon d'écrire qu'il les condamne; il en est même un, dont il dit qu'il était fort

seur de ropinion de Nissen; il ne m'a pas convaincu, et je crois bien que ce paradoxe, en Allemagne comme en France, est aujourd'hui assez abandonné. Mais Touvrage de M. F/ibia n'en est pas moins très ingénieusement fait et apprend beaucoup sur Tacite.

éloquent. Ce qu'il blâmait en eux c'était moins la forme que le fond; il n'est donc pas possible qu'il ait cru devoir leur emprunter le fond même de leurs récits en se contentant d'en réparer la forme.

Laissons ces hypothèses, et, pour sortir d'embarras, adressons-nous directement à Tacite lui-même; on vient de voir que ce qu'il y a de plus sûr est de s'en tenir à son témoignage. Or, ce témoignage est ici formel. Partout il affirme qu'il a consulté plusieurs auteurs différents (secuius plurimos auctorum — celeberrimos auciores habeo — Iradunt temporis hujus auctores — sunt qui ferant] alii perhibent^ etc.), il prévoit môme le cas où ces auteurs ne s'accordent pas entre eux, ce qui ne l'embarrasserait guère, s'il n'en suivait qu'un seul; et il nous apprend comment il croit devoir se conduire en cette occasion : « Je les suis sans les nommer, dit-il, s'ils sont d'accord ; s'ils diffèrent, je rapporte les faits sous leur nom * ». Cette règle n'est peut-être pas la meilleure, et de plus Tacite, quoi qu'il dise, né s'y est pas toujours conformé; mais elle prouve au moins qu'avant d'écrire, il en comparait plusieurs ensemble. Nous voyons même qu'il ne se contentait pas de consulter les plus célèbres ; de ceux qu'on ne lisait pas d'ordinaire, il tirait des renseignements ignorés dont il faisait son profit. A propos d'un détail qui concerne la veuve de Germanicus, il nous dit : « qu'il n'est pas mentionné par les autres historiens, et qu'il l'a découvert dans les mémoires d'Agrippine, la mère de l'empereur Néron ^ >. S'il l'y a découvert, c'est qu'il avait été l'y chercher. Il est fier de ces trouvailles, dont quelques-unes sont en effet curieuses, et s'en fait grand honneur, t J'ai eu l'heureuse fortune, dit-il, de rencontrer beaucoup de

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