Pline, Epist.,lX
môme endroit, que, quoiqu'il doive sa fortune politique aux princes de la famille Flavia, les faveurs qu'il en a reçues n'influeront pas sur son jugement. Il ne voulait pas que, si on le trouvait trop modéré, on attribuât sa modération à sa reconnaissance. Sa règle, il le laisse très clairement entendre, est de ne pas chercher des succès d'un jour en flattant les passions du moment, mais d'avoir les yeux fixés sur la postérité.
Il n'a pas eu pourtant à attendre le jugement de l'avenir sur ses livres ; nous venons de voir que, de son temps môme, le succès en dut être considérable. Il parait aussi avoir été soudain, ce qui achève de me persuader qu'ils ont paru d'abord dans les lectures publiques : elles étaient alors ce qu'est, chez nous, le théâtre, où un auteur qui réussit devient célèbre en une soirée. Ce succès, que nous avons conjecturé d'après la lettre du cinquième livre de Pline, toutes celles qui suivent le confirment. Tacite, qui n'était jusque-là pour son ami qu'un orateur, devient dès lors presque uniquement un grand historien ; Pline prévoit que ses ouvrages seront immortels *, il annonce que les gens qu'il célèbre vivront éternellement 2. Et ce ne sont pas là de ces fades compliments dont les personnes du monde, comme lui, sont volontiers prodigues. Ce qui montre qu'il est sincère, c'est la peine qu'il prend de raconter à Tacite les actions qu'il s'applaudit d'avoir accomplies lui-même pour qu'il les transmette à la postérité : il ne demanderait pas avec tant d'insistance à tenir quelque place dans des livres qu'il jugerait médiocres et destinés à être oubliés. Il a même semblé à certains indices qu'un succès si imprévu, si éclatant, avait pu éveiller un
1. VII, 33 : Auguror, nec me fallit augurium^ Ulstorias tuas immor taies futuras,
2. VI, 10 : Alitllum perpetuitati ejus {Plinii majoris) scriplorum tuorum œtemitas acfdet»
moment, dans cette âme honnête, mais éprise de renommée, un léger sentiment de jalousie. Quoiqu'il reconnût d'assez bonne grâce la supériorité de Tacite, il devait lui être désagréable que la distance entre eux devînt trop grande. Aussi lui échappe-t-il de dire qu'après tout l'histoire est un genre facile et que, « de quelque façon qu'on l'écrive, on est sûr de plaire au public ». Mais ce dépit, s'il a existé, ne dura guère. Pline, dans la suite, accepta de revoir les œuvres de son ami, qui corrigeait les siennes, et leur amitié resta jusqu'à la fm sans nuage.
Tout paraît donc établir que les ouvrages de Tacite furent très favorablement accueillis par ses contemporains, c'est-à-dire par les gens qui étaient le plus en position de connaître la vérité. S'il en est ainsi, c'est apparemment qu'ils ne les trouvaient pas en contradiction formelle avec leurs souvenirs, et qu'en général, dans ses récits et ses jugements, il reproduisait à peu près l'impression du plus grand nombre. Voilà une première raison d'avoir confiance en lui.
Tacite et les historiens postérieurs. — Suétone. — Dion Cassius. — Les écrivains favorables aux Césars. — Les écrivains qui vivaient dans les provinces. — Tacite n'a pas formé Topinion, mais l'a trouvée toute faite.
Poussons les recherches plus loin. Voyons s'il est d'accord aussi avec les historiens postérieurs. Nous n'avons guère, pour le premier siècle de l'empire, de Tibère à Trajan, que deux historiens de quelque importance, Suétone et Dion Cassius *. Ils sont très
1. Je laisse de côté Plutarque, dont il ne nous rfst3 que ce qui
difîérents l'un de l'autre, et aucun d'eux ne s'est trouvé tout à fait dans la même situation que Tacite. Suétone a servi rEmpire,mais dans des conditions particulières. Tandis que les consuls, les généraux, les sénateurs, qui remplissaient des fonctions publiques, pouvaient dire qu'ils étaient les serviteurs de l'État plus que de l'empereur, lui, a été attaché à la personne même du prince en qualité de secrétaire. Il n'appartenait pas non plus par la naissance à la classe qui avait le plus de raisons de regretter le régime ancien, parce qu'elle y tenait un rang plus élevé. Jusqu'au jour où des circonstances que nous ignorons lui donnèrent accès au cabinet d'Hadrien, il fut surtout un homme d'étude (scholasticus), un fureteur de bibliothèques, à la recherche des petits détails et des curiosités de tout genre. Il n'a nulle part exposé ses vues politiques : c'est que, probablement, il n'en avait guère *. Il paraît admirer très franchement Auguste, il célèbre ses institutions, il n'a aucun parti pris contre ses successeurs. €e n'est pas un moraliste austère comme Tacite, et l'on ne trouve pas chez lui les mêmes accents d'indignation, quand il raconte les mêmes crimes; il est plus calme, plus maître de lui. On sent que c'est un de ces hommes que le spectacle du monde et de la vie amuse, qui le regarde avec plaisir et cherche des raisons de s'y intéresser. Il n'a donc pas de motif d'altérer la vérité et doit voir les choses comme
concerne Galba, Othon et Vitellius, qui à eux trois n^ont pas régné plus d'un an.
1. La seule fois qu'il parait avoir exprimé une opinion politique, c'est dans ce passage de la Vie de César où, après Tavoir comblé d'éloges, il trouve qu'on avait le droit de le tuer. Mais nous savons que Tite-Live lui-même, l'ami d'Auguste, se demandait si ce n'était pas un malheur que César eût existé. Ces sortes de regrets platoniques de l'ancien gouvernement ne tiraient pas à conséquence. On les retrouve même chez Velleius Paterculus, le flatteur de Tibère.
elles sont. Entre ses récits et ceux de Tacite on a relevé quelques légères différences; on en a conclu qu'ils n'ont pas puisé aux mêmes sources et qu'ils travaillaient indépendamment l'un de l'autre, ce qui donne plus de prix aux ressemblances qu'on trouve entre eux. L'impression que laissent leurs ouvrages, à la considérer dans l'ensemble, est la même, et ils ont en somme porté le même jugement sur les Césars : le Tibère de Suétone est aussi odieux que celui de Tacite, Claude n'est pas moins sot chez l'un que chez l'autre, ni Néron moins scélérat. Nous avons encore moins de raisons de nous défier de Dion que de Suétone. C'était un Grec de naissance, que les souvenirs de l'ancienne République romaine devaient laisser tout à fait indifférent. Loin de la regretter, il affirme que Rome était perdue, si elle avait continué à vivre sous le régime ancien, et que c'est la monarchie qui l'a sauvée. Comme il devait tout à l'Empire, son double consulat et le gouvernement de l'Afrique, il éprouvait pour lui les sentiments d'un parfait fonctionnaire ; il ne pouvait souffrir ceux qu'il soupçonnait d'avoir de mauvais desseins contre le gouvernement qu'il servait. Il est très dur pour Sénèque, pour Ilelvidius Priscus, et en général pour les philosophes, qui lui paraissaient insolents, tracassiers, ennemis des puissances établies, < comme si c'était l'œuvre d'un sage d'insulter ceux qui exercent le pouvoir, de semer le trouble dans les foules, et d'ébranler ce qui existe pour introduire des nouveautés ». On peut donc être sûr qu'il abordait l'histoire des Césars avec la pensée de ne pas leur être contraire. Et cependant, malgré tout, la vérité l'a emporté; il ne les a pas jugés autrement que Suétone et que Tacite ; et même, comme sa touche est quelquefois plus rude, je ne sais si, chez lui, Tibère n'est pas encore plus odieux que chez les autres. Dans tous les cas, il n'est pas possible de rien tirer de son
ouvrage qui puisse servir à réhabiliter les princes qu'ils ont condamnés.
On nous dit, je le sais, que nous n'avons conservé que les historiens hostiles aux Césars. Comme presque tous ces princes ont péri de mort violente (ce qui, par parenthèse, ne prouve pas qu'on les ait beaucoup aimés), dans la réaction qui a suivi leur mort, on a eu soin de détruire ou de cacher les écrits qui leur étaient favorables, et leurs successeurs, qui étaient leurs ennemis, ne leur ont pas permis de reparaître'; en sorte que c'est le parti victorieux qui seul a gardé la parole. Cette réflexion est juste, et il faut en tenir compte. N'oublions pas pourtant que les réactions, quelque violentes qu'elles soient, ne durent pas toujours. Avec le temps, les passions se calment, les haines s'apaisent. Le vainqueur perd peu à peu sa popularité des premiers jours, et l'on revient à une appréciation plus équitable de ce qui existait avant lui. Si ce passé avait mérité quelque estime, s'il n'était pas tout à fait aussi noir qu'il était de mode de le représenter, soyons sûrs que les mécon» tents, — il y en a toujours après quelques années de règne, — n'auraient pas manqué d'en réveiller le sou venir. Les ouvrages proscrits seraient sortis de leur ombre ; on en aurait retrouvé des exemplaires cachés, et, s'ils avaient été dignes de survivre, nous les aurions probablement conservés.
C'est ainsi que nous possédons encore les poésies que Stace et Martial ont composées en l'honneur de Domitien, — l'agrément de leurs vers en a fait pardonner le sujet; — et il est fort heureux qu'elles n'aient pas disparu, car elles nous donnent une idée de ce qu'était cette littérature de cour et des mensonges qu'elle pouvait se permettre *. Personne ne s'est jamais avisé d'aller
1. Voyez, à la fln de ce volume, Tétude sur le poète Marital.
i 2i TACITE.
chercher la vérité chez Martial ou chez Stace. L'énormité même de leurs flatteries en montre la fausseté* sans compter qu'un des deux poètes a vécu assez pour reconnaître de bonne grâce qu'elles manquaient absolument de sincérité, et qu'il a fini par comparer à Néron le même prince qu'il avait mis au-dessus de Jupiter. Nous ne pouvons pas avoir plus de confiance dans le témoignage de Velleius Paterculus, quoiqu'il ne fût pas un poète. C'était un écrivain de talent, mais une âme médiocre, qui a épuisé pour Tibère les flatteries les plus rebutantes. Pour leur donner plus de piquant et de nouveauté, il a imaginé une fois de les mettre dans la bouche de gens qui d'ordinaire ne flattaient pas. Il suppose qu'en Germanie, sur les bords de l'Elbe, un chef barbare, dans sa barque faite d'un tronc d'arbre, s'approche de la rive que les Romains occupaient, demande à voir le prince, et, après l'avoir contemplé un moment, s'éloigne en disant : Hadie vidi Deos! Ajoutons que, si Velleius loue Tibère, il célèbre encore plus Séjan, et l'éloge du ministre montre bien ce que vaut l'éloge du maître. Je crois donc que, si nous avions encore les ouvrages écrits à Rome du vivant des Césars et en leur honneur, l'opinion que nous avons d'eux n'en serait pas modifiée, et que nous penserions, comme Tacite, que ce sont des panégyriques dictés par la bassesse ou par la peur.
Les écrits composés à la même époque dans les provinces nous sont rarement parvenus. Il est probable que les Césars y étaient bien traités, et je crois que les éloges qu'on faisait d'eux étaient sincères. Rien n'est plus aisé à comprendre. Les provinciaux ne connaissaient le gouvernement impérial que par ses bienfaits ; ils pouvaient prendre au sérieux les compliments que le Sénat prodiguait aux empereurs et que leur apportait le Journal officiel ; ils souffraient peu de leurs folies, car Tacite a
bien raison de dire « que les méchants princes pèsent surtout sur leur voisinage ». On a remarqué que Philon le Juif juge assez favorablement Tibère. 11 trouve c qu'il était grave, sévère, et qu'il n'avait souci que des choses sérieuses ». Ces éloges, après tout, sont mérités, et, s'il ne les tempère pas par quelque blâme, c'est que les démêlés du prince avec le Sénat et les grands personnages ne l'atteignant pas, le laissent indifférent. Il ne songe qu'à son petit pays de Judée, qui s'est bien trouvé de l'administration de Tibère. Ce n'est pas que ce prince eût une tendresse particulière pour les Juifs. Il punit très sévèrement ceux de Rome de quelques friponneries dont ils s'étaient rendus coupables, mais, dans leur pays, il les laissait tranquilles pour ne pas troubler la paix de l'Empire. Philon n'en demandait pas davantage, et, quand il songe à Caligula, qui voulait forcer tout le monde à l'adorer, Tibère, en comparaison, lui paraît un très bon prince. Du reste, si Philon, qui n'a vu Tibère que de la Palestine, ne lui est pas défavorable, un autre Juif, Josèphe, qui a longtemps vécu à Rome, le traite comme Tacite et comme tous les autres.
Pour expliquer que le jugement des historiens sur les Césars soit conforme à celui de Tacite, on a prétendu que les autres se sont uniquement réglés sur lui et que le succès de ses ouvrages a entraîné l'opinion publique. C'est une erreur ; l'opinion n'avait pas attendu si tard pour se prononcer. On nous dit sans doute que quelquesuns de ces princes, les plus méchants peut-être, ont été regrettés par la populace et les soldats ; mais nous savons qu'ils avaient acheté leur affection par leurs largesses, et la preuve qu'on n'avait pas d'autres raisons de leur être attaché, c'est que Tibère, qui valait mieux qu'eux, mais qui était moins prodigue de la fortune de rÉtat, n'a eu personne pour lui, le jour où l'on a cessé de le craindre. On venait à peine de savoir qu'il était
mort que le peuple se mit à courir dans les rues de Rome en criant: t Tibère au Tibre! » On lui fît pourtant de belles funérailles : c'était la règle ; mais il ne vint à Tidée de personne de lui décerner l'honneur qu'il avait fait lui-même à Auguste. Quoique, dans cette société sceptique, l'apothéose ne tirât guère à conséquence, ni le nouveau prince ne la demanda pour lui, ni le Sénat n'eut à l'accorder. Au mois de janvier suivant, dans cette cérémonie où les magistrats juraient d'observer les lois des princes qui avaient précédé, le nom de TibèFe fut omis, et jamais, dans la suite, il n'a été rétabli sur la liste de ceux dont s'honorait l'empire *. C'est qu'on se souvenait < de cette rage d'accuser qui sévissait sous son règne, et fit plus de victimes que les proscriptions pendant les guerres civiles ^ ». Ces paroles sont de Sénèque, qui avait assisté aux dernières années, les plus sombres, de ce règne. Il avait vu < ces délateurs qu'on lançait, comme des chiens, sur les honnêtes gens, et qu'on nourrissait de chair humaine ^ ». Il avait vécu dans cette société t où il n'y avait plus de sécurité pour personne, où l'on tenait compte des divagations des ivrognes, où l'on dénaturait les plaisanteries les plus innocentes, où, lorsque quelqu'un était accusé, on ne s'enquérait plus de son sort : on savait qu'il était perdu ». Tacite, cinquante ans plus tard, a-t-il dit autre chose ? Il en a été de Caligula et de Néron comme de Tibère. Malgré les regrets qu'ils ont laissés chez ceux qu'ils amusaient et qu'ils nourrissaient, personne n'a osé défendre ouvertement leur mémoire et faire cet affront au sentiment public de mettre au rang des dieux des gens qu'on regardait à peine comme des hommes. Je crois donc qu'au sujet des princes dont il écrit l'histoire,