CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
La grande efficacité qu'ont acquise de nos jours les armes à feu a eu pour effet de restreindre considérablement l'action de la cavalerie sur le champ de bataille. Dans la guerre franco-allemande, on ne peut guère citer qu'un seul succès remporté contre l'infanterie par une unité tactique supérieure au- régiment. A Mars-la-Tour , la 6'' division' d'infanterie prussienne allait être écrasée par le corps du maréchal Canrobert quand la brigade Bredow se jeta résolument sur l'artillerie et le détachement d'infanterie qui précédaient ce corps; elle parvint ainsi à dégager la division, mais au prix de sacrifices énormes. Les 6 escadrons qui exécutèrent cette charge perdirent 363 hommes et 409 chevaux. A la fin de la bataille, il y eut un engagement général entre la cavalerie française et la cavalerie allemande. Plus II 1
de 5000 chevaux y prirent part, et des deux côtés on fit des prodiges de valeur. L'avantage resta aux Allemands. Malgré la vivacité de la lutte, les 21 escadrons qu'ils avaient mis en ligne ne perdirent que 370 hommes et 395 chevaux, autant qu'en avaient laissé sur le terrain les 6 escadrons de la brigade Bredow dans leur engagement de courte durée avec l'avant-garde du 6« corps français.
La comparaison de ces chiffres donne une juste idée de la prépondérance qu'ont acquise de nos jours les armes à feu et du rôle effacé que jouera désormais la cavalerie sur le champ de bataille.
Sauf à Mars-la-Tour, partout, dans les dernières guerres, les attaques de la cavalerie contre l'infanterie ont échoué ou n'ont produit que des résultats peu importants. Il a été constaté que les charges les mieux conduites peuvent échouer, même contre une ligne de tirailleurs (1). Cette situation ne pourra que s'aggraver dans l'avenir, parce que le fusil et le canon sont perfectibles, tandis que le cheval qui est l'arme, ou du moins le principal moyen d'action du cavalier, restera toujours ce qu'il est aujourd'hui.
Toutefois, ce que la cavalerie a perdu en importance tactique, elle l'a largement regagné en importance stratégique. Sa grande utilité se manifeste principalement au début des opérations. Elle sert alors à protéger la mobilisation et la
(1) A Sodowa, 3 régiments de la l'® division de cavalerie de réserve, voulant charger Tinfanterie prussienne en avant des hauteurs de Chlum. furent repoussés par 4 compagnies déployées qui ouvrirent le feu à 200 mètres de distance. Les 2 régiments en l'® ligne (1 de uhians et 1 de cuirassiers) laissèrent 200 hommes sur lé champ de bataille.
concentration de l'armée, à couvrir les colonnes pendant la marche^ à épier Teimemi, à Tobserver, à reconnaître ses forces et à rendre compte de ses intentions probables (1).
Tout en remplissant cette mission de protection et de reconnaissance, elle doit s'opposera ce que l'adversaire tire de sa cavalerie le même parti. Enfin, lorsque le moment est venu de déployer l'armée pour livrer bataille, elle masque ce mouvement et empêche que l'ennemi ne s'y oppose en perçant le rideau qu'elle forme.
Le service de la cavalerie est donc aujourd'hui plus varié qu'il ne l'était autrefois.
Quant à la tactique de combat de cette arme, elle a subi moins de modifications que celle de l'infanterie et de l'artillerie. On peut même dire que le progrès, pour elle, a consisté, dans tous les pays, même en Prusse, à revenir aux évolutions et aux moyens de dressage employés sous Frédéric II, et qui avaient été peu à peu abandonnés ou négligés comme trop rigoureux pour les hommes et pour les chevaux. Les célèbres généraux de cavalerie de ce temps-là avaient porté la tactique de leur arme à un degré de perfection que l'on n'a pas encore dépassé et que l'on ne dépassera vraisemblablement jamais.
Dans ses instructions sur les manœuvres de 1754, Frédéric disait :
(1) C'est parce que le service d'exploration de la cavalerie avait été négligé en France et en Autriche que deux armées fortes d'environ 200,000 hommes se trouvèrent en 1859 (à Solferino) à une journée de marche l'une de l'autre sans être renseignées à cet égard, et qu'en 1870 l'armée française fut si mal et si tardivement instruite des mouvements de l'armée allemande, au début de la guerre et pendant la marche de Mac-Mahon sur Sedan.
« Il faut absolument qu'un cheval de dragons ou de cuî- » rassiers puisse supporter certaines fatigues ; car le jour de » l'action, on prendra le galop à 1,200 ou 1,S00 pas de » l'ennemi et on aura à charger pendant 400 ou 800 pas ; » il ne suiBt pas de renverser la 1'*» ligne, il faut encore » poursuivre l'ennemi de façon à rejeter la 1'" ligne sur la » seconde, pour y porter le trouble. »
A Polsdam, le Roi faisait souvent exécuter des charges de 2,000 à 3,000 pas.
Les hussards manœuvraient au galop, franchissaient des obstacles tous les jours, quel que fût le temps, et devaient acquérir une adresse remarquable (1).
« Les chevaux, disait Frédéric, ne doivent pas avoir de » ventre, mais de la moelle dans les os, » et c'était un axiome dans sa cavalerie « qu'il faut soigner le cheval comme s'il vaut un million, et le monter comme s'il ne vaut pas un sou. »
Après Frédéric, quand les grands généraux de son temps avaient disparu de la scène, l'éducation et le dressage des hommes et des chevaux furent négligés dans tous les pays.
On ne chargea plus que rarement, pour épargner les montures, et l'on ne parcourait au galop que des dislances de 200 à 250 mètres.
Parmi ceux qui protestèrent et réagirent avec le plus d'énergie contre ces pratiques désastreuses, on doit citer le général von Schmidt, dont les instructions ont été publiées récemment par ordre du prince Frédéric-Charles et recom-
(1) Par exemple, ramasser avec la main un objet à terre, le cheval étant laocé au galop.
mandées comme iin guide sûr à tous les corps de cavalerie de Tarmée prussienne (1).
« Aujourd'hui, dit ce général, Fescadron doit parcourir en » bataille 2,000 pas à un bon galop allongé (2) et posséder » encore, après avoir franchi cet espace. Tordre, la cohésion » et la respiration nécessaires pour charger pendant » 200 pas (3). » Arriver à ce résultat est le but de l'instruction et du dressage.
En principe, le galop ne doit être pris que lorsque la cavalerie est entrée dans la zone dangereuse des feux d'infanterie (à 600 ou 700 mètres).
Le nouveau règlement sur les exercices et les manœuvres de la cavalerie belge, (de 1879) prescrit de prendre le trot
(1) Ce général introduisit dans la cavalerie prussienne Talignement sur le centre, fit prédominer Temploi de la ligne de colonnes, supprima définitivement Tinversion, adapta la tactique des trois lignes aux exigences du mode de combat actuel et assura l'indépendance de la cavalerie en Texerçant au combat à pied.
(2) A Mars-la-Tour, la brigade Bredow de la 5« division prussienne chargea sur une étendue de 3,000 pas avec le plus grand succès et fut immédiatement après repoussée par la division française de Fortou.
(3) La cavalerie allemande s^est inspirée de ces idées et c'est ce qui lui a permis de jouer un rôle si brillant dans la guerre de 1870. Depuis lors elle a eu souvent l'occasion de prouver, dans de grandes manœuvres de guerre, combien elle est mobile et dure à la fatigue. Le Militàr Wochenblatt, du 4 décembre 1880, donne la relation d'une reconnaissance faite en septembre 1880 par 2 pelotons de cavalerie prussienne, pendant les manœuvres deGallicie. Cette reconnaissance parcourut en devuc jours et demi 221 kilomètres et ne laissa que 2 chevaux en arrière.
Le capitaine von Widdern, dans son Mantiel de la conduite des troupes, dit qu'en janvier 1871, un escadron de dragons du corps de von Werder fit une marche de 27 lieues en 36 heures .
à 1,200 mètres de Fennemi, le galop à 600 mètres et le galop allongé ou train de charge à 80 ou 100 mètres (1).
Les escadrons doivent parcourir en une minute 110 mètres au pas, 250 mètres au trot et 4S0 mètres au galop (2).
A cause de la longue portée, de la remarquable justesse
(1) D'après von Schmidt, la cavalerie doit aujourd'hui parcourir :
1,000 pas au trot eu 3^20"
600 id. au galop de chasse en 1^12'^
150 id. id. de charge en 0^09^^
1,750 id. en 4'25'^
La cavalerie parcourt en Allemagne 480 mètres au galop et 80 mètres au galop de charge ; en Autriche 600 ou 750 mètres au galop et 45 ou 60 mètres au galop de charge.
Sous Frédéric II, la cavalerie prenait le galop de charge à 200 pas de Tennemi, en poussant des cris.
N. B, — Le pas prussien est de 0™80.
En France, le commandement de charger se fait à 50 ou 60 pas de Tennemi.
Dans les manœuvres qui ont été exécutées en 1880 autour de Berlin par deux corps d*armée, les escadrons prirent le trot à 1,500 ou 1,600 mètres, le galop à 800 mètres et le galop de charge à 150 mètres. {Revue militaire de l'étranger ^ 1*' avril 1881.
(2) En Allemagne la cavalerie parcourt en une minute 100 mètres au pas, 240 mètres au trot et 400 mètres au galop .
Mètres.
Mètres.
Mètreu
En Angleterre .
» Autriche . .
n France . .
» Italie . . .
» Russie . .
Il résulte de ce tableau que la cavalerie belge compte sur une rapidité d'allures qu'il lui sera bien difficile, sinon impossible d'atteindre ailleurs que sur la plaine d'exercice et avec des chevaux frais. Les vitesses exigées dans la cavalerie allemande doivent être considérées comme un maximum. C'étaient également celles que prescrivait notre ancien règlement.
de tir, de la graude rapidité du chargement des armes modernes, il est indispensable que la cavalerie soit plus mobile et plus rapide qu'elle ne Tétait autrefois, ce qui suppose une plus grande légèreté et un dressage plus complet des hommes et des chevaux. Il est nécessaire aussi de développer à un plus haut degré Tîntelligence, Tinstruction et l'initiative des soldats et des chefs de tout grade, parce que le rôle de la cavalerie, comme élément de reconnaissance et de protection, s'est considérablement étendu de nos jours (1). Ce rôle exige que la cavalerie soit le plus possible indépendante des autres troupes, qu'elle ait, par conséquent, de bonnes armes à feu et qu'elle sache s'en servir aussi bien que l'infanterie. Déjà Frédéric le Grand avait reconnu cette nécessité, puisqu'une de ses instructions [rédigée en 1743] contient la prescription suivante :
« Apprendre aussi aux hussards à combattre à pied, afin » qu'ils puissent se défendre tout seuls dans le cas où, » pendant l'hiver, alors qu'ils sont cantonnés dans les » villages, ils viendraient à être attaqués, et aussi afin qu'ils » puissent enlever, en combattant à pied, un parti ennemi » embusqué dans un cimetière ou occupant une bonne posi- » tion défensive. »
Les hussards, dans ce but, étaient armés d'un fusil.
Le général von Schmidt demande que l'on étende cette mesure en donnant une « excellente carabine à tous les <^valiers. »
(1) Les cavaliers que l'on envoie en éclaireurs ne pourraient pas remplir ce rôle « d'œil et d'oreille de l'armée, » s'ils n'étaient intelligents, instruits, doués de beaucoup d'initiative, en état de comprendre les ordres et les instructions qu'on leur donne ou qu'on les charge de transmettre.
« La cavalerie, dit-il, doit savoir attaquer et défendre » un village, une ferme, un défilé, des lieux habités ; elle » doit pouvoir assurer par elle-même la sécurité de ses » cantonnements; elle doit pouvoir se maintenir momenta- » nément sur des points importants et les défendre contre » les attaques de Tennemi jusqu'à l'arrivée de l'infanterie. »
Le général de Gallifiet, dans son projet d'instruction sur l'emploi de la cavalerie, publié le 8 décembre 1879, s'exprime comme suit : « L'emploi du combat à pied se rencontrera » surtout dans les exemples suivants :
» L'occupation rapide d'une position en attendant que » l'infanterie puisse y être rendue;
» La protection des batteries;
» Pendant une retraite, retarder la poursuite de l'ennemi » en mettant en état de défense certains points, bois, » défilés, etc..
» Dans l'ofTensive, il faut autant que possible, éviter le » combat à pied; la cavalerie y est peu préparée (1).
» Lorsque la cavalerie en station sera appelée à assurer » sa propre sécurité, il y aura tout avantage, au moins » pendant la nuit, à employer, dans une certaine mesure, » les cavaliers à pied, armés du fusil. »
La cavalerie peut encore être employée à pied pour détruire, sur les flancs et les derrières de l'ennemi, des voies ferrées, des dépôts de vivres et de matériel; pour recueillir des escadrons en retraite à l'entrée d'un défilé et pour ralentir la poursuite en forçant l'ennemi à se déployer et à s'arrêter.
(1) Si la cavalerie française y était mieux préparée^ le général de Gallififet ne condamnerait donc pas le combat à pied dans TofTensive .
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Dans la campagne de 1870 la cavalerie prussienne a plusieurs fois combattu à pied, mais c'est surtout dans la guerre d'Orient que l'utilité des armes à feu pour les troupes à cheval a été mise en évidence par les remarquables expéditions du général Gourko à travers les Balkans.
Pour que le feu de la cavalerie soit elBcace, il faut qu'il surprenne l'ennemi et qu'il n'ait jamais pour résultat de différer l'attaque à cheval ou d'empêcher le cavalier de recourir utilement à l'arme blanche. Il faut, en outre, que le combat à pied, qui n'est qu'un épisode de l'action de la cavalerie, soit mené rapidement et exécuté avec le plus de forces possible.
Le combat à pied, pendant la retraite, ne doit pas se prolonger assez pour que la cavalerie coure le danger d'être coupée.
Dans la poursuite, le rôle des armes à feu est pour le moins aussi important que dans la retraite, parce que l'ennemi profite de chaque position favorable, de chaque défilé, pour s'arrêter et se reformer. En prévision de cette résistance, plusieurs tacticiens proposent de faire accompagner la cavalerie par des troupes fraîches d'infanterie. Ce mode de poursuite a été essayé dans les dernières grandes manœuvres autrichiennes, mais on a reconnu qu'il nuit à la mobilité de la cavalerie. Il faut donc que les escadrons soient en état de vaincre ou d'écarter les obstacles qui entravent leur marche, sans l'appui d'une autre arme. Dans ce but et afin aussi qu'ils puissent opérer les destructions qui leur incombent lorsqu'ils font partie d'un rideau d'exploration, on doit non seulement donner aux cavaliers une bonne arme à feu, mais encore former dans chaque régiment un certain nombre de pionniers. Nous ferons connaître dans
Tun des chapitres suivants Forganisation de ce service spécial, qui est devenu très important.
La cavalerie ne doit faire feu, à cheval, que pour donner des signaux d'alarme (1); elle s'en abstiendra rigoureusement dans les combats d'éclaireurs, parce que le feu, exécuté ainsi, est inefficace et contraire à l'esprit de Farme. Elle pourra toutefois s'écarter de cette règle dans le cas oii, se retirant en terrain découvert devant l'ennemi, elle laisse derrière elle des flanqueurs pour ralentir la poursuite (2).
Aussi longtemps que toute la cavalerie ne sera pas armée de fusils ou de mousquetons et exercée au tir, il faudra que dans les expéditions lointaines [raids ou découvertes en pays accidenté) elle se fasse accompagner de troupes d'infanterie transportées dans des charrettes. C'est ce que dut faire le général Goiirko dans son raid au delà des Balkans, et ce que fit également, en 1870, la t" division de cavalerie de la 111° armée allemande, qui amena avec elle, à partir du 11 août, 2 compagnies d'infanterie, montées sur des voitures.
Pour que désormais la cavalerie puisse encore agir utilement sur le champ de bataille, il faut qu'elle soit apte à exécuter des charges en ligne aux allures les plus vives.
La rapidité de la charge a pour résultat de diminuer
(l)Les tirailleurs à cheval qu'admettaient les anciens règlements de manœuvre, ont été supprimés et remplacés par des patrouilles de combat, des éclaireurs et des flanqueurs.
(2) Tel est l'avis de von Schmidt et d'autres tacticiens de renom ; le règlement français de 1876 a également conservé les tirailleurs à cheval. Il semble douteux cependant qu'on puisse avec ces tirailleurs ralentir efficacement la poursuite.
les perles et d'augmenter l'effet moral. On doit donc avoir des chevaux toujours en haleine, habitués à galoper longtemps et sachant sauter des barrières de 80 centimètres de hauteur et des fossés de 1"60 de largeur (1).
L'effet des armes à feu se faisant sentir à d'énormes distances, il importe que les commandants d'escadron sachent tirer du terrain le meilleur parti possible pour soustraire leur troupe aux projectiles jusqu'au moment de la charge.
La principale préoccupation de la cavalerie doit être d'agir vite et d'arriver à temps.
On l'appelle avec raison l'arme du moment , parce que les situations où elle peut produire un gra;nd effet sont très fugitives. L'unique diiGculté du commandement de cette arme est d'apprécier l'instant où son intervention est nécessaire et de mettre cet instant à profit.
Pour ne jamais arriver trop tard, il faut que la cavalerie parte à temps, qu'elle prenne les chemins les plus courts et qu'elle évite les évolutions compliquées.
Très souvent il sera nécessaire d'intervertir les pelotons dans les escadrons et les escadrons dans les régiments.
Ces inversions doivent être exécutées fréquemment en temps de paix, pour qu'elles ne produisent pas du désordre ou de l'hésitation au moment de la lutte. Il est reconnu, en effet, que l'on ne peut exiger sur le champ de bataille que ce que l'on a enseigné et pratiqué sur le champ de manœuvre (2).
(1) Le règlement belge porte la hauteur des barrières fixes à 0™60, celle du mur gazonné à 0^75, celle de la haie flexible à 0"^90 et la largeur du fossé à 1™50 .
(2) Axiome de von Schmidt.