‹ TaciteChapitre 90 sur 138 · I. -4nn„ VI · texte numérisé non relu

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première génération s'est élevée chez eux. Ils ont mis Sparte et Ronre à la mode, et donné Tidée à leurs admirateurs naîfis de ramener aux vertus des vieilles républiques la France de Louis XV. Mais quand on passa du rêve à la réalité, qu'on fut aux prises avec les querelles de parti et les haines déchalhées, il fallut bien renoncer à ces idylles et quitter la Ronfiç de Fs^riclsis et de Caton pour celle des Césars. Mme Roland s'était nourrie de Plutarque pendant sa Jeunesse; c'est là qu'elle puisait ces impressions et ces idées c quf, nous dit-elle, la rendaient républicaine, sans qu'elle soâgeât à le devenir ». Mais avec le temps elle a changé de lec* tures. De Sainte-Pélagie, où elle était enfermée, un mois juste avant de monter sur l'échafaud, elle écrit à un ami : < J'ai pris pour Tacite une sorte de passion ; je le relis pour la quatrième fois de ma vie, avec un goût tout nouveau. Je le saurai par cœur; je ne puis me coucher sans en avoir savouré quelques pages. » Aussi s'aperçoit-on plus d'une fois, en lisant ses Mémoires, qu'elle l'a sous les yeux ou dans la pensée. Quand les bruits sauvages de la rue, qui lui arrivent à travers les fenêtres de sa prison, l'arrachent aux souvenirs du passé, dans lesquels elle voudrait vivre ses dernières heureS) elle songe au temps des Césars, que ces scènes lui rappellent : t Jours affreux du règne de Tibère, nous voyons renaître vos horreurs!... Quittons cette époque malheureuse, comparable au règne de Tibère. Renouvelez-vous pour moi, moments tranquilles de ma douce adolescence ! »

C'est surtout au Vieux Gordelier que le nom de Tacite reste attaché pendant l'époque révolutionnaire. Camille Desmoulins avait reçu, au collège Louis-le-Grand, une bonne éducation classique. Il connaissait bien, et il cite souvent ses auteurs latins, notamment Cicéron, pour lequel, en sa qualité de futur avocat au Parlement,

il semblait professer une estime particulière. Il avait lu sans doute aussi Tacite, et devait l'admirer, mais vraisemblablement de cette admiration d'école, qui laisse le ccèur froid et ne s'attache qu'aux qualités littéraires. Comment les gens de cette époque l'auraient-ils tout à fait compris? Ils étaient disciples de Jean-Jacques, qui croyait l'homme bon par lui-même et gflté seulement par la civilisation. Ils attendaient, comme lui, le bonheur du monde d'un retour à l'état de nature. Et voilà que tout d'un coup des événements terribles venaient brutalement déranger cet optimisme; on entendait rugir la bête humaine, dégagée des lieni^ qui la domptent, et rendue à ses instincts de carnage. Il est naturel qu'on se soit alors attaché aux écrivains qui l'ont vue dans ces crises violentes et qui ont dépeint les excès auxquels elle se laisse emportera J'imagine que c'est à ce moment surtout que Camille Desmoulins a dû lire Tacite et s'en pénétrer. Il en est plein, il le sait par cœur, comme Mme Roland, il le cite à tout propos. 11 n'a pas eu de peitie à voir, en le lisant, que tous les despotismes se ressemblent, d'où qu'ils viennent, et qu'en châtiant la tyrannie des Césars, Tacite s'est trouvé dépeindre au naturel celle de la foule, qui ne vaut pas mieux. Quelle différence y a-t-il entre la loi de majesté et la loi des suspects, et n'ont-elles pas fait

i. C'est à peu près ainsi que Garai, quand il fut jeté en prison, découvrit Sônèque. Il nous dit que, quand il le lut pour la premièro fois, il eut peine ft en Achever la lecture, mais qu'alors il avait peine à s'en détacher, c II ne nous restait plus qu'une chose à apprendre : à mourir. C'est là presque toute la philosophie de Bénèque.... Il A fait une philosophie pour ces longues agonies auxquelles les tyrans condamnent quelquefois les nations.... On avait besoin d'une philosophie qui apprend à renoncer à tous les biens avant qu'on vous les arrache, qui vous sépare du genre humain, qui ne peut plus rien pour vous, et pour lequel vous ne pouvez plus vous-même ni rien faire, ni rien espérer, qui vous prépare pour le moment où Silvanus viendra vous dire de la part de Néron : Mourez. »

couler autant de sang Tune que l'autre? Le Tribunal révolutionnaire procède-t-il d'uue autre façon que le Sénat romain, dans ses mauvais jours? Tous les deux ne font grâce à personne, ils ne demandent pas plus de preuves pour condamner, et les exécutions y suivent immédiatement^ les sentences. Si, à Paris, la Terreur a été solennellement mise à Tordre du jour, elle n'en règne pas moins à Rome, et les traits sous lesquels Camille Desmoulins la dépeint conviennent également aux deux pays. « On y changeait en crime, nous dit-il, les simples regards, la compassion, le silence même. Il fallait montr^er delà joie de la mort de son ami, de son parent, si Ton ne voulait s'exposer à périr soi-même. Sous Néron, plusieurs dont on avait fait périr les proches allaient en rendre grâces aux dieux; ils illunùnaient. Du moins il fallait avoir un air de contentement, un air ouvert et calme, on avait peur que la peur même ne rendît coupable*. > Les circonstances étant à ce point semblables, Camille Desmoulins n'avait qu'à prendre chez Tacite quelques citations bien choisies pour faire le procès à son temps. C'était un moyen commode de laisser entendre ce qui ne pouvait pas être dit. S'il avait prêché ouvertement la pitié à ces furieux, il risquait de n'être pas écouté; ils n'aurait pas souffert qu'on leur reprochât en face les crimes qu'on leur faisait commettre. On n'aurait pas osé les conduire devant la plaine des Terreaux, ensanglantée par les mitraillades, ou sur la place de la Révolution ; mais on pouvait leur mettre sous les yeux « ce fleuve de sang, cet égout de corruption et d'immondices qui coulait perpétuellement à Rome pendant le règne des Césars >, et, avec ce détour, on arrivait à tout dire. C'est ce que fit Camille,

1. Tacite, Ann., IV, 70 : id ipsum^ paventes quod timuissent. — Robespierre, Discours à la Conve^tioA <lu 3i mars 1794 ; Quh conque tremble est coupable.

dans ce troisième numéro du Vieux Cordelierf qu'on a tant de fois cité, et qui est un chef-d'œuvre de verve et de courage. L'effet en fut prodigieux. On se l'arrachait dans les rues, on assiégeait la maison du libraire où il était en vente, et Camille peut se vanter d'avoir fait luire un rayon d'espérance dans les prisons encombrées. Mais, d'autre part, ceux qui les avaient remplies et qui voulaient qu'elles ne fussent vidées que par la mort, se fâchèrent, et, à la requête de Robespierre, le troisième numéro du Vieux Cordelier fut brûlé aux Jacobins.

Camille Desmoulins n'en fut pas intimidé. Au contraire, il sembla devenir tous les jours, dans sa lutte désespérée, plus énergique et plus violent II cessa de voiler ses reproches sous des allusions, quelque transparentes qu'elles fussent ; il quitta Rome pour Paris, et s'en prit franchement aux hommes de son temps en les désignant par leur nom. Cependant il ne renonça pas tout à fait à citer Tacite. Jusqu'à la fin il s'est servi de lui pour recommander la clémence, pour défendre la raison et l'humanité. Dans son septième numéro, qui fut le dernier, au moment où il expose son Credo politique, il l'appelle encore à son aide, pour montrer à ses ennemis, comme suprême outrage, que leur inhumanité dépasse celle des Césars :

« Je crois que la liberté ne requiert point que le cadavre d'un condamné soit décapité <, car Tibère disait : < Ceux des condamnés qui auront le courage de se tuer, leur succession ne sera pas confisquée et restera à leur famille, sorte de remerciement que je leur fais pour m'avoir épargné la douleur de les envoyer au supplice. — Et c'était Tibère! >

« Je crois que la liberté ne confond point la femme ou la mère du coupable avec le coupable lui-même, car

1. Barbaroux, et plus tard Robespierre, blessés, mourants, furent portés à la guillotine et décapités.

NéroA ne mettait point Sén^que au secret ; il ne le séparait point de sa chère Pauline, et quand il apprit que cette femme vertueuse s'était fait ouvrir les veines avec son mari, il fît partir en poste son médecin pour lui prodiguer les secours de Tart et la rappeler à la vie. — Et c'était Néron ! >

On comprend que ces protestations éloquentes aient soulevé la fureur des Jacobins. 11 ne leur suffit plus cette fois de brûler le numéro qui les contenait. Ils traduisirent Fauteur devant le Tribunal révolutionnaire, qui renvoya tout de suite à l'échafaud, pour lui apprendre à aller chercher dans les historiens anciens des leçons de justice et de miséricorde.

Ce jour-là, Tacite, seize siècles après sa mort, se trouva réaliser l'idée qu'il nous donne de l'histoire, quand il l'associe à la morale, et veut en faire, suivant ses expressions, la conscience de l'humanité.

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