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je viens de citer sont des forces conservatrices ; elles s'efforcent de maintenir ; elles pourraient enrayer le mouvement vers l'inconnu, qui est la vie même. De ce que vous ne saisissez pas l'utilité immédiate d'un acte, il n'empêche que, du moment qu'il a nécessité pour sa production les qualités les plus viriles, par exemple le mépris de la mort, il est beau, utile. « Le soir de Wagram, a le droit de dire un Bonaparte, j'étais si fatigué que je suis tombé de sommeil, que j'ai dormi couché tout de mon long dans un sillon : j'étais la semence d'une admirable moisson de dévouements, de belles volontés, d'un lyrisme jusqu'alors inconnu... »
En vérité, la vie morale embrasse plus de choses que cet homme savant et vénérable n'en reproduisait en lui. Taine, mon cher Bélugou, n'est pas un professeur d'énergie. Il justifie la timidité, le repliement sur soi-même, et sous le nom d'acceptation, certaines servilités. S'il est vrai que les nations sont constituées par une
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poussière de fellahs, Taine en prend trop aisément son parti ; il a trop peur que la raison pure intervienne et dérange ces sommeils, cette belle ordonnance animale...
Mais à peine ai-je écrit ces lignes et ces mots « servilité, servage » quç, sans pouvoir rien en effacer, je proclame combien je suis injuste envers un homme qui, le seul, avec Fustel de Coulanges, et mieux que Fustel de Coulanges, m'a fait toucher des réalités dans l'histoire de mon pays.
Honorons Taine, alors même que nous osons le blâmer, accompagnons de nos regrets et de notre vénération le dernier grand esprit que nous ayons eu dans la suite admirable de la pensée française. On se laisse aller par je ne sais quelle lâcheté de conversation, pour ne pas paraître dédaigneux, pour n'avoir pas à expliquer les bonnes raisons de son dédain (et puis aussi parce qu'on n'a pas le droit d'être sévère quand on a senti soi-même la difficulté de réaliser le moindre travail), on se laisse aller à traiter de grands esprits douze mé-
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diocres et vingt-six bêtas, et l'on chicanerait la gloire légitime de Taine!
Reconnaissons bien haut la maîtrise de cet homme et comment sa conception de la Révolution (qui est une vue incomplète, qui d'autre part déjà avait été élaborée par Tocqueville) est un des grands événements de notre vie mentale.
Je m'arrête, mon cher Bélugou, parce que j'exprime mal ce que je crois penser avec force. Ah! quel bonheur de penser longuement, lentement à cet homme d'honneur de la pensée française! Comme il est agréable de songer que le cerveau humain peut être l'instrument, l'outil d'un si bel assemblage de considérations !
Veuillez être mon interprète auprès de nos amis de la Revue Blanche et me croire cordialement vôtre
Maurice Barrés (i).
(^) Réponse à une Enquête sur l'œuvre de M. Taine {Revue Blanche du 15 août 1897).