Pline, Hisl, nat, VII
on ne peut pas l'affirmer. On verra que si, par certains côtés,. Tacite se rapproche de Quintilien, par beaucoup d'autres, il s'en écarte. En supposant qu'il fût son élève, ce devait être un élève singulièrement indépendant, et qui ne se piquait pas d'approuver toujours les idées de son maître.
Ici, nous ne raisonnons plus d'après des hypothèses, nous avons un ouvrage de Tacite, le plus ancien qu'il ait écrit, et qui garde comme un reflet de son éducation. C'est le Dialogue sur les OrateurSy un petit livre de quelques pages, qui est assurément Tun des meilleurs traités de critique que l'antiquité nous ait laissés. Ce traité a été l'objet de grandes controverses, et quelques-unes des questions qu'il soulève ne sont pas encore résolues. Il est certainement de Tacite, quoiqu'on en ait souvent douté, et presque personne aujourd'hui ne le lui conteste; mais on s'accorde moins sur l'époque où il fut , écrit et publié. L'entretien que Tacite rapporte est de la cinquième année du règne * de Vespasien, et il nous dit qu'il était alors c tout à fait jeune » ; ce qui montre qu'entre l'époque oi!i il y assista et celle où il écrivait, quelques années s'étaient écoulées et que le jeune homme avait eu le temps de devenir un homme fait. En supposant sept ou huit ans de distance, nous sommes reportés au début du règne de Domitien, et c'est bien en effet le moment où Tacite a dû le rédiger. Plus tard, il n'aurait pas conservé un souvenir aussi présent, une impression aussi vive des paroles qu'il avait entendues. Mais est-ce vraiment celui où l'ouvrage fut publié? J'ai grand'peine à le croire; il ne me semble pas possible
1. Je demande la permission de me servir de ce mot de règne, quoiqu'il ne convienne pas tout à fait, et qu'un empereur ne soit pns un roi. Mais le mot est commode et, chez nous, fort usité pour désigner l'époque pendant laquelle un prince a possédé le pouvoir souverain.
qu'il ait pu paraître pendant que vivaient encore les j)crsonnages dont l'auteur parle ou qu'il fait parler. Comment aurait-il osé dire d'Eprius Marcellus et de Vibius Crispus, dont l'un au moins siégeait à côté de lui au Sénat et qui avaient joui tous les deux de la confiance des empereurs, que c'étaient de malhonnêtes gens, qu'on n'avait rien à envier dans leur destinée, et qu'ils avaient passé leur vie à craindre ou à faire peur * ? Je suis donc porté à penser que le Dialogue fut écrit vers les premières années du règne de Domitien, lu sans doute à quelques amis, retouché peut être à diverses reprises sans qu'il ait jamais perdu son air de jeunesse et l'ampleur de son style cicéronien, puis enfin publié dès qu'on vécut sous un prince c où l'on pouvait penser ce qu'on voulait et dire ce qu'on pensait ».
Mais voici une autre difficulté et qui n'est pas moins embarrassante. L'ouvrage est un dialogue, il met aux prises des gens qui expriment des idées très différentes. Y en a-t-il un, dans le nombre, que Tacite ait chargé de parler pour lui? Quelles sont, parmi les opinions que soutiennent les divers interlocuteurs, celles qui lui appartiennent et qu'on peut lui attribuer avec certitude? C'est ce que nous voudrions savoir et ce que précisément on ne distingue pas très bien. Il affirme que, pour composer son ouvrage, il n'a eu besoin que de mémoire, c qu'il reproduira fidèlement les raisons des personnages, comme il les a entendues, et la suite de leurs arguments, de façon qu'on puisse reconnaître leur caractère et leur esprit* ». Il est certain qu'Aper, par exemple, est très vivant et très personnel. Il Ta montré tel qu'il devait être, passionné, violent dans la dispute.