Pline, Epist., IV
pour toute préparation, à ces quelques préceptes d'habileté pratique que donnent les rhéteurs ; il veut que l'orateur, ainsi que le soldat, ne marche au combat qu'armé de toutes pièces ; il soutient que < c'est grâce à cette érudition étendue, à cette variété d'études, à ce savoir universel, que s'élance et déborde, comme un fleuve, l'éloquence vraiment digne d'être admirée* ». Il n'y a pas de doute que Tacite pense comme Messalla; nous pouvons être sûrs qu'il ne s'est pas contenté d'apprendre ce que les rhéteurs enseignaient, qu'il a voulu se donner une éducation aussi large que possible, et qu'il a touché à toutes les connaissances de son temps. Ses ouvrages nous en donnent partout la preuve ; mais on la trouvera surtout dans ces digressions, auxquelles il a fait une si grande place et qui méritent chez lui une attention particulière.
Sans doute, il y avait déjà des digressions dans Salluste ; il y en a même dans Tite-Live, quoiqu'en petit nombre ; mais celles de Tacite ont un caractère différent. Salluste ne traite guère que des questions générales de morale ou d'histoire ; Tacite, comme on va le voir, est bien autrement varié. Tite-Live avoue sans détour qu'il les introduit dans son récit pour délasser et divertir un moment ceux qui le lisent 2. Chez Tacite, elles sont ordinairement courtes et sèches, et l'on ne voit que trop qu'il n'a pas travaillé pour le divertissement des lecteurs ; il n'a d'autre intention que de les instruire. C'est un homme fort instruit lui-même qui, toutes les fois que le hasard des événements lui fait rencontrer un usage, une croyance, une institution, un ancien souvenir, sur lequel il croit posséder quelque renseignement utile à
4. Dial., 30. Ita est enim, optimi viri, ita, exmulta eruditione, etpluribus artibus et omnium rerum scientia, exundat et exuherat illa admirabilis eloqueniia.
2. Tite-Livo, IX, 17, 1 : legentibus velut diverticula amsena.
COMMENT TACITE EST DEVENU HISTORIEN. i\
connaître, ne peut se retenir d'en faire part aux autres, au risque d'embarrasser un peu son récit. Ces digressions ne sont pas toujours bien amenées ; quelquefois elles se rattachent mal au reste, ce qui prouve qu'elles sont bien de Tacite et qu'il ne les a pas trouvées chez les historiens dont il se sert. Pour les introduire dans son ouvrage, le plus léger prétexte lui suffit ; il les justifie par quelques excuses très simples, quelquefois un peu naïves, comme, par exemple, par ces mots : c il ne sera pas hors de propos », ou : c j'aurai bientôt fait de dire, non fuerit ahsurdum, non erit longum ». Le plus souvent il ne se donne pas la peine de les justifier, pensant que l'intérêt qu'y prendra le lecteur Fempêchera de se plaindre. Parmi ces digressions, les plus nombreuses se rapportent à la constitution romaine, aux changements qu'elle a subis, aux magistratures anciennes et nouvelles, à la distribution des légions dans l'empire, etc. ; on comprend que des sujets de ce genre aient occupé un jeune homme qui se destinait à la vie publique. D'autres concernent les choses religieuses, et spécialement ce qui devait être moins familier aux Romains, les religions étrangères. L'Egypte, avec ses mystères, semble avoir exercé un certain attrait sur l'imagination de Tacite * ;
1. Un des passages les plus importants de Tacite, au sujet de rÉgypte, est celui où il raconte la visite que lit Germanicus aux monuments de Thèbes {Ann., 11, 60, 61). J*ai voulu savoir ce qu'il fallait penser de l'exactitude du récit. Je ne pouvais mieux faire que de m'adresser à la science de mon confrère et ancien élève, M. Maspero. Je transcris ici sa réponse, quelque longue qu'elle soit, persuadé que le lecteur me saura gré de n'en avoir rien omis.
€ Les renseignements sur Ganope et sur Hercule, par lesquels le chapitre 60 débute, faisaient, au temps de Tacite, partie d'un fonds commun de notions sur l'Egypte, qu'on rencontre chez les auteurs alexandrins ou chez leurs dérivés. Tacite aurait pu les emprunter à vingt ouvrages différents, et ils ne prouveraient pas que Germanicus eût vu le pays d'autre façon que les touristes ordinaires.
« Le passage relatif au séjour à Thèbes est, au contraire, carac-
il se vante de mieux la connaître que les autres. A propos de Sérapis, il nous dit avec complaisance qu'aucun des écrivains de Rome ne nous a encore appris d'où ce
téristique. Si Ton en doit juger par les monuments encore existants aujourd'hui, le vieux prêtre qui servit d'interprète montra aux Romains deux séries de monuments qui se rapportent à deux Pharaons différents, mais qui se trouvent dans deux parties fort rapprochées du temple de Karnak : 1° une copie du poème de Pentaouirtt, qui racontait les exploits de Ramscs II pendant la campagne de Tan V ; 2® les Annales de Thoutmosis III ^ où étaient énumérées, année par année, les quantités de butin reçues par le temple d'Amon, au retour de chaque campagne en Asie.
« 1** Le poème débutait par une énumération des peuples coalisés contre TÉgypte, et dont plusieurs, Mysiens, Iliens, Lyciens, appartenaient vraiment k TAsie Mineure. Les indigènes, partant du principe que leur Sésostris avait dépassé tous les conquérants venus après lui, interprétaient les noms selon les connaissances géographiques du moment, et ils n'hésitaient pas à identifier avec la Bactriane, la Médie, la Perse, la Scythie, les nations que nous savons aujourd'hui avoir vécu entre l'Euphrate et la Méditerranée. Que l'explication ait été donnée en face de la muraille, cela parait bien prouvé par la présence du nom réel de Ramsès, le seul qui soit enregistré dans les textes entouré du cartouche, au lieu du nom légendaire de Sésostris. La mention relative au nombre d'habitants ne figure nulle part; mais le passage où Ramsès parle des millions de soldats et des myriades de jeunes gens, auxquels il préférait la protection d'Amon, pouvait être pris au pied de la lettre, dans une lecture rapide de l'inscription, et suggérer Tidée d'une armée réelle, présente sur les champs de bataille.
« 2** Les Annales de Thoutmosis III répondent exactement au signalement que donne Tacite, et contiennent bien c le détail des c tributs imposés aux peuples, le poids de l'or et de l'argent, la c quantité d'hommes et de chevaux, les offrandes pour les temples c en parfums et en ivoire, le blé et les autres provisions que chaque c nation devait fournir ». Ces tributs ne sont certainement pas comparables à ceux que levaient les Romains et les Parthes, mais on comprend que certains chiffres très élevés, signalés au vol par l'interprète, aient pu paraître donner l'idée d'un ensemble considérable.
c En résumé, ce passage de Tacite reproduit certainement le récit de quelqu'un qui avait assisté à la scène. On pourrait indiquer presque à coup sûr les endroits où Germanicus et sa suite avaient été conduits, ceux où ils s'étaient arrêtés pour recevoir les explications du prêtre, et regarder la muraille où celui-ci déchiffrait ce qu'il leur disait. »
dieu tirait son origine *, et, pour là savoir, il invoque le témoignage des prêtres égyptiens. Ici encore sa situation peut expliquer qu'il ait fait de ces religions une étude particulière ; il était membre d'un collège sacerdotal, et ce collège {qaindecimviri sacris faciundis) était spécialement chargé de surveiller les cultes étrangers, ce qui amenait la nécessité de les connaître. Il y a enfin d'autres digressions qui témoignent uniquement d'un esprit ouvert et curieux que la science attire pour ell&méme : par exemple, celles où il nous renseigne sur Fancien pomœrium et la topographie de Certains quartiers de Rome, dont il nous dit comment ils s'appelaient autrefois, par quelles vicissitudes ils ont passé, et celle surtout où, après avoir parlé des lettres nouvelles qu'il prit fantaisie à Claude d'inventer, il nous raconte l'origine de l'alphabet ^. Remarquons, à cette occasion, que, dans ces problèmes délicats, Tacite est fort bien informe. Tout le monde, autour de lui, attribuait l'invention de l'alphabet aux Phéniciens ; Tacite la rapporte à l'Egypte, et la science moderne lui a donné raison. On supposait que les lettres avaient été communiquées aux Latins par les Étrusques; il affirme qu'ils les ont reçues directe ment des Grecs : la question est encore aujourd'hui débattue parmi les savants ; mais l'opinion que soutient Tacite est celle qu'ont adoptée Kirchhofî et Mommsen ; d'où Ton voit qu'il avait puisé sa science à de bonnes sources.
Nous pouvons donc affirmer que, conformément aux idées qu'exprime Messalla dans le Dialogue, Tacite ne s'en est pas tenu, comme Aper et tant d'autres, à l'enseignement des rhéteurs, et qu'il a étudié ce qu'on n'apprenait pas à l'école. Peut-être, en le faisant, songeait-il
1. Hist., IV, 83 : origo dei nondum nostris auctoribus celebrata,