POMARÉ
t Baïatéa, 15 mars 1863.
A Messieurs les vénérables Pasteurs protestants de Paris et à toute V Église unie par Vamour du Seigneur.
« Papéété, le 18 août, 1863.
(c Salut à vous tous dans le Dieu fidèle !
«Nous vous faisons part de la grande joie que nous éprouvons de ce que vous avez bien voulu accueillir favorablement notre demande et nous envoyer MM, Arbousset et Atger. Ces deux frères bienaimés sont maintenant au milieu de nous. Ils nous
(2) U mû dfr la reine Pomaré.
aident et nous soutiennent dans la foi qui nous est commune.
« Nous, pasteurs et diacres de Tahiti et de Mooréa, réunis aujourd'hui en conférence, nous vous envoyons nos plus vifs remercîments et nos plus cordiales salutations. Que l'amour du Seigneur nous unisse toujours! Nous prions tous Dieu pour vous. Nous lui demandons de vous bénir. Priez-le. aussi pour nous. Qu'il nous bénisse et continue à nous secourir!
« Voilà notre prière à Dieu pour vous tous. C'est toute notre parole.
« Salut à vous tous dans le vrai Dieu !
« Nous, pasteurs de Tahiti et de Mooréa, au nom de toute l'Église, avons écrit nos noms ci-dessous :
« Signé : M atait ai, 'Oromcitia (pasteur), « Tematua, « Mano et dix-neuf autres
c Pour traduction conforme :
« E. Atger, pasteur.
« Th. Arboussbt, pasteur. »
Les pièces qu'on vient de lire prouvent clairement que le devoir d'envoyer deux ou trois pasteurs à Tahiti s'imposait aux Églises protestantes de notre patrie. Elles n'auraient pu s'y refuser sans se montrer infidèles à la cause du Seigneur et peu charita-
bles envers des coreligionnaires très éloignés, il est vrai, mais bien désireux de nous voir aller à leur secours. J'obéis donc à l'appel qui nous était fait et débarquai sain et sauf à Papéélé au commencement de 1863 (1).
Le représentant du Protectorat français m'accueillit avec la plus parfaite jcourtoisie et beaucoup de bienveillance.
Quant aux insulaires, ils se bâtèrent de m'écrire, dans un langage encore primitif et vigoureux, qui peint bien leurs dispositions religieuses :
« Puissiez-vous être sauvé par notre Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu et notre vie!
« Grande a été la joie des Églises h l'ouïe de votre arrivée au milieu de nous.
(( Soyez béni par le Dieu de l'Evangile, cet Evangile auquel nous voulons croire à jamais 1
« Vous avez quitté votre beau pays natal pour venir vous occuper d'enfants orphelins qui n'avaient point de père, c'est un grand sujet de consolation et d'encouragement pour nous de vous savoir débarqué sur cette terre lointaine. Nous sommes convaincus que vous êtes envoyé par l'Esprit de notre Sauveur Jésus-Christ, notre Médiateur, pour nous fortifier dans la foi chrétienne. »
(1) J'aTais eu une heurense traTersée de deux mois; mais les principaax faits relatifs à ce premier Toyage ne deTant pas trouver de place ici» il m'a semblé bon de les consigner dans TAppendice.
De nombreuses lettres non moins touchantes que celle-là me vinrent des autres parties du pays, et bientôt les naturels arrivèrent par petites troupes pour me saluer, me féliciter et protester du bonheur avec lequel ils allaient écouter les enseignements de la Parole. Plusieurs m'apportaient les plus beaux fruits de leur île. Je pus, après quelques, semaines, constater que, malgré toute l'imperfection et la faiblesse de l'enseignement des pasteurs indigènes, les troupeaux étaient restés attachés aux doctrines vitales de la Bible, et montraient beaucoup d'empressement à profiter des inoyens de grâce.
Le second dimanche de mars, j'entendis prêcher un pasteur du pays. Son auditoire était nombreux, recueilli, convenablement habillé. Plusieurs personnes des deux sexes prenaient avidement des notes au crayon, ce qui me surprit agréablement. Il me parut évident qu'il est resté chez un grand nombre de naturels un fond de piété réelle et un degré de connaissance religieuse dont on pourra tirer parti en le développant. Ce ne sera pas en vain que la France protestante sera venue en aide à Tahiti : elle y a une œuvre à faire.
Le but que j'avais à atteindre pour que les vues de nos Églises à cet égard pussent se réaliser d'une manière efficace et permanente, était de devenir le pasteur de Papéété, qui est, comme on se le rappelle, le port et la métropole de l'île. Pour y réussir il fallait trois choses. D'abord, qu'un pasteur
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iûdigène, nommé Danîela, quîoocupait cette position importante, consentît à se démettre de sa charge ou à ne plus y remplir qu'un rôle subordonné; ensuite, que ma candidature fût soumise au vote des indigènes, et enfin, que ce vote, s'il m'était favorable, fût constaté et confirmé par le gouverneur. Tout cela se fit sans la moindre difficulté. Pas un vote ne me fut défavorable, et le 10 avril, l'autorité supérieure confirma mon élection. Ce fut un grand pas de fait.
. Les Églises de notre patrie ont maintenant à Tahiti une chaire qui leur est assurée, un poste, difficile sans doute, et peut-être onéreux, mais important et d'un intérêt incontestable.
Mon installation eut lieu le 12, jour du Seigneur. De bonne heure, les indigènes les plus fervents s'étaient réunis pour appeler une bénédiction spéciale sur ce dimanche par des chants religieux et par deux pu trois prières spontanées. Plus tard, cinq à six cents personnes prirent place dans le temple. Les diacres et quelques pasteurs des environs se rangèrent autour de la chaire. L'un d'eux ouvrit le service en indiquant une hymne que l'assemblée chanta avec un entrain local tout particulier. Ensuite, le digne pasteur d'Aroué lut I, Tim. 3, et offrit au Seigneur une fervente prière. Danielalui succéda. Dans une allocution calme et pleine de franchise, il exposa les motifs de sa démission, et dit quelle joie il éprouvait à la pensée qu'il pourrait cependant continuer
h paître le troupeau, en qualité de sufTragant ou de bras droit du pasteur français.
Alors un des plus dignes pionniers de la mission tahi tienne, M. Howe, monte dans la chaire. Cette nombreuse Église qu'il voit devant lui, sa parole a contribué à la fonder et à la nourrir! La tendresse, la sollicitude la plus paternelle et un doux assemblage de vertus pastorales se lisent sur les traits et ressortent des paroles du vénérable prédicateur. Se tournant vers moi, il m'adresse des exhortations pleines de cordialité, .basées sur [I, Tim. 4, 2. Je m'agenouille devant la chaire, les pasteurs et les diacres m'entourent, l'assemblée se lève; notre ami, au milieu du plus profond recueillement, me consacre au service spécial du Seigneur dans l'île de Tahiti, après quoi il indique un ou deux versets de cantique. Pendant ce chant, je monte en chaire à mon tour, et, dans une allocution fidèlement reproduite par un bon interprète, je déclare que j'annoncerai avec pureté et simplicité la parole de Jésus-Christ, notre Dieu Sauveur, seule règle de doctrine et de conduite.
Quelques fragments de mon journal particulier compléteront ce récit.
Du 2 mai. — Les honoraires de l'excellent Daniela continueront à lui être alloués. Cela me soulage l'esprit, et la perspective de pouvoir conserver à Papéété les services de son pasteur indigène me fait
également beaucoup de bien. — Son zèle vient de se déployer d'une manière fort édifiante h Taounoa, localité située h l'extrémité de notre district. Là, se trouvait couché, sur une natte, au fond d'une case, Touria, ancien diacre bien connu par son activité et ses succès. Daniela le visitait tous les jours et passait souvent la nuit auprès de lui, pour le soutenir dans son dernier combat. Je reviens moi-môme en ce moment de cette maison de souffrance, et j'en rapporte une profonde édification. Notre digne frère indigène était h l'agonie. « Je me confie seulement en Jésus- Christ, m'a-t-il dit, j'espère être bientôt auprès de lui. Je voudrais surtout être bien sûr qu'il m'a pardonné mes péchés. » Cette grâce particulière, je l'ai demandée pour lui dans ma prière, et Touria me remerciait, m'assurant que mes paroles avaient exprimé ses propres sentiments, et qu'il allait les répéter dans son cœur jusqu'à son dernier soupir. Puisse la pleine assurance de son salut lui être accordée par le Seigneur I... Et quand je serai à ma dernière heure, oh ! que ce délicieux sentiment me soutienne aussi, à savoir que mes péchés me sont pardonnes, et que le Sauveur me dit : Va-t'en en paix! Il n'est rien au monde que je désire autant que cela. Un mot encore et je finis. Daniela disait à son ami mourant : « Mon frère, l'homme qui veut atteindre au haut d'un rocher, le saisit d'une main ferme. Jésus-Christ est ton rocher. Ne le lâche point. Aie bon courage ; un efibrt de plus, mon feère. Te
voilà bientôt arrivé. Oh I que tu vas être heureux quand tu te verras sur le sommet I « Touria vient de s'endormir dans le Seigneur, »
L'édiflant accord d^ sentiments et d'aspirations chrétiennes qui existait entre Daniela et Touria, m'amène tout naturellement à parler du désir que j'éprouvais d'unir les Églises de Tahiti entre elles. Leur isolement l'une de l'autre les exposait à beaucoup de maux. Aussitôt après mon installation, je me hâtai donc de convoquer leurs conducteurs indigènes à Papéété, pour leur proposer d'avoir des coaférences trimestrielles, et cette proposition fut acceptée.
Dans la première de ces conférences, tenue à la fin d'avril, tout se passa fort modestement et sans bruit. Nous eûmes en tout quatre réunions, qui furent terminées par la sainte Gène. Nous étions au complet, c'est-à-dire au delà de vingt pasteurs et deux fois autant de diacres. En rentrant dans leurs paroisses respectives, ces frères y rapportèrent leurs impressions et racontèrent tout ce qui s'était fait et dit d'important. Il fut convenu que, dorénavant, tout pasteur présenterait un rapport écrit sur l'état moral et religieux de son troupeau. L'assemblée indiqua pour siget d'étude le Décalogue et les huit Béatitudes.
L'Église de Papéété ne comptait pas moins de vingt-quatre diacres^ qui remplissent occasioimeUe-
ment les fonctions d'évangélistes. Je leur proposai de passer une ou deux heures par semaine à étudier avec moi un texte ou un sujet biblique, au point de vue de l'exégèse et de la prédication. La chose leur plut et ils l'acceptèrent. Les pasteurs des environs et autres chrétiens influents, que leurs affaires amènent souvent dans la métropole, furent également admis à ces exercices homilétiques, et Ton y prenait plaisir.
Il fut ensuite fondé dans notre Église de Papéété une école du dimanche dont le besoin se faisait grandement sentir, et qui, sous la bénédiction du Seigneur, a servi de modèle aux autres troupeaux.
Il en a été de même du service mensuel des missions, qui put être établi plus tard à Papéété et se propager de là dans les paroisses.
Enfin, je trouvai, en arrivant à Papéété, plusieurs coreligionnaires de langue française ou qui savent notre langue. Le 29 avril, ils m'écrivirent la lettre suivante, que je ne pouvais manquer de prendre en très sérieuse considération.
« Nous, soussignés, vos coreligionnaires à Papéété, prenons la liberté de venir vous féliciter, et surtout nous féliciter de votre nomination de ministre protestant à Papéété.
« Quelques-uns d'entre nous sont privés, depuis un grand nombre d'années, du bonheur d'exercer publiquement notre religion. Grâces soient donc rendues à Dieu qui va nous permettre de satisfaire
le désir de nos cœurs I Nous voyons dans ce fait une preuve frappante de la sollicitude de MM. les pasteurs et autres amis influents à Paris, qui ont ménagé et encouragé votre arrivée au milieu de nous.
« Nous vous supplions, Monsieur le pasteur, de bien vouloir organiser un service pour nous. Nous sommes un bien petit nombre, nous le savons, mais nous ne doutons pas que votre cœur ne voie tout le bien que vous pouvez nous faire, et que vous n'accédiez à nos désirs. »
Cette lettre se terminait par un juste hommage rendu aux vues élevées et généreuses du gouverneur; elle était revêtue de seize signatures.
Le service qui m'était ainsi demandé ne tarda pas à être organisé et s'est continué depuis, sans interruption, une fois chaque dimanche. Il réunit de vingt-cinq à trente protestants.
Un certain nombre d'indigènes le fréquentent aussi, mais il ne leur deviendra vraiment profitable que si, comme il y a tout lieu de l'espérer, nos écoles réussissent et préparent des auditeurs tahi tiens capables de comprendre notre langue et nos chants sacrés. A ce point de vue, notre petit oratoire n'est encore qu'une pierre d'attente.
On le voit, du reste, le Seigneur nous a bénis au delà de tout ce que nous avions espéré de sa bonté. Sachons lui en rendre grâce et consolider cette belle œuvre, que sa providence avait comme^jnise en ré-
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serve pour exercer le zèle missionnaire des Églises de notre patrie. Elles ont certainement conscience de leur devoir à l'égard de Tahiti, et l'ont prouvé déjà en fournissant h cette île, en 1864, un nouvel ouvrier, jeune et capable, M. le pasteur Atger, qui est mon gendre. Il débarqua à Papéété le 10 juillet. Quelques jours plus tard, ce fidèle serviteur de . Dieu écrivait à ses amis de la capitale :
« Tahiti est une île magnifique et d'un aspect imposant. Quand on est resté plusieurs semaines sur Tocéan, enfermé dans ce cercle inexorable que forment le ciel et la mer, et qu'on aperçoit ces hautes montagnes couvertes de bois impénétrables, se dessinant de la manière la plus pittoresque sur un ciel sans nuage, on sent son cœur battre d'émotion , on respire avec délices le parfum des herbes et des orangers que la brise apporte de terre
« J'ai été heureux de trouver un service français établi dans cet endroit. C'est une vraie joie pour moi d'entendre prêcher, et de pouvoir prêcher encore moi-môme , dans ma langue maternelle, bien que ce soit à un petit auditoire. »
On se souvient que* la reine Pomaré était en visita à Raïatéa lors de mon arrivée à Tahiti. Elle ne rentra dans cette île qu'une semaine ou deux après que j'eus embrassé M. Atger. Nous allâmes ensemble lui faire une première visite. C'était le 1®' août. Daniela, mon suflragant, nous accompagne, et un serviteur nous introduit. La salle est très vaste et
bien meublée, grâce à l'empereur des Français, qui a fait la plus grande partie des frais de décors. Son portrait et ceux de quelques amiraux ou généraux de notre patrie ornent les parois. En face de la porte d'entrée, se trouve un beau portrait de la reine ellemême, et, à côté, ses principaux joyaux et autres objets de prix, placés sous verre. Au milieu de la salle est une table modeste que relève un riche tapis, et, sur cette table, un simple chandelier à trois bougies. La reine entre, appuyée sur sa bellefille Moé, petite reine de Raïatéa. Pomaré nous serre la main, les yeux à demi levés sur nous et remplis d'émotion. Elle s'assied sur un canapé de velours rouge et nous invite à nous asseoir à ses côtés , sur des fauteuils recouverts de la même étoffe. Je n'éprouve aucun mécompte. Malgré ses cinquante ans, Pomaré me paraît encore énergique et gracieuse. Elle est de belle taille et a beaucoup d'embonpoint ; ses traits sont réguliers, ses yeux vifs et pénétrants ; mais on voit qu'elle est très désenchantée du monde. Son regard pourtant révèle une longue habitude d'autorité; il est plutôt ferme que sévère. S'il n'inspire pas la crainte, il commande le respect, et c'est ce que personne n'ose refuser à la reine des Iles de la Société. Son mari, Ariifaaité, est un colosse, bonne pâte d'homme et bon orateur aussi, h ce qu'on m'a assuré. L'héritier du trône, Ariiaoué, né en 1839, parle un peu français. Il nous parait doux, intelligent, distingué
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dans ses manières. Son frère puîné, qui règne déjà à Raïatéa, est avec lui. Leur mère nous présente à eux, et je lui dis :
(( Reine vénérée ! salut et grftce dans le Dieu « fidèle ! je suis Français, de la même foi que « vous , et je vous arrive la Bible à la main. Je « tâcherai de vous la lire et de vous l'expliquer, « ainsi qu'à votre maison et à votre peuple. J'éprouve « une douce joie en pensant que vous êtes ma sœur « en Jésus-Christ. Je sais que vous avez confiance « en lui : eh bien ! dans nos épreuves, faisons comme « cette belle plante qui croît dans vos terres. Le (( matin, elle tourne sa tête d'or vers le soleil, elle « suit l'astre dans sa course jusqu'au soir, puis elle « se referme. Que les yeux de notre cœur soient de « même attachés sur le soleil de justice, et puissent- « ils , en se fermant un jour à la lumière de ce « monde , s'ouvrir en la présence radieuse du Sei- « gneur au ciel ! Nous sommes ici deux pasteurs; « nous parlons de religion : les rois ont des peuples « à conduire , les pasteurs ont des troupeaux à « soigner. Nous nous occuperons des Eglises tahi- « tiennes, qui sont les troupeaux que notre Seigneur « a bien voulu nous confier. J'ai fini ; paix soit à la « reine ! »
Elle répondit : « Mon cœur est encouragé et « mes yeux se réjouissent. Je commençais à crain- « dre que vous n'arrivassiez pas. En vous voyant,
((je me sens heureuse et reconnaissante; le Sei- ({ gneur soit avec vous ! »
J'ajoutai alors : « La paix soit dans cette mai- (( son ! Puisse la grâce de Dieu remplir et fortifier (( le cœur de Pomaré IV I Madame, je sais que vous « aimez le Sauveur, que vous êtes assidue à l'adorer (( dans son temple ; nous irons ensemble l'y prier « et lui dire.nos joies et nos peines. Vos chers en- (( fants y viendront aussi. En tout pays, j'ai remar- (( que que les agneaux suivent leurs mères à la (( prairie et rentrent, le soir, avec elles au bercail.»
Une invitation nous est faite pour lundi, à six heures et demie du soir. Je dois présenter ma famille. M. Atger ajoute quelques mots de salutation et annonce qu'il remettra un petit souvenir des Eglises de France. La reine était mise simplement. Elle s'est montrée émue jusqu'aux larmes en voyant l'aflection que nous lui témoignions.
« 2 août, dimanche. — Auditoire ordinaire au service français ; très nombreuse assemblée au culte indigène. — La reine est présente et prend des notes au crayon. Je dis quelques mots sur son retour au milieu de nous et sur l'heureuse arrivée de mes enfants. L'assemblée bénit Diqu pour ces deux bienfaits.
(( 4 août. — Notre soirée chez la reine s'est passée d'une manière charmante. Mon gendre a remis les deux cadeaux que lui avaient confiés quelques
amis : la Bible et un stéréoscope. Il ne manquera pas de rendre compte de la manière gracieuse et reconnaissante dont l'un et l'autre ont été reçus.
« 7 août. — Réunion d'Eglise préparatoire à la sainte Cène. Elle m'a paru tout particulièrement édifiante. L'assemblée était nombreuse. Suivant l'usage établi , nous avons procédé, avant de nous retirer, à l'appel nominal.. Quand j'ai prononcé le mot « Pomaré, » sans ajouter de titre, sans accentuer ce nom plus qu'un autre, une douce voix a répondu : « Présente ! » C'était la voix de la reine. J'ai cru devoir lire ensuite les noms de toutes les personnes, hélas I trop nombreuses, qui nous ont quittés pour retourner au monde, et j'en ai pris occasion d'exhorter les frères et les sœurs à faire tous leurs efforts pour ramener au moins quelquesunes de ces brebis égarées.
« Dimanche 9 août. — Prêché devant un immense auditoire. Presque toute la congrégation de Papétoaï (île Mooréa) était présente. Un chœur de jeunes gens, formé dans son sein, a chanté des cantiques sur des airs fort étranges, mais pleins d'entrain et de vie.
« Environ trois cents communiants ont participé au sacrement de la sainte Cène. Au service de deux heures, je me suis appliqué à développer II Tim IV, 7, 8, en en appliquant surtout ces paroles à un serviteur de Dieu dont la mémoire restera parmi les insulaires.
« Le vénérable W. Howe (1) vient d'échanger la terre pour les cieux. C'est le 11 du mois de juin qu'il s'est endormi au Seigneur. Ses infirmités lui avaient fait quitter Tahiti pour se rendre à Sidney.
« Arrivé à Rarotonga , situé à peine à demichemin, la mort l'a surpris, ou plutôt le Dieu fidèle qu'il avait si activement seryi aux îles de la Société pendant vingt-cinq ans , a envoyé ses anges pour le recueillir dans sa gloire. Bien que mes rapports avec lui aient été fort courts, je l'ai beaucoup aimé. Né de femme, comme nous, il avait sans doute ses infirmités ; mais je ne lui trouvais que des vertus, beaucoup de vertus : probité, douceur, prudence, zèle, patience exemplaire, persévérance à toute épreuve. « C'était le meilleur homme de Papéété, » me disait Taouraihaou, un des imprimeurs indigènes qu'il a formés. Il se repose à présent de ses travaux, et ses œuvres l'ont suivi. Une de ses nièces écrivait de Rarotonga : « Jamais je n'oublierai son « dernier regard, alors que les gloires du ciel lui «apparaissaient déjà. C'était une telle expression « d'admiration et de solennité ! Je sentis, comme je « ne l'avais jamais fait encore, que c'est véritable- « ment une chose infiniment sérieuse que de mou- « rir. Pendant toute sa maladie, et au milieu de ses
(1) C'est ce même M. Howe qui avait présidé à mon installation dans les fonctions de pasteur à Papéété.
« plus -vives douleurs , il était si bon de voir sa (( patience, sa résignation à la volonté divine I Pas M un murmure ne sortait de ses lèvres, « Seigneur, « préserve-moi d'impatience ; ne permets pas, Sei- (( gneur, que je pèche contre toi.;» telle était sa « prière habituelle. Quelquefois durant son agonie, (( nous l'avons entendu dire : Coupe courte ô Dieu, « fais promptement ton œuvre! Viens, Seigneur, « Jésus, viens bientôt. »
« Salomon a dit « que la mémoire du juste sera «en bénédiction.» M. Morris nous a prêché un excellent sermon sur ce texte. Sa chaire était tapissée de noir; la nôtre le fut aussi; un .grand nombre de Tahitiens avaient pris le deuil. Au service français, M. At^er nous parla , avec beaucoup de force, sur la recherche du salut, d'après l'histoire de Corneille. Cette journée a été l'une des plus sérieuses et des plus bénies que j'aie passées dans ce pays.
« 15 août. — Services en faveur de la France et de son souverain. J'étais allé, la veille, avec onze pasteurs indigènes, à l'hôtel du gouvernement, exprimer les vœux que les Eglises protestantes de Tahiti font pour Sa Majesté l'Empereur. Notre assemblée de ce jour se composait au moins de mille personnes.
« Un banquet a été donné aux chefs de l'île. Il y a eu une brillante soirée chez le gouverneur. Au presbytère, nous venions d'être plongés dans un
deuil profond. Le courrier d'Europe m'avait apporté la nouvelle du décès de mon beau-père, M. Syme, du Cap. Involontairement je me rapelai le poëte nîmois Reboul , que je cite peut-être mal :
Les plenrs sont de tontes les fêtes; Hélas ! il n*est de jour si bean Qn'il ne recèle des tempêtes On l'ombre noire d'nn tombeau !
« J'ai fait imprimer et envoyé à mes connaissances de Tahiti une lettre de faire part. Que Dieu soutienne les affligés I
c( Dimanche 16 août. — A dix heures , l'éloquent Mahéanouou prêche à un immense auditoire. Suivant le vœu de l'assemblée, je me charge du service de l'après-midi ; mon gendre me remplace au culte français.
« D'après le programme des fêtes , il devait y avoir aujourd'hui des courses de chevaux, mais la reine ayant exprimé des scrupules, ces courses ont été aussitôt renvoyées à mardi. Cet arrangement honore à la fois Pomaré et l'autorité française.
« 17 août. — A la tombée de la nuit, un des prêtres catholiques de l'île m'a fait une visite de condoléance. Nous ayant trouvés au thé, il a bien voulu en prendre une tasse avec nous.
« 18 août. — Troisième session de nos conférences pastorales. Quarante membres étaient présents. Entre autres sujets traités, on s'est fort
étendu sur la nécessité de faire de plus grands efforts pour ramener dans l'Eglise ceux qui l'ont quittée en cédant aux séductions du monde, et pour y amener ceux qui ne se sont pas encore joints à elle. Jérémiah, pasteur itinérant très zélé, appuie fortement cette résolution. Il recommande chaleureusement deux choses : attirer les mondains par une conduite sainte , et travailler beaucoup tandis qu'il est jour. »
On met aux voix un vote de remercîments aux amis chrétiens qui ont bien voulu encourager deux pasteurs français à se rendre à Tahiti. I^'assemblée est unanime à exprimer sa reconnaissance. Mataïtaï et trois autres pasteurs sont chargés d'écrire la lettre. En voici les termes et la traduction :
Papeete, te 18 Âtete 1863.
Na te Orometua rahi poretetani i Pari, e te Ekalesia taatoa, tei tuati hia e te aroha o te Fatu. la ora na outou i te Atua mau. Te faaite atu nei matou la outou i to matou nei mauru uru rahi no te mea ua manuia roa ta matou nei ani raa e teie mai nei to matou tau hère tei rotopu ia matou nei, oia hoi Miti Arabute e o Aste , e te riro nei ia ei tauturu maitai ia matou nei, no te pae o te faaroo.
Ua putuputu- matou i teie nei mahana e faaite hia i teie nei, te mau orqmetua no Tahiti, e te mau
— «to —
diakono le mau orometua no Moorea, e te mau diakono , e te hapono atu nei matou ia outou na , i to matou nei aroha, ia vai mai te a to tatou nei au, ia pure matou i te Atua, ia neaitai outou, épure atoa hoi outou te Atua ia maitai atoa matou ia lauturu mai a outou ia matou nei .te huru ia, o to matou manao i te Atua ia outou na.
Tirara parau.
la ora na outou ite Atua mau. Na te mau orometua i Tahiti et Moorea e te Ekalesia taatoa tei papai hia to ratou mau ioa i raro ae nei.
Traduction :
• Papéété, 18 août 1863.
(( A Messieurs les vénérables pasteurs protestants de Paris et d toute l'Eglise unie gar l*amour du Seigneur, Salut à vous tous dans le Dieu-fidèle!
(( Nous vous faisons part de la grande joie que nous éprouvons de ce que vous avez bien voulu accueillir favorablement notre demande et nous envoyer MM. Arbousset et Alger.
« Ces deux frères bien-aimés sont maintenant au milieu de nous. Il nous aident et nous soutiennent dans la foi qui nous est commune.
« Nous, pasteurs et diacres de Tahiti et de Moorea, réunis aujourd'hui en conférence , nous vous
envoyons nos plus vifs remercîments et nos plus cordiales salutations.
Que Tamour du Seigneur nous unisse toujours I
Nous prions tous Dieu pour vous.
Nous lui demandons de vous bénir.
Priez-le aussi pour nous. Qu'il nous bénisse et continue 4 nous secourir!
Voilà notre prière à Dieu pour vous tous.
C'est toute notre parole.
Salut à vous tous dans le vrai Dieu !
Nous, pasteurs de Tahiti et de Mooréa, au nom de toute l'Eglise, avons écrit nos noms ci-dessous.
Signé : Mataitai (Orometua, pasteur.) Tematua, Mano, et dix-neuf autres...