‹ TaciteChapitre 53 sur 138 · Voyez la manière dont il décrit Vespasicn. Vesp · texte numérisé non relu

Voyez la manière dont il décrit Vespasicn. Vesp

d'avoir compris Thistoire autrement que Suétone. Outre ce goût naturel qui le portait vers la gravité et vers la grandeur, il devait lui sembler que l'histoire, comme il l'avait conçue, était mieux appropriée au dessein qu'il se proposait en l'écrivant. Certainement ces anecdotes qu'on nous raconte d'un grand personnage, les portraits minutieux qu'on nous fait de lui, précisent sa figure. Il y prend des traits plus marqués, il s'individualise davantage, mais par là môme il se distingue de nous, il devient pour nous un homme à part. Or, s'il ne nous ressemble pas pour l'essentiel, le profit qu'on veut que nous tirions du récit de sa vie risque d'être perdu. Nous en suivrons sans doute les incidents avec curiosité, mais nous n'y prendrons pas de leçons. Que peut en effet nous enseigner la vie de quelqu'un dans lequel nous ne nous reconnaissons pas? Au contraire, s'il est dépeint par ses qualités les plus générales, si Ton accuse avec moins de force ses traits les plus personnels, si l'on en fait plus un type, et moins un individu, il se trouve par là placé davantage dans notre milieu ordinaire, il est plus près de nous, et nous serons plus portés à nous appliquer les exemples qu'il nous donne. De cette façoii l'histoire devient plus morale, au sens où l'entendait Tacite.

Ce qui n'empêche pas que les portraits que trace Tacite, quoique réduits aux grandes lignes et ne contenant guère que les qualités maîtresses du personnage, ne soient aussi très vivants. On en peut citer un grand nombre qui ne se sont pas effacés de la mémoire des gens de goût. Je laisse de côté Tibère, personnage très compliqué, que chacun explique à sa manière, sur lequel, du reste. Tacite ne se flatte pas de nous dire le dernier mot, tant il le trouve obscur et indécis. Il a cependant dépeint d'une manière admirable la méchanceté de sa nature, son goût pour les routes tortueuses,

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la fermeté de son intelligence et la bassesse de son cœur, sa frâyfeur de tonte parole libre unie au dégoût qu'il éprouvait pour la servilité, son itiépris de tout le monde et de lui-môme. Il aurait pu certainement nous peindre un Claude plus grotesque qu'il ne Ta représenté. Rien ne lui eût été plus aisé que de cueillir dans ses discours, dans ses lettres, des traits d'un comique achevé. Ce qu'il en dit suffit pour nous faire parfaitement coimaître cette créature incomplète chel laquelle quelque bon sens se mêlait à tant de sottise et un fond de bonhomie à Une effroyable cruauté. C'est de la même façon, sans trop insister, qu'il nous montre Othon, Galba, Vitellius, les deux Agrippines, Poppée, Mucien, Antonius Primus, un Gascon qui gesticule et parle fort, Pétrone, un des personnages les plus curieux de ce temps, et ces figures touchantes, comtne Pison et Octaviè, qu'il fait voir au second plan et se détàchaht à peitife de l'ombre. En général, ce ne sont pas de ces longs portraits en antithèses balancées, coiiime il s'en trouve che^ Salluste, mais des esquisses largetilents tracées, quelques coups de crayon ou de piucëau, juste ce qu'il faut savoir de l'homme pour comprendre les événements où il figure. Le tout est peint d'un ton urt peu tiiiifornie, sans rien qui soit trop en saillie, et (JUl puisse distraire le lecteur de l'attention qu'il doit àU récit eiltier. Tacite est un admirable artiste, toujours préoccupé de l'unité de son çeuvre et qui ne veut pas que le relief de quelques détails iluiSe à l'harmonie de l'ensemble.

Le goût a changé aujourd'hui; nos écrivains ne se préoccupent pas autant de l'unité et de l'harmonie. Nous n'avons plus au même degré le scrupule de la dignité continue. Nous supportons sans nous plaindre, dans les OeUvres les plus graves, ce que hos pères auraient appelé des indiscrétions et des commérages. Ces deux genres d'histoire qui s'étaient séparés au second siècle

de l'Empire, Fun se maintenant sur les hauteurs du récit oratoire, l'autre glissant vers l'anecdote, n'éprouvent plus la même répugnance l'un pour l'autre et tendent même à se réunir : il y a du Tacite et du Suétone à la fois dans Michelet et dans tous ceux qui l'ont suivi. L'imitation de Tacite donne le goût des tableaux dramatiques, des grandes scènes, des pensées générales; on prend à Suétone ses descriptions réalistes, ses portraits saisissants, ses détails pittoresques, et Ton mêle le tout ensemble. Ce que produit ce mélange et en quoi diffère la méthode d'aujourd'hui de celle d'autrefois, il m'a semblé que j'en avais une idée très nette en lisant certains passages de VAniéchristf où Renan s'est inspiré de Tacite en le mettant à la mode du jour. Il n'y a pas à proprement parler de portrait de Néron dans les derniers livres des Annales, mais Tacite le fait suffisamment connaître en le faisant agir. C'est le dernier produit d'une grande race dégénérée ; on aperçoit en lui quelque trace des anciennes qualités de sa famille, mais gâtées et corrompues; il a le sentiment de sa naissance et méprise les affranchis qui ont gouverné l'Empire sous Claude, mais il se laisse mener par les débauchés et les flatteurs ; il affecte de dédaigner l'argent et une fois il est sur le point de supprimer d'un seul coup tous les impôts indirects; mais quand ses folies, qui coûtent cher, ont mis à sec le trésor, il accuse de complots imaginaires les gens riches pour avoir un prétexte de confisquer leurs biens ; comme les fils ide grande maison, il court les rues de Rome la nuit, rosse les passants, insulte les femmes; mais, si l'on résiste, il se souvient qu'il est le maître du monde et fait tuer ceux qui ont l'audace de se défendre ; ses ancêtres ont protégé la littérature et les arts, il en pousse le goût jusqu'à la manie, il se fait cocher et comédien ; il est cruel et lâche à la fois, il pense et dit que tout lui est permis, que son

pouvoir n'a pas de bornes, mais, au premier murmure du peuple, il tremble de tous ses membres et lui accorde tout ce qu'il a demandé. Voilà le caractère de Néron, en ce qu'il a d'essentiel, et il est bien probable que Tacite, dans la partie des Annales que nous avons perdue, n'y avait pas ajouté grand'chose. Chez Renan le fond du portrait se retrouve, avec quelques détails de plus qu'il a demandés à Suétone, à Plutarque, à Dion Cassius. Les traits principaux y sont, mais plus fouillés, plus accusés, surtout pour les parties violentes et grotesques. 11 a plus mis en saillie ses caprices d'enfant gâté, ses prétentions d'artiste, ses manies de cabotin. Dans un tableau qu'il est difficile d'oublier, il l'a représenté, pendant les fêtes de l'an 64, où de jeunes chrétiennes furent livrées aux bêtes, portant dans l'œil cette émeraude concave, qui lui servait de lorgnon, faisant parade de ses connaissances de sculpteur, à la vue de ces pauvres filles, qui voilaient leur nudité d'un geste chaste, ou quand, soulevées par un taureau, elles retombaient en lambeaux sur les cailloux de l'arène, t II était là, au premier rang, sur le podium^ avec sa mauvaise figure, sa vue basse, ses yeux bleus, ses cheveux châtains, bouclés en étages, sa lèvre redoutable, son air méchant et bête à la fois de gros poupard niais, béat, bouffi de vanité, pendant qu'une musique d'airain vibrait dans l'air ondulé par une buée de sang. »

11 ma semble que, dans cette page, comparée aux récits de Tacite^ on ne voit pas seulement la diversité de deux génies, mais la différence des deux systèmes.

Ce que rhistoire a gagné çt ce qu'elle a perdu. — Place de Thistoire ancienne dans Téducatioa de la jeunesse.

C'est qu'en effet nous avons une façQi^ de concevoir l'histoire qui n'est plus tout à fait celle des anciens. Oratoire par sa forme, morale par son but, elle était chez eux une province de l'éloquence et de la philosophie. La nôtre s'est dégagée de cette servitude; elle se fait sa fortune toute seul^, elle entend vivre de sa vie propre. En même temps qu'elle gagnait en indépendance, elle a singulièrement agrandi son domaine ; elle a fait une place plus considérable aux études économiques, sociales, géographiques, financières, etc. Elle est ainsi devenue plus riche, plus large, plus variée. Elle a cherché surtout à être plus vraie. La recherche de la vérité était aussi, on l'a vu, la préoccupation des historiens antiques, les nôtres ont employé des procédés plus sûrs pour la découvrir; et par vérité ils n'entendent pas seulement la réaWté matérielle des faits qu'ils rapportent, ils ont la prétention de les représenter exactement comme ils étaient, ils veulent faire revivre les hommes et les choses avec leur caractère et leurs couleurs véritables, de manière à nous donner l'illusion complète du passé.

C'est un progrès, et nous avons raison de nous en féliciter. Mais il ne faut rien non plus exagérer. Ce progrès n'est pas tel qu'il nous donne le droit de méconnaître et de dédaigner ce qui s'est fait avant nous. Il n'est pas vrai de prétendre, comme on fait, que l'histoire soit devenue une science entièrement nouvelle, ni môme tout à fait une science. Elle a perfectionné ses

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méthodes, elle n'a pas changé sa nature. Elle approche plus souvent de la vérité; elle n'a pas trouvé le moyen de l'atteindre toujours, elle ne le trouvera jamais. Il faut bien qu'elle se résigne à n'être qu'une science conjecturale; les procédés dont elle use sont, au fond, ceux qu'elle a toujours employés; je ne crois pas qu'il y en ait d'autres. Nous accusons les historiens anciens de s'être trop contentés de la vraisemblance; les nôtres peuvent-ils donc toujours s'en abstenir? Ils sont biei. forcés d'agir avec les personnages des drames antiques comme ils font avec les gens de leur entourage. Les actions se voient, les intentions se devinent. Quand nous voulons lire dans le cœur d'un homme, que ce soit un homme d'aujourd'hui ou un homme d'autrefois, et savoir ce qui a pu le déterminer à agir comme il l'a fait, s'il ne nous le dit pas, et il ne le dit guère, il faut bien le conjecturer d'après les motifs ordinaires de nos actions, c'est-à-dire qu'il ,nous faut connaître l'homme et la vie. Nous devons donc nous résigner, comme le faisaient les anciens, à construire la vérité sur le modèle de la vraisemblance. Ils y mettaient moins de précautions que nous et moins de mesure, je le veux bien : c'est une différence de degré, mais non de principe.

Si l'histoire n'avait pas chez eux toutes les qualités dont nous sommes fiers aujourd'hui, elle en avait d'autres, qui Qut leur prix, et que nous ne possédons plus au même degré. Quant aux défauts que nous lui reprochons quelquefois ^v^c beaucoup de sévérité, ils ne lui ont pas uni autant qu'on pourrait le croire, et ipême il leur est arrivé cette chance heureuse qu'elle en a tiré parfois quelque profil.

Je remarque, par exemple, que les précautions minutieuses qu'ont prises nos historiens pour établir la certitude des faits qu'ils rapporlept ne vont pas sans quelqies inconvénients. Ces références qu'on accumule au

bas des pages, ces pièces justificatives dont on alourdit la fin des volumes, devraient être un motif de sécurité; elle sont quelquefois une cause d'inquiétude. De même que les échafaudages qui soutiennent une maison donnent aussitôt l'idée qu'elle n'est pas solidej il se peut qu'on se dise, en présence de ces documents entassés, qu'on ne prend la peine de justifier que ce qui a besoin de l'être, et la confiance s'ébranle par les efforts mêmes qu'on fait pour l'établir. Une fois avertis, nous regardons de plus près, et il est rare que cette recherche attentive ne nous suggère pas des motifs de douter. Nous avons réveillé l'esprit critique, c'est un merveilleux instrument de destruction, mais qui ne s'entend guère à reconstruire : en quelques années, il a semé l'histoire de ruines. Les gens sages nous disent que, s'il n'a détruit que des erreurs, il n'y a pas à s'en plaindre. Ils ont raison, sans doute, quoiqu'il y en ait, parmi ces erreurs, qu'on ne voit pas disparaître sans quelque regret. De toutes ces anecdotes piquantes, qui étaient la joie et la vie de l'histoire, je ne crois pas qu'il en reste une seule qu'on n'ait pas ébranlée. Les grands hommes et les grands événements ont tous reçu quelque atteinte, et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'après avoir vidé la place, on n'y a pas construit d'édifice solide et qui se tienne debout. Rien ne dure de toutes ces constructions qu'avec tant de recherches et de labeur nous essayons d'élever. Au bout d'un peu de temps, la découverte de documents nouveaux, une meilleure interprétation des textes, ou simplement un goût de nouveauté changent les opinions reçues. Ce renouvellement perpétuel donne l'idée qu'il n'y a rien de sûr dans l'histoire et qu'elle est toujours à recommencer. Il n'en était pas tout à fait de même chez les anciens. On était alors moins exigeant; on se contentait plus vite. Quand un récit était fait avec talent, on était disposé à le bien accueillifi

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sans y regarder de trop près. Il arrivait qu'étant moins contesté, il paraissait moins contestable; les faits présentés sans hésitation, sans discussion, comme s'ils n'avaient pas besoin d'être prouvés, prenaient quelque chose d'absolu, d'impérieux, de définitif, qui se gravait plus fortement dans la mémoire du lecteur, surtout quand ce lecteur était un enfant. Une fois qu'ils s'y étaient introduits, ils s'y établissaient comme chez eux, ils n'en sortaient plus, et c'est ce qui donnait tant de solidité aux leçons qu'on en tirait.

L'histoire ancienne est sans doute moins variée, moins large, moins riche que la nôtre, qui s'est entourée d'un cortège de sciences complémentaires, mais elle est aussi moins touffue et plus simple ; elle laisse mieux voir ce qu'elle tient surtout à montrer, ce qui est le principal objet de ses études, l'homme et ses passions. Chez elle, il est au premier plan ; rien n'en distrait et ne le voile. Nous avons vu que la manière dont elle le représente n'est pas tout à fait la nôtre. Nous insistons plus sur les qualités par lesquelles un homme diffère des autres, les anciens préféraient montrer celles par lesquelles il leur ressemble, et ne les distinguer entre eux que par des nuances et des degrés; nous avons une tendance à les individualiser davantage, ils en font plus volontiers des types. Ces deux manières sont parfaitement légitimes, puisque l'homme est double, que, par certains côtés, il s'isole dans son originalité propre, par d'autres, il se môle à ceux avec lesquels il vit, qu'il est à la fois luimême et tout le monde. C'est d'après le même système que, dans l'histoire des anciens, les peuples étant surtout dépeints par leurs qualités les plus générales, les plus humaines, se ressemblent davantage entre eux. Elle a, il faut bien l'avouer, un souci médiocre de ce que nous appelons la couleur locale. Chez Tacite, le Batave Civilis et le Breton Galgacus s'expriment de la même

manière, et tous les deux parlent à peu près comme des généraux romains; quand il donne la parole au roi Vologèse, rien n'avertit que c'est un Parthe et qu'il s'adresse à des satrapes. Cependant les idées qu'il leur prête sont celles qui conviennent à la circonstance ; chez nous, ils auraient parlé autrement, au fond, ils n'auraient pas dit autre chose ; le lecteur romain n'en demandait pas davantage. Et nous aussi, après tous les abus qu'on a faits de la couleur localo, nous sommes fort disposés à être moins sévères pour ceux qui n'en tiennent que peu de compte. Il ne faut pourtant pas la négliger et il est bon que, sans y mettre d'excès, on donne aux hommes et au7 peuples leur façon d'être particulière, qu'on nous les montre avec leur costume, leurs habitudes, et sous leurs traits véritables. Il nous semble que cette façon de les présenter anime et colqre l'histoire. Il entre, dans la conception que nous en avons aujourd'hui, un peu plus d'éclat et de mouvemept que ne le comportait celle des anciens. Nous voulons trouver, dans les tableaux qu'on nous trace du passé, quelque chose de plus agité, de plus bruyant, de plus tumultueux, une vie plus variée, plqs intense que ne l'avaient ceux d'autrefois; et, puisqu'on a souvent comparé les spectacles que nous offre l'histoire à ceux auxquels le théâtre nous fait assister, je dirai qu'en lisant nos historiens, nous songeons confusément au mélodrame, tandis que ceux de l'antiquité nous rappellent davantage l'attitude calme et la majesté de la vieille tragédie.

Après ce qui vient d'être dit, je puis ne pas insister sur les services que l'histoire ancienne nous a rendus. Je me contente de mentionner, en finissant, le plus important de tous. Avec ses défauts et ses qualités, grâce à la saisissante beauté des scènes qu'elle décrit, au souci qu'elle a de la simplicité, de l'harmonie, des belles proportions, de la perfection de la forme, à la

part qu'elle fait à la morale, au soin qu'elle prend de peindre le moins possible des êtres d'exception, et, en grandissant ses personnages, de leur laisser ce fond commun d'humanité qui fait qu'ils restent en communication avec nous, et que, tout en dominant la foule par leur haute taille, ils marchent au milieu d'elle, on s'explique comment elle s'est trouvée être un admirable instrument d'éducation. Depuis la Renaissance, elle a élevé toute la jeunesse du monde civilisé. On nous dit qu'en ce moment le charme est rompu et qu'on s'éloigne d'elle. Je ne suis pas sûr qu'on ait raison de le dire, et je doute que nos jeunes gens soient devenus aussi insensibles qu'on le prétend aux beaux récits de Plutarque et de Tite-Live, qui ont ému leurs pères. Ce que je sais, ce que je puis affirmer, c'est que le jour où l'histoire ancienne aura disparu de nos écoles, il y manquera quelque chose.

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