‹ TailleventChapitre 2 sur 58 · MONSIEUR « FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

MONSIEUR « FRÉDÉRIC

à sa place, chaque métairie à sa place, dans l'iiiexlricable réseau de brèches, de contreforts, d'anfractuosités, d'arètcs se déployant à perte de vue. Le doigt levé, il disait :

« Là-bas est Saint-Gervais ; là-bas, Taussac ; là-bas, Vilicmagnc, à ma gauche, dans la vallée de la Marc; puis, à ma droite, Salvergues, Cambon, Fraïsse, dans la vallée de l'Agout... »

Octobre était venu, et, de-ci, de-là, des llocons de neige flottaient dans l'atmosphère refroidie, toute blanche. Le ciel prenait je ne sais quel aspect dur, refrogné, avec de petites crevasses grises d'où s'échapperaient bientôt les avalanches qui enterreraient le pays. Le Roudil, dont les premières gelées avaient brûlé les frênes, le Louvart, dont elles avaient roussi les gazons, se dressaient au-dessus de Figuerolles, dépouillés, rigides, dans les attitudes menaçantes de l'hiver.

Un matin, les maîtres des trou[)eaii.\ ([ui, dès avril, étaient venus chercher pâture à Roquelixade, arrivèrent à la métairie, réglèrent leui' com[)te avec Jérôme, dénouèrent leurs ceintures rebondies, payèrent rubis sur l'ongle, et, moutons, brebis, agneaux retirés des étables, se disposèrent à les amener vers les bas pays. Frédéi'ic, |)laMlé au seuil de Figuerolles, regardait, les lèvres serrées. Ce fut tout au monde s'il répondit un mol aux pâtres des vallées de l'Urb, de la longue, de l'Agout lui adressant leurs souhaits au passage.

— Et portez-vous bien, monsieur F^rédéric, portez-vous bien, au moins! lui répétaient-ils, la main au chapeau.

— Vous aussi, bergers! articulait-il péniblenuuit.

Son père, ses oncles, la Cambolte, Uascol, mari de la (]ambotte, comptaient, recomptaient les pièces blanches, les empilaient en des sachets solides de toile de genêt, les remisaient en des coffres de chêne boulonnés sous le lit de Jérôme, et lui, toujours immobile à l'entrée de la métairie, suivait des yeux les tarrines, — c'est le nom cju'on donne chez nous aux grandes agglomérations de bêtes descendant des hautes plaines ou y montant, — suivait des yeux les tarrines qui s'éloignaient. Files s'étaient déioulées le long de l'Aiguetorle, s'étaient un brin désal-

lérécs, puis avaient loiiriir sous le commandement des chiens et enfilé le sentier raide du Louvarl. Mû par une envie singulière, Frédéric décolle ses pieds du sol, s'élance dans un raccourci. Il touchait à la crête du Louvart avant les troupeaux. H avait l'air

^- réjoui d'une course si vite,

et il articulait des paroles vides de sens. Devenait- il fou décidément?

Bien qu'un peu pâle et l)rumeux, le jour était nuiguilique. Le soleil avait encore des douceurs, des sourires, comme des Icndicsses pour ce Louvart sauvage, où les ajoncs aux rives (lu Hidoiirlat n'avaient pas perdu leurs lleurettes d'oi-, où des pa(juets de broussailles conservaient des brindilles vertes, des

« MOiNSIEUR ). FREDEHIC. 15

rameaux fouillus. Frédéric se tapil dorrièro un roc, son réduit habituel, et cliorcha les tarriuos dans l'élondue. Il entendait les lourdes clochettes tinlinnahulanl au col des capitaines-béliers, il saisissait le bruissement obscur d'un long piétinement; mais il ne démêlait pas une tête de bétail. Tout à coup, les tarrines, enfouies dans un ravin, émergèrent du coté de La Fresnaye. Un jet de lumière les dora. Que c'était donc beau, les bêtes! Frédéric admira les troupeaux (ju'il avait nourris s'en allant en bon ordre à travers le plateau, et l'orgueil, ce péché mignon auquel il n'avait pas succombé depuis longtemps, lui gonfla la narine, lui souleva les cheveux.

Les tarrines, lancées, faisaient du chemin à travers le Louvart. Déjà elles touchaient au quartier de Tirebosc, un endroit sinistre, coupé de hautes rocailles, de bois épais, au quartier de Tirebosc, refuge ordinaii-e des loups, dont la région était infestée. Servières se dressa sui' la jjoinle des orteils. Les bergers, superbes tout à l'heure avec leurs guêtres montantes à boutons de métal, leurs grisaoudos flottantes, — deux mètres de toile bise avec un ti'ou au milieu pour passer la tête, — leui's chapeaux de feutre noir rej(>lé siii' les épaules, leurs bâtons démesurés, les bergers décroissaient, atténués par la distance, mangés par l'immensité. Tout s'effaça. Il ne restait plus à l'hori/on qu'un nuage sombre rasant le sol, se confondant avec le fond graveleux de la lande, avec les masses forestières de Tirebosc.

Frédéi'ic eut une nouvelle bouffée d'orgueil.

<( Quand je pense, se dit-il, ([ue nu)n grand-père, que mon père nourrissaient à peine cent ou deux cents nu)utons, et que moi, j'en ai nourri cette année près de sept cents. Mon grandpère, mon j)ère vendaient leui's bêles pour la bouchei-ie; moi. je n'en vends pas une, car je n'engraisse pas pour l'abattoir. Moi, je suis un licrhager qui fait manger ses herbages et restitue, à l'automne, les troupeaux reçus au printemps. Déjà, [)ar mes serges, je lutte conti'e les fabricants de drap de la vallée d'Orb : les Donadille et les Sicard; par mes prairies, je lutterai contre les herbagers, du Oaroux et du Marcou : les Albaguac et les Coude rc. »

IG

Lo rolf'vomont s'annonçaiL

Puuitanl Frédéric no boiigoait ^n^ro, los regards pordns on un lointain vaporeux où no se dessinait plus aucune forme, où tout était noyé en d'énormes remous de poussière. Ce spectacle, à la lin. parut le lasseï'. D'un mouvement brusque il se retourna vers Figuerolles, dont les toitures, touchées par les derniers rellets du jour, miroitaient dans un goutTre au-dessous de lui. Son bras se déploya sur l'abîme, et ses doigts se crispèrent. Atravers sa pensée trouble, très mêlée, sa main eut l'air de saisir quelque chose dans le vide, et ce quelque chose, il s'efîorçait de le retenir ûprement. Il grommela :

« Soyez tranquilles, vous autres, je no suis pas mort encore... Je gouvernerai do nouveau! »

A ([iii s'adressait-il? A son père, à ses oncles, à la Cambotte, à Rascol, investis depuis six mois du pouvoir suprême à la métairie?... L'eiïort de ces paroles, jaillies non sans peine, le brisa, car, ayant essayé do se tenir debout pour mieux contempler le royaume do Figuerolles, où il avait l'égné sans conteste, il flageola sur ses jambes et dut se rasseoir.

« xMors, je n'en finirai jamais avec cotte maladie de la cure? » gémit-il, furibond.

Et ses poings fermés frappèrent un coup sur lo rocher.

Frédéric se disait vrai à lui-même. C'était plutôt ce qu'il venait d'appeler « sa maladie de la cure » qui désormais le tenait en servage, lui soutirait goutte à goutte le sang du cœur, que la mort do sa mère, dont lo souvenir s'atténuait de jour en jour, serait emporté bientôt par la force intraitable de sa jeunesse, le courant brutal de la vie.

Oui, au milieu de son martyre atroce, cet été, on août, — le 15, joui- de Notre-Dame, — tyrannisé par la Cambotte très ])ieuse, il avait suivi son père et ses oncles à l'église, où il n'était pas rentré depuis los funérailles de sa mère. Il en voulait à Dieu... 0 surprise, surpi'iso inouïe! le banc dos Servièros, ce banc on noyer solide, toujours miunlieusoment essuyé la veille dos solennités, ce baric fermé au loquet, où nul do Roquefixade n'aurait osé s'asseoir, était occupé ])ar une jtorsonne habillée comme une

« MOMSIEUIl » FIIKDEIUC.

flanic de Saint-Gorvais ou do Bédarieux, jeune, l'air recueilli, très doux. Il s'était insinue jusqu'à sa place, y voyant à peine, ébloui par l'apparition de cette radieuse inconnue.

Elle était radieuse, en ellet, car lorsque, à l'Evangile, elle se

mil debout, pour Frédéric, consterné, claquant des membres et des dents, des gerbes de rayons s'échappèrent du

visage tout blanc de la

jeune fille, — c'étail

une jeune tille, — de

ses cheveux blonds

nuageux, sorte de couronne d'or (ju'elle portait pudiquement,

royalement.

— Vous la connaissez? deiuauda-t-il à son oncle Antoine, croyant à un ange qui s'était arrêté là une seconde pour reposer ses ailes et allait reprendre sou vol.

— C'est mademoiselle Madeleine Lautier, nièce de M. le cure. Frédéric n'endura pas jusqu'au bout de la messe le cruel

et délicieux supplice de la vue de mademoiselle Madeleine

18 TAILLEVEiNT.

Laiilior. A l'Élrvation, quand les fronts sinclinèrcnt, ses yeux iio-randis par la torieui', par un soulèvement de son èlre qui constituait un plaisir énorme, un plaisir qui le débordait, avaient erré le long du cou penclié de la jeune tille, où, parmi des frisons délicats de la nuque, le bavolet d'un léger chapeau de paille épandait une onil)ie line, une ombre rosée. Il n'en pouvait snpi)orter davantage, la blessure n'était que trop profonde à son cœur déjà tianspercé.

Les fronts se relevèrent dans l'église; mais Frédéric en avait franchi le seuil.

L A li lî K A L V i' i:

Le Louvart s'assombrissait, et Frédéric, accroupi en une anfractuosité de la crête, ne voulait pas voir l'obscurité qui nivelait l'échiné du [)lateau. Comme une béte de ses étables remâchant, au gîte, avec lenteur, la pâture engloutie avec trop de hâte aux pentes de la montagne, il remâchait, lui, ses souvenirs, et trouvait à leur amertume une saveur enivrante qui lui dissimulait les heures, lui cachait le temps. Les coudes aux genoux, la tète dans les deux mains, il s'adressait des reproches tout ensemble cruels et doux.

Depuis la fête de l'Assomption, vingt fois il avait rencontré mademoiselle Lautier, soit à travers le village, soit aux marges de l'Aiguetorte, soit même à Figuerolles, où la Cambotte à certains moments réussissait à l'attirer. Pourquoi, en des occasions presque journalières, au lieu d'adresser un mot aimable à la jeune lillc, j)olitcsse que la présence de M. le curé autorisait, car l'abbé accompagnait toujours sa nièce dans ses promenades, s'était-il contenté de saluer, de fuir?

Oui, pourquoi?...

Une chose certaine et ({uî mettait le comble à son désespoir, c'était son absolu déuùmenl de force, d'audace d'àme devant cette

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jeune lille aiTiv^'e. eu noùt. de Villemagne-siir-Mare a Roquelixade-sous-Roudil. Le malin, il avait pris ses résolutions : il aborderait mademoiselle Madeleine aujourd'hui. Il se postait dans le sentier où elle j)assail avec son oncle; et. drs (ju'il les apercevait, il s'etlaçait derrière le ti'onc d'un châtaignier, se rasait dans les herbages, qui le recouvraient complètement...

Il regardai! mademoiselle Madeleine. l)lanch(\ déliée, souple comme une branchetle de saule, et demeurait là, le cœur arrêté, les yeux ])l(M'ns... 11 n'oserait jamais. Il était paysan, et sa condition était sa misère, sa misère aIVreuse...

Frédéric, don! l'esprit atliué dans une ualui'e d(^ l'ustre avait acquis, par des contacts avec des bourgeois de Saint-Gervais, de Saint-Pons, un vague sentiment de la distinction des classes, ne pouvait surmonter une peur qui le tenait aux entrailles. Sans la

connnîtro, la hiornrchio sociale lui imposait, et son énergie se brisait à vouloir en franchir un échelon... 11 n'essaierait pas de monter. Comment s'y prendrait-il, d'ailleurs, lui qui, hors le nourrissa^e des bestiaux, la culture des terres, ne savait rien, rien (le i'ien?...La blessure par où sa vie s'échappait communiquait à cet homme orgueilleux, aussi abrupt (jue le Roudil. la l'ésignation, la faiblesse d'un enfant.

« Pourtant, se dit-il, non sans colère, dans son liou du Louvai'l, pourtant si, en nos rencontres, M. le curé m'avait jeté un mot au passage, un seul mot! Mais M. Lautier s'elïarouche plus vite qu'un roilcdet de bruyèi'es. et ce n'est ])as sur lui que je })uis compter pour... »

Son ouïe perçoit le bi'iiil d'un ébouliMueut de cailloux dans le sentier montant à sa cachette. L'abbé Lautier se dégage des buissons d'une genètière.

— Vous, monsieur le curé?... s'écrie-t-il.

— La Cambotte m'a prévenu que vous étiez de ce C(jté...

— La Cambolte?...

— Elle mène tout, voit tout, sait tout... C'est elle qui a eu l'idée, à propos du déj)art des tarrines, de célébi'er aujourd'hui une petite fête...

— Une fête?...

— Votre père est descendu au presbytère et nous a pressés tellement, ma nièce et moi, de venir goûter à \'a croustade de la Cambotte, que, ma foi, nous avons accepté de souper, ce soir...

— Vous souperez à la métaii-ie?

Puis, la voix rauque d'émotion :

— Est-ce que mademoiselle Lautier sonpera aussi à Figueroi les?

— En ce moment, votre père el vos oncles, qui se sont pris d'iiiie Ixdie i)assion poui' ma nièce, lui font visiter les sources de l'Aiguelorte. J'allais me joindre à eux, quand la Cambotte m'a dit : « Je crois, monsieur le curé, que ]\L Frédéric désire causer avec vous. 11 vous attend là-haut dans la première fente du Louvarl... »

— Je ne me souviens pas..

L'ABBÉ ALYPE. 21

— Alors, vous êtes sûr de n'avoir rien à me dire?

— Je voudrais... avec votre permission...

— Vous voyez!...

D'apr^s le doyen Tardieu, de Saint-Gervais, l'ablx'' Alype Lautier était l'ecclésiastique le plus grand et le plus mince du diocèse. Qu'on se ligure un surgeon délié, sans nœuds, de châtaignier comme on en pouvait couper à tous les endroits dm Roudil. 11 j)lie ses longues jambes, relève sa soutane pour éviter de l'accrocliei' aux ronces, s'installe sur la roche nue.

Sous les becs très étalés de son tricorne, la ligure du jeune desservant, — il pouvait avoir trente-cinq ans, — blonde, sans rides, presque sans barbe, avait un air l'icur, malicieux, qui déconcertait complèlcment notre solitaire du Louvart... Se moquait-on de lui? Comment! M. Lautier, si épeuré, M. Lautier, qui, le dimanche, avait besoin de faire un efTort sur lui-même pour questionnei' les lillcttcs du catéchisme, était capable de prendre cette mine liitéc, un peu en-dessous?... Notre paysan, disposé à la méfiance et par la torture de son cœur attaché trop haut, et par la torture de son esprit encombré de ténèbres, ne trouvait pas une jjai-ole. De ses (1(mix yeux gi'amls ouverts il se contentait de dévorer le prêtre.

— Vj\\ bien?... demnnde M. Lautier d'un ton (raimable enjouement.

Fi'édéiie laissa un gros soupir s'échapper de sa poitj'ine. mais ne desserra pas les dents. Cette douleur muette loucha l'abbé; il prit les mains du jeune homme dans les siennes et, arrêtant sur lui la lumière pure de ses yeux bleus :

— Monsieur Servières, lui dit-il gravement, j'ai quelque raison d(^ croire que vous aimez ma nièce. Si voire trouble venait de la crainte de voir repousser la demande {|ue les vôtres pourraient me l'aire de la main de Madeleine, dont je suis toute la famille, soyez rassuré...

— Lh (|uoi ! vous m'accordeiiez !... ci'ia-t-il, se plantant debout à son insu, aspirant une large boullee d'air.

— Voti'e famille a opéré des prodiges dans ce pays... Qu«nt

à vous, (lopuis qnatro iins. je vous suis, cl je vous connais.

— Ah! monsieur le curé...

Il chancelait. Il dut se rasseoir.

— Vous devinez, mon cher paroissien, reprit l'abbé, si je serais heureux, au lieu de marier ma nièce soit dans la vallée de rUrb, où nous avons des parents, soit dans la vallée de l'Agout, où nous avons aussi des parents, de l'établir ici, à Roquelixade, près de moi! Madeleine touche à ses dix-huit ans. Elle n'a pas connu sa mère, qui mourut en la mettant au monde. Pour son père, mon pauvre frère, Paul Lautier, qu'une maladie de langueur emporta voici une dizaine d'années, elle l'a à peine entrevu. Dès le séminaire, je m'occupais de cette enfant, à qui — pardonnez-moi cette faiblesse — je ne découvre que des vertus. Une fois prêtre, je l'ai laissée achever son éducation chez les Ursulines, à Saint-Pons, me réservant de la reprendre, un jour. Elle est venue enfin, et je l'ai gardée...

Des larmes refoulées avaient obscurci la voix de l'abbé, qui se tut.

— Mais, si vous m'accordiez mademoiselle Madeleine, vous la garderiez, vous la garderiez toujours! dit Frédéric.

— Décidément, vous l'aimez?

— Si je l'aime!... Monsieur le curé, lisez en moi : j'aime à ce point mademoiselle Madeleine, que j'en ai pu oublier ma mère. Chacun, à Roquefixade, en me voyant rôder par la campagne, pleurant, me complaignant à l'envi, pense que mes larmes, mes complaintes viennent de ma mère morte. Tout le monde a eu raison dans les commencements, mais dans la suite tout le monde s'est trompé. A la messe de Notre-Dame d'août, je vis mademoiselle Madeleine, et un chagrin plus lourd que celui que je portais m'écrasa. J'avais une gi'osse pierre sur l'estomac, j'y eus dorénavant une montagne, l'Espinouze, si vous voulez, avec ses ai'bres et ses rochers. — Comment respirer à présent? comment vivre? — Les bras privés de force, j'abandonnai le travail, juste à l'heure où, par l'arrivée des troupeaux, la besogne était double chez nous. Je vaguais, je vaguais, el souvent aux environs de la cure...

L'ABBÉ ALYPE. 23

-— Je vous ai vu plus d'une fois...

— Une nuit, une idée, une idée qui me brûlait la tète conima un fer rouge, me chassa de FigueroUes : je voulais me détruire, en iiuir. 11 ventait furieusement, et des voix hurlaient dans le ravin entre le Louvart et le Roudil. Moi, je galopais dans la direction de ïirebosc, le pays des loups. Jamais je n'avais marché plus vite. Je volais... Avez-vous, en hiver, aperçu quelqu'un de ces aigles noirs qui, d'aventure, traversent l'air de notre Espinouze? Ils passent au-dessus du Roudil, du côte de La Fresnaye, légers, sans bruit, souples, suivant parmi les nuages un chemin droit, tracé d'avance. Ainsi de moi, allant sans toucher terre, à travers le Louvart... Ma résolution était de laisser notre endroit bien loin derrière mes talons, d'avenir jusqu'aux gorges du ruit^scau d'IIéric, sous le pic de Caroux, et, une fois là, de me [)récipiter en cette eau violente, qui me briserait à l'égal d'un fétu aux rocailles de ses bords...

— Mon Dieu !...

— La vue d'un troupt^au m(^ sauva. J'aime les bêtes, et elles me rendirent, ce jour-là, mon amitié, je vous le jure... Comme, à. l'aube, je venais de dépasser le hameau de Douch, la porte à claire-voie d'un parc s'ouvre à quelque distance, juste à la Bouleaunière, la métairie si riche des Albagnac. J'assiste au plus beau défilé de moutons que j'aie admiré de ma vie. C'était une espèce perchée haut sur pattes, plus volumineuse que nos espèces de la longue ou de l'Agout, avec cela aisée dims sa démarche, la tète un peu renllée, mais fine tout de même. Les laines apparaissaient rases ; par-ci par-là, ces manières d'escaliers que laissent sur la peau les cisailles du tondeur dénonçaienl une dépouille fraîche... Le soleil se levait. Le parc se vidait toujtmrs, ne cessait de se vider... La tarrine se dirigeait vers la contrée d'où je venais. Les rayons de la lin août doraient une foret de cornes enroulées, un amoncellement de croupes dont la chair rose, mise à nu, avait par intervalles au dos des botes comme des éclats, des parfums de bouquet...

— Comment, vous avez vu tout (ja, vous?

— Oui, monsieur le curé, j'ai vu tout ça, je l'ai senti, et à

telles enseignes que,

lournant les talons aux

gorges d'Héric sans

m'en apercevoir, je

m'étais mis à suivre

le bétail de Douch.

Sa vue me calmait ,

m'apaisait, me rendait

mes esprits. Quand

l'ayant vu paître une

heure durant, ayant

pris des informations

auprès des bergers, qui me

firent l'honnêteté de m'ou-

vrir leur bissac, où je trouvai

non sans plaisir une gourde

pleine el une (i"iuche de pain, je poursuivis ma course,

poursuivis dans le sens de Uoquelixade, par Tii'eboscet La

naye. .l'avais besoin de revenir l'aii'e le guet sous les l'enèlr

je la Frescs de

MADELEINE EAUTIER. 2;i

la euro, et aussi de revoir ma métairie et nos biens des environs. On est paysan ou on ne l'est pas. Je le suis...

— El vous avez raison, monsieur Frédéric. C'est cette qualité de paysan, cette qualité d'origine qui, avec l'aide de Dieu, vous a remis en bonne route. Mon frère Paul, à cet égard, vous ressemblait, car nous sommes de souche paysanne, les Lauticr, de Villemagne, comme les Servières, de Castanet. De même que vous vous êtes enrichi en centralisant en vos mains le commerce des toiles et des serges de Roquefixade, en développant à Figuerolles le nourrissage des bestiaux, lui était en train d'édilier sa fortune par la centralisation dans les siennes du commerce de la vannerie à travers les vallées de la Mare et de l'Orb. Les oscraies où sont noyés les villages des Aires, de Villemagne, de Colombières, n'avaient pas un arbuste qui ne travaillât pour lui... Hélas! il est mort, ne laissant à sa tille qu'une soixantaine de mille francs...

— Ail «'à! vous attendez doiu' (|ii(' le loup vous mange ! piaula quelqu'un dans la nuit tombante.

— Nous descendons, Cambotte, réi)ondit Fiédéric.

Et, redevenu vaillant, il passa un bras solide au bras de labbé, qu'il entiiiîna.

— Ma croustade brûle! criait la Cambotte, enjambant les |)ierrailles bien en avant d'eux, ma croustade brûle!

MADELEINE LALTIER

Annette Rascol, surnommée la C.i\mh(Ah\ pr/i/c Jambe, à cause de la boiterie qui, depuis l'enfauce, la rejetait sur sa hanche droite à chaque pas, était une femme haute, cartilagineuse, ergotée, perpétuellement les bras et la langue en train. In matin (ju'il était venu au hameau de Tirebosc j)our y Irailei' une alfaire de bétail, le vieux .Jacques Servières — Servières l'ancien — avait avisé Annette Uascol dans une métairie de La Fresnave. oii

son mari, Claude Rascol, était porclicr, et, devinant le parti à tii-ei' d'un couple jeune, robuste, entendu aux travaux des botes et des champs, lui avait fait ses ofTres, l'avait enlevé. Depuis, Aunette et Claude trimaient à Roquelixade, et pas un jour ils n'avaient cessé de répon<lre à la bonne o})inion (j[u'on s'était formée d'eux dès le commencement.

Les Rascol étaient de ces serviteui's comme on n'en rencontre plus guère dans la montaj^^ne cévenole, puisant je ne sais quelle consolation tout ensemble douce et fortitîante dans un attachement profond à leur maître. La Cambotte besognait à travers la métairie, à travers le potager, le balai ou la pioche en main ; Rascol défonçait un carré le long de l' Aiguë torte, soignait les chiens des tarrines ainsi que jadis les pourceaux, tissait une pièce de serge, car on avait monté un métiei' à son intention, et l'un et l'autre étaient heureux. L'amour dont ils enveloppaient la terre, la terre au service de laquelle on les avait plies dès l'àgc le plus tendre, les empêchait d'éprouver l'humilité do leur condition. Ils travaillaient, et travailler leur était joie. Les Servières retiraient de gros prolils des herbages de Figuerolles, des toiles de Roquelixade, et leur prolit à eux était mince : cent écus l'an. Ils n'y pensaient pas. ils suaient aux garrigues du Roudil, ils se dépensaient aux épaulements du Loiivart, et lorsque, au })rinlemps, ces pentes rebelles, débarrassées des couches de neige qui leur avait valu une fumure, réapparaissent verdoyantes, veloutées d'une herbe vive et claire comme l'eau de l'Aiguelorte ou du Ridourlat, ils sentaient leur cu^'ur se gonfler et ils faisaient le signe de la croix. Braves gens ! qui, sans avoir lu ce texte de VErcl^'siaslc: i( le Roi lui-même est asservi aux champs », tiraient leur courage de cha(|ue jour, leur probité, leur religion, leur gloire de chaque jour, d'un noble asservissement à la terre la rude nourrice du genre humain,

A la longue, Annette et Claude firent partie de la famille Servières, et à ce point qu'après la mort du vieux Jacques, nul, à F'iguerolles, n'osa les commander. C'étaient eux qui, le plus souvent, commandaient aux ouvriers, aux journaliers accourus à la métairie pour les défoncements du terrain, rensemencement

MADEI.EINE LAUTIER.

des orgos, dos seigles, des faveroUes, les plaiilalions d'arbres. Il fallait voir Rascol, vers avril, à l'arrivc^'C des tarriiies! Enveloppé, du menton aux chevilles, de son tablier de porcher, — un lourd tablier de cuir qui, apivs l'avoir prései'vé jadis du groin des porcs, le préservait aujourd'hui de h ffueui

un c noir

l'abattus sur l(»s yeux, un I'oikM hvs court de uiaïu'he. à la longe chargée de n«puds, j)assé au col, il se tenait planté au milieu de la meule hurlante, distribuant son écuellée à chaque individu. Unchicn-lonp, dont la tripe vide bramait famine, sa part engloutie, guignait-il la part d'un autre, Rascol, attentif, cinglait

l'insaliiililc diiii coui) SOC sur le miisoau, ot, s'il rogimbail, monlrait les crocs, do ses doux mains ri<;idos comme dos crochols do for, il lo harponnait aux poils, le rojolail à qualro pas. 11 otait rare quo l'animal no souirrîlpas de la bousculade, n'eût i)as un membre endommagé. Personne, parmi lo;^ patres, ne se préoccupait de ces débats, qui n'allaient pas sans danger. Il fallait une discipline au milieu d'une engeance endiablée, prête à toutes los déprédations, à toutes les rapines, à toutes les voracités, et on s'en remettait d'une manière absolue à l'ancien porcher de Tirebosc, morne, taciturne, frappant et caressant avec la mémo impassibilité.

La Cambotlo, alerte, babillardo, enjouée, spirituelle à sa façon, avail pris une autre branche (juo la branche si redoutable des bêles, dans le gouvernement compliqué do la métairie. A Rascol, tenu do montrer le fouet aux chiens et, dans l'occasion, le poing aux patres mécontents, le département de la Guerre; à Annette, de contexturo moi-alo très déliée, sûre de son coup d'ceil, los départements réunis du Commerce et do l'Industrie. Durant quinze ans cotte boiteuse, entreprenante, hardie, d'une vaillance qui ne comptait pas avec les obstacles de la neige, de la glace, de la pluie, du soleil, avait été comme un trait d'union entre les sauvages de Roquefixado et les civilisés de Saint- Gervais, d'Olargues, de Saint-Pons, de Bédarieux.

Toutes les semaines, le lundi généralement, la Cambotte sautait d'un bond de carpe sur la barde de Pascalou, un petit ànon très soigné, très dorloté, très aimé de sa maîtresse, et escaladait, tantôt au dos de sa bote, lo plus souvent à pied pour la soulager, les rudes sentiers de l'Espinouze ou des monts d'Orb, tirant aujourd'hui vers Taussac, Douch, Le Verdier, demain vers Saint-XisI, Le Bousquet, Sanégra. Tandis que los Servières, iiigauibes, n'ayant d'autre montuiM» que leur bâton, ouvraient à la toile et à la serge des débouchés dans les villes, elle, au petit, au très petit traiu do Pascalou, })arcourait les moindres hameaux, los nKjindres bordes, et allégeait pas à pas los paniei's collés aux lianes du bourriquet. Avec quelle conviction elle avait vanté sa loilo Urée du lin, dos genêts de Roquefixado, sa serge tirée

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