‹ Tahiti et les îles adjacentesChapitre 19 sur 29 · ACTION GÉNÉRALE SUR TOUTE L'ILE · texte numérisé non relu

ACTION GÉNÉRALE SUR TOUTE L'ILE

Notre action missionnaire, chacun le comprend, ne devait point s'arrêter à la métropole du pays, et je n'attendais, pour parcourir l'île, que l'arrivée d'un collègue. Sa présence allégea ma responsabilité, diminua mon travail, me permit des excursions utiles dans l'île. Voici le récit de deux ou trois de ces voyages :

Aux premiers jours de septembre, Mme Darling m'offre une place dans son petit char et m'emmène à Pounavia, situé à 14 kilomètres ouest de Papéété. Nous suivons le chemin de ceinture qui entoure Tahiti. C'est le seul qu'on ait encore ouvert dans ce pays. Sans qu'il soit précisément beau et bien uni , je l'ai poiirtant trouvé fort praticable. Sur les nombreux ruisseaux que nous franchissons, les indigènes ont jeté, avec le secours et sous la direction du gouvernement français, de^ ponts en

bois assez bien entretenus. On ne quitte nulle part les bords de la mer, et, dans un endroit, il faut même sillonner les flots à quatre ou six pouces de profondeur. Pas de plaines, aucun lieu aride. Les pluies torrentielles ont dénudé les crêtes des plus hautes montagnes, entraînant avec elles dans les vallées des matières meubles et des détritus végétaux. Le littoral a été envahi par le goyavier {Psidium pyriferum). Il y forme des bois touffus qui détruisent les autres plantes, même les vieux et gros arbres, au pied desquels il pousse avec une incroyable vigueur. Ce végétal, dont Tintroduction ne remonte qu'à Tannée 1815, couvre déjà les montagnes jusqu'à une hauteur de 600 mètres au moins. Dans les vallées, il s'élève à des proportions d'arbres tandis que, dans les régions montagneuses, il est' moins haut. Sa croissance rapide, lors de la saison des pluies , et son active propagation par les animaux qui se nourrissent de ses fruits, en ont fait un véritable fléau et le plus grand obstacle à toute espèce de culture. J'ai pourtant remarqué avec plaisir qu'on avait fait et qu'on faisait encore de grands efforts pour débarrasser le terrain de ce végétal et le remplacer par des productions plus utiles, notamment par la canne à sucre et le caféier, qui réusissent très bien. Les vallées, quoique pierreuses et jonchées en quelques endroits de cailloux roulés ou de sable, n'en sont pas moins riantes et fertiles. De charmants ruisseaux les parcourent.

Elles abondent en cocotiers, en pandanus^ en orangers, en citronniers, en arbres à pain et en d'autres végétaux utiles, qui viennent à peu près tous sans aucun travail et offrent un délicieux abri contre les chaleurs du jour. Deux espèces de bananiers se rencontrent aussi partout près des cases. A la hauteur de 400 à 600 mètres, apparaissent les féis^ qui forment de véritables forêts. Leur fruit est une. des bases de l'alimentation des indigènes. Enfln, de hautes fougères, que les bcftanistes appellent «arborescentes, » et quelques lianes complètent le tableau.

Le village de Pounavia se compose d'une centaine de cases construites sur les deux bords d'une petite rivière appelée Pounarouou.Le premier groupe qu'on rencontre compte une cinquantaine d'indigènes qui ont embrassé le catholicisme et jouissent de la présence d'un prêtre au milieu d'eux. Il tient une école du jour fréquentée par les enfants de son culte et ceux aussi de la religion protestante; car les lois du Protectorat déclarent l'instruction primaire chose obligatoire, et l'école en question est la seule qui existe dans l'endroit. Elle se tient près de la cure, à côté d'une église, magnifique pour le pays, et qui doit sous peu être inaugurée.

A un kilomètre plus loin, est la maison de M. Darling, bâtie, il y a de longues années, par la Société des Missions de Londres, mais restée malheureusement depuis longtemps sans pasteur. Je l'ai trouvée

simple, commode, encore bien conservée. En face, Sur la plage, on avait élevé un vaste temple qui est, hélas! mal entretenu. Il en est de même d'un fort, d'une forge et d'une ou deux habitations bâties autrefois par les Français à côté même ou tout près de ce religieux édifice. L'endroit est découvert, bien exposé. Au sud et au nord, se déploie la vaste mer, calme comme un lac, et du sein de laquelle s''élève, comme un géant à cinq testes, la belle île de Mooréa, située à six ou sept lieues à l'ouest. Derrière soi, du côté de l'Orient, on a la riche, mais sombre vallée de Pounarouou. terminée par la montagne du Diadème, haute de 1,330 mètres et jouissant d'une température de 18 degrés centigrades. Dans cette direction, l'œil découvre, vers les hauteurs, trois petits forts que nos troupes y avaient construits autrefois, mais qui, devenus inutiles, sont demeurés depuis longtemps sans garnison.

Les messagers du Seigneur avaient livré d'autres combats dont les effets pacifiques et rénovateurs se montrent encore à Pounavia. A mon arrivée, j'y présidai un service de prières, auquel les adorateurs ne manquèrent pas. Nous le fîmes, selon la coutume, dans la cour de justice, espèce de halle très peu propre, mais solide et de forme oblongue, ce qui lui donne un air très gracieux. J'indiquai d'abord un cantique et prononçai l'Oraison dominicale. Un diacre, après avoir ajouté quelques paroles, fît l'appel nominal des membres de l'Église. Mon interprète

lut ensuite une portion de la Sainte Écriture que j'expliquai au milieu d'une attention remarquable. Comme c'était une réunion préparatoire à la Cène du Seigneur, je mentionnai le retour à de meilleurs sentiments d'un homme, qui avait été suspendu de ce sacrement quelque temps auparavant, pour avoir, dans umprocès, rendu un faux témoignage. L'Église prononça alors sa réadmission.

Le lendemain, dimanche, je prêchai deux fois et donnai la communion à une centaine de personnes. Tout le monde était bien habillé; les femmes, pour la plupart, en très bonnes mousselines. On m'écouta avec plus ou moins de recueillement; on chanta des hymnes en chœur d'une manière originale au dernier degré. Plusieurs des auditeurs ouvraient leur Bible chaque fois que j'en citais un passage, et un certain nombre d'entre eux prenaient des notes. La soirée fut consacrée à des chants pieux, et, vers neuf heures et demie, ces braves et dociles Tahitiens rentrèrent dans leurs demeures, trois tambours en tête, ce qui me parut bien étrange.

Tiarei, le 26 octobre 1863.

Je visite maintenant, accompagné d'une de mes filles, les Églises de Tahiti. La saison est favorable; partout on nous reçoit avec joie. Hier, dimanche, nous eûmes , -dans cet endroit , des services très bénis. Une réunion matinale de prières inaugura la journée.

A dix heures, je prêchai et administrai la sainte Cène. L'auditoire se composait d'environ trois cents personnes, toutes décemment vêtues et très recueillies.

L'attention fut intense, l'intérêt pris au culte très grand. Parmi les communiants, je remarquai deux fermiers espagnols, membres de l'Église de Tiarei. Un autre fermier du voisinage, protestant aussi, mais français, assistait à la réunion, ainsi qu'un de ses associés,son compatriote ; je ne sais s'ils participèrent au sacrement. Une cinquantaine de personnes environ s'en approchèrent, et parmi elles, M. Henry, fils de l'ancien missionnaire de ce nom, si connu dans l'île, et si admiré comme un de ses premiers et fidèles apôtres.

A deux heures, j'assistai à une école des mieux tenues. Les élèves nous récitèrent douze versets de saint Matth. VIL Leur mémoire ne le cède assurément pas à celle de nos enfants, et leur intelligence éclate dans leurs yeux. Ils furent tout oreilles quand je leur racontai quelques anecdotes.

Au sortir de là, nous tînmes un second service public, non moins bien suivi que le premier. Ce fut une espèce de réunion amicale, dans laquelle cinq ou six personnes, et parmi elles deux pasteurs, furent invitées à prendre la parole. Des détails que je donnai sur les Églises de France furent écoutés avec bonheur. Je baptisai un enfant.

A huit heures, on se réunit de nouveau pour

chanter des cantiques, et on termina la journée par une prière d'action de grâces.

Le pasteur de cet endroit s'appelle Métouaro. C'est le vice-président de la Haute Cour tahitienne. Je lui trouve une intelligence et une activité remarquables. Il est bien secondé, sous le rapport des améKorations matérielles, par Hitoti, chef du village.

J'écris de la maison de ce dernier qui est bâtie à l'européenne. "

Celle de son oncle, le pasteur, est également dans le même style et a deux étages. Le temple se présente fort bien; on a certainement fait un pas dans la civilisation à Tiarei. L'endroit est comparativement joli, extrêmement sain. Il s'élève sur les bords de la mer. Il y a peu de terrain cultivable, mais il est à peu prèà tout bien employé. Derrière le village, se trouve une haute montagne, couverte de fruits qui y viennent spontanément, sans exiger la moindre culture. Le poisson abonde. On ne saurait souffrir de la faim dans ce lieu. Quant à s'enrichir, personne n'y songe. Passer sa vie simplement, sans trop de labeur, voilà la philosophie de ce peuple. Si ses mœurs étaient moins dissolues, je serais tenté de le croire bon et heureux.

En revenant à Papéété, je trouvai que l'œuvre de nos faibles mains s'y poursuivait assidûment. L'Eglise vient de s'accroître d'une douzçiine de membres,

Quelques mois plus tard, je fis également une visite à Papénoo. Cette excursion fut accompagnée d'incidents qui ne sont pas sans intérêt et que je me fais un plaisir de raconter. L'endroit est sous la direction d'un pasteur indigène, qui vint obligeamment me chercher à Papéété. Deux chevaux furent mis à ma disposition, de même qu'une chaloupe. Le chemin de terre étant difficile et le soleil ardent, je préférai le voyage par mer. Que de récifs dangereux ! que d'étroits passages ! mais c'étaient des Tahitiens qui maniaient les rames. Tout leur est connu dans ces parages, et, en quatre ou cinq heures, ils nous conduisirent sûrement au port.

Je débarque. Le village me fait l'efTet d'un hameau de 300 âmes ; il est bâti sous les frais ombrages d'un grand parc. Des arbres à pain, des bananiers, des fougères dites arborescentes, des cocotiers au port élancé et gracieux, s'offrent de toutes parts aux yeux ; une rivière, de JO à 80 pieds de large, les arrose. Elle sort des belles montagnes, très boisées, qui dominent la vallée. Devant le village mugit la vaste mer se brisant sur des récifs.

Les maisons, très simples, sont toutes construites en pieux hauts de dix pieds, bien liés ensemble, et recouvertes d'un toit de feuilles de pandanus. Elles n'ont pas de fenêtres ; l'air pénètre par la porte et au travers des interstices qui se trouvent entre les piquets formant le corps de bâtiment; ce qui, pour le dire en passant, est loin d'être sain, vu que

Ton transpire beaucoup sous le ciel tahitien, et que le vent frais de la nuit cause aisément des refroidissements subits et donne des rhumatismes, des catarrhes. Les maladies de poumons sont fort communes et très désastreuses parmi ce peuple.

Sous le rapport du logement, le pasteur Inoïno ne se trouve pas mieux partagé que ses ouailles; mais sa case est pourvue d'un bon tapis d'herbe tressée et de deux excellents lits avec moustiquaires. En fait d'autres objets utiles, il s'y trouve une pendule, deux tables, quelques chaises et une caisse en bois de camphrier. C'est dans ce meuble que sont renfermés les vêtements et les quelques livres du pasteur. On nous reçut parfaitement bien chez lui . Tout y respire un air primitif que mes filles admirèrent beaucoup. J'avais pris deux d'entre elles avec moi pour leur récréation et comme moyen d'accroître pour les natifs l'intérêt de ma visite. Accompagnée de cinq ou six jeunes personnes de l'endroit, l'aînée se hâta de courir avec ses crayons prendre un croquis de la belle vallée de Papénoo. Les fruits y abondent et y viennent d'eux-mêmes. C'est un bien commun : les habitants vont en prendre aux arbres, chacun selon ses besoins. Outre cela, ils ont à leur portée la mer et une rivière qui leur fournissent d'excellent poisson. L'Église compte 107 communiants et deux écoles de jour, que fréquentent une soixantaine de garçons et de jeunes filles.

À mon arrivée, les diacres m'amenèrent six per-

sonnes nouvellement converties et un nombre ^al de gens qui, après s'être relâchés dans leur piété, demandent maintenant à rentrer dans le giron de l'Église. Je les encourageai tous de mon mieux.

Une femme et son mari confessent avoir vécu dans l'intempérance, à tel point qu'elle les a ruinés de biens comme de réputation : « Nous voilà bien « malheureux, s'écrient-ils, nous sommes pauvres « et méprisés ; ceux qui sont demeurés fidèles à « Dieu prospèrent. Nous venons à vous comme fit « l'enfant prodigue quand il retourna vers son « père ; recevez-nous, car vraiment, selon que le « dit saint Paul, la piété a les promesses de la vie « présente et de celle qui est à venir; nous le recon- « naissons, quoique bien tard. »

A l'issue de ces conversations, nous tenons un service d'édification et de préparation à. la sainte Cène. Ensuite, on m'apporte, en signe de reconnaissance, une ou deux volailles et quelques fruits du pays. Les inconvertis eux-mêmes y ont joint leur présent, mais il me l'ont ofiert à part, ce qui me fournit une nouvelle et bonne occasion d'exhorter ces braves gens.

Le lendemain, dimanche, mon interprète, homme pieux et capable, préside une réunion matinale très nombreuse.

A 10 heures, un cor de mer, à défaut de cloche, convoque de nouveau les gens à la prière. Le service s'ouvre par une hymne de circonstance, qui se

chante en chœur. Suit la lecture du psaume 84 et des dix commandements que, pour la première fois, rassemblée écoute en se tenant debout. Le pasteur du lieu fait Tinvocation, et, tandis qu'on entonne encore deux ou trois versets de cantique, je monte en chaire. Il s'agissait d'abord d'inaugurer le temple où nous étions réunis. Il vient d'être remis à neuf par les soins des indigènes et ceux d'un menuisier du gouvernement, qu'ils ont convenablement payé. Ses dimensions sont modestes, mais suffisantes; la forme en est oblongue, l'exposition bonne ; il y a deux portes et vingt -deux jalousies mobiles qui tiennent lieu de fenêtres. Les bancs sont larges et solides, la chaire est jolie, mais un peu trop haute, le toit est recouvert en nattes de pandanus. — L'auditoire était au complet, recueilli, fort proprement habillé à la façon des Européens. Cha<5un tenait à la main sa Bible ou un livre de cantiques. J'explique, au milieu d'une grande attention, Néh. X, 39, en appuyant particulièrement sur cette solennelle promesse de la fin, qui me servait de texte : Nom n'ou-blierons point la maison de notre Dieu. L'assemblée se lève ensuite et nous recommandons au Seigneur ce petit temple. Un nouveau cantique est entonné. J'exhorte et reçois les douze néophytes, que nous consacrons également h notre Dieu par une courte . prière, mais après qu'ils ont ratifié le vœu de leur baptême, et que l'un d'eux a rendu publiquement compte de sa foi, ce qui produit un bon effet.

Enfin, nous nous approchons de la table du Seigneur, et une centaine de personnes y reçoivent la communion.

Au service de trois heures, je baptisai deux enfants dont un appartenant au pasteur de la localité. On tenait à savoir comment marchent les Églises de notre patrie ; les détails que je pus doûner à cet égard parurent fort goûtés.

Il se tint aussi, dans la première partie de l'aprèsmidi, une intéressante école du dimanche ; les indigènes lurent, verset par verset et sans broncher, le 18** chapitre de TExode ; après quoi je donnai des explications sur les mots ou sur les faits qui me furent signalés comme obscurs.

Au sortir de là, un vieillard qui se tenait à la porte, me serra afiectueusement la main, en me

disant : « Mea maitatj Cest si bon! J'ai été con-

« verti en même temps que Pomaré IL... J'aime la « Bible »... — « Et vous la feuilletez bien, » lui répondis-je, en touchant celle qu'il portait sous le bras. Ce brave homme me suivit ; ses amis répétaient tous : « Ce que nous venons d'entendre est vraiment bon ! )>

Nos services terminés, les gens se réunissent par petits groupes à l'ombre des cocotiers. Le Moniteur de l'île venait d'arriver. Un jeune homme y lit d'une forte voix ce qu'il contient d'officiel. Après cela, un messager de la reine se lève ; il ordonne « que les « habitants aillent, le lendemain de bonne heure,

<( à la montagne, y cueillir chacun son régime de « bananes et qu'on les dépose sur le rivage, où la « souveraine enverra tout prendre pour ses be- « soins. ))

. Ces mœurs-là sont bien primitives.— Un fait encore vaut la peine d'être mentionné.

Trois fois, pendant la journée, des gens vinrent, livre en main, me demander le sens de tel mot ou de tel fait pris dans la Bible, comme par exemple :

I Sam. VI, 12. — Pourquoi les jeujies vaches mugissaient, en traînant l'arche ?

Ce que signifiait l'expression de fils de Dieu, Gen.

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