‹ TaciteChapitre 89 sur 138 · Senèque, De clem · texte numérisé non relu

Senèque, De clem

le monde, ce qui est, au fond, la pensée de ceux qui amnistient les Césars.

Usage qu'on a fait de Tacite à l'époque de la Révolution française. — Mme Roland. — Le Vieux Cor délier de Camille Dcsmoulins.

Tacite n'était pas seulement convaincu que sa sévérité fût juste, il la jugeait utile. Il avait été frappé encore plus que nous ne le sommes de cette suite ininterrompue de mauvais empereurs et devait se dire que probablement le hasard n'en était pas seul coupable ; d'autant plus que quelques-uns d'entre eux avaient d'abord paru des gens estimables et que, dans les premiers temps, on les avait favorablement jugés. Peut-être n'étaient-ils pas tout à faits méchants de nature et nécessairement condamnés à être ce qu'ils sont devenus. En quelque situation que le sort l'eût mis, Tibère n'aurait jamais été un homme aimable : il y avait en lui l'humeur insolente et farouche des Appii Claudii, ses aïeux, ce que Cicéron appelait Vappietcus] mais, s'il n'avait été qu'un sénateur comme les autres, il est bien probable qu'on l'aurait mis parmi les administrateurs les plus éclairés et les plus habiles de son temps. Avec un peu de peine, on pouvait faire de Claude un antiquaire et un érudit. Néron luimôme, quoiqu'il n'eût qu'un filet de voix, à force de prendre des leçons de Terpnus, de suivre un régime sévère et de se mettre du papier de plomb sur la poitrine S pouvait finir par se faire la réputation d'un assez bon chanteur et mériter les applaudissements de spec-

1. Cœpit... plumbeam chartam supinus pectore sustinere, et cly stère vomituque purgariy et abstinere pomis cibisque officient tibus, (Suétone, Nero^ 20.)

lateurs complaisants. C'est l'Empire qui les a perdus; ils ont été les premières victimes de ce pouvoir absolu sous lequel ils accablaient les autres ; cette autorité souveraine, sans limites fixes, qui à la fois leur permettait tout et leur faisait tout craindre, est véritablement ce qui a secoué tout leur être et chassé les bons instincts de leur nature : vi dominationis convulsus et mutatus ^ Presque aucun de ces malheureux princes n'y a résisté ; toutes les dynasties impériales, celles mêmes qui avaient /e mieux commencé, ont mal fini. Les Flavii ont été déshonorés par Domitien, les Antonins par Commode, les Sévères par Caracalla. Pour guérir cette maladie de démence et d'inhumanité, à laquelle toutes ces familles ont succombé. Tacite a pensé qu'il fallait d'abord la mettre à nu. 11 a montré avec toute la vigueur de son génie ce qu'elle fait de l'homme dont elle s'empare, et c'est ainsi qu'il a tracé ces images qu'on n'oublie jamais quand on les a une fois regardées.

La leçon est faite sans doute pour une certaine époque et une certaine société. Mais ce n'est pas à dire qu'elle ne s'applique qu'à elle et que les autres n'en peuvent pas tirer de profit. Il arrive quelquefois que l'histoire recommence ; les circonstances redeviennent à peu près ce qu'elles étaient du temps de Tacite, et alors ses récits peuvent reprendre une effrayante actualité. Déjà Montaigne s'apercevait bien de l'utilité particulière qu'on trouvait à les lire c dans un état trouble et malade », comme était cette triste fin du xvi® siècle, c Vous diriez, nous dit-il, qu'il nous peint et qu'il nous pince. » Mais c'est surtout aux mauvais jours de la Révolution française qu'on s'est souvenu de lui et que les tableaux qu'il a tracés sont redevenus vivants. Jusque-là, on lisait de préférence Plutarque et Tite-Live ; toute cette

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