RUE JACOB
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La question de Télagage, de son rejet ou de son adoption, a été si longtemps et si souvent controversée ; tant de plumes habiles et savantes' se sont livrées sur ce sujet à des discussions si acharnées, que je n'essayerai pas de renouveler ou même de rappeler ces luttes ardentes, où chaque parti avait peut-être tort et raison tout à la fois.
Je crois plus sage de me borner à rapporter simplement ici ce que j'ai observé de bon et de mauvais, et ce que j'ai vu faire ou fait moi-même de bien et de mal.
Le résultat, facile à constater de visu^ décidera la question dans le cas où mes observations et mes citations n'auraient pas suffi pour Téclairer, et prouvera, je l'espère, que si Télagage, mal compris et mal fait, est dangereux et nuisible, il est, au contraire, toujours avantageux et utile quand il est logiquement et habilement pratiqué.
n PREFACE.
Cependant, avant de connaître ces graves débats et ces avis si partagés, avant d'avoir assisté à ces longues controverses, devenues parfois si vives et si animées, guidé par un goût prononcé pour les beautés de la naturel par une sorte d'instinct, de révélation peut-être, et élevé dans un pays couvert de belles et immenses forêts, d'innombrables plantations de toutes essences, sans rien savoir encpre, et soupçonnant à peine les sérieuses questions qui occupaient déjà les sylviculteurs, j'ai été frappé, dès mes jeunes années, des inconvénients de deux systèmes également funestes à l'avenir forestier, et mis tour à tour en pratique sous mes yeux : d'un côté, l'absence complète et systématique de toute direction et de toute conduite des arbres indigènes à haute tige; de l'autre, l'application irréfléchie d'opérations inintelligentes ou même absurdes, que, sous le nom d'élagage, on faisait subir à ces arbres.
Tantôt, en effet, complètement négligés et abandonnés à eux-mêmes, et privés ainsi d'une notable partie de leur développement, et, par suite, de leur valeur future; tantôt soumis, suivant le caprice des propriétaires ou des locataires^ aux mutilations les plus irréfléchies et les plus barbares, les arbres de réserve dans les forêts ou ceux plantés en alignements me parurent présenter presque partout en France l'aspect le plus fâcheux, le plus déplorable, et n'offrir aucune ressource pour l'avenir.
Un étranger de distinction, frappé comme moi du hideuX
* ï^anaqiic, SyhanuniquG sonciii> N.yniphaîque sorores.
et triste spectacle qu'offrent aux yeux les arbres fibbeux et difformes plantes sur nos routes, comparait avec raison l'existence misérable de ces débris mutilés à une longue et douloureuse agonie.
Dominé par ces pénibles impressions de ma jeunesse, et surpris autant qu'affligé de voir négliger ou sacrifier si iriinlelligemment un des produits les plus riches du sol, j'ai cru, dans lespoir de rendre à nos grands végétaux leur rang, leur beauté et leur valeur, devoir chercher à conjurer en partie les inconvénients résultant de ces systèmes routiniers et vicieux, adoptés par l'ignorance, acceptés généralement sans examen ni raisonnement, et je me suis consacré tout entier à la recherche des moyens d'obtenir de meilleurs résultats.
Après avoir lu à peu près tout ce qui a été écrit sur ce sujet, après avoir parcouru et étudié une partie des forêts de l'Europe, peu satisfait de mes recherches, et trouvant partout, dans les livres aussi bien que dans la pratique, abandon com- ,plet, indifférence ou dénégation presque générale d'une part, et, de l'autre, incertitude, doute et contradiction, même parmi les quelques rares personnes qui, comprenant le mal, ne savaient en trouver le remède ou du moins ne l'indiquaient pas, j'ai tenté, en me livrant à de nombreuses expériences et à de minutieuses opérations, d'entrer dans une nouvelle voie.
Adoptant ce que je rencontrais de bon, repoussant ce qui me semblait vicieux ou funeste, praticien avant tout et plus habile à manier la serpe que la plume, j'ai pu me créer peu
à peu et suivre une méthode raisonnée de conduite des arbres de haut jet, méthode qui, si elle n'est pas entièrement nouvelle, est du moins plus complète, plus clairement et plus nettement formulée qu'elle ne Tavait été jusqu'à ce jour, et qui offre aussi cet avantage d'avoir été pratiquée plus en grand et pendant un plus long laps de temps qu'aucune autre.
Après bien des essais, des modifications et des améliorations successives, je puis enfin recommander et conseiller avec assurance ce nouveau système, que je n'ai cessé de mettre en pratique avec autant de soins que de persévérance, pour moi, ma famille ou quelques proches voisins.
Si Y on me demandait comment m'est venue la pensée de conduire et diriger des arbres forestiers et de haut jet par des soins constants et non interrompus à partir du moment où la jeune pousse se dégage des cotylédons et sort pour ainsi dire de la graine, je ne ferais pas l'orgueilleuse réponse que c'est « en y pensant toujours, » mais je dirais plus simplement et avec vérité que c'est en voyant se développer les arbres fruitiers et en pratiquant moi-même sur ces arbres ce qu'on appelle le pincement ou ébourgeonnement à œil pomsantj que l'idée m'a été suggérée pour la première fois d'agir de même à l'égard des arbres forestiers.
Cet ébourgeonnement, qui a pour but de conserver et utiliser, au profit du sujet, toute la sève qu'on laissait jusquelà se perdre dans l'alimentation d'une grande quantité de pousses inutiles et de branches mal placées ou gourmandes, qui, aussitôt après la taille, se développaient avec vigueur et
PRÉFACE. y
n'étaient supprimées annuellement qu'après qu'elles avaient pris leur accroissement au préjudice du corps et de la charpente du sujet, me parut applicable aux arbres de grandes dimensions.
Pensant, en effet, que si Ton trouvait un si grand avantage
pour les arbres fruitiers à arrêter avec Toutil ou à la main,
dès son apparition, la jeune pousse mal placée, ou même à
en prévenir le développement en faisant tomber le bourgeon
qui la renferme dès qu'on lé voit percer Técorce, on pourrait
agir de même à l'égard des arbres de grande taille et obtenir
lui pareil succès, je me décidai à tenter l'aventure, en su|)-
primant également, dès leur apparition et quand elles soni
faibles encore, les branches mal placées ou nuisibles, au lieu
de leur laisser prendre un accroissement inutile et même
préjudiciable à la forme et a la régularité du sujet , et
d'avoir recours à une amputation pour les retrancher plus
tard.
Telle a été l'origine de mes premiers essais, qui, perfectionnés et régularisés peu à pew , se sont répandus de proche en proche, et ont été adoptés dans plusieurs localités.
L'aspect tout nouveau des arbres ainsi traités et un succès consacré par trente ou quarante années d'expérience et do pratique attirèrent enfin plus particulièrement l'attention d'un certain nombre de propriétaires forestiers' sur les avantages de cette méthode ; ils vinrent l'étudier eux-mêmes sur plac« et la pratiquèrent ensuite dans leurs domaines, sous ma direction ou Civile de mes employés. Pleinement satisfaits des résultats, ces nouveaux adeptes m'ont avec instance engagé à
faire connaître le système qui leur avait si bien réussi et à lui donner quelque publicité dans l'intérêt de tous.
C'est donc pour satisfaire à leur obligeante demande que je dois faire paraître prochainement un Traité sur la questien forestière. Dans ce travail, basé sur une étude constante et sérieuse de tout ce qu'ont écrit et publié les maîtres en sylviculture, les forestiers français et étrangers les plus habiles, je traiterai toutes les questions qui se rattachent à cette science si négligée encore, quoique si digne d'intérêt et si remplie d'avenir. M'attachant surtout à ne point faire, cx)mme cela ne se voit que trop fréquemment, un livre avec des livres^ c'est-à-dire ne voulant point imiter ceux qui , se servant de ciseaux en guise de plumCy reproduisent ce qui a été déjà écrit ' et est connu de tout le monde, je me suis efforcé de ne mettre dans ce livre que des idées et des faits nouveaux ou négligés ; en un mot, le but que je me propose est de donner, non à ceux qui savent déjà, mais à ceux qui désirent apprendre, quelques utiles conseils appuyés par une longue expérience et applicables aux questions ci-dessous :
Indmîti discsint, i3t anient ineininisse péril i.
V Déboisement et reboisement des terrains vagues et des montagnes ; leur influence sur les inondations et la température :
T Étude du sol* et du sous-sol à reboiser ou à planter, exposition, altitude;
PRÉFACK. il
eV Aménagement en fntaie, taillis composé ou taillis simple, etc., etc.
4"* Fixation du terme d'exploitation, éclaircis et sartage, assiette des coupes ;
5° Coupes^sombres, coupes claires, coupes définitives, éclaircissements successifs ;
B*" Balivage, choix et conservation des sujets-réserve ;
7** Martelage, estimation, récolement;
8° Divers modes de vente, débit des bois, industrie ;
9° Exploitation, soins à Tabatage et au débardage, transports, etc., etc.
lO^Élagage, taille et conduite, direction, pansements divers ;
11° Dessèchements, assèchements, drainage, etc.
\T Réensemencements naturels, artificiels, semis, boutures et plançons ;
13" Plantations, contre-plantations, dépenses, entretien, gardes ;
1 4** Substitution des bonnes essences aux mauvaises, écobuage, culture alterne ;
15** Introduction et propagation d'essences étrangères nouvelles et propres au climat et à la nature du sol ;
Ifi'' Valeur ot prix des produits forestiers, avenir, etc.
1 7"* Nomenclature et causes des vices et maladies <les aihres; leui's ennemis, moyens curatifs, asphyxie, dégals du gibier, pacage, glandée, etc. , etc.
Je chercherai surtout, dans ce travail, à faire ressortir les inconvénients et les dangers divers de la destruction des forêts, et à pousser le cri d'alarme et de ralliement contre les destructeurs impitoyables et sans prévoyance.
Je répéterai, pour la centième fois s'il le faut, que le temps est venu, au point de vue forestier comme au point de vue pittoresque, d'avoir plus de respect pour ces vieux témoins d*un autre âge, ornements et parure de nQ3 campagnes, que nous ont transmis nos devanciers, et que nous faisons aveuglément disparaître sans même songer è les remplacer.
Quand je vois prononcer si légèrement la condamnation de nos magnifiques arbres et lever avec indifférence et sans regrets le marteau fatal sur ces doyens de nos forêts, dont ils sont la fortune et la gloire, je ne puis résister à la tentation de crier aux bourreaux, avec le suave chantre de nos jardins :
Avant d'exécuter un rigoureux arrêt,
Songez bien que du temps ils sont le lent ouvrage,
Que tout votre or ne peut racheter leur ombrage ,
En effet, il faut deux cents ans et plus pour obtenir un bel arbre, à son complet développement; quelques instants suffisent pour le mutiler, le déshonorer ou Tabattre !
Mais, en attendant la publication d'un travail d'aussi longue haleine, cédant à d'amicales instances, et encouragé par les éloges et Taccueil bienveillant qu'ont reçus mes efforts, , j'ai cru devoir extraire de mon Traité et donner par avance le résumé succinct et abrégé de quelques-uns des chapitres
qu'il renferme, dans Tespoir d'appeler, d'une part, sur les avantages et l'absolue nécessité de la taille et de la conduite progressive des arbres à haute tige, l'attention de ceux qui nient ces avantages ou négligent ces opérations, et, d'autre part, d'avertir et d'éclairer, s'il est possible, sur leurs véritables intérêts, ceux qui, tombant dans l'excès contraire, enlèvent toute valeur à ces arbres et détruisent tout leur avenir, par suite des déplorables mutilations auxquelles ils les soumettent.
J'ai pensé aussi qu'il était bon de faire connaître, afin de les rendre pratiques, les moyens d'augmenter sa fortune et celle de ses enfants, rappelant à ceux qui voudront m'imiter le conseil du chantre de la nature :
fnserc, Daphni, piros; carpent iiia poma nepotes,
pensée si bien reproduite par le bon la Fontaine :
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
Est-il rien, en effet, de plus consolant et de plus encourageant que la pensée de préparer aux siens un bel avenir, et de travailler pour ceux qui, dans l'ordre de la nature, doivent après nous jouir et profiter de nos travaux? Ah! plaignons les égoïstes, qui, jaloux d'un bonheur qu'ils ne peuvent comprendre ni apprécier, ne vivent que pour eux seuls ; et, leur rappelant cette bonne et douce pensée.
n PRÉFACE
Défendez-vous au sage
De se donner (îes soins pour le plaisir d'aulriii ?
engageons-les à vivre un peu pour les autres : ils j trouveront plus de charme que dans leur triste isolement. Nous n'aurons plus alors qu'un reproche à leur faire, celui de ne pas .avoir commencé plus tôt : quant à moi, c'est là mon seul regret.
Afin d'éviter ces mêmes regrets, souvent tardifs et slériles, à ceux qui voudront bien s'intéresser à la mission sylvicole que je crois devoir remplir, je leur dirai ici et leur répéterai souvent, après leur avoir dévoilé mes petits secrets pratiques et avoir établi sous leurs yeux le parallèle de ma méthode et des anciens procédés partout suivis : « Quel que soil votre âge, pour vous ou pour les autres, commencez au plus tôt, et persévérez. »
C'est sous ces impressions et avec la conliance que donnç une conviction profonde que, depuis près de quarante ans, j'ai créé de vastes pépinières où se trouvent toutes les essences connues pouvant supporter notre climat, et d'où sont sortis plusieurs millions de plants, entre autres près de vingt-cinq mille sujets de haute tige plantés en avenues ou en bordures, et tous conduits d'après la méthode que j'ai adoptée et que je vi^ns ici développer et conseiller à ceux qui voudront faire ou améliorer des plantations.
Tel a été mon but en traçant ces lignes, adressées à tous les propriétaires et administrateurs de bois ou de plantations
PRÉFACE. ir,
de quelque importance, et en extrayant ces quelques avis purement pratiques de l'ouvrage plus complet et plus sérieux dont j'ai parlé plus haut.
Puissent ces avis, fruits de l'expérience, être de quelque utilité h ceux pour qui ils ont été écrits !
llabcnt sua faia libelH i !
* TiC succès inattendu de ces deux chapitres, l'approbation flatteuse das memlires les plus distingués de radmmistration des ponts et chaussées, c«Ue des savants professeurs et chefs de FËcole impériale forestière, la reproduction dans les grands journaux de la France et de Tétranger, les fréquentes visites faites aux ateliers, les demandes d'élagueurs et Tenvoi continuel d'élèves à former, enfin Timitation et Tadoption déjà très-étendues de cette nouvelle méthode, joints au rapide épuisement d'un premier tirage, ont fait désirer la publication d'une nouvelle édition. Nous la donnons aujourd'hui au public, après l'avoir retouchée et augmentée d'éclaircissements utiles et de réponses à de sérieuses observations, sous forme de questions et de doutes, récemment adressées à l'auteur. Nous y avons joint aussi douze planches plus importantes et entièrement nouvelles exécutées d'après nature. L'auteur a cru devoir, pour rassurer ses lecteurs, prendre d'abord et conserver ici le titre de taUle et conduite, etc., en opposition avec le nom justement redouté à'élagage, car la manière inconsidérée et barbare dont on pratique gêneralement cette opération effraye à bon droit ceux qui en sont journellement témoins, même au prétendu centre de la civilisation.
(yote de r Éditeur. )