‹ Taine et Renan; pages perdues recueillies et commentéesChapitre 18 sur 21 · SUR L'ŒUVRE DE TAINE · texte numérisé non relu

SUR L'ŒUVRE DE TAINE

Mon cher Bélugou,

C'est un formidable travail que vous me demandez là. Précisément parce que le sujet est du plus grand intérêt, il m'est impossible de vous satisfaire. Je respecte trop l'œuvre de M. Taine ; elle éveille des idées trop nombreuses, trop graves pour que je me dispense de leur donner les formules convenables. Or, cellesci, même insuffisantes, les trouverais-

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je après plusieurs mois de réflexions ?

Comme éducateur, et pour nous communiquer l'ensemble des connaissances au point où l'observation et l'expérimentation les avaient menées en 1870, M. Taine me semble incomparable. Quelques objections respectueuses que j'oserais adresser à cet honnête homme ne me viennent qu'après que je me suis placé, grâce à son aide, au plan dont ses méthodes d'exposition nous ont facilité l'abord. Voici pourtant un point où je me permets de me soustraire très décidément à son influence si notable.

Ce philosophe a très bien senti l'insuffisance, le verbalisme où aboutissent certains efforts sociaux, tant d'enthousiasmes dépensés et tant de sang versé ; mais si le but qu'on déclarait viser, — à savoir la justice sociale — n'a pas été atteint (et cette sévérité pour l'œuvre de la Révolution, fort explicable dans la bouche d'un socialiste, ne vous étonne-t-elle pas un peu chez un admirateur des libertés anglo-saxonnes ?),

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si, dans l'entreprise révolutionnaire, il y a des puérilités, des agitations et du vide, une grandeur pourtant est apparue : certaines dépenses d'énergie, fussent-elles infécondes, contribuent à manifester l'humanité, elles accroissent, sinon le bien-être, du moins la beauté et, par là, la volupté et puis aussi la dignité de notre espèce.

M. Taine avait de la timidité dans le sang.

Il jugeait les choses avec un haut bon sens qu'on voit aussi che-^ Goethe. Ce qu'a donné ce naturalisme (sa soumission aux lois de la nature) dans sa philosophie et dans son esthétique, c'est un problème que je n'examine pas, mais dans son œuvre d'historien politique, cette vue gœthienne l'a mené à une doctrine par trop timide. Avec le maître de Weimar, il aurait dit, signé et contresigné cet aphorisme : « Quiconque veut exercer une influence ne doit jamais blâmer ni s'inquiéter de ce qui va de travers, mais faire constamment, uniquement le bien. Il ne s'agit point d'abattre,

mais au contraire d'élever quelque chose en quoi l'humanité trouve un plaisir pur. » Il haïssait le désordre.

Tel était son tempérament : nous souffrons de ses limites, mais tout de même acceptons avec reconnaissance une manière de voir dont il a tiré une méthode si propre à nous former. Nous savons bien qu'il devait haïr les choses désordonnées, ce puissant naturaliste, qui acceptait et aimait les lois de la nature. Nous admettons avec lui le danger de la méthode dialectique et rationnelle dans les réformes sociales. Nous aurions à développer amplement ce qu'il y a d'excessif dans l'opposition qu'il leur fait. Ici nous nous bornerons à critiquer M. Taine sur un point spécial, quand il méconnaît ceux qui sont animés par le dévouement, le courage poussé jusqu'à l'héroïsme, ceux qui bravent la mort, se donnent à la fièvre.

On voudrait qu'un philosophe du XVIII® siècle ou un homme de la Révolution, par exemple, lui répliquât dans les

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mêmes termes qu'un certain jour employa Gœthe. Le vieux patriarche de la pensée allemande avait été accusé de se désintéresser des destinées de la patrie. On se rappelle qu'il répondit : « Nous ne pouvons pas tous servir la patrie de la même façon. J'ose dire que dans les œuvres dont la nature m'avait prescrit la tâche, j'ai travaillé jiuit et jour sans me permettre la moindre distraction ; loin de là, mes efforts, mes recherches, mon activité, tout a été aussi consciencieux qu'il dépendait de moi. Si chacun peut en dire autant de soi, cela ira bien pour tous. »

Vous voyez comment il faudrait très légèrement transformer la phrase pour qu'un de ces grands individus, que Taine traite de fous furieux, la reprit : « Nous ne pouvons pas tous servir l'humanité de la même façon... Marc-Aurèle, Spinosa, Gœthe, c'est très bien... accepter les lois de la nature, c'est parfait... Mais contrarier la nature, l'exalter, c'est un magnifique dressage...» Les grands hommes que Barrés 8

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