L'AGNEAU « JACQUET
et petits, lui étaient familiers, et il aurait bientôt fait de sauter dans son Espagne et de ne plus se montrer par ici... Puisqu'il tenait les preuves du crime, au lieu de courir la mauvaise chance de voir le coupable lui glisser dans la main, ne devraitil pas sans retard prévenir la gendarmerie de Saint-Gervais, qui
tout de suite le livrerait à la justice?... Oui, mais si la justice ne se laissait convaincre ni par la peau de renard, ni par les grelots de la veste? Le brigand, aussi habile et hardi de là langue que lui-même l'était peu, se défendrait, et savait-on qui aurait le dessus devant les juges, de l'Espagnol, le mot toujours prêt à la riposte, au nuMisonge. ou de lui. empêtré dans ses
350 ÏAILLEVENT.
paroles, balbutiant pour proclamer la vérité?... Et puis, quand bien même le tribunal, à Montpellier, condamnerait Noguerra, le condamnerait-il à mort, la seule peine qu'il méritât?... Pipette, un jour de foire, à Olargues, lui avait désigné du doigt un homme du Mas-de-l'Eglise qui avait tué le propriétaire de la borde des Buissons pour lui voler son argent. Après dix ans de travaux forcés, l'assassin, un nommé Tabaroc, était rentré au pays, où il se promenait, la canne à la main...
Bouleversé par des questions dont aucune ne lui apportait la réponse souhaitée : la mort nécessaire de Noguerra, Luc eut })eur de la société, capable d'amnistier le criminel pour toute espèce de raisons oîi il ne pouvait entrer, et en revint à la nature, qui ne tolère nul atermoiement, qui donne à chacun selon ses œuvres. Primitif, quelque peu barbare, entier dans ses résolutions, poussé à un dessein tragique par sa passion obscure pour Biquette, ce hls de brûleur de vin, né on ne savait en quel endroit, sur quelle route, dans quel fossé, après des incertitudes où il se perdait, rattacha les œillères qui jusqu'ici avaient protégé son jugement et se décida à marcher seul à la rencontre de son ennemi. Dieu le voyait, et Dieu lui ferait la grâce de lui ménager la force d'accomplir sa justice, de débarrasser l'Espinouze du monstre qui la déshonorait.
Le regard sans cesse guettant à la ronde, l'oreille sans cesse aux écoutes, ïaillevent ne tarda pas à reconnaître sa grande erreur, quand il avait cru Noguerra au moment de déserter FigueroUes. A chaque heure, au contraire, il en prenait plus ample possession, et M. Frédéric n'était pas au cimetière depuis un mois, que déjà, par la complicité de Madeleine et celle d'Alype, par la faiblesse de Jérôme, plus préoccupé de voir abonnir ses terres que de flairer les ambitions de l'Espagnol, ses usurpations quotidiennes, le misérable régnait en maître.
— Vraiment vous avez bien fait de retenir Noguerra, dit Luc à M. le curé, un soir qu'il le reconduisait au presbytère,
— Tu crois, mon petit?...
— Quel homme ! quel homme !
— C'est vrai qu'il est extraordinaire...
L'AGNEAU « JACQUET ». 3fîl
— Il ne son ira pas, au moins?
— Non seulement il ne s'en ira pas, mais il ne serait pas impossible que, plus tard... bien entendu après le deuil de notre Frédéric, il se fixât à Figuerolles... Je te confie cela, à toi que je sais discret...
— Quoi donc?
— S'il se mariait ici?
— Avec qui?...
L'abbé se taisait. Luc lui saisit un bras.
— Avec qui?
— Ma niôce Madeleine est encore jeune, elle esl veuve et. je le devine... elle ne déteste pas...
Comme on était à la porte du presbytère, Taillevent. édifié, joyeux d'une joie qui ne lui permettait pas de retenir ses jambes, planta là M. le curé.
De son côté, Noi^uerra s'abandonnait à des réfiexions non moins sombres, non moins impitoyables. Tous les pouvoirs, à la métairie, étaient tombés en ses mains; mais quand tiendrait-il la métairie elle-même? Si la culture reçue au séminaire d'Urgel l'avait afiiné, avait communiqué à son allure une aisance de bon gfoût, à sa parole une souplesse ingénieuse, capables de donn(M' le cbange sur son origine, il était, lui aussi, de souche paysanne comme les Servières, et en réalité la terre seule lui importait. — Ah! posséder Figuerolles!... Ah! passer de la l)esace vide à des goussets regorgeant déçus!... — Pour cela, il fallait devenir le mari de iiiquelle. future héritière de tous les biens, et la chose lui paraissait difficile, sinon impossible. Quand chacun dans la maison, même Taillevent et la Cambotte, jadis hargneux, hérissés, hostiles, lui souriait, s'empressait à son moindre mot, Frédéri([ue Servières évitait de répondre aux politesses, aux égards dont il tentait de l'envelopper, n'avait pas l'air de les remarquer, fuyait sa présence avec une sorte d'elfroi. dette idée bizarre traversait parfois son cerveau pétri au pays natal par des mains de prêtres et où, malgré qu'il en eût, des bribes de superstition étaient demeurées incrustées :
3o2 TAILLEVENT.
Riqiiotto (Mait lo portrait vivant do son père, ollc avait l'àmo tout ensemble tendre et violente de son père; savait-on si, Ja nuit, son père ne Ini était pas apparu, ne lui avait pas raconté le drame sur le pont de La Fresnaye?..,
L'Espagnol, brûlé par des pensées qu'il n'osait s'avouer nettement à lui-même, par crainte de succom])er à quelque tentation fatale, coupait court aux fermentations uialsaines de sa tète et, le fusil à l'épaule. aMait s'épuiser eu coui'ses furibondes à IravcM's le Uoudil, le Louvart, Tirebosc. Mais les lièvres, les la|)ins avaient beau lui brouter les semelles, il ne tirait pas un coup. Le noir démon du meurtre ({ui le possédait ne lui permettait pas de discerner le i^ibier devaut lui, le gibier qui lui crevait les yeux. Comme Macbeth marchant dans le sang, il ne voyait plus que du sang, partout du sang.
« ïl est certain, se dit-il uu jour, immobilisé en plein Tirebosc par un vertige qui faisait trembler le sentier sous ses pas, il est certain que, si je parveuais à... dépêcher Hi((uette, sa mère hériterait, et alors... Mais la (^ambotte couche dans la chambre de Hiquettcv.. Puis elle ne va pas à la Rouvreric, Riquette...»
Il saula parmi les buissons, criaut : « Non! non! » aux aberrations qui le pourchassaient dans la campagne pareilles à des furies, et, volant, tomba à la porte de Figuerolles.
Luc, Pipette, Justine poursuivaient, à travers la cour, un agneau que Riquette avait adopté pour sa gentillesse et qu'elle appelait Jacquet. Jacquet, leste, charmant, bondissait avec grâce, cabriolait à droite, cabriolait à gauche, et n'entilait nullement la porte de l'étable. La hôte, toute à ses caprices, frôla l'Espagnol qui rentrait. Mal lui en prit, hélas! Noguerra n'avait pas été frisé au genou ([ue, levant son fusil sur Jacquet, d'un coup de la culasse durement asséné, il lui brisa la tète en morceaux.
— Mauvais!... ci'ia Justine.
— () monsieur Noguerra!... bredouilla Pipette, apitoyé.
— • La belb^ aiïaii'e pour un agneau!... dit Luc, haussant b^s épaules,
— Pipette, lu vas tout de suile porter cette bêle morte au
CONSEIL DE LOUPS. 3;in
Parc-aux-Loiips, ordonna IP^spagnol. Tu l'cnlciTeras à donii contre le piquet. Elle me servira d'appât, car je suis en humeur de chasse, et je ferai parler la poudre à Tirebosc, cette nuit... A propos, savonne les rainures de la trappe de descente pour qu'elle glisse rapidement et sans bruit. Il disparut en l'intérieur de la mélaii'io.
Pipette parti avec l'agneau, Justine rentrée dans la laiterie, Taillevent grommela ces paroles :
^ .Je me suis contenu... Me voilà forcé, pour en arriver à 1(» pei'dro, d'anuidouor le scélérat; mais tout de même la moi't de .lacquet es! comme un nouvel assassinat pour moi.
CONSEIL DF, I.OCPS
La magnili([iie. lii radieusi^ uuil! Toute la clarté du ciel, criblé d'étoiles, tombait sur la terre, renveloppani d'une caresse d(^ lumière. I/àpre bise des derniers jours, bramant dans l'étendue, s'était cahnée, et maintenant les ai'bres dressaient des rameaux droits, immobiles. Le silence était tel. du Louvart à Tii'ebosc et de Tii'ebosc au Roudil, (junne oreille collée au sol aurait entendu soui'dre la sève nouvelle aux lèvi'es Ac la nature, lasse d'un ti'o[) long repos, disposée à rendre les êtres et les cboses à la vie.
Noguerra cheminait au pas dans la splendeur des astres, aninu's d'un feu |)lus vit' connue |)our t'aii'e les sentiers plus éclatants devant lui. Jamais, soit qu'il allât à la chass(» aux bêtes fauves, soit qu'il en revînt, il n'avait vu la campagne à ce point illuminée. La rocaille monstrueuse de l'Espinouze, foit reculée, il la touchait de la main, lui semblait-il. et les bois de Tir(d)osc, lourdes masses noires dans le lointain, il croyait en fouler déjà les abords broussailleux, retraites très enfouies des loups.
3ni TAILLEVENT.
L"l!!s[)agnol, enveloppé dès sa sortie de Figuerolles par l'universelle paix descendue d'en haut, avait senti fondre ses ardeurs farouches, et il n'était pas à La Fresnaye, que son âme, reflétant pour ainsi parler le spectacle extérieur des champs et des cieux apaisés, se rassérénait complètement. Après tant de projets épouvantables, une à une des idées heureuses s'infiltraient dans son cerveau, brusquement déscnténébré. C'étaient des traits de lumière décochés par une main propice, de la hauteur de ce firmament embrasé.
Il allait, léger, leste, enlevé, dans la direction du Parc-aux- Loups. Si l'abbé Alype l'eût aperçu, il n'aurait pas manqué d'écrire dans son Registre, ainsi qu'il l'avait écrit de lui-même remontant jadis de Montpellier vers la montagne : « Cette nuitlà, Don Venancio Noguerra, marquis de Campo-Viejo, comte d'Arujar, était porté par les anges. »
L'Espagnol soudain demeure fixe, retire son fusil de l'épaule, l'arme. Un cri singulier l'a frappé, mélange de l'aboiement du chien et du chacal, aboiement court, saccadé, violent, criard; puis il démêle im point très brillant aux marges forestières de Tiicbosc. — lîn loup sans doute qui revient de la rapine dans une bergerie des environs ou qui peut-être s'en retourne sous bois, un quartier de Jacquet aux dents. — Vn regret le traverse à propos de l'agneau de Riquette, puis d'autres regrets se joignent à bi lib', car il pense, malgré qu'il en ait, à Frédéric Servières élrangh'' férocement, lancé férocement dans le Bidourlat...
« Ces réflexions ne sont pas dignes d'un homme, se dit-il. Ce qui est fait est fait. »
Et, poursuivant sa marche, il se précipite aux pensées consolantes d'un avenir qui lui appartient déjà, qu'il fera aussi beau que sa volonté sera capable de le vouloir.
« Pour Madeleine, elle est absolument conquise, rêve-t-il. l'Jlc nie (lisait tout à l'heure : « 0 mon Venancio, ne tardez pas » à rentrer : je tremble quand vous allez aux loups, la nuit. Songez » que je suis seule, désormais. » Ça, c'est charmant, charmant... Tout de même si, après le deuil de son mari, j'étais assez sot pour l'épouser, je ne palperais même pas les soixante mille francs de sa
CONSEIL DE LOUPS
dot, engloutis
dans la catastrophe de
Saint-Pons. Uiquette aura
(le nuiiininques Liens au soleil, et
c est l{i(|uetle qui sera ma femme... »
11 s'embarrasse les pieds dans une traînée de ronces, et un
cordon se dénoue à l'une de ses bottes.
" Ces peaux de fouine résistent mal. Pour peu qu'on les tende, elles se déchirent... Quel ennui d'avoir perdu une de mes peaux de renard! Gela me tenait chaud et cela était solide... »
Moyennant une longue licelle, il répare l'avarie. « Quand elle m'a appelé : « Mon Venancio! » j'ai eu envie de la soulever jusqu'à mes lèvres, embellie par son deuil comme elle l'est, et de lui soui'tler un mol décisif à l'oreille... J'ai [)ii
3or. TA IL LE VENT.
me dompler. nie cuuLeiiir... Si, au lieu de m'amuscr à Justine ou à Mariette, peu farouches, je faisais ma maîtresse de ]\ladeleine, il faudrait liuir par l'épouser, ce que je ne veux pas. dette femme, sous des apparences soumises, résignées, est un caractère de fer, capable des dernières violences quand elle se verrait abandonnée. A la notion que j'ai de sa nature très ardente avec ses airs paisibles, je dois tout redouter. La dévotion a fait brèche chez elle, et, le jour où je lui demanderais sa fille, croyant son salut intéressé dans l'affaire, elle proclamerait plutôt sa honte que de donner les mains à mes projets. Elle considérerait ses aveux à sou oncle, à son beau-père, à tous comme l'expiation nécessaire de son péché... )i
Un, deux, trois bêlements de brebis coupent le soliloque. Ces bêlements partent de quelque bergerie perdue.
Les pensées de Noguerra reprennent leur cours.
(( Le plus habile el le plus sage est de bercer Madeleine à toutes les espérances. Laissons-lui croire qu'elle sera marquise de Campo-Viejo et qu'il pourrait bien lui arriver plus tard d'avoir son tabouret chez le Roi... »
il ne sait réprimer un énorme éclat de rire, qui met en fuite, à une portée de fusil, un conseil de loups, car, les chasseurs de fauves savent cela, il n'est pas rare que les loups s'assemblent, tiennent conseil.
Noguerra avait cramponné ses deux mains aux traverses engagées dans un frêne formant échelle et montait rapidement vers la cabane établie en haut, — le clocher. La baraque, assez exiguë, soutenue [)ar des poutrelles chevillées aux fourches des grands arbres, était une construction chétive, presque branlante. Passionné pour la chasse nocturne à Tirebosc, il avait fait renouveler quelques [)lanches pourries, planter des clous nombreux aux cloisons disjointes, consolider, au moyen de deux boulons de fer, la barre d'appui tout le long de l'ouverture béante sur le Parc. Songez donc! le clocher s'élevait à une trentaine de mètres au-dessus du sol, et une chute de là-haut sur les roches d Cil bas. c'était la mort.
CONSEIL DE LOUPS. 357
Une fois rendu sur la plate-forme, notre homme déposa son iusil en un coin et s'assura si la corde retenant suspendue la porte transversale, qui glissait dans les rainures et devait à un moment donné retomber en guillotine et clore le Parc, si la corde était nouée à son crochet habituel. Pipette n'avait rien oublié. Il éprouva un transport indicible à la pensée de plusieurs animaux abattus, par celte nuit aussi limpide que le jour. Pas un coin en l'intérieur du Parc qui ne fût éclairé. Il démêla, non loin du poteau central, où souvent, par son ordre, Pipette attachait soit une brebis, soit un mouton malade pour le faire dévorer, il démêla Jacquet, à moitié déterré, le ventre ouvert, les entrailles répandues. Les lou[)s étaient donc venus déjà? Peut être avait-il troublé leur feslin?...
Ses yeux perçanls braqués dans la direction des bois, sillonnés de sentes étroites que la lune découvrait pareilles aux mailles entrelacées d'un lilet, Noguerra. blotti tout au fond du clocher, attendait. Les chasseurs ont des patieiu;es héroïques pour en arriver à coucher par terre la bête qui va passer et qui ne passe pas... Par exemple, voici un loup! Il débuche d'un buisson, non loin du hameau de ïirebosc, dont les toits reluisent parmi les branchages encore secs et nus... Un autre loup... un autre... un quatrième... Ils se rangent à la file, le premier retournant la lête de temps à autre pour regarder ses compagnons, les inspecter pour ainsi dire. Ce sont peut-être des compères qui, ayant déjà moiduà la chair fiaicbe de Jacquet, veulent continuer la ripaille...
Noguerra vibre de tressaillements qui le soulèvent. Toute sa cruauté de nature lui monte à la tête, le grise. llha|)pe son arme. Mais les loups, dont les poils longs, jaunâtres, touH'us. apparaissent dans les rayons clairs, dont les (jueues rameuses s'étalent, dont les museaux pointus, les oreilles droites apparaissent nettement, ne bougent pas. — (jwt; font-ils là, dressés sur pattes, au milieu du sentier? S'ils allaient éviter le Parc, rentrer sous bois? — En dépit de la gelée qui. partout autour de lui. étale des traînées brillantes de pierreries plus petites que des têtes dépingles, Noguerra sent l'angoisse lui inonder les tempes
et le Iront de gouttes de sueur lourdes comme des pois. A cet instant, le troupeau de la bergerie, au loin, qui a éventé le loup, bêle, bêle à pleins poumons, à pleine peur, à plein désespoir. La colonne de Tirebosc s'ébranle, approche en bon ordre... Elle approche... Le chasseur la suit, la mange, la tue déjà de ses deux yeux plus ronds que des balles.
Les loups, encore qu'ils marquent visiblement leurs trois crochets dans le sol diamanté de givre, ne se hâtent pas. Les voici, à la longue. L'Espagnol, dont le cœur bat haut, qui n'ose respirer, voit les tètes levées du gibier de Tirebosc, et, dans ces tètes, des braises capables d'enllammer les palissades du Parc... La bande, défiante, circonspecte, va, vient, tourne sur ellemême, flaire l'air, flaire la porte ouverte, aspire Jacquet d'un coup de narine, puis repart, longeant les planches, et par-ci j)ar-là lançant un jappement qui se prolonge tel qu'un cri d'af- Ireuse détresse à travers les garrigues endormies. Le troupeau, glacé de terreur, ne répond pas.
U silence eflroyable !...
Les loups s'arrêtent; soudain, ils remontent par bonds obliques jusqu'à l'entrée du Parc... Ils épient... Us écoutent... Us s'élancent... Les rainures grincent au passage de la trappe, que Noguerra laisse retomber vivement.
Quatre loups! quatre! La plus belle chasse qu'il ait faite jamais. 11 ne se contient pas de joie. Il contemple, admire son gibier, qui se démène, mange Jacquet, se promène gravement le long des palissades, d'aventure se jette contre les planches, veut les trouer du museau, les fendre de la tète pour s'échapper. Mais les clôtures résistent à ces coups assénés comme avec des quartiers de roc, et les bêtes, 'poils hérissés sur le dos, reprennent leur marche enragée. Elles hurlent, cabriolant dans la sérénité de cette incomparable nuit, se bousculent furieusement. Elles ne se connaissent plus entre elles, et se griffent, et se mordent, et s'arrachent le morceau... Quels honds entre temps! quels élans! quels glapissements! quelles galopades ! . . .
CONSEIL DE LOUPS
« Qu'il on vionno un h portoo, ot je le descends comme un moineau. » murmure Noguerra.
^ts%- J v^-
opaule , quand un menu bruit, du coté du frêne accédant au clocher, frise son oreille. H tressaille, l'ail un pas... Tail lèvent se dresse devant lui de
toule sa taille qui, à celte hauteur et dans cette lumière égale paraît démesurée.
— Toi. Luc. ici!... Il y a donc qiiok|iie chose?
— Oui.
— Quoi?
D'un geste prompt, où notre Hercule a mis sa force, il lui arrache le fusil des doigts.
— Tu veux tirer sur les loups? hredouille l'Espagnol.
— Non.
Ce monosyllahe articulé avec effort, sans quitter sa place à l'entrée de la cabane, il lance dans le Parc l'arme chargée, qui éclate là-bas en tombant,
— Mais tu deviens fou, mon pauvre Luc !
— Non.
Il ai)})uie ses mains, ses ongles sur les épauh^s de Noguerra, surpris de l'attaque brusque, le plie en deux, le terrasse sur le plancher.
— Au secours!... au secours!... tente de crier l'Espagnol, les cotes broyées sous les genoux de Taillevenl, la gorge prise dans IV'tau des dix doigts de Taillevent.
— Ah! ah! ràle-t-il... Tu m'é...trangles...
— Comme tu as étranglé mon maître.
Plus un mot. Le justicier a fait son onivre et se tail délicieusement.
Taillevent, dont le pouls bat ses pulsations ordinaires, regarde avec indiiïérence son ennemi gisant à ses pieds. Il est calme; sur ses mains vengeresses n'apparaît nulle trace de sang.
— Tiens! Noguerra, assassin du père de Riquette, màchonne-t-il tout à coup, tiens!...
Il ramasse le cadavre, plus léger qu'un fétu, et, du haut du clocher, le précipite dans le Parc-aux-Loups. Les bêtes de Tirebosc accourent, fondent à toute gueule, à tous crocs sur cette proie nouvelle, plus copieuse que celle de l'agneau. La curée est effroyable. Taillevent assiste au carnage, impassible, sans sourciller, un ricanement de joie aux lèvres.
« Je n'ai plus besoin de ça, à présent, "» dit-il.
Il secoue la peau de renard de l'Espagnol, le cliiffon de sa veste à grelots, les laisse aller.
CONSEIL DE LOUPS
En rodescendanl vors lamétairie, Luc cliscorno,sous les amarinos du Bidourlat, l'endroit où il découvrit le corps de son maître.
« Tout le monde croit que M. Frédéric s'est noyé dans le ruisseau débordé, pense-t-il. Eh bien! fouf le monde croira que par ce temps de givre, Noguerra a glissé du haut de la cabane et que les loups l'ont mangé. >!
Il rentre à Figuerolles oii, allégé du poids écrasant qui pesait
364 TAIIJ.EVENT.
sur sa conscience, il s'endort paisible, dans la paix souveraine du devoir accompli.
Il y eut encore quelques retours offensifs de l'hiver, acharné à ne pas battre en retraite; mais, d^s avril, la voûte céleste, obstruée de blocs immenses, se balaya, et l'azur, l'azur vierge de l'année nouvelle, se déploya dans l'infini. Le printemps triomphait entin. Une après-midi, vers la chute du jour, comme le jeune soleil, las de sa longue course d'un horizon à l'autre, se couchait derrière le Roudil, envoyant aux crêtes rocheuses du Louvart un dernier reflet d'or, se dressa, là-haut, nette et profonde, toute une forêt de cornes.
— Les tarrines! les tarrines! crièrent Jérôme et la Cambottc, qui avaient entendu de loin les sonnailles des capitaines-béliers, les aboiements des chiens.
Madeleine ne se trouvait pas là. Depuis la tragédie sauvage du Parc-aux-Loups, cette femme, écrasée par un double veuvage, avait suivi son oncle au presbytère et ne sortait plus guère de la chambre, étroite comme une cellule de carmélite, qu'elle avait occupée jeune fille. Alype, à qui Madeleine avait conté tout son cœur meurtri, écoutait, consolait, aimait. Rendu muet par une tendresse qui empruntait à son caractère de prêtre une charité supérieure, il ne trouvait pas un mot poui* blâmer sa nièce adorée. Un matin, il la surprit à sa fenêtre, regardant de l'autre côté de l'Aiguetorte. deux tei-tres fraîchement remués.
— Viens ! lui dit-il.
— Quand je songe qu'// est là! gémit-elle.
— Pouiquoi sans cesse porter tes yeux du côté du cimetière?
— Si encore il était là tout entier! sanglota-t-elle, le mouclioir collé aux lèvres. Vous n'êtes pas entré, vous, dans le Parc, sur les traces de Pipette, qui venait de tuer les quatre
loups (lu haut (lu clochoi'. J'y suis eniroo, moi, et j'ai vu mon Vcnancio: sa face adorable, ses mains si fines avaient été à moitié dévorées, tout son corps si beau était déchiré, saignant. . .
Moi qui l'aimais, pourquoi ne l'ai-je pas retenu!...
il arrivait que, par
la lassitude même de
la machine surmenée,
un peu de calme succédait à ces agitations fiévreuses. L'abbé
profitait de ces instants pour la pousser jusqu'à Figuerolles, où
chacun l'accueillait avec des transports de joie, surtout Riquette
qui, on Taporcevant, courait à ollo, IVmhrassait. puis, battant dos mains, s ôcriait:
— Voici maman! voici maman !...
Cependant, Alype éprouvait des remords cuisants, et, plus dune fois, une forte envie le prit de presser sa nièce do déserter la cure pour réintégrer sa propre maison. Il la blâmait, dans son Registre, d'abandonner Riquette à Jérôme et à la Cambotte, incapables d'en faire la jeune fille qu'il souhaitait... Figuerolles prospérait grandement, et Frédérique Servières compterait bientôt parmi les plus riches partis de l'Espinouze... Du reste, en l'intimité do son àme, le bravo homme caressait un projet : à Villemagno, Riquette avait dos cousins très à leur aise, — des Lautier! — et...
Un jour qu'il crut avoir fait suffisante provision de courage, sur le banc du cagnard où il était assis avec Madeleine, après s'être retourné pour faire un signe de croix en cachette et appeler Dieu à son aide, il se résolut à ouvrir le feu.
— Ma chère enfant, dit-il, nous sommes au milieu d'octobre, voici près de sept mois que tu as quitté Figuerolles et je serais heureux de t'y voir rentrer. Il n'est pas bon qu'une femme, seraitelle veuve, s'éloigne trop longtemps de son foyer. L'abbé Turol me disait hier : « Madame Servières s'attarde bien à la cure. On commence à jaser dans le pays : on répète que c'est son peu d'affection pour sa fille qui la retient chez vous... » Tu devines si j'ai trouvé dos arguments...
— Arguments tant que vous voudrez, interrompit-elle; il n'en est pas moins vrai que M. Turol a raison. Je ne me suis jamais plu, en effet, à la métairie : Dieu m'a fait naître avec une antipathie profonde pour les paysans.
— Mais ta fille, me somblo-t-il...
— Ma fille est tout son père...
— Une paysanne?
— Une paysanne de la tète aux pieds.
— Riquette si adoiabhv si spirituelle, — et d'une bonté pour les pauvres !...
Elle murniuia :
— Il ne saurait me convenir, à cause de vous, mon oncle, que les méchantes langues s'occupent de moi, dans la paroisse ou ailleurs. Ce soir, je quitterai Roquefixade.
— Pas ce soir, puisque aujourd'hui c'est le départ des lairines et qu'on doit être très affairé à la métairie... Demain, si tu veux...
— Demain, soit.
— Ne penses-tu pas, IMadeleine. (|u'il serait habile, dès maintenant, de loucher un mot à Riquette de nos intentions?
— Si vous tr(Hivez cela habile...
— liie lettre de mon cousin Alexandre Lautier m'annonce qu'il nous visitera avec son lils dans une quinzaine, à la Toussaint. Il me parait indis[)ensable de préparer Riquette à une entrevue...
Elle s'était déjà échappée.
Le lendemain, sur les midi, quand Alype et Madeleine entrèrent dans la Salle de Figuerolles, on se mettait à table.
— Vous arrivez à [)ropos, par exemple! cria Jérôme, la l'ace rayonnante. . . Rej^ardez-moi ga ! . . .
Il montrait des sacs déçus empilés à côté dune daube fumante que la Cambotte venait de servir.
— J'es[)ère !... lit l'abbé.
— Annette, reprit le vieillard, actif et léger comme un jeune homme, deux couverts! Mais ne dérangez pas les sacs: on mange si bien en vue de l'argent!
Sauf Madeleine, triste jusqu'à la mort, tous les convives lirent écho à la saillie du vieux Servières par un ample éclat de rire. On prit place autour de la table, et, le Bénédicité dépêché, on porta à la daube un premier coup.
— Et savez-vous à qui nous devons cette montagne d'écus, qu'il nous a fallu trois heures, ce matin, pour compter jusqu'au dernier? dit Jérôme, allongeant un regard ravi au monceau de sacs dûment ficelés.
— A qui? demanda l'abbé.
— A Luc, à notre Luc. De l'arrivée au départ des tarrines,
ce brave garçon. — le meilleur sujet de l'Espinouze. — n'a cessé de tenir la main à tout, l'œil à tout, les jambes à tout.
Cette somme arrondira la dot de Riquette.
Par malbeur, mon ami, Riquette ne veut pas se marier.
Ce n'est pas un reproche que je lui fais, mais notre lille n'est pas comme les autres filles...
— Laissez-moi faire. Si je m'en mêle, je suis sûr que...
— Vous n'êtes sur de rien, mon oncle, interrompit Uiquette hardiment.
— Je suis sur que, bientôt, je t'aurai découvert un mari...
— Ne cherchez pas!... Mon mari, je l'ai découvert moi-même, çt, si vous désirez le connaître, — le voici!
Elle s'était plantée debout et désignait Taille veut de son bras tendu. Celui-ci quitta sa place pour se sauver. Mais la jeune hlle le rejoignit à la porte et. l'arrêtant :
— Ose dire, Luc, que tu ne m'aimes pas, comme je t'aime depuis mon enfance.
p]lle lui avait saisi une main de toute sa menotte et le ramenait vers la table. Alors, son joli visage arrondi de mûre des haies, inondé de belles larmes brillantes, elle articula d'un ton franc, net, délibéré :
— Je supplie ma mère, je supplie mon grand-p^re, je supplie mon oncle... je supplie également Annette Rascol de maccorder Luc pour mari.
— Certes, avec plaisir! marmotta Serviéres.
— Ma foi!... bredouilla Alype, déconfit. Madeleine ne répondit pas.
— VA vous, ma mère? et vous? insista-t-elle, anxieuse.
— Oui...
— Et vous, Annette?
La Oambottc^ nr put (ju'embrasser trois fois sa jeune maîtresse.
TaiHevenl, toujours guidé d'une chaise à l'autre pour cette quête au mariage, Taillevent, un peu pâle, regardait Riquette, ses lèvres paralysées, ses y<^ux bleus débordant d'une douceur étonnée, vraiment céleste.
— Et toi, enfin, Luc, me veux-tu? me veux-tu?...
Il tomba à ses pieds et les baisa à plusieurs reprises l'un et l'autre candidement, |)assionuément.
Ce fut tout.
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