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Voyez, sur Linguet, le livre si intéressant de M. Gruppi

cable de Tibère n*a pas voulu faire servir à sa fortune auprès des successeurs de Domitien le mal qu*il disait des successetirs d'Auguste? » Il est donc possible que ces colères vertueuses, qui lui ont fait tant d*admirateurs, cachent un calcul d'intérêt personnel. Dans tous les cas, Linguet affirme qu'elles sont tout à fait injustes, et il prétend le prouver par quelques exemples. Est-il croyable, nous dit-il, que Tibère, qui avait mené jusquelà une vie à peu près irréprochable, ait attendu d'être vieux pour se plonger dans les plaisirs les plus dégoûtants? « La raison crie que ce n'est pas à soixante-huit ans qu'on comtnence à rechercher des excès dont les cœuts les plus corrompus rougissent à vingt. Ce n'est pas quanti on sent eh soi la nature défaillir qu'on s'applique à en violer toutes les lois. La vieillesse amène l'avarice, la défiance, l'inflexibilité, et même l'amour du vin. Mais, pour les infamies qu'on attribue à celle de Tibère, elle en écarte invinciblenient l'idée «n ôtant la force de les commettre. > Voilà de belles phrases qui ne sont pas tout à fait de bonnes raisons. Plût au ciel que ces vieillesses désordonnées, après une jeunesse régugulière, fussent aussi rares que Linguet le suppose! Nous n'avons que trop d'exemples de ces amours séniles dans lesquels l'âge ne se trahit que par les raffinements qu'il ajoute à la débauche, et ce n'est pas sans raison ni sans vérité que Victor Hugo a dit, dans un beau vers :

Jeune homme, auquel il faut des plaisirs de vieillard !

Non seulement Linguet se refuse entièrement à croire ce que Tacite rapporte des débauches de Tibère, mais il doute beaucoup des cruautés qu'il lui prête. Il les atténue, il les explique, il leur trouve des motifs et des excuses; quelquefois môme, il les nie tout à fait. Sa raison de n'y pas croire est la même que donnait Vol taire tout à l'heure : elles lui semblent invraisemblables.

Quand Tacite raconte que Tibère, ennuyé de la longueur des procès et du nombre des accusés, ordonna de vider les prisons en égorgeant ceux qui les remplissaient, Linguet s'indigne; il proteste contre des crimes « qui déshonorent la nature humaine >; il déclare c que la méchanceté des hommes ne peut pas aller jusque-là ». Le malheureux! Quelques années plus tard, il devait assister aux massacres de Septembre et périr lui-même sur l'échafaud.

Il ne semble pas que les violences de Linguet aient produit beaucoup d'effet de son temps. On les regarda sans doute comme de simples boutades d'un esprit taquin et paradoxal. Grimm se contente de dire insolemment qu'il faut avoir plus d'esprit quand on soutient de telles énormités, et Mirabeau, faisant allusion aux mauvaises causes dont Linguet ne répugnait pas à se charger, l'appela : l'avocat de Néron. C'est quelques années plus tard que les attaques contre Tacite prirent plus d'importance, quand la politique s'en mêla. Napoléon, qui se regardait comme l'héritier des Césars, ne lui pardonnait pas d'avoir si mal parlé de ses prédécesseurs. Le Mercure fut supprimé parce que Chateaubriand y avait fait l'éloge de Tacite, et le pauvre Chénier, ayant osé écrire :

Que son nom prononcé fait pâlir les tyrans,

fut destitué sans pitié de la place qu'il occupait dans l'Université et qui le faisait vivre *.

La lutte recommença de plus belle avec le second Empire. Pendant quinze ans, l'histoire romaine fut un champ de bataille où l'on se jetait les empereurs à la

1. Il faut lire, dans les Mémoires de Garât sur Suard, la manière dont Tempereur, en recevant Tlnstitut, le 29 janvier 1806, s^exprima sur Tacite, et la courageuse réponse de Suard ; et, dans ceux de Talleyrand, son entretien avec Wicland, à Weimar.

tôte. Cette fois le combat fut plus sérieux. Ceux qui^ chez nous, par affection pour l'Empire restauré, voulaient affaiblir l'autorité de Tacite, allèrent se fournir d'armes en Allemagne. L'Allemagne était à ce moment (l$a2) très mal disposée pour lui, et il faut reconnaître que les arguments dont elle usait pour le combattre valaient bien mieux que ceux dont Voltaire et Linguet s'étaient contentés. On s'efforçait, par des analyses délicates, de le mettre en contradiction avec lui-môme ou avec les historiens de son temps ; on cherchait, dans son caractère, dans ses principes politiques, dans ses relations, des motifs de rendre son témoignage suspect; on essayait, par toute sorte de raisonnements et de recherches, de réhabiliter les princes qu'il a condamnés, surtout Tibère, — car il faut remarquer que c'est autour de Tibère que s'est toujours livrée la bataille contre Tacite. La campagne fut habilement menée, sauf que, comme il arrive dans toutes les polémiques un peu passionnées, on alla vite à l'extrême. Il ne suffît pas d'établir, ce qui est vrai, que Tibère était un très habile politique, qu'il a bien gouverné les provinces, qu'il a maintenu l'Empire en paix; on voulut prouver que c'était un honnête homme, c une noble et bonne nature », et, comme il était difficile de nier que beau coup de sang avait coulé sous son règne, on en fît retomber la faute sur ses victimes, qui l'avaient exaspéré par leur résistance. C'est bien ainsi qu'on présentait les choses à Caprée ; nous le savons par le témoignage de Velleius Paterculus, le plus efTronté flatteur de Tibère, qui plaint beaucoup le pauvre prince d'avoir été obligé de se priver de tant de personnes de sa famille qu'il a fait mourir l'une après l'autre, si bien qu'à la fin il ne lui resta plus que Caligula, celui de tous, certainement, qui méritait le moins de vivre.

Ces attaques, malgré ce qu'elles ont d'excessif, ris-

quent de jeter quelque inquiétude parmi les admirateurs de Tacite. Il est donc nécessaire que nous nous demandions ce qu'elles ont de fondé, si nous pouvons nous livrer pleinement à lui, ou s'il ne faut le faire qu'avec des précautions et des réserves. — Nous allons chercher à le savoir.

Peut-on savoir Topinion des contemporains de Tacite sur sa véracité? — Témoignage de Pline le jeune. — Succès des Histoires, — Ce qu'on peut en conclure.

Ce qu'il y a de mieux évidemment, pour être sûr que quelqu'un dit la vérité, c'est de s*en informer auprès des gens qui ont pu la connaître. Adressons-nous donc aux contemporains de Tacite, à ceux qui étaient voisins de l'époque dont il a raconté l'histoire ; ils peuvent seuls nous dire s'il rapporte les faits avec exactitude et juge équitablement les hommes. •

Et d'abord, pour remonter le plus haut possible, jusqu'au moment môme où ont paru ses ouvrages, que savons-nous de l'accueil qu'on leur a fait à leur apparition? Les lettres de Pline, sans être, à ce sujet, aussi précises que nous le souhaiterions, nous en apprennent quelque chose. 11 nous faut donc, après beaucoup d'autres et en résumant leurs travaux, reprendre les indications qu'elles nous donnent *.

1. Je me servirai surtout de V Élude sur la vie de Pline le jeune, par M. Mommsen (traduction de M. Morel dans la Bibliothèque de VÈcole des Hautes Études ^ IS' fascicule). M, Mommseiv est le premier qui ait essayé de fixer Tépoque où les différents livres de la correspondance de Pline ont été publiés. — M. Ph. Fabia a donné à la Revue de philologie, 1808, un article intitulé : ï^s ouvrages de Tacite réussirent-Us auprès des contemporains?

LE JUGEMENT DE TACITE SUR LES CÉSARS. Ii5

On a remarqué que, pendant les quatre premiers livres de cette correspondance, il n'est question de Tacite que comme d'un homme très éloquent et qui ne paraît avoir fait encore que des discours. Pline vante à deux reprises ceux qu'il a prononcés dans le Sénat ; il le représente entouré de jeunes gens qui viennent se former par son exemple à l'art de la parole ; il le prend pour arbitre dans une question qui concerne l'art oratoire et se déclare prêt à se soumettre à sa décision. Parmi les orateurs de son temps, il semble lui donner la première place, et il en fait d'autant plus volontiers réloge que, comme iFespère pour lui le second rang, il sent bien que plus il le met haut, plus il s'élève lui-môme.

Mais, vers le début du cinquième livre, dont M. Mommsen place la publication entre 405 et 106, nous trouvons une lettre assez énigmatique, et qui donne à réfléchir. C'est une réponse de Pline à l'un des personnages importants de cette époque, Tîtinius Capito, qui lui a conseillé d'écrire des livres historiques. D'autres aussi, nous dit-il, lui donnent le même conseil. Le ton de la lettre est d'un homme ému, gêné, indécis. Entre Ihistoire et l'éloquence, il hésite; il doit à l'une sa réputation, et il s'est arrangé pour lui consacrer le reste de sa vie; mais il voit bien que l'autre, quand on y réussit, procure une renommée plus rapide et plus étendue*. Or, Pline, qui est un naïf, ne sait pas cacher la passion qu'il a pour la gloire ; il avoue qu'il ne cesse pas de songer, le jour et la nuit, à ce qu'il pourra faire

1. La lettre de Pline {Episl., V, 8) mérite d'être lue avec soin; elle peut servir à redresser quelques idées fausses qu'on se fait de l'histoire chez les anciens. On suppose souvent que, chez eux, elle est la même chose que l'éloquence; Pline marque très bien les différences qu'elles ont entre elles, et que, même dans leur ressemblance, il y a des diversités : Uabet quidem oratio et historia multa communia, sed plura diversa in his ipsis quœ communia videnlur.

lltJ TACITE.

c pour que son nom vole sut la bouche des hommes » ; il annonce donc que plus tard, quand il aura fini de corriger et de publier ses anciens discours^ il se tournera vers Fhistoire, et prie même Capito de lui trouver un sujet qu'il pourra traiter.

Que s'est-il donc passé qui puisse expliquer cette lettre? D'où vient cet engoûment subit pour une science dont il n'avait jamais été question jusque-là? Gomment se fait-il que, de divers côtés, au même moment, on paraisse s'entendre pour engager Pline à déserter pour elle l'éloquence, dont on sait qu'il esit uniquement occupé? A cette question tout le monde a fait la même réponse. Évidemment il a dû se produire alors quelque ouvrage historique, dont le succès étourdissant a jeté le trouble dans la littérature, fait craindre aux auteurs qui possédaient la renommée de la perdre et donné l'idée à ceux qui voulaient la conquérir d'imiter l'œuvre nouvelle. Si cette hypothèse est la vraie, il est naturel de supposer que c'est l'apparition des premiers livres des Histoires qui a pu seule exciter une pareille émotion. 11 n'y a rien, dans Tacite, qui soit plus dramatique, plus saisissant, et, quand on lit aujourd'hui les merveilleux récits de la mort de Galba, d'Othon, de Vitellius, on n'a pas de peine à comprendre l'admiration mêlée de surprise qu'ils causèrent à ceux qui les ont connus pour la première fois.

A partir de l'année 98, où parurent VAgrieola et la Germanie j Tacite a dû s'occuper des Histoires, auxquelles il songeait depuis la mort de Domitien. Il travaillait beaucoup toutes ses œuvres; Pline le dit, et on s'en aperçoit en les lisant. Nous pouvons être sûrs qu'il ne fit connaître les premiers livres de son grand ouvrage *

1 . Les lettres de Pline montrent que les Histoires lurent publiées successivement et par fragments, à mesure que chaque partie était achevée. Voyez Tétude de M. Mommsen sur Pline le jeune.

que quand il crut qu'il n'y restait plus rien à faire. Il y mit le temps, puisque, entre l'apparition de VAgricola et la lettre de Pline dont nous venons de parler, sept ans s'étaient écoulés. De quelle manière l'ouvrage s'est-il produit devant le public? quoique personne ne l'ait dit, il est bien probable que ce fut dans les lectures publiques. Elles étaient fort à la mode, depuis Auguste; avant de livrer un ouvrage au libraire pour qu'il le fît copier et le répandît, on le lisait à ses amis, à ses connaissances, devant un cercle de lettrés convoqués pour l'entendre. C'était Une façon de tâter l'opinion et, en l'absence de toute autre publicité, d'attirer l'attention sur lui. Beaucoup n'y cherchaient qu'une satisfaction de vanité, mais les auteurs sérieux y trouvaient un^ moyen de consulter des gens éclairés sur les défauts qu'ils y avaient laissés, ce qui leur permettait de les corriger avant l'édition définitive. Il est naturel de croire que Tacite en avait usé comme beaucoup d'autres *, et l'ouvrage, quand on le lit avec soin, semble bien en avoir gardé quelque chose. Les lectures publiques avaient ce défaut que l'auteur, pour se faire écouter d'un auditoire de gens du monde souvent ennuyés et distraits, était porté à multiplier les phrases à effet, les pensées bHllantes {sententiœ), les cliquetis de mots et d'idées. Ces artifices ne manquent pas dans les premiers livres des Histoires ; ils sont visibles surtout à la fin des paragraphes. On dirait que l'auteur tient à terminer ses développements, ses discours, ses récits, par quelque trait qui réveille l'assemblée ; et ce trait est d'ordinaire si heureux, si frappant, qu'avec un peu de complaisance il semble qu'on entende à chaque fois les applaudissements éclater.

On a dit que ces applaudissements s'expliquaient par

1. Pline (VII, 17) range l'histoire parmi les genres qui se produisent d'ordinaire dans les lectures publiques.

l'indulgence de Tacite pour les sentiments qe ceux qui venaient l'entendre. De même qu'il s'accommode à leur goût littéraire par sa façon d'écrire, on peut penser qu'il cherche à flatter l'âpreté de leurs passions politiques par les opinions qu'il exprime, et en conclure que c'est pour leur plaire qu'il a dénigré les Césars. Je ne le crois pas : quelque violent qu'il nous paraisse contre les mauvais princes, il ne l'était pas autant que le milieu dans lequel ses ouvrages se produisaient. Nous savons qu'il y eut à Rome un terrible déchaînement de colère à la mort de Domitien. On se pressait dans les salles de lecture publique pour entendre parler de ses victimes, raconter leur supplice, c et rendre les derniers honneurs à ceux dont on n'avait pas pu suivre les funérailles >. Une fois même, le récit fut si poignant que l'auditoire eut de la peine à l'écouter jusqu'au bout et qu'on vint prier le lecteur de ne pas continuer, tant on éprouvait de douleur et de honte au souvenir de ce qu'on avait si lâchement supporté*! Ce n'était pas, quoiqu'on l'ait souvent prétendu, un livre de Tacite qu'on lisait ce jour-là. Pline n'en nomme pas l'auteur; il se contente de dire assez dédaigneusement : recitabat quidam. Soyons certains que, si c'avait été son ami, il se serait gardé de taire ce nom glorieux qui aurait rendu l'anecdote plus piquante. A côté de ces ouvrages enflammés et qui produisaient de si grands effets. Tacite craignait peut-être qu'on ne trouvât les siens un peu tièdes. Il est possible que ce soit pour prévenir le lecteur contre un mécompte de ce genre qu'il insinue, au commencement des Histoires, « qu'on se fait croire facilement quand on dit du mal des maîtres, et que la malignité plaît par un faux air d'indépendance ». C'est sans doute aussi pour le même motif qu'il a pris la précaution d'affirmer, au

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