‹ TaciteChapitre 59 sur 138 · Ww/., IV · texte numérisé non relu

Ww/., IV

part n'aurait pas réveillé la pitié publique *. Quand il se sent rebuté par cette uniformité d*horreurs, et qu'il craint que le lecteur n'éprouve les mêmes sentiments que lui, il songe avec quelque tristesse aux historiens de la République; eux, au moins, avaient de grandes et belles choses à dire. Ils n'étaient pas réduits au récit de vengeances obscures, de rivalités mesquines de maîtresses et d'affranchis, de cruautés monotones. < Ils racontaient de grandes guerres, des villes prises, des rois vaincus et captifs, et, au dedans, les querelles des tribuns et des consuls, les lois agraires et frumentaires, les luttes du peuple et du Sénat : c'était un sujet large, étendu, où ils pouvaient se mouvoir à l'aise. Pour moi, je suis enfermé dans une carrière étroite, et mon travail sera sans gloire ^. »

En parlant ainsi, c'est à Tite-Live qu'il songe, et l'on voit bien qu'il n'y peut songer qu'avec une sorte d'amère jalousie. Il est sûr qu'entre eux, dans les dispositions où ils se trouvent, et les sentiments qui les animent, le contraste est frappant. L'œuvre de Tite-Live a été conçue dans la joie. On y sent cette ivresse d'orgueil national que Rome éprouva, lorsque, sous la main d'un chef unique, elle mesura mieux sa grandeur. Cet orgueil a inspiré l'histoire de Tite-Live, qui en est la plus vivante expression. C'est ce qui fait que, dans cette œuvre immense, on ne sent pas un seul moment de fatigue. L'intérêt s'y renouvelle sans cesse avec le récit de nouvelles victoires; la gloire de Rome, qui grandit toujours, le porte et le soutient. Il monte allègrement avec elle jusqu'à ce sommet où elle est arrivée sous Auguste, et

1. Ann.y XVI, 16. Précisément, il vient de raconter un peu auparavant (0) la mort de Silanus qui se défendit jusqu'à la fln et « accablé par le centurion de blessures toutes reçues par devant, tomba comme sur un champ de bataille ». C'est sans doute ainsi qu'il aurait voulu qu'on mourût.

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