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Taillevent

L'Espinoii/o. coiio rpinr de la cliaîiu' côvoïK^lo. nialiiié les rcsistancos du sol cl du cdimal (incllc oppose à riiomnio. a vu riioiuim» s"('>lal)lir daus ses païaut^s les plus dévaslés. les [)lus redoutables. La conquête de cette rocaille énorme commença par les bas-fonds, où des eaux vives entretenaient des pâturages

propices à Irlcve des bestiaux; puis, de proche en proche, elle gagna les pentes, parmi les chênes verts ou les ajoncs ébouriffés; enfin, elle asservit les sommets et s'y installa contre les vents déchaînés.

Vers 183o, l'Espinouze, du Caroux au Marcou, n'avait pas une vallée, une combe, une fissure de roc, un plateau qui ne fussent habités. Ici, le gros bourg de Saint-Gervais-sur-Mare ; plus loin, le village de Caslanet-le-Haut; puis les hameaux de Rosis et de Douch; puis, à gauche et à droite, derrière et devant, cent métairies, cent bordes éparpillées.

Roqucfixade, un endroit de quarante feux, blotti à la base du Roudil, bloc granitique qui, de l'Hérault, profile sa croupe sombre vers le Tarn, Roquefixade est certainement le coin de l'Espinouze qu'on a dû envahir le dernier. C'est que là tout était obstacle à la vie : pas un pouce de terre végétale; des pierres roulées, encore des pierres roulées se déployant à perte de vue comme une lèpre hideuse, des hauteurs du Roudil, toujours disposé à de nouveaux éboulements, au fond du val d'Aiguetorte, sans un arbre, sans une touffe de gazon. Mais il y avait de l'eau dans le quartier de Roquefixade, et cette eau, abondante, savoureuse, jaillissant de la roche déchiquetée, arracha ce pays perdu à sa désolation.

Des actes notariés rapportent qu'en juin 1792, Jacques Servièrcs, « tisseur de toile et de serge, natif de Gastanct-le-Haut, ayant acquis huit cents journaux de terrain au tènement de Roquefixade, avait bâti une métairie appelée FlgueroUes, sur le ruisseau d'Aiguetorte, et y avait pris demeurance avec sa femme et ses enfants ».

Ce hardi pionnier, dont quelques vieillards là-bas se souvenaient en 1835, aidé de ses fils, Jérôme, Antoine, Pierre, (îuilhuime, quatre gaillards robustes et déterminés, fit reculer les pierrailles du Roudil, découvrit des lambeaux de bonne terre, les fertilisa moyennant une irrigation habile, obtint de I herbe, trouva des bètes à engraisser, put fumer son domaine, finalement combla son boursicaut à souhait.

(^ei)endanl, bien que les herbages procurassent de belles

pi^cos sonnnntos oi trôhuchantcs, ni Jacques Sorvièros ni ses fils ne négligeaient le fil et la laine, ces premiers artisans de leur fortune. Dès octobre, les moutons, les brebis livrés à des marchands de Brusque ou de Lacaune, soit pour la boucherie, soit pour la mise-bas en des contrées moins

inhospilalières, les métiers de Caslanel élaienl dressés dans les étables vides de la métairie, et, les pieds des travailleurs se posant sur les marches de peuplier, les boiseries grinçaienl joyeusement.

Quelles journées farcies de gain, quand, la neige couvrant monts, combes ef vallées, on ne pouvait hasarder les sabots dehors! Le silence s'étendait au loin sur le Houdil et sur le

I.ouvai't, son firre jiinioan. co silonco do la noigo, si particiilior, si accablant, qui forait cioiro à la mort do tout ot de tous. Mais, à Figuorollos, on no se préoccupait aucunomonl des jeux terribles do latmosplière : on trimait jusqu'à la fin du jour, ol souvent la navette prolongeait son bruit strident entre les fils tendus do la cbaîne, tandis que deux cbandelles, vives comme dos prunelles de loup, regardaient obstinément dans la nuil.

Vax 1tS23, les toiles et les serges de Roquefixadc avaient acquis une telle réputation dans le pays que, pour répondre à d'incessantes commandos, on dut songer à augmenter la fabrication. Jac(|ues Servières était mort, et l'aîné de ses fils, Jérôme, lui avait succédé dans la famille avec l'auloi-ité d'un roi absolu. Jérôme parlait, et on se rendait à ses avis; il commandait, et on obéissait. Lui seul avait obtenu de son père, véritable personnage féodal, la permission de se marier, et cotte faveur, que ses frères n'auraient pas osé solliciter, le montait baut dans leur estime. Malbeureusement, l'union do Jérôme Servières avec Célestine Lavit, do Rosis, n'avait pas été féconde : un enfant unique était né, Frédéric, un garçonnet cbétif, âgé de douze ans en 1823.

Durant les glaciales soirées d'biver, quand la neige s'accumulait sur le Roudil et sur le Louvart, roulait ses avalanches vers les ruisseaux de l'Aiguetorte et du Bidourlat, il arrivait souvent aux quatre frères, groupés devant le feu, d'assister au |)romior sommeil du petit Frédéric, endormi sur une escabelle do frèno, on une encoignure de la cheminée. Etaient-ce les yeux do Jérôme, ceux d'Antoine, ceux de Pierre, ceux de Guillaume, ceux de Célestine qui regardaient l'enfant avec le plus d'émotion, le plus de tendi'osso? Impossible de le dii'O. L'attitude de chacun, un mot échappé d'une bouche dénonçaient, chez les propriétaires de Figuerolles, la morne affection passionnée pour l'héritier de la maison.

— Ah! s'il pouvait se fortifier! disait le père.

— Il se fortifiera! s'écriaient les trois oncles.

— l'rions Dieu! intervenait la mère, i)alpilante.

Tous tiraionl loiir barrette, et, courbés sur le petiot, récitaient à son intention : « Notre Père qui êtes aux Cieux... »

Roquefixade pi'end son nom d'une rocbe liante de vingt-cinq mètres environ, fixe, debout, à cinquante pas du luisseau d'Aiguetorte, dans les profondeurs du sol. Aux révolutions du globe, quand la croûte de l'Espinouze commençait à durcir, le Roudil, qu'un craquement venait de débarrasser du Louvart, le Roudil, trop chargé encore, lança au loin ce quartier de gi'anit })our alléger sa tète, et celui-ci, après avoir roulé au hasard parmi les décombres, trouva son assiette, creusa son trou.

Un géologue de Saint-Gervais, fort renseigné sur la formation de cette partie des Cévennes, veut que le bloc de Roquefixade n'ait pas été précij)ité du haut du Roudil, mais qu'il se soit détaché du flanc méridional de cette masse par l'etTort des eaux souterraines travaillant à se frayer une issue.

Ce qui semblerait donner quehjue vraisemblance à cette opinion, soutenue d'ailleurs par M. Combal, membre de In Société archéolot/ique de liéziers, sinon avec l'éclat d'un gi'aiid talent, du moins avec l'énergie d'une conviction inébranlable, c'est le jaillissement du ruisseau d'Aigtietorle, du ruisseau de Veait tordue, pour traduire le j)atois du pays, qui, |)ar trois jets, s'échappe des excavations du Roudil. M. Combal, acharné à fortifier sa thèse d'arguments décisifs, a eu la patience de dresser des échelles le long du bloc de Roquefixade, le long de la cassure j)résumée du Roudil, et d'obtenir des moulages de certains points caractéristiques. Ces points divers — saillies et profondeurs — « se correspondent admirablement », nous dit en son langage d'archéologue le très honorable M. Combal.

Nous n'y regarderons })as de si près.

Pour nous, il nous importe moins de connaître ce qui se passa en ce coin de terre aux âges primitifs, que de savoir ce (|ue les hommes en lirenl depuis, surtout ce qu'il devint sous la pioche des Servières, implantés à Roquefixade dès 1792.

Vers le printemps de l'année 183o, le pays de Roquefixade

avail ponlu l'aspect do riulessc, de dévastation que nous lui avons vu. Non seulement un gazon vert et dru reluisait le long de l'Aiguetorte, accompagnant celte eau libre, tapageuse jusqu'au fond du val; mais les arbres plantés en 1792, découvrant une veine de terre, avaient })Oussé, et c'étaient d'épaisses taches d'ombre de toutes parts. Aux alentours de la roche fixe, vingt maisons avaient surgi, tout un village était né. Musique bien douce aux oreilles des gens de Figuerolles ! par les fenêtres ouvertes, on entendait le battant des métiers faire des siennes, la navette siffler sa chanson. Le fils « chétif » de Jérôme Servières et de Gélestine Lavit, Frédéric, s'était fortifié, avait poussé, lui aussi, avec les rouvres, les frênes, les châtaigniers, et, guidé par son père, soutenu par ses oncles, excité par son génie, l'àpre génie de son grand-pére, il accomplissait des merveilles aux pentes du Roudil et du Louvart.

Tandis que Jérôme, Antoine, Pierre, Guillaume, solides à leur poste de combat, appelaient, de Saint-Gervais, de La Salvetat, une colonie de tisserands, les installaient en des maisonnettes appropriées pour recevoir un ou plusieurs métiers, allouaient à chaque nouveau venu deux journaux de terre à dcpierrer en vue d'obtenir un jardin que l'Aiguetorte arroserait, lui, Frédéric, plein de force et déjà très positif, très madré, se perdait en des projets dont la pensée seule le soulevait de terre, le grisait à le faire trébucher comme ivre sur les chemins.

Sa première grande entreprise fut l'érection de Roquefixade en paroisse. Malgré l'âge qui les inclinait déjà et menaçait de les plier en deux prochainement, son père et ses oncles, appuyés sur de longs bâtons dépassant leur tête, descendaient encore le dimanche à Castanet-le-Haut pour entendre la messe; mais il y avait beau temps que Gélestine Lavit, de Rosis, déjetée par le Iravail, tordue par une sciatique tenace, ne pouvait plus se hasarder dans les sentiers de la montagne. 11 n'était pas rare qu'au retour des offices, suivis ponctuellement, Frédéric trouvât sa mère en j)Ieurs.

— Je ne reverrai plus le bon Dieu dans son église, sanglotait la pauvre femme, je ne reverrai plus le bon Dieu...

— Vous le rcvcrrez dans son église, le bon Dieu, je vous le jure! lui al"lirniait-il.

On ne saurait croire la souplesse, rinlelligence, la résolution, lintiigue, la diplomatie que déploya notre jeune paysan de l'Espinouze pour obtenir un curé. Quand le préfet l'eut écarté, quand l'évoque lui eut fermé au nez la porte de son palais, il introduisit une pétition des deux cents habitants de Roquefixade auprès du Conseil général, et comme il avait pris soin de gagner à sa cause le membre le plus induent de l'assemblée départementale, le conseiller général d'Olargues, M. Raymond Sorbier, un vote favorable à la création d'une nouvelle paroisse dans le canton de Saint-Gervais-sur-Mare fut enlevé de haute lutte. Mais, somme toute, ce vote n'avait que la valeur d'un vœu exprimé, et l'administration préfectorale demeurait maîtresse du teriain.

Que tenter à présent?

Frédéric réfléchit et jugoa que le préfet, tout de même, avait reçu un coup. Avec l'entctcmcnt des cerveaux à idée fixe, il revint de plus belle à la charge. Seulem^^nt, cette fois, il chercha ses appuis dans le clergé.

A cette époque, Saint-Gervais avait pour curé-doyen l'abbé Justinius Tardieu, dont la réputation de sainteté était universelle en l'étendue des Cévenues méridionales. Un mardi, jour de marché, vers midi, au moment de se mettre à table, le respectable M. Tardieu vit son presbytère envahi par quatre vieillards de haute mine, une vieille femme courbée sur un brin de buis, un homme jeune à la ligure bien ouverte, à l'œil vif, très libre, très dégagé dans son maintien. C'était le clan de Servières descendu du Roudil pour solliciter la messe à Roquefixade, le bon Dieu à Roquefixade, en une église dont « on ferait les frais ».

Frédéric développa ses motifs, et le doyen l'écouta sans l'interrompre. Mais deux choses touchèrent M. Tardieu plus à fond que le discours du plus jeune des Servières : l'attitude (le .lérôme, d'Anloiup, do Pierre, de Guillaume, chapeaux bas, silencieux, raidis de respect, recueillis comme à l'église; surtout les larmes que, de temps h autre, tandis que son fils pérorait, repérorait, Célcstine essuyait furtivement.

— Mes bravos j^ens. leur dit-il, je ne réponds pas de vous obtenir un curé dans les vingt-quatre heures; toutefois, j'en prends rengagement, avant un an

on chantera la messe chez vous... ,

Bâtissez l'église.

En eiïet, huit ou dix mois après, ral)bé Alype Lautier, vicaire à Olargues, était nommé

desservant de Roquefixadc-sous-

Roudil.

Ce succès avait singulièrement grandi Frédéric Servières. — A-l-il le bias long! répélait-on dans les trois cents métairies du (^aroux, de l'Kspinouze, du Marcou.

!*oui' lui, il ne songeait guère à triom[)hei'. 11 n'eu avait pas

le temps. Emporté déjà par la passion de l'argent, qui devait dévorer sa vie, une double i)réoccupation le dominait : d'abord, donner plus d'étendue ù ses pâturages pour être à même, à la belle saison, de nourrir un plus grand nombre de bètes; puis ouvrir de nouveaux débouchés à l'écoulement des toiles et des serges, car, par la production incessante, le magasin se trouverait bientôt encombré.

Comme la vente des bestiaux rapportait des sacs d'écus francs et ronds, dont nul crédit ne retardait le versement en ses mains, Frédéric,, après avoir enti'aîné son ])ère, ses oncles, sa mère dans son mouvement vertigineux d'ambition, planta la pioche en pleins biitiments de Figuerolles. Il ne s'agissait pas, certes, de mettre à bas l'antique maison familiale, le monument dû à l'industrie de Jacques Servières, l'ancêtre respecté, le premier occupant de Roquefixade ; il importait seulement d'édifier des étables plus vastes et mieux aménagées.

Ces étables spacieuses, bêlantes, dont le jeune paysan, dans ses songes, avait eu la vision très ludte, ainsi que Jacob, un autre nourrisseur de bêtes, eut la vision très nette de l'échelle mystérieuse gravie par les anges, ces étables s'étendraient, à droite et à gauche de Figuerolles, entre la montagne abrupte du Koudil et la roche fixe qui s'en était détachée.

L'activité fut telle à la métairie. (|u'absorbé par cent travaux à la fois, Frédéric n'entendit pas i-àler et mourir le |)lu> jeune de ses oncles, Guillaume Servières, exténué, vaincu. \\\\ dehors de l'équipe des maçons bâtissant les bergeries, une équipe de ter rassiers creusait des fossés pour une nieilleiii'e distribution des eaux, traçait des chemins paimi les rochers, et il était bien difficile d'entendre passer la Mort dans le remuement des truelles, des pics, des pioches, dans les détonations de la poudre faisant sauter le granit en éclat.

D'ailleurs, Frédéric était si heureux de tant de grandes choses se réalisant par son ordre, au jour la journée! 11 avait usurpé tous les pouvoirs à la métairie, il les tenait tous. D'aventure, il lui arrivait de quitter son lit, où je ne sais quelle lièvre d'orgueil l'empêchait de dormir, et de monter, la nuit, hors d'haleine,

jusqu'au platoau <Iu Louvaii. Cette cime lieibue, séparc^e du Routlil par une échancrure rocheuse, surplombait, à gauche, Figueroi h^s et, par-dessus des panaches de figuiers sauvages, lui mettait une belle couronne verte au front. De ce point, noire homme, tout yeux, découvrait les maisonnettes de Ho(|ue(ixade groupées, sous la lune, contre la roche fixe; puis il dénuMait les sentiers s'entre-croisant dans vingt directions; puis il s'enivrait de la vue des eaux s'épanchant en nappes bi'i liantes parmi les gazons épais, presque noirs à force d'être abreuvés ; puis enfin il contemplait, plus près de lui, les bâtiments des étables, qui abriteraient bientôt des milliers et des milliers de moutons. Et tout cela était l'œuvre des Servières ! et tout cela était surtout son (l'uvrc à lui !...

Mais si ce paysan, âpre à la curée des écus, avait paru j)en sensible à la perte de son oncle Guillaume, un matin un coup l'atteignit (|ui le tcM'rassa.

Le dernier ouvrier avait détalé vers son endroit, et cinq cents bètes arrivaient de la vallée de l'Agout pour tondre les herbages neufs. La joie était grande à Figuerolles, envahie par les troupeaux les plus populeux qu'elle eût jamais reçus, par des bandes de chiens hurlants, par une armée de pâtres affamés. Frédéric, à la porte charretière de la métairie, se frottait les mains, comptant les moutons au fur et à mesure qu'ils entraient, maintenus par les chiens en colonne serrée, conduits par les capitaines-béliers à sonnailles retentissantes. Soudain, un cri éclate. Il reconnaît la voix de la Cdmbotte, la maîtresse servante de la maison qu'il a laissée auprès de sa mère malade depuis la fin des travaux. Blessé à quelque endroit profond de son être, il plante là chiens, moutons, bergers, et s'élance. Célestine Lavit est couchée dans son lit, immobile, rigide, plus blanche que ses draps.

— Ma mère! ma mère!... hurle-t-il, la soulevant, la serrant contre sa poitiine.

Ilélas ! rien n'y fait. La pauvre fcMiime est moi'le, dévorée à son tour, comme (îuillaume, par le travail, mangée par notre terre cévenole si vorace, qui réclame toutes les forces de celui qui la cultive et lui rend à peine un morceau de pain.

MO.NSIEUlt .' FRKUKUIC. H

« MONSIEUR » FRÉDEIUC

Fiédcric demeina cissommo du coup. Pour la première fois de sa vie, ce paysan éprouva qu'il y avait autre chose au monde que les bâtisses, les troupeaux, l'argent. — Qu'y avait-il? — H ne le savait clairement. Mais la mort de sa mcM-e remuait en lui un homme nouveau, un homme qu'il ne connaissait pas, un homme désespéré, un homme douloureux à qui tout faisait mal, de la pointe des pieds à la cime des cheveux.

Un jour, comme son père le pressait de reprendre force, de se redresser pour le travail, il lui répondit :

— Si ma mère n'avait pas travaillé avec tant de courage, je l'aurais encore, et Figuerolles ne serait pas vide pour moi.

Il est certain qu'il passait le moins de temps possible à la métairie. Il entrait, s'asseyait, mangeait trois cuillerées de soupe, repartait.

— Pourvu qu'il ne devienne pas innocent!... marmollail Jérôme, effrayé à la lin.

— Oui, pourvu (ju'il ne devienne pas innocent!... se lamentait Antoine.

— Quand on pense que celte année, tant par l'aflluence des bctes que par la vente de nos serges et de nos toiles, est notre meilleure année!... pleurnichait Pierre.

— Vous parle/ toujours de vos richesses, vous autres, intervint une fois la Camhotle. Ne dirait-on pas que les richesses sont tout, en vérité. Moi, telle que vous me voyez, il y a huit ans (ju(> j'ai perdu ici mon petit Luc, un enfanlelet, le seul ([ue j'ai eu, et je serais morte si le bon Dieu ne m'avait un brin consolée... Savez-vous ce que je ferais à votre place?...

— Que feriez-vous, Cambotte? demandèrent-ils.

— Je |)riei'ais M. le curé Laulier de visiter M. Frédéric et de lui remonter ses sens de raison.

Tandis qu'on se coniplaignait à FigucroUes, lui, « Monsieur» Frédéric, cause de l'anxiété générale, parcourait le pays à bride abattue. Parfois, aux environs du cimetière de Roquefixade, dans le creux de la vallée, les tisserands des environs l'entendaient gémir, puis ils le voyaient s'emporter en folles courses, s'enfoncer dans [es saulaies feuillues de l'Aiguctortc, disparaître sous leur voile épais.

L'endroit que préférait le fils de Célestine Lavit pour y promener son amère mélancolie, son désœuvrement épouvantable, c'était le plateau du Louvart, Sur ce sommet balayé des vents, dans cette nature désolée, aux rives da Bidourlat solitaire, il épanchait sa douleur en longues paroles, il osait pleurer, ce qu'il n'eût pas fait à la métairie où, encore que le cœur lui crevât souvent, il ne laissait jamais tomber une plainte de sa bouche, une larme de ses yeux. Ses entrailles avaient été ouvertes par le plus cruel déchirement; mais une pudeur farouche ne lui permettait pas d'étaler sa torture : il la voulait sienne, toute sienne, jalousement.

Le dos toui'ué à lîoquelixade pour ne plus voir les bergeries debout, les sentiers parmi les décombres, toutes choses qui lavaient passionné et qui, par le souvenir de sa mère épuisée là jusqu'au dernier souffle, lui étaient devenues odieuses, il laissait errer ses regards au loin, A ces hauteurs, l'Espinouze ne lui paraissait plus une montagne : c'étaient des ondulations de terrains, puis d'autres ondulations après les premières, puis d'autres, puis d'autres se succédant à l'infini et s'abaissant d'une manière imperceptible à mesure qu'elles s'éloignaient du Roudil. Parfois, une rocaille dressait sa pointe, une croupe faisait saillie, une muraille de granit montait comme un rempart; mais, somme toute, la ligne générale suivait une échelle descendante, à certains endroits avait l'air de se précipiter, laissant des vides, des abiiues noirs efl'rayants. Dans le vague de son esprit ébranlé, qui, pourtant, à certains jours, tentait un efl'ort vers sa reruiissance, vers sa reconstitution plénière, Frédéric, |)()iir (|iii ri']s|)inouze, du (^aroux au Marcou, n'avait pas un coin, "'" rédiiil ([n'il n'ciil foulé, chcrchail à niellre chaque village

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