‹ TaciteChapitre 80 sur 138 · AgriCt · texte numérisé non relu

AgriCt

être précisément ceux que les autres lui reprochaient. Ce qui est remarquable, c'est que VAgricola ait été écrit lorsque durait encore la fièvre qui suivit la mort de Domitien. Il fallait un courage véritable pour faire entendre des paroles de sagesse et de modération au milieu de ces violences. Tacite détestait Domitien autant que personne, et n'a pas épargné sa mémoire; mais, malgré la joie qu'il éprouvait d'en être délivré, il a su se contenir et ne pas dépasser la mesure qui convenait à la dignité de son caractère. Son ami Pline ne l'a pas tout à fait imité. Il raconte avec une admirable naïveté que, quand il vit Domitien mort, il jugea que l'occasion était bonne de poursuivre les coupables, de venger les victimes et de se mettre lui-même en lumière {se proferendi *). Il résolut donc de faire un coup d'éclat en attaquant à l'improviste ce Publicius Gertus dont il vient d'être question. S'il attendit quelque temps avant d'entamer l'affaire, c'est qu'il craignait que sa voix ne se perdît parmi les clameurs confuses du premier jour. Quand il pensa produire plus d'effet, il demanda au Sénat qu'il lui fût permis de poursuivre devant lui le délateur d'Helvidius. La discussion fut très vive, et le consul, qui savait bien que ces querelles passionnées n'étaient pas du goût de l'empereur, s'empressa de lever la séance avant qu'on eût pris une décision. Pline n'eut donc pas la permission qu'il demandait, mais il avait obtenu ce qui était son désir le plus vif: < Il s'était mis en lumière. > Tacite, qui venait d'être consul ou qui allait l'être, assista sans doute à cette scène ; je ne crois pas qu'il ait été de ceux qui, la séance finie, se jetèrent dans les bras de Pline, lui serrant les mains, l'embrassant, le comblant d'éloges ; du moins nous ne voyons pas que son nom figure parmi ceux qui prirent quelque

1, Epist., IX, 13.

part au débat. Il dut rester à son banc, convaincu que de tout ce mouvement dans le vide il ne sortirait aucun résultat qui fût de quelque utilité à la République.

Pendant que ses amis se fatiguaient dans des agitations stériles, il préparait deux ouvrages dont le caractère et les tendances étaient entièrement opposés, la Vie dAgricola et les Histoires, Dans le dernier, qui devait raconter les crimes de Domitien, il se proposait d'arracher à leur torpeur les âmes déprimées par la tyrannie ; VAgricola^ au contraire, s'en prend aux gens c qui ont toujours à la bouche le nom de la liberté », et qui s'attirent toute sorte de périls sans profit pour personne. Il veut donc en même temps ranimer les tièdes et calmer les exagérés. Voilà sa situation véritable : c'est un modéré, qui combat à la fois tous les excès, et se place entre les extrêmes. On voit bien qu'Agricola, dont il a tant de plaisir à retracer la vie, est pour lui plus qu'un général victorieux et qu'un administrateur habile ; il l'admire autant dans la vie civile qu'à la tête des armées ou des provinces : c'est le type de ce que doit être un Romain sous l'Empire, soumis aux lois, dévoué à son pays, faisant son devoir sans ostentation, attentif à ne pas exciter la jalousie du maître et à provoquer sa colère, ennemi des oppositions radicales et des témérités inutiles, acceptant les nécessités auxquelles il est impossible de se soustraire, heureux de vivre sous de bons princes et supportant les mauvais < comme on ée ré&îgne aux tempêtes en attendant les beaux jours < ». Ce modèle qu'il proposait aux autres, il est bien probable qu'il s'est appliqué lui-même à le suivre, et que pendant toute sa vie, il a pris pour règle de sa conduite ces .mots, par lesquels il termine l'éloge d'un homme qui sut conserver jusqu'à la fin l'amitié de Tibère sans cesser d'être hon-

i. HisL, IV, 74.

nête : « Entre la résistance qui se perd et la servilité qui se déshonore, la sagesse humaine ne peut-elle pis trouver une route exempte à la fois de bassesse et de péril * ? »

Opinions politiques de Tacite dans la dernière partie de sa vie. — Ce qu'il pense des diverses formes de gouvernement. — L'ancienne République. — Le principat. — Le gouvernement démocratique. — L'aristocratie. — Il se résigne à TEmpirc.

Avançons un peu plus dans la vie de Tacite, jusqu'à l'époque où il donne au public ses grands ouvrages historiques. A ce moment, sa vie politique est achevée, ou près de l'être. Il a obtenu toutes les dignités auxquelles un homme d'État romain pouvait prétendre. Peut-on savoir l'effet qu'ont produit sur lui l'expérience des affaires et la pratique du pouvoir? Apercevons-nous, dans les Histoires et les Annales, que le temps ait rien changé à ses opinions ?

Nous avons vu qu'il ne nous a laissé nulle part sa profession de foi religieuse; il n'a pas fait davantage de profession de foi politique : il n'aimait pas à se mettre en scène. Mais il me semble que ses ouvrages, quand on les lit avec soin, montrent qu'il est resté dans son âge mûr ce qu'il était dans sa jeunesse. Au quatrième livre de ses Annales 2, qu'il a du écrire vers la seconde moitié du règne de Trajan, une circonstance l'amène à parler des diverses formes de gouvernement. Comme Aristote et les philosophes grecs, il en distingue trois : « Chez toutes les nations, dit-il, dans toutes les cités, le pouvoir

Page 1