Tématoa
Ces chiffres sont établis d'après les registres que possède chacune des Eglises.
J'y ajouterai une copie conforme des instructions écrites que j'ai cru devoir laisser à ces troupeaux encore bien arriérés :
« 1** L'habitude que vous avez contractée d'avoir une réunion matinale qui inaugure le jour du Seigneur est excellente, l'Eglise fera bien de la conserver;
« 2** Au culte de 10 heures, on chantera une hymne, fera une invocation, lira la parole de Dieu et le Décalogue, que l'assemblée écoutera en se tenant debout ;
a 3** A 3 heures, service ordinaire;
a 4® Chaque premier dimanche du mois, la Cène du Seigneur sera distribuée.
« 5** Les éléments de ce sacrement consisteront en pain et en vin, d'après le saint Evangile de Matth., XXVI, 26-29;
« 6<* Les enfants sont les agneaux de l'Eglise; c'est pourquoi les parents devront les amener avec eux au temple;
« 7° 11 convient que ces enfants soient (piestionnés sur le saint Evangile ; qu'on leur apprenne à chanter des cantiques et à lire, s'ils ne le savent pas;
((8** Soyez sobres dans votre manger et dans votre boire ;
« 9* Prenez garde de tomber dans la fornication ;
f 10*' Montrez-vous empressés et exacts à payer vos dettes ; ' « 11°. Obéissez aux lois du pays ;
« 12** Craignez Dieu et vivez en paix avec tous les hommes ;
« 13** Les enfants ne doivent pas prendre la Cène du Seigneur avant d'avoir été convenablement instruits, de sorte qu'ils puissent comprendre et sentir ce que ce sacrement a de sérieux;
« 14** Quand vous êtes dans l'assemblée, gardezvous de fumer, de rire, d'être distraits, de prendre des postures indécentes, car ce sont là des péchés ;
« 15*» Que vos cœurs et vos bouches, vos mains et vos habits soient tenus dans un état de plus grande propreté ;
« 16*» Chaque jour, de bonne heure, sonnez la cloche pour la prière; faites lire les enfants et questionnez-les pendant quelques minutes sur le saint Evangile. Que, le dimanche, les enfants récitent une hymne ou quelques versets de la Bible, qu'ils auront confiés à leur mémoire pendant la semaine.
« 17* Soyez reconnaissants dans vos cœurs de ce que le prêtre enseigne à lire et à écrire à vos enfants, et Ja langue française aussi. S'il désire baptiser quelqu'un de vos enfants contre votre volonté, les parents de ces enfants ont droit de lui dire dé ne pas le faire, et s'il persiste dans sa résolution, les parents auront la liberté de prier le président français à Touoùhora de leur venir en aide, afin qu'il n'y ait pas de division parmi vous. »
Une autre île, celle de Faharava^ devait à son . tour attirer mon attention. Elle a quatre-vingt-dix milles de circuit, et présente à la navigation l'avantage de deux passes opposées, l'une avec de très bons mouillages au nord, au sud et dans l'intérieur du lac. C'est par cette terre qu'en partant de- Tahiti, l'accès de l'archipel Touamotou est le plus facile, et c'est là aussi que le gouvernement du Protectorat désirerait voir les indigènes établir leur principal marché d'huile de coco et de nacre. ,
La distance de Papéété est de quatre-vingts lieues. Avec le vent du sud-est le trajet peut être fait en quelques jours par lès petits caboteurs. Malheureusement, Pakarava est pauvre par elle-même; à peine donne-t-elle six à sept tonneaux d'huile de coco par an. L'île présente une étroite ceinture de récifs madréporiques que ses bouquets d'arbres couvrent partout, excepté à l'ouest. La population, peu considérable (3 h 400 âmes), est répartie entre les villages de Tétamanou (chef Tamouta) et de Rotoava. Elle est presque toute protestante. Nous reçûmes d'elle un très cordial accueil. Le chef Tamouta, en particulier m'a beaucoup plu : belle taille, noble intelligence, grande urbanité ; je comprends que l'assemblée législative du pays l'ait choisi pour son Vice-président. Comme ses idées religieuses sont bien arrêtées, et depuis longtemps, il me pria de le baptiser, ce que je fis. L'Eglise demanda ensuite qu'il fût mis au nombre des .diacres, et la chose eut lieu. Puisse le Seigneur bénir cet intéressant troupeau de 103 membres.
Durant mon séjour à Tétamanou, vingt-trois personnes se déclarèrent pour l'Evangile. Parmi elles se trouvait un pauvre aveugle, vraiment sérieux, que j'allai baptiser dans sa case.
Un jeune homme se blessa au pied en courant sur le corail, qu'on sait être vénéneux: aussitôt nous prîmes quelques biscuits et en fîmes pour lui un cataplasme qui le soulagea. Avec du lard frais et
du savon de caslîlle, je préparai également un emplâtre pour un indigène qui s'était fait beaucoup de mal en marchant sur un oursin de mer, caché sous le sable^ accident assez commun dans ces contrées.
De Faite, île qui se trouve presque en vue de Fakarava, la population vint me trouver chez Tamouta, de sorte que je l'évangélisai sans dérangement pour moi. La che/fesse Vaïroa nous dit qu'elle était à peu près estropiée par les effets d'un poisson vénéneux qu'elle avait mangé neuf ans auparavant. Une de ses jambes ne formait qu'une plaie profonde, livide, à laquelle je ne pus qu'appliquer des suppuratifs. On m'apprit à cette occasion un fait curieux : c'est que le nord du lac de ,Fakarava nourrit un poisson d'environ deux pieds de long, appelé méko, qui là est bon à manger , mais qui au sud de cette même nappe d'eau devient très mauvais. Cette particularité doit tenir à la qualité des aliments que produisent les coraux dans la partie méridionale du lagon. Les moules abondent, presque rondes, petites, mais excellentes ; il ne manque pas non plus d'écrevisses de mer. A la nouvelle lune, ces chevrettes prennent du corps et s'engraissent ; mais quand approche le dernier quartier, et jusqu'à la fin, les naturels assurent qu'elles dépérissent, et n'offrent plus qu'une substance insipide, aqueuse et sans consistance.
Pendant que j'étais à Tétamanou, les insulaires prirent un requin, au moyen, à ce qu'il paraît, d'un
lasso et de leur harpon. Au moment'OÙ l'on faisait cuire celte superbe proie, mon domestique survint, et- il nous en prépara un morceau qu'il assaisonna de telle sorte que je fus loin de le trouver mauvais.
Ce jour-là, nous avions fort amusé les naturels sur les eaux vermeilles de leur lac, en leur offrant deux prix de natation, trois pour les plongeurs, un pour les enfants. Nous n'avions qu'à jeter dans l'eau quelques pièces de monnaie, ou même de petits cailloux : Aussitôt les natifs se mettant à la renverse, descendaient dans l'abîme en tourbillonnant, pour reparaître bientôt après à la surface, où ils se frottaient les yeux, et nous remettaient l'objet qu'ils avaient repêché. L'un des ces Touamotous resta 50 secondes sous l'eau.
Le soir, nouveaux exercices, mais sérieux. On chantait des himene en chœur, les femmes bien vêtues, et portant des couronnes de fleurs autour de la tête. Une lecture de l'Evangile avec explication et une prière suivaient; puis je faisais battre la mesure, nous chantions la gamme ; les enfants levaient leurs mains en haut et j'examinais si elles étaient toutes propres. On aimait cela, et c'est un moyen d'exciter à l'activité ces gens si simples. Les -filles me dirent que le prêtre d'Anaa venait de temps en temps dans l'endroit, et qu'il leur avait appris une jolie chose française. Récitez-moi cela, leur dis-je , et alors elles me répétèrent avec une parfaite assurance :
Au clé de la lune, Mon ami Péro.
Pléte-moi ta plume Pour équire un mo; Ma tandel é mole, Je n'é poin de feu :
Ouve-moi ta pote, etc.
La mission d'Anaaafait deTétamanou une de ses annexes. Elle y compte douze néophytes. Leur petite chapelle est délabrée, et ouverte à tous Jes vents. Je remarquai sur Tautel un crucifix, deux chandeliers de cuivre et quelques vieux livres de religion.
A Rotoava , le nombre des naturels convertis au catholicisme est un peu plus considérable ; les autres suivent notre culte. A part ces deux exceptions, et les 180 (ou à peu près) catholiques d'Anaa, tout Tarchipel touamotou, aussi loin que ses connaissances religieuses s'étendent , ne reconnaît que la Bible pour règle de foi (1). .
Le célèbre chef Païoré m'a suivi dans mes excursions, et je lui ai conféré, avant de le quitter, la charge de diacre, très recherchée dans nos îles. Il gouverne Kauéhi, petite terre de 13 milles de long sur 13 de largeur. Elle est plate , comme
(1) Moins pourtant Mangaréya ou les îles Gambier» qui se rattachent à Tarcbipel et sont entièrement catholiques, comme je l'ai dit aillears.
les autres, mais sa partie septentrionale va en s'élevant, de manière à récréer la vue, ce qui fait exception dans ces parages. La population est peu de chose et l'Eglise ne compte que 31 membres. Ayant trouvé que ceux-ci s'étaient donné pour pasteur un brave homme, nommé Taïéu, je le consacrai au saint ministère le 6 novembre, afin de confirmer le choix du troupeau et de régulariser la position. J'en ai fait autant h l'île Faaroa en imposant les mains à son orométoua Houro. Je laissai d'ailleurs dans les troupeaux des instructions écrites, un pupitre, des assiettes et des coupes de communion, du vin même et jusqu'à des biscuits dans les endroits où je trouvais qu'on se contentait pour la Cène de l'eau et de la pulpe du coco, ce qui n'est pas rare.
On trouvera peut-être ces détails trop minutieux pour être consignés ici, mais ce n'est pas mon avis. Aux débuts d'une mission, tout a de l'importance, les paroles se colportent , les faits s'imitent. Un peuple neuf et une terre vierge se ressemblent : ma visite aux peuplades touamotou fera époque pour elles. Les insulaires, du reste, ont la pensée rapide, des goûts ardents, de l'obstination dans le caractère, mais ils sentent pourtant qu'en matière de religion, leur esprit a besoin d'être guidé, et comme la Bible est lue chez eux, ils la suivent; mais il leur faudrait un homme qui la leur expliquât. Ajouterai-je un mot douloureux ? Chez ces insu-
laires, la conversion semblerait s'être opérée sans combat intérieur. Cela n'empêche pa&, sans doute, qu'elle n'ait été réelle en beaucoup de cas, et je le crois, mais sans parvenir à bien saisir la forme précise que la foi en Dieu, à la chute de l'homme, et au sacrifice expiatoire du Christ, ont pu donner à cette conversion dans des natures neuves et vraiment originales.
Le chef Païoré écrit à M. Atger et à moi :
« Salut à vous deux, aux enfants de votre maison, « et à vos parents en France.
« Il y a eu pour moi joie et satisfaction à te « rencontrer aux îles Touamotous, ô Arbousset. J'a- « vais un très vif désir que tu restasses au milieu . « de nous pour être notre ministre, ministre du « véritable EvangiJe , de cet Evangile qui s'est « conservé dans nos terres depuis le jour où les « missionnaires anglais nous l'ont apporté, comme « ils l'apportèrent à Tahiti et à Mooréa.
« Dans ces îles, l'Eglise de notre Seigneur était « restée endormie. Tu viens de la réveiller et de « verser dans le cœur des populations la paix du « Dieu vivant , comme on verse l'eau , et comme « la pluie descend du ciel sur une terre aride, (( pour la rendre joyeuse et productive.
« Que le Seigneur nous bénisse, et à tout jamais! (( Amen. »
— 3ia —
De Bon côté, le tavanâ Tamouta, de Fakarava, nous a écrit :
« Je vous salue dans le vrai Dieu Jéhovah. Je «salue aussi toute votre famille, même le petit « nourrisson Teiva.
« Il y a eu pour moi une très grande salisfac- « tion avoir Arbousset auxTouamotous. Notre afTec- « tion pour lui est pareille à rafTection qu'on a « pour un père, quand il est bon et compatissant. « Puisse ce sentiment-là durer pendant tout le « temps que vous prêcherez l'Evangile au milieu « de nous !
« Je suis satisfait de ce que les Eglises protes- ({ tantes, en France, nous aient porté secours, en ac- « cédant à notre désir, lorsqu'elles ont envoyé dans « ces contrées les ministres Arbousset et Atger. Le « souvenir du bien qu'elles nous ont fait restera dans « mon cœur jusqu'au dernier jour de ma vie.
« Salut à vous dans le vrai Dieu et à tout jamais. »
Le premier de ces chefs, Païoré, est d'une taille ordinaire; il a le front plombé, Fœil brillant; il porte moustache et va ordinairement en habit d'otfiçier français, relevé par trois galons. Je ne pense pas qu'il ait plus de cinquante ans. Personne ne lui reproche de manquer d'habileté. Régent des Touamotous depuis très peu de temps, on l'a vu conduire le peuple avec autorité, mais très sûrement, Aujour-
d'hui encore les naturels ont pour sa personne le plus grand respect. C'est « l'un des rares indigènes a connaissant bien les îles au point de vue de la « navigation, et sachant se servir des cartes, » dit de lui une récente publication du gouvernement protecteur.
Citons quelques preuves de son habileté, — Des sauvages arrivent un jour chez lui dans un but hostile. Attaqué par eux, il se défend, il les bat, mais au lieu de les détruire, il les incorpore à la population. Mettant ensuite deux ou trois chaloupes à l'eau, il court vers l'île d'oti ils sont sortis, fait des prisonniers et les amène à leurs frères, en disant : « Ces gens-là, je vais les civiliser, les changer môme en amis. » Et tel fut, en eSet, le résultat de cette manière d'agir.
Une autre fois, son. embarcation touche sur une terre inconnue, dont les habitants sont cannibales. Païoré entre avec eux en pourparlers. On convient qu'il laissera huit de ses sujets au milieu d'eux, à condition que leurs vies seront respectées. II s'éloigne ensuite avec deux hommes, mais, de retour après une courte absence, il trouve ses gens égorgés. « Qu'avez-vous fait là, demanda-t-il aux anthropophages? — Rien. — Vous allez manger ces huit corps-là? — Non. — Mes serviteurs vous avaient-ils dit quelque injure? — Oui. — Eh bien ! ne parlons plus d'eux, c'est chose finie, je ne vous veux pas de mal; ne m'en faites pas non plus, car si v9us m'en
' Digitize-SbyGcVOgle
faites, je vais vous consumer tous par un grand feu. — Mais où le prendras-tu? lui demandent les sauvages. — Dans ma poche. » Et glissant la main BOUS sa veste, il en tire deux allumettes chimiques et les frotte contre la doublure. A la vue du feu qui jaillit, les sauvages fuient épouvantés, et Thabile Paîoré, courant à son bateau, gagne le large; le reste de ses gens et lui étaient sauvés.
Arrivé près d'une île barbare, l'ex-régent voit le peuple se grouper sur le rivage. Une espèce de rodomont prend son canot et pagaye jusqu'à la chaloupe de l'étranger. Ce sauvage avait un habit de paille, orné de dents de requin, et il portait dans sa m,ain désarmes redoutables. Paîoré le prend parles épaules, le hisse dans son bateau-et lui dit : « Paix te soit!» Puis, par ses ordres, on apporte des étoffes européennes ; il les lui remet et le renvoie. Après spn départ, trois autres sauvages se présentent à lui de la même manière; il les endimanché tous et les renvoie. Gomment attaquer un homme qui se conduit de la sorte? Ces sauvages y renoncèrent, et Paîoré put de plus les évangéliser.
C'est de sa bouche même que je tiens ces piquantes histoires, ainsi que d'autres encore. 11 me les raconta un jour que je lui montrais deux photographies microscopiques représentant Napoléon III , et les défenseurs de l'Italie. Elles le ravirent d'admiration, et quand je lui demandai de m'en dire son avis.— «Ah I s*écria-t-il, si j'avais une chose pareille,
je pourrais encore hasarder ma vie. — Tu l'auras, niais plus tard, lui répondis-je. » Et plus tard , en effet, je me suis souvenu de. cette promesse, car Paioré m'a gagné le cœur. C'est une nature vraiment originale.
Du reste, je ne la crois pas exceptionnelle; on en trouve beaucoup d^autres qui valent la sienne dans l'archipel qu'il habite, comme, en général, sur toutes les îles du Protectorat français.
Mais il est temps de finir; je dois terminer ici ce livre et résumer ma pensée. Une intelligence naturelle plus ou moins grande, plus ou moins développée, une sagacité qui dégénère souvent en ruse, de l'énergie franche, quoique peu persévérante, beaucoup de force physique, de belles formes, expression remarquable de douceur sur la plupart des physionomies, rancunes très rares, pratiques religieuses bien établies, — voilà ce que j'ai pu le mieux constater parmi les populations que j'ai visitées, — mais un mal foncier, affreux, c'est que le sentiment moral paraisse leur avoir presque toujours fait défaut. Sous ce rapport, les fréquentes relâches de navires étrangers n'auront pas peu empiré les choses, en même temps qu'elles apportaient dans le pays d'autres maux particuliers à la civilisation.
En agriculture et quant au commerce, Tahiti vient d'entrer dans une voie de progrès, grâce à la sollicitude de notre gouvernement et à la courageuse
initiative d'une compagnie anglaise, qui veut exploiter les terres de Pomaré pour leur faire produire abondamment le coton, la canne à sucre et le . café.
Quant à l'œuvre de régénération religieuse, si bien commencée par les missionnaires anglais, elle se poursuit maintenant par des hommes dévoués qui sont venus de France, Moyennant la grâce divine, leurs pieux efforts ne sauraient demeurer infructueux, et jamais la Bible, si appréciée des indigènes, ne se montrera impuissante parmi eux.
Levez tos yeax sur l'anÎTers :
La moisson est blanchie ;
Les flU de cent peuples divers Déjà reprennent Tie.
Ils accourent joyeax A Christ, le Dieu des dieux.
Leur foi les sauve ; Et le riche et le pauvre
En lui trouvent un Rédempteur l
Mais quel pouvoir si surhumain
Ebranle ainsi le monde?
C'est le bras du Dieu souveraiUt
En qui la grâce abonde.
Ses prophètes Tout dit,
Jésus nous le prédit :
La terre entière
Doit aux jours de lumière Humblement adorer le Christ.
Âhl qae bientôt Tienne ce jour
Ot le Scythe et le More, El rAsiatiqoa à son tour.
Prés dtt Dieu qu'on implore,
InToqneront Jésus,
Seul Prince des élus,
Seule espérance
De rhomme en sa souffrance.
Et qui seul peut nous rendre heurenx l