SIXIÈME OBSERVATION
Il me reste à examiner l'opération d'élagage appliquée avec réserve et discernement aux arbres modernes et à ceux dits vieilles écorces.
Si la théorie de Dupetit-Thouars (acceptée par un grand nombre de botanistes) sur Taccroissement en grosseur des arbres est vraie, chaque branche, chaque ramille sur cette branche, sont autant de petits arbres émettant tous des fais* ceaux fibro-vasculaires, des racines, qui, se prolongeant entre la tige et Técorce au travers de la sève descendante (cambium), élaborée par les feuilles et les rameaux, vont re-
joindre les racines de Tarbre en le grossissant annuellement de tous leurs faisceaux entrelacés ; si, dis-je, cette théorie est vraie, il doit s'ensuivre que chaque suppression de branche un peu importanle doit être nuisible à Taccroissement de Tarbre.
L'endosmose, loi. par laquelle on explique l'ascension de la sève, serait insuffisante si les bourgeons de Farbre ne venaient pas à son aide, et si, par une forte aspiration, ils n'attiraient la sève jusqu'aux extrémités des branches; or la suppression de celles-ci doit donc encore, dans ce cas, être nuisible à la végétation de l'arbre.
Un exemple frappant que j'ai sous les yeux est venu me confirmer ces théories.
La futaie du Parc et celle de Bellefontaine sont toutes deux du même âge, dans un sol à peu près semblable et de bonne qualité. Les arbres de la futaie du Parc ont pUis de branches et sont moins élevés dans leur hauteur totale que ceux de Bellefontaine.
J'ai pris dans l'intérieur de chacune de ces futaies vingt arbres au hasard et à la suite les uns des autres. J'ai eu dans la futaie du Parc : hauteur moyenne du pied de l'arbre à la première branche, 9". 50; — circonférence moyenne, 0".96; produit total des vingt arbres, en décistères, 76. Dans Bellefontaine : hauteur moyenne du pied de l'arbre à la première branche, 10". 30; — circonférence moyenne, 0". 86; produit total des vingt arbres, en décistères, 65; différence en faveur de la futaie du Parc, H décistères.
Je ne veux nullement discuter ici l'ensemble de la théorie
du célèbre botaniste; je dirai seulement que la pratique a prouvé qu'un trop grand nombre de branches laissées à un arbre, outre qu'il enlève à cet arbre sa plus grande valeur industrielle en bornant ou arrêtant le développement de sa tige, absorbe au profit de parties peu recherchées et sans valeur les éléments nutritifs qui auraient augmenté dans une forte proportion les dimensions de la portion industrielle et vraiment lucrative. En effet, toute la sève dépensée sans profit sérieux à Talimentation d'une énorme tête réservée à un arbre de grande taille, tête hors de proportion avec les besoins d'attraction et d'élaboration de cette sève ascendante et descendante, aurait contribué à l'augmentation de la tige en longueur aussi bien qu'en grosseur. Si donc l'opération, pratiquée avec discernement et dans de bonnes conditions, doit, en réduisant à de justes proportions la tête ou houpier de l'arbre, supprimer toutes les branches inutiles ou mal placées, et surtout faire disparaître entièrement toutes les loupes, bourgeons ou broussins qui, sortant généralement du périmètre de l'arbre sur toute sa longueur quand on l'a élagué tfop haut, interceptent, resserrent, détournent et obstruent les faisceaux fibro-vasculaires conducteurs de la sève, ce résultat préventif et immanquable n'aura dans l'application aucun des inconvénients que semblerait faire craindre la tliéorie de Dupetit-Thouars.
Une longue expérience a prouvé, au contraire, que l'arbre ainsi traité et conduit, conservant une somme de rameaux et de feuilles bien suffisante à son alimentation, prenait un accroissement plus rapide et acquérait en moins de temps, par suite de la prompte et facile circulation de la sève dégagée de toutes entraves et parcourant avec facilité des conduits
réguliers, parallèles et verticaux, un développement plus considérable dans sa portion industrielle que s'il eût été abandonné à lui-même et fût resté chargé d'une tête ou houpicr hors de proportion avec son corps.
La diminution calculée de la tête des arbres-réserves a en outre rinappréciable avantage de rendre plus rares chez eux quelques-unes des maladies accidentelles auxquelles les expose la trop grande envergure ou étendue en surface de leurs maîtresses branches horizontales abandonnées à elles-mêmes, telles que la roulure, la lunure, la cadranure et autres vices qui leur ôtent leur plus grande valeur, et qui proviennent de la torsion que subissent ces branches par suite de la trop grande prise qu'elles offreat aux vents d'orage et même aux vents réguliers, en raison de la longueur du levier qu'elles leur présentent.
Quant aux fractures et ruptures complètes ou partielles, et aux autres ravages si fréquents que les ouragans, la neige, le givre ou le verglas, exercent sur les branches divergentes, démesurément longues, diffuses ou pendantes des sujets négligés, ils eussent été complètement prévenus si ces arbres avaient été soumis dès leur jeunesse à la taille et à la conduite que je ne cesse de recommander*.
< On a pu voir en effet, lors des violentes teoipôtes qui ont sévi sur certaines coiiirces, et notamment lors du coup de vent terrible qui, le 16 juin dernier, a renverse ou brisé en quelques minutes des milliers d'arbres, que ceux traités d'après ma méthode avaient échappé presque tous, tandis que ceux qui avaient été élagués outre mesure ou qu'on avait entièrement négligés n'offraient plus que de hideux squelettes et d'informes débris.