HisL, III
et assez petite pour ne causer aucun souci ». L*amitié de Pline semble indiquer qu'il avait accès parmi les gens distingués. Il a pu fréquenter cette société où l'on parlait librement de ceux qui avaient joué un rôle dans l'État) surtout des princes et de leur famille. Plus tard sa liaison avec un préfet du prétoire le fît entrer dans le cabinet de l'empereur Hadrien ; il fut quelque temps son secrétaire; et, en cette qualité^ il a pu lire des papiers qu'on ne montrait pas au public. Comme il était très curieux de sa nature, il n'a pas négligé ces moyens d'être bien informé. Ce qu'il a recueilli ainsi de tous les côtés, il s'en est souvenu, et nous l'a transmis dans un ouvrage qu'heureusement nous avons conservé. On voit bien, quand on lit les Vies des Césars^ que l'auteur a voulu faire une œuvre d'un genre nouveau ; il a évité d'y mettre ce qui se trouve dans l'histoire comme on la comprenait avant lui. Il n'y a pas rangé les événements dans l'ordre chronologique, ce qui était la loi du genre; la rhétorique en est tout à fait absente; les vues politiques, les pensées générales y tiennent fort peu de place; on n'y saisit pas la prétention de faire des leçons. En revanche, les anecdotes y abondent, racontées simplement, sans aucun souci de produire de l'effet et de faire des tableaux. On y lit des pièces originales, des lettres surtout, quand elles jettent quelque lumière sur le personnage dont il est question, les bons mots qu'on lui prête et ceux qu'on a faits sur lui; on y énumère les monuments qu'il a construits ou réparés, les jeux qu'il a donnés au peuple, ce qui passionne tout le monde à ce moment; on n'oublie pas les signes qui ont annoncé sa mort, car l'auteur est fort superstitieux, et ceux qui doivent le lire le sont encore plus; enfin on nous donne de lui un portrait physique où rien n'est omis depuis la dimension de sa taille jusqu'à la couleur de ses yeux. Suétone n'éprouve
aucun scrupule à nous dire sans réticence tout ce qu'on sait de ses infirmités *, que César ramenait ses cheveux sur son front pour cacher sa calvitie, que Claude bavait et branlait la tête en parlant, que Domitien, qui avait été un fort beau garçon, quand il était jeune, fut affligé vers la fin d'un ventre énorme porté sur des jambes grêles, et ne s'en consolait qu'en disant t qu'il n'y a rien de plus charmant que la beauté, mais rien aussi qui passe plus vite >. Nous sommes ici, comme on le voit, à l'antipode de l'ancienne histoire. Il est bien probable que, dans la hiérarchie des genres littéraires, telle que les grammairiens du temps la dressaient, cette sorte d'ouvrages n'a pas occupé un rang très élevé. Jamais Pline, qui les connaissait et les aimait tous les deux, n'aurait commis l'inconvenance de mettre Suétone à côté de Tacite. Tacite est un grand personnage, un homme grave, un sénateur, un consul, qui c burine pour l'éternité ». Suétone n'est qu'un avocat, un homme d'études (scholasticus) qui veut amuser ses contemporains. Et pourtant Suétone a créé un genre qui doit durer autant que l'Empire et lui survivre. Désormais on n'écrira guère plus l'histoire que sur le modèle qu'il a tracé; au contraire, si l'on admire toujours Tacite, on ne l'imitera plus. Il est à peu près le dernier des historiens qui ait écrit à la mode ancienne.
Il est probable que Tacite, à la fin de sa vie, quand il était dans sa gloire sereine de grand historien sérieux, a pu lire les Vies des Césars y et il les a lues sans doute avec plaisir, car elles lui remettaient devant les yeux des temps qu'il avait étudiés, des personnes avec lesquelles il avait vécu. Mais je ne crois pas que, malgré le succès qu'on faisait à l'ouvrage nouveau, il ait jamais regretté