L'AGNEAU « JACQUET
le faire précéder du mot : Monsieur. Oh ! si elle eût osé, avec quel élan de tout son être, du fond de son humilité, ne lui eûtelle pas crié ses titres, ne l'eût-elle pas appelé devant tous : ynarquis de Campo-Viejo ! comte d'Aïujar!...
Un soir qu'un brusque retour d'hiver, avec neige et glace, avait groupé nos gens autour du feu, y compris Alype, inséparable de Riquette trop malheureuse, notre rusé compère d'Espagnol parla de son prochain départ.
— Les claies des parcs fixées dans le domaine, il ne me restera plus rien à faire ici, et je demanderai la permission de me retirer.
— Eh quoi! vous nous quitteriez quand, plus que jamais, nous avons besoin de vous! s'écria Madeleine, intrépide.
— Madame, avant de partir, j'implorerai seulement l'autorisation de tirer quelques coups de fusil à Tirebosc, dit-il d'un air détaché. Pipette m'a rapporté que les loups, par ce revirement du temps (|ui nous ramène à la mauvaise saison, avaient reparu là-haut, et j'aurais plaisir à en abattre quelques-uns. C'est puéril cela, mais je me suis arrêté au chiffre dix. Dix bétes par terre, et je m'en vais.
— Avouez, mon ami, que ce n'est pas sérieux, cela, badina l'abbé, qui aurait ri s'il eût osé.
— Tout ce qu'il y a de plus sérieux, répliqua-t-il. fâché de voir intervenir Alype quand il croyait le dialogue uniquement engagé entre Madeleine et lui.
— Je suppose (|ue vous nous donnerez le temps de nous retourner avant de nous tirer votre révérence, balbutia Jérôme avec bonhomie.
— Dix bêtes par terre, et je m'en vais, répéta-l-il.
— Vous ne ferez pas cela, monsieur, articula Madeleine très lentement, comme si elle avait de la peine à s'exprimer; non, vous ne ferez pas cela... Comment, vous m'abandonneriez!...
— Madame...
— Vous noua abaiulonneriez! poursuivit-elle, se reprenant. Ce n'est pas possible... Chassez à Tirebosc, où vous voudrez... Ce domaine que vous avez mis en prospérité, ce domaine, dont
un grand niallieur vient de me l'aire maîtresse, gouvernez-le à votre guise, je vous le donne...
Ces paroles tenaient de la folie, et chacun la regarda frappé d'un étonnement indicible. L'abbé [)oui'lant voyail clair à travers tant d'extravagances : le mal d'amour de sa nièce, ce mal qu'il avait cru guéri, reparaissait avec une violence nouvelle. 11 éprouva le besoin d'atténuer cette sortie qui la découvrait avec tout le méchant levain d'une passion cent fois condamnable, cent fois impie.
— Mon bon Noguerra, hasarda-t-il, [)leurant [)resque, la perte de son mari éprouve ma nièce au delà de ce que je })ourrais dire, et ses paroles ont dépassé sa pensée...
— Surtout à j)ropos du domaine, interrompit Jérôme.
— Alors, jamais je ne serai maîtresse? clama-t-elle, debout, l'œil menaçant.
— Vous le serez après moi.
— Après vous?...
— Et encore si Frédérique le permet, car c'est elle qui héritera.
— Uni, maman, je le permettrai, oui, maman!... sanglota la fillette éperdue, allant à sa mère, allant à son grand-père, les embrassant tour à tour.
— Partons, Luc! commanda le vieillard.
En reconduisant son maître vers sa chambre, ïaillevent effleura du coude Noguerra placé contre la porte. L'Espagnol, touché, enveloppa le couple qui se retirait d'un regard de soufre et de flamme. Non seulement Luc ne voulut rien voir; mais, se penchant à l'oreille de son ennemi, il lui souffla d'une voix de miel :
— 0 monsieur Noguerra, je vous en prie, écoutez Madame : restez! restez!
Taillevent était traversé de doutes qui le déchiraient comme autant de griffes :
Au fait, si, un de ces quatre matins, Noguerra, constatant la disparition de sa peau de renard ou des grelots de sa veste, venait à décamper? Tous les chemins des Cévennes, grands