‹ TaciteChapitre 47 sur 138 · Ann,, II · texte numérisé non relu

Ann,, II

tion des textes authentiques. Ce n'était pas l'opinion des anciens ; ils étaient moins curieux peut-être, mais plus artistes que nous. Leur goût avait des finesses et des exigences qui sont étrangères au nôtre ; les blessures dont il souffrait quelquefois, et qui nous laissent insensibles, étaient peut-être la condition de jouissances délicates que nous ne connaîtrons jamais.

Si les discours eussent été tout à fait bannis de l'histoire, il eût semblé à un ancien qu'il y manquait quelque chose. On sait la place que tenait la parole dans la vie des républiques de l'antiquité. Sous l'Empire, à Rome, elle avait perdu de sa puissance, mais elle conservait tout son prestige. Un empereur qui ne savait pas parler paraissait à peine digne de régner. César, Auguste, Tibère, étaient des orateurs distingués ; Caligula ne manquait pas de facilité, à ses moments lucides; Claude avait du bon sens et quelque faconde, quand il ne voulait pas être trop savant. On fut scandalisé, presque indigné, lorsqu'on sut que Néron répétait les discours que lui fabriquait Sénèque. On parlait au Sénat, et l'éloquence y était toujours l'art qui menait à tout ; on parlait dans les camps, et nous voyons qu'un général n'entame jamais une affaire sans avoir fait un discours à ses soldats. Pour dépeindre le désarroi d'une armée surprise par l'ennemi, Tacite nous dit < que celui qui la commandait ne put ni la haranguer, ni la ranger en bataille* >. Les deux opérations sont mises sur la même ligne et lui semblent aussi nécessaires l'une que l'autre. Il n'était donc pas possible de présenter un tableau de la vie ordinaire, qui fût complet et vivant, si les discours n'y avaient quelque place, et du moment qu'on ne croyait pas pouvoir se servir des véritables, on était amené à en inventer de fictifs. On leur reproche aujourd'hui d'être contraires à la vérité :

Page 1