Ann,f III
Dans tous les cas, pour tempérer la sévérité de ses jugements sur son époque, il suffira d*y mêler quelques teintes plus douces que nous irons prendre chez son amiy Pline le jeune : ils se corrigent Tun par Tautre. Mais, bien que le contraste soit complet entre rhumetir soupçonneuse du premier et l'universelle bienveillance de l'autre, il y a un point sur lequel ils sont d'accord, et cette unanimité mérite d'être remarquée. Ils ont tous les deux, des empereurs, la même opinion ; ce que Pline est amené à nous dire de Tibère et de Néron ne diffère pas de l'idée que nous en donne Tacite, et ils ont également détesté Domitien. On ne peut donc pas dire que ce soit le pessimisme de Tacite qui lui a inspiré le jugement qu'il porte sur les Césars, puisque Pline, un optimiste si décidé, pense et parle comme lui.
La naissance de Tacite a-t-elle influé sur ses jugements. — Ce qu'il peut devoir à la culture grecque. — Caractère large et humain de son patriotisme. — Sa façon de juger la domination romaine. — Préjugés qu'il tient de ses relations et de son temps.
Quelle influence ont pu exercer, sur les opinions de Tacite, sa naissance, ses relations, le monde qu'il a fréquenté, l'éducation qu'il a reçue? La question se pose naturellement dans un pays comme Rome, où l'on ne pensait guère par soi-même, où l'on agissait surtout d'après des règles et des habitudes uniformes, où c'était une vertu de respecter les traditions, une loi de se conformer aux opinions reçues.
La famille de Tacite, on l'a déjà vu, était de noblesse très récente ; ce qui ne veut pas dire qu'elle ne parta-
geait pas les préjugés de l'ancienne aristocratie. Il arrive parfois que les grands seigneurs de fraîche date mettent à les soutenir plus de passion que les autres, dans la pensée de faire oublier leur origine. Tacite avait trop d'élévation dans l'esprit pour céder à ce ridicule; maison a beau faire, on n'échappe jamais entièrement aux impressions qu'on prend dès l'enfance dans son entourage, et je crois qu'en cherchant bien, on en trouverait chez lui quelques traces. C'est ainsi qu'il remarque, sans en paraître surpris, qu'on préférait Germanicus à Drusus, son frère d'adoption, c parce que le bisaïeul de ce dernier était un simple chevalier romain, Polnponius Atticus, dont l'image semblait déparer celles des Glaudii * ». On dirait vraiment qu'il oublie qu'il sortait lui-même d'une famille équestre. Ailleurs, quand il nous parle des désordres de Livie, la femme de ce même Drusus, que Séjan avait séduite, il lui reproche surtout € de s'être prostituée à un amant né dans un municipe 2 ». C'est ainsi qu'on s'indignait, à la cour de Louis XV, quand le roi se permit de prendre sa maîtresse dans la bourgeoisie. Mais ce ne sont là que des passages isolés : d'ordinaire, Tacite n'est pas partial pour l'aristocratie; il ne dissimule ni ses lâchetés, ni ses crimes. Une fois seulement il demande la permission de taire le nom des fils de maisons illustres qui se sont déshonorés dans les fêtes de Néron. < Tout morts qu'ils sont, dit-il, je ne les nommerai pas, par respect pour leurs ancêtres : le plus coupable, après tout, n'est pas celui qui commet une faute, mais le prince qui l'a payé pour la commettre 3. »
A côté de cette éducation de la famille, qui se résumait dans le culte des souvenirs, pour lui, comme pour