id., t. II, p
3. On écrivait alors presque toujours ainsi le nom de Delacroix (d'Eure-et-Loir).
avaient écrit sur le bureau même du Comité, la veille de rémeute communale, la pétition qu'ils firent passer au procureur de la Commune, lequel osa venir en faire lecture le 31 mai à la barre de la Convention, m Remarquons d'abord que Barère, d'après son éditeur, rédigea ses Mémoires « dans les dernières années de sa vie * », c'est-à-dire une quarantaine d'années après cet événement, et, bien qu'il eût commencé depuis longtemps à réunir des matériaux pour cette rédac* tion, on voit cependant que ses souvenirs avaient eu le temps de s'altérer. Remarquons ensuite que Barère ne fut pas témoin du fait qu'il relate : il l'apprit « postérieurement au 31 mai », et il ne dit pas par qui. Sans avoir à se placer dans l'hypothèse d'un mensonge, on peut dire que Barère a été fort léger ou fort oublieux quand il a rapporté cet on-dit comme s'il y croyait. En effet, nous savons que quand, le 29 mai 1793, Barère lut à la tribune, au nom du Comité de salut public, un rapport qui recommandait une politique de conciliation avec les Girondins, il fut déclaré, séance tenante, et sans démenti, que Danton était l'auteur des pages les^plus conciliatrices de ce rapport*. Il est donc bien peu probable que Danton, changeant d'avis en vingt-quatre heures, ait le lendemain rédigé son appel à l'insurrection contre les Girondins. La vérité, c'est que, le coup une fois fait, il feignit de l'avoir prévu, décidé ; il en revendiqua la responsabilité pour le gouvernement, afin d'éviter que ce gouvernement
1. Notice historique sur Barèrcy par H. Carnot, Paris, 1842, in-8% p. 4.
2. Voir dans la Révolution française^ t. XÏX, pp. 185 et suiv. , Tarticle de M. F. Bornarel : Danton collaborateur, de Barère,
ne parût à l'Europe faible devant la populace et débordé par l'émeute.
Tâine ne manque pas de citer les paroles par lesquelles Danton se chargea de cette responsabilité, dans son discours du 13 juin 1793. Mais il arrive ici à Taine une mésaventure amusante. Brouillant ses notes, il allègue, comme preuve de la complicité de Danton avec l'insurrection, un discours de Leclerc aux Cordeliers (27 juin 1793) où est dénoncée la « coupable résistance )) que Danton fît (avec Legendre) au projet même de cette insurrection. La vérité, c'est que personne ne doutait alors que le coup d'État populaire des 31 mai et 2 juin n'eût été fait malgré Danton et le Comité de salut public et ne fût un échec pour le gouvernement *.
Ces journées des 31 mai et 2 juin 1793, Taine les raconte d'après VHistoire de la Terreur de Mortimer- Ternaux, sans rien ajouter de nouveau, mais en choisissant dans le récit, pourtant passionnément antimontagnard, de son devancier, les traits les plus diffamatoires pour les montagnards et en éliminant les autres. Bien plus injurieux et bien plus injuste que Mortimer-Ternaux, il dit (p. 459) que, des 66 commissaires des sections qui préparèrent l'insurrection, « la plupart sont des gredins; c'est le cas notamment pour Varlet, Dobsen, Hassenfratz, Rousselin, Desfieux, Çrusman ». Mettons que Varlet, Dobsen, Desfieux, Gusman fussent des gredins : je n'en sais rien, ni Taine non plus. Ce sont gens obscurs, dont la biographie n'est pas, que je sache, faite. Mais on connaît bien Hassenfratz et Rousselin. Hassenfratz, chimiste, ancien
î. Voir mon Histoire politique de la Révolution^ pp. 439 et 440.
collaborateur de Lavoisier, devint professeur à J'École des mines et à l'École polytechnique. Rousselin de Saint-Albin, un des fondateurs du Constitutionnel^ marqua, sous la Restauration, parmi les libéraux les plus éminents. C'étaient de fort honnêtes gens, et des gens distingués, ces deux républicains de 1793 que Taine a flétris puérilement du nom de « gredins ».
Rencontrant aussi, dans la journée du 31 mai, Hanriot, le commandant général de la garde nationale, Taine dit de lui (p. 461) que c'était l'un des massacreurs de septembre * ». Il y avait bien, parmi les massacreurs de septembre, un Henriot (ou Hanriot), mais ce n'était pas le même '^.
Conclusion particulière (p. 470) : « A présent que la Convention s'est mutilée elle-même, elle est matée pour toujours, et va devenir une machine de gouvernement au service d'une clique; la conquête jacobine est achevée, et, sous la main des conquérants, le grand jeu de la guillotine peut commencer. »
Conclusion générale (p. 471) : le parti qui règne, c'est u la canaille épileptique et scrofuleuse », Suivent de nouvelles citatiqns de propos malveillants des Girondins, de Mallet du Pan et de l'écrivain royaliste Beaulieu contre les républicains parisiens. Puis, c'est un éloge inattendu du patriotisme des armées (p. 478) : « Là-bas, au camp, devant l'ennemi, les nobles idées générales, qui, entre les mains des démagogues pari-
1. Déjà plus haut, p. 453, à propos du prétendu dialogue sanguinaire de Hanriot avec des ouvriers, Taine l'avait traité de « septembriseur ».
2. Voir là-dessus E. Hamel, Histoire de Robespierre, t. III, p. 461.
siens, sont devenues des prostituées sanguinaires, restent des vierges pures dans l'imagination de Toffîcier et du soldat. » Il s'agit surtout du patriotisme militaire dans la période qui suivit celle que Taine est censé avoir racontée, il s'agit des armées sous le second Comité dé salut public. Conclusion extrême et finale :4a nation se sauve malgré les gouvernants.
Tout cela, c'est moins une conclusion qu'un horsd'œuvre brillant, un morceau bien tourné, que rien n*amène, qui n'a aucun rapport avec la collection de menues anecdotes qui précède.
Voilà donc « cette seconde étape de la conquête jacobine > exposée, d'abord en tableaux, puis en récit, avec une conclusion qui n'a aucun rapport ni avec les tableaux ni avec le récit. C'est la fin du tome II de la partie de l'ouvrage intitulée la Révolution, Taine va maintenant tracer le tableau du gouvernement révolutionnaire proprement dit.