Arch. nat. F^SôSO, ancien
Brunache, pétition qui n'est qu'une apologie obscurcie, non seulement par les incorrections de l'orthographe et du style, mais par les réticences et la confusion des aveux ^ Qu'avaient fait au juste Laurède et Brunache? S'étaient-ils bornés à vouloir exclure un intrus? Taine le sait, mais il le sait par divination. Nous voyons que le directoire du département ordonna la mise en liberté de Laurède et de Brunache, quoique leur conduite n'eût pas été, dit-il, « bien constitutionnelle ». La municipalité ne voulut ou ne put obéir, tant le peuple était irrité. On. en référa à l'Assemblée nationale, qui renvoya l'affaire à son Comité des rapports, lequel la renvoya au ministre de l'Intérieur Delessart. Celui-ci conseilla aux autorités locales d'élargir les prisonniers. Le directoire du département écrivit, le 22 septembre 1791, que c'était chose faite, que Laurède et Brunache étaient libres, et que le calme était rétabli à Dax.
Voilà ce que nous disent, sur cette affaire de Dax, les documents mêmes auxquels Taine nous renvoie. Voilà de quelle manière tendancieuse il les a interprétés ou mutilés.
Continuant sa démonstration, il fait remarquer qu'à Paris Marat a dressé des listes d'électeurs à ne pas nommer; il en conclut (p. 92) que, « dans toutes les villes et bourgades de France », on colporte des listes semblables, véritables listes de proscription, qui éliminent par la terreur toutes les candidatures non jacobines.
Donc, aux élections de 1791, il n'y eut, selon Taine,
1. Cette pétition, que Taine date du 18 juin 1791, est sans date. D'autres pièces de ce dossier sont datées, mais Taine, par négligence^ les date autrement.
nulle liberté, nul sérieux, et c'est la majorité jacobine qui fit la loi^
11 est certain qu'il y eut beaucoup d'abstentions : c'étaient les mœurs d'alors; il est possible et même probable que les « patriotes » avancés votèrent avec plus de zèle que les modérés. Mais il est sûr que, sauf quelques cas de troubles, fort rares, les élections de 1791 se firent dans un grand calme.
Quant à l'affirmation de Taine, que les Jacobins chassèrent des assemblées primaires leurs adversaires, qu'ils ne les laissèrent ni voter, ni s'offrir aux suffrages, un fait la détruit, et c'est Taine lui-même qui produit ce fait quand il dit (p. 73 et 107) qu'il n'y eut que 250 Jacobins élus à l'Assemblée législative, et (p. 106) que 400 députés modérés siégaient au centre. Si les Jacobins furent en minorité à la Législative, c'est donc qu'ils n'avaient pas écarté des urnes ceux qui pensaient autrement qu'eux.
Après avoir parlé des élections à la Législative,
Taine parle de l'Assemblée elle-même, et d'abord de
son personnel et de sa méthode de travail.
\ Pour décrier la Législative, il en vient à dire du bien
\ de cette Constituante, dont, au volume précédent, il
\ avait dit tant de mal. Le voilà qui (p. 94) cite M"»« de
1 Staël exaltant « les grands talents, les grandes for-
1. Ici, comme dans les autres parties de Tou^j^age, il y a de nombreuses erreurs de références. Par exemple (p^^'^Ç^ pour des faits de pression électorale en Seine-et-Oise, Taine reïivoie aux Arch. nat., Dzxix, 13. Or il n'y a rien là-dessus dans ce carton.
tunes, les grands noms » de la Constituante, et il la cite afln de pouvoir dire qu'en comparaison des Constituants, les Législateurs n'étaient que des doublures.
« Pas un noble, dit-il au prélat de l'ancien régime, pas un grand propriétaire, pas un chef de service, pas un homme éminent et spécial en fait de diplomatie, de finance, d'administration ou d'art militaire...
« Pas un noble »... Et Condorcet? Il me semble pourtant que c'était là un noble qui ne manquait ni de notoriété, ni de mérite. Il y en avait d'autres, par exemple Jaucourt. Taine n'a même pas jeté les yeux sur une liste quelconque de députés à l'Assemblée législative. Il était conforme à sa thèse qu'il ne siégeât point de noble à cette Assemblée : il n'a pas hésité à en conclure, inspiré par sa propre raison raisonnante, qu'il n'en siégeait pas.
« Pas de prélat de l'ancien régime... » Presque tous s'étaient prononcés contre la Révolution, et, en effet, il n'y en eut point à la Législative.
« Pas un grand propriétaire... » Au contraire, il y en eut plus d'un à la Législative, entre autres Rougier La Bergerie, grand propriétaire dans l'Yonne, et qui fit partie du Comité d'agriculture.
« Pas un homme spécial en fait de diplomatie, de finance, d'administration ou d'art militaire... » Or, au Comité diplomatique siégeait Koch, professeur d'histoire à l'Université de Strasbourg, qui précisément s'était fait une spécialité de l'étude des questions diplomatiques, et Brissot, voyageur informé, connaissant l'Angleterre et les États-Unis pour y avoir vécu. Pas d'homme spécial en finances? Or, Cambon sié-. geait à la Législative. Pas d'homme spécial en administration? Or, plusieurs centaines de Législateurs
avaient siégé dans les assemblées administratives, soit de district, soit de département. Pas d'homme spécial en art militaire? Or, Lazare Carnot siégeait à la. Législative.
Oui, mais Càrnot n'était que capitaine, et notre auteur ne cherche la compétence que parmi les officiers généraux, encore demande-t-il qu'ils soient du premier rang. Non seulement il ne veut rien savoir des treize capitaines qui faisaient partie de la Législative, mais il dédaigne les trois lieutenants-colonels (Crublier d'Obterre, Belot et Roux-Fazillac) et les trois colonels (Jaucourt, du Petit-Bois et Théodore de Lameth) qui y furent élus, et il se plaint qu'il n'y siégeât aucun officier général dont le grade fût supérieur à celui de maréchal de camp ^
Quant à Brissot, Taine en parle, mais pour s'indigner qu'il ait dirigé le Comité diplomatique. « Brissot, dit-il, journaliste ambulant, qui, ayant roulé en Angleterre et aux États-Unis, semble compétent dans les affaires des deux mondes... » Quand il s'agit de Mallet du Pan, Taine dit qu'il a voyagé; quand il s'agit de Brissot, Taine dit qu'il a roulé *. C'est que Mallet du Pan haïssait la Révolution et que Brissot la servait. Brissot sait ce dont il parle, Taine ne peut le nier, mais il pense mal : « C'est un de ces bavards outrecuidants et râpés qui, du fond de leur mansarde, régentent les cabinets et remanient l'Europe. » Non
1. « On n'y trouve, dit-il (p. 95), que trois officiers généraux et du dernier rang, dont l'un est nommé depuis trois mois et les deux autres tout à fait inconnus. » En réalité, il y avait à TAssemblée législative quatre maréchaux de camp : Descrots d*Estrée, Mathieu Dumas, Gouvion et Dupuy-Montbrun. Voir A. Kuscinski, Les députés à V Assemblée légisùitive de 1791, p. 18.