‹ TaciteChapitre 81 sur 138 · Ann., IV · texte numérisé non relu

Ann., IV

sippartient au peuple, aux grands ou à un seul homme. > ruis, à ces trois formes il en ajoute une quatrième, « celle qui se compose du mélange assorti des autres ». I^ar cette dernière, il veut entendre l'ancienne Républicjue, comme elle était à Rome au temps de sa prospérité. C'est ainsi, du moins, qu'elle apparut à Polybe, quand il la visita vers la fin des guerres puniques. Selon lui, tout y était si pondéré, si parfaitement agencé, que personne, même parmi les Romains, ne pouvait assurer, sans crainte de se tromper, si le gouvernement y était aristocratique, démocratique ou monarchique. < A ne considérer, dit-il, que le pouvoir des consuls, on croirait être dans une monarchie ; il semblerait que c'est une aristocratie, si l'on ne tenait compte que de l'autorité dont jouit le Sénat, et celui qui ne verrait que la part qu'a le peuple dans les affaires serait tenté d'abord de ju^er que c'est un état démocratique. » Et pourtant ces éléments divers ont fini. par s'accommoder les uns aux autres et vivent ensemble dans un équilibre parfait. Cette définition de la constitution romaine avait paru très exacte à ceux qui la voyaient fonctionner, et Cicéron la reproduit, dans sa République, au moment même où allait naître un régime nouveau. Il est à remarquer .que cette forme de gouvernement n'inspire pas à Tacite la même admiration qu'à Cicéron et à Polybe. Il nous dit simplement « qu'elle est plus facile à louer qu'à établir, et que, fût-elle établie, elle ne saurait être durable ». Cette phrase courte et sèche achève de nous prouver que la perte de l'ancienne République n'a pas laissé Tacite inconsolable, et qu'il ne croyait pas qu'il fût possible d'y revenir.

Restent les trois autres, qu'il se contente d'énumérer, sans nous dire celle qu'il préfère et ce qu'il pense de chacune d'elles. Il ne nous dit pas non plus, du moins à ce moment, dans laquelle de ces trois catégories il place

if, 8 TAOTE.

le principat, c'est-à-dire le gouvernement sous lequel on vivait à cette époque. Cependant ceux qui avaient affaire tous les jours à ce gouvernement étaient fort intéressés à connaître ce qu'il était en réalité; mais, précisément, il ne tenait pas à le laisser dire; il lui déplaisait qu'on cherchât à le pénétrer et à le définir, il cachait, autant qu'il pouvait le faire, son principe et sa nature ; c'était là un de ces arcana imperît, dont parle Tacite, qu'il semblait dangereux de laisser divulger. Pour savoir les motifs de cette sorte d'obscurité dans laquelle l'Empire aimait à se dérober, quelques explications sont nécessaires, et il est bon de reprendre les choses de plus haut.

Si César avait eu le temps d'achever son œuvre, il est assez probable qu'il aurait fondé une monarchie. A la manière dont il se fit offrir par ses amis le titre de roi, on croit voir qu'il le désirait; on voit aussi, à la façon dont il fut forcé de le refuser, qu'on n'était pas disposé à le lui laisser prendre. Auguste fut plus habile : il se fit donner l'autorité royale sans le nom. Il essaya de faire croire qu'il n'y avait rien de changé à Rome, et que l'établissement du principat pouvait se concilier avec le maintien de la République. Il nous semble qlie c'était supposer chez les Romains une crédulité peu vraisemblable ; mais notre surprise diminue quand nous songeons qu'il y avait des précédents qui pouvaient les aider à se laisser tromper. Ils étaient très habitués 4 voir créer, en temps de danger, des magistratures extraordinaires. La dictature, qui concentrait en elle la puissance de. toutes les autres fonctions de l'État, ne supprimait pas la République, et elles continuaient d'exister toutes les deux ensemble. Il est vrai que la dictature ne durait qu'un temps, et même très peu de temps, tandis qu'Auguste comptait bien garder son autorité toute sa vie, et que môme il espérait la

transmettre à ses héritiers. Le problème consista donc à dissimuler autant que c'était possible la continuité du pouvoir, et à fonder l'hérédité sans le dire. Auguste y réussit; il ne se fit donner que des magistratures temporaires qu'on renouvelait à l'échéance. Ces renouvellements devinrent très vite une simple formalité, à laquelle on s'habitua si bien que les decennalia et les vicennaUa finirent par être uniquement des occasions de fêtes solennelles. Quant à l'hérédité, jamais les empereurs ne l'ont formellement demandée pour leur famille, jamais elle ne leur a été expressément accordée, mais jamais non plus il n'a été douteux un moment que leur fils, s'ils en avaient, ou leur plus proche parent, ou celui qu'ils avaient choisi comme successeur, les remplacerait. L'hérédité a existé pendant tout l'Empire sans qu'on en ait prononcé le nom, comme un fait, non comme un principe. Le prince mort, son héritier se faisait reconnaître par le Sénat et les soldats, qui n'avaient garde de s'y refuser, et cette apparence d'élection contentait les plus difficiles. On peut donc penser, quelque surprise qu'on en éprouve, que ce qu'il y avait d'indécis et de mensonger dans ce régime a pu être pris au sérieux par beaucoup de personnes. C'est qu'en effet s'il ne manque pas par le monde d'esprits moroses qui cherchent partout des raisons d'être mécontents, il se trouve encore plus de gens (pacifiques qui ne demandent que des prétextes d'être satisfaits. Ceux-là entendaient parler de préteurs, de consuls, de tribuns, et on n'avait pas de peine jà leur faire croire que, les noms étant restés les mêmes, les choses n'avaient pas changé. A côté d'eux, il y en avait d'autres qui voyaient plus clair, mais ne voulaient pas ouvrir les yeux. Pline me semble représenter assez bien cette catégorie de gens complaisants qui acceptaient de paraître dupes, c Vivons, disait-il, sous la République d'aujourd'hui, de façon à

nous persuader que c'est une République * ; » et quand on le nomma tribun du peuple, quoiqu'il sût très bien qu'un autre possédait la puissance tribunitienne, et qu'on ne lui avait donné qu'un titre, il parvint à se convaincre « qu'il était quelque chose ^. »

Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que, même de nos jours, le nuage ne soit pas tout à fait dissipé. Il y a des historiens, et de grands historiens, qui se laissent encore duper par l'apparence et prennent des mots pour des réalités. Parce qu'il a plu un jour à Tibère de dire « que l'empereur devait être le serviteur du Sénat 3 » et à Néron d'inviter le Sénat à reprendre ses anciennes fonctiofts *, ils supposent qu'il les a vraiment reprises; ils veulent nous faire croire que le pouvoir appartenait à la fois à lui et à l'empereur, et ils ont môme créé un mot (la Dyarchie) pour désigner ce gouvernement partagé. Mais quand on regarde les choses de près, on s'aperçoit vite que, si le Sénat est resté un grand nom, ce n'était qu'un nom; que les droits qu'il tenait du passé, il n'en a jamais usé que quand le prince l'a voulu et comme il le voulait, qu'il n'a continué à remplir certaines fonctions, qui lui étaient dévolues par l'usage, qu'à la condition d'épier les moindres désirs de l'empereur et d'y conformer ses décisions. Est-ce vraiment une Dyarchie qu'un gouvernement où l'un ne fait qu'exécuter servilement ce qui plaît à l'autre? En réalité, c'était bien le prince qui était le maître, le seul maître, et qui, d'une manière plus ou moins directe, plus ou moins détournée, selon qu'il était plus ou moins audacieux, plus ou moins craintif, a toujours fait tout ce qu'il a voulu. Suétone raconte que ce fou de

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