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surtout au profit que son éloquence en pourrait tirer, mais le profit a été plus grand qu'il ne le pensait ; en même temps que ces études achevaient d'en faire un grand orateur, elles développaient chez lui d'autres aptitudes ; son esprit y gagnait une souplesse et une étendue qui le rendaient propre à des travaux d'un autre genre. La curiosité qu'elles éveillaient en lui, le goût qu'il y prenait pour les recherches savantes et les connaissances précises, les notions qu'elles lui donnaient des institutions de son pays, du passé de Rome et des autres peuples, le préparaient, quand le moment serait arrivé, à devenir sans effort, et comme de plain-pied, un historien.
La philosophie dans l'éducation de Tacite. — Sénèquc. — Lutte de Quintilicn contre Sénèque. — De quel côté s'est rangé Tacite.
Parmi les sciences que Messalla recommandait à la jeunesse, se trouve la philosophie. Il insiste beaucoup sur la nécessité de la connaître et montre les avantages qu'on peut en tirer. Peut-être doit-on en conclure que, lorsque Tacite écrivit son Dialoguej il éprouvait pour elle une assez vive sympathie et qu'il y eut sans doute un moment, dans sa jeunesse, où, comme presque tous ses contemporains, il s'était laissé prendre à ses charmes. Cependant, même alors, il a soin d'indiquer qu'il ne faut pas l'étudier pour elle-même, mais pour les services qu'elle rend à l'éloquence. « Il ne s'agit pas, dit-il, de construire une cité de stoïciens; c'est un orateur que nous formons, non un sage^ » Il ne s'en tint pas là et
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plus tard, à mesure qu'il avançait dans la vie, il semble que rexpérience l'ait rendu moins favorable aux études philosophiques et qu'il ait cru s'apercevoir que, poussées au delà d'une certaine limite, elles avaient quelques dangers. Il le dit expressément dans plusieurs passages de ses livres, et l'on a remarqué que partout il mêle quelque réserve aux éloges qu'il fait des philosophes et de la philosophie. Il est visible qu'elle lui inspire, avec beaucoup d'estime, une certaine défiance, et comme une inquiétude, dont il ne peut se défendre. Essayons d'en démêler les raisons et la portée.
Au moment où naissait Tacite, la philosophie jouissait d'une chance très rare : elle gouvernait le monde. Pendant cinq ans au moins, Sénèque, son représentant le plus illustre, fut le premier ministre de Néron, et Trajan estimait que ces cinq années avaient été une des périodes les plus heureuses de l'Empire*. Cependant les honnêtes gens, qui ont joui de cette éclaircie entre deux tempêtes, en savaient peu de gré à celui qui la leur procurait. Peut-être avaient-ils attendu de la philosophie plus qu'elle ne pouvait donner, surtout dans un temps si corrompu et sous un aussi méchant prince. Il no faut pas oublier que Sénèque n'était pas libre d'agir comme il voulait, et qu'il lui fallait permettre beaucoup de mal pour obtenir de faire un peu de bien. Néron avait déjà tué son frère ; il se préparait à tuer sa mère. Sans doute Sénèque n'a pas directement participé à ces crimes, mais il ne les a pas empêchés; et même il paraît avoir profité du premier pour s'enrichir, et il s'est résigné à faire l'apologie du second 2. Les reproches qu'à cette
1. Âurelius Victor, De Caes.^y : quidam prodidere Trajanum solitum dicere procul differre cunclos principes Neronis qiiinquennio.
2. J'ai peut-être tort de parler de résignation. Nous possédons de cette apologie une phrase spirituelle et bien cadenrée qui montre
occasion on a cru pouvoir adresser au philosophe sont retombés sur la philosophie, et il est arrivé qu'au lieu de profiter de la situation de Sénèque, elle s'en est mal trouvée.
Du reste, l'antipathie que les Romains éprouvaient pour elle avait une autre raison, et bien plus profonde, que les défauts ou les faiblesses de celui qui la représentait en ce moment. Ceux même qui admiraient les écrits de Sénèque sentaient bien, en les lisant, qu'il y avait là une doctrine contraire à celle de leurs pères. On leur avait toujours dit que le Romain est un citoyen avant tout, qu'il ne doit vivre que pour sa cité, et que le temps qu'il ne consacre pas à la servir est du temps perdu. A ce principe, la philosophie en substitue un autre. Pour elle, avant d'être un citoyen, on est un homme; au-dessus de la cité restreinte à laquelle on appartient par la naissance, il y en a une plus étendue, qui est celle de tout le monde, l'humanité. Voilà donc l'homme partagé, et qui doit servir deux patries. Le vieux Caton disait que, le Romain se devant tout entier à sa cité particulière, il fallait qu'il pût lui rendre compte de ses occupations et de son loisir, ce qui revient à dire qu'il n'y a pas de loisir pour lui et qu'il doit passer sa vie tout entière à être laboureur, soldat ou magistrat. Tous ceux qui font autre chose sont des oisifs (oiiosi), des gens qui ne font rien ou qui font des riens, ce qui est la même chose. Sénèque pense autrement et ose le drï»e; il soutient qu'il faut aussi servir l'autre cité, la cité universelle, en essayant d'être utile aux hommes, et qu'il n'y a rien de plus utile que d'accroître leurs ©on-
que Sénèque avait conservé, en la composant, toute la grâce et la liberté de son esprit. 11 y racontait qu'Agrippine s'était tuée elle-même de regret de n'avoir pu tuer son fils, et faisait dire à Néron : Salvum me e&se adhuc nec credo, nec gaudeo (Quintilien, Vlll, 18). Cette jolie phrase était fort admirée dans les classes de rhétorique.
naissances, de les consoler dans leurs misères, de les éclairer dans leurs incertitudes, de les redresser dans leurs égarements. C'est ainsi que, d'un coup, les lettres, la science, la philosophie sont légitimées, et non seulement le nom d'oisifs ne convient pas aux gens qui étudient les merveilles du monde et qui travaillent à les comprendre pour les expliquer, mais il ne faut pas même le donner à ceux qui se contentent de les contempler, car, en les admirant, ils rendent témoignage à l'œuvre divine *. Comment un Romain pourra -t -il admettre qu'à côté de la vie active, et presque sur la môme ligne, on autorise la vie contemplative? Mais Sénèque va plus loin; il applique ces principes à la rigueur et en tire toutes les conséquences. Cette grande cité qu'il imagine, < et qui contient les hommes et les dieux >, contient tous les hommes sans exception. Les étrangers et les ennemis (c'est la môme chose pour les Romains) n'en sont pas exclus; les esclaves aussi y sont compris. Nous avons des devoirs envers eux, parce qu'ils sont nos frères : l'homme, quel qu'il soit, < doit être sacré pour l'homme ' >.
Voilà des paroles qu'on n'avait pas encore entendues, et qui durent causer une prodigieuse surprise. Si on les appliquait à la lettre, toute la constitution du monde ancien en était ébranlée. Pour nous en tenir à Rome, il n'y avait rien de plus contraire que ces nouveautés à l'esprit même des institutions et au caractère d'une ville, qui, selon le mot de son poète, < vivait des mœurs antiques >. Pendant qu'on affectait d'y respecter les traditions et de les regarder comme sacrées, Sénèque semble en tenir fort peu de compte; on trouve rarement chez
1, Hœc gui contemplatur quid Deo praestat? ne tanta ejus opéra sine teste aint. Tout ce que je viens de dire est tiré du traité De otio,