Dans l'édition in-12, cette partie forme deux volumes
récits et tableaux; livre II, le Programme Jacobin : tableaux; livre III, les Gouvernants: tableaux; livres IV, les Gouvernés : tableaux; livre V, la Fin du Gouvernement révolutionnaire : tableaux et récits.
I La préface de ce volume fît grand bruit : Taine y compare le « Jacobin » à un crocodile*, à ce crocodile dont les Égyptiens avaient fait un dieu, et il nous traduit un passage de Clément d'Alexandrie dans les termes suivants : « En Egypte, les sanctuaires des temples sont ombragés par des voiles tissés d'or; mais, si vous allez vers le fond de l'édifice et que vous cherchiez la statue, un prêtre s'avance d'un air grave et, chantant un hymne en langue égyptienne, il soulève un peu le voile, comme pour vous montrer le dieu. Que voyez-vous alors? Un crocodile, un serpent indigène, ou quelque autre animal dangereux ; le dieu des Égyptiens paraît : c'est une bète vautrée sur un tapis de pourpre. »
J'ai eu la curiosité de vérifier cette citation. C'est dans le II«iôaYWY6c, ouvrage où, pour l'instruction des catéchumènes, Clément d'Alexandrie ridiculise les dieux du paganisme. La traduction de Taine n'est point littérale : il abrège, corrige, récrit. Le sens même, à la fin du morceau, est changé. Clément dit
1. Il n'y eut pas que les adversaires de Taine à qui cette fantaisie parut énorme et de mauvais goût. Son éditeur, ayant lu la préface en manuscrit, prit la liberté d*y dénoncer à l'auteur luimême une « apparence de légèreté ». Voir Vie et Correspondance, t. IV, p. 187.
que, quand le prêtre soulève le voile pour montrer le dieu, (( il nous donne à rire largement de Tobjet de sa vénération; car ce n'est pas un dieu qui, à Tintérieur, s'offre à notre recherche empressée, mais un chat, ou un crocodile, ou un serpent indigène, ou quelque autre bête semblable, indigne du temple, mais tout à fait digne d'un antre, d'une caverne ou de la boue. Le voilà, le dieu des Égyptiens : c'est une bête vautrée sur un lit de pourpre* ».
Dans la traduction de Taine, il n'est pas question de chat, mais seulement de crocodile ou de serpent, < ou de quelque aulre animal dangereux ». Or Clément a voulu surtout se moquer du paganisme. Des dieux redoutables ne seraient pas ridicules. Mais alors comment assimiler un tel dieu au Jacobin mangeur d'hommes? Taine s'en tire en mutilant le texte grec et en y ajoutant. C'est une chose étrange et amusante que sa manie d'inexactitude se soit exercée en haine de la Révolution française, sur Clément d'Alexandrie!
Taine n'est point d'ailleurs le premier qui ait comparé le « Jacobin » à un crocodile. Un écrivain royaliste avait déjà dit, en 1792, dans un pamphlet contrerévolutionnaire : « En pénétrant dans l'intérieur de certains députés, j'ai fait comme Vichneumon^ petit animal qui entre dans le corps du crocodile, et qui semble ne lui ronger les intestins que pour venger les
1. Livre III, chap. ii (éd. Migne, Patrologie, t. VIII, p. 559) :
« (ibç 5ecÇ(i)v Tov 6ebv, TcXarùv t)(i.iv èvSiSoffi "xi^taxa toO
9e6ào-|xaTOÇ' où yap 0ebç à 2[ir)TOtJ(i.evoç ëvSov eOpsOi^a-eTat, èç' 6 èfficeyo-ajjLev, aiXoupoç ôl, r^ avTox^wv oçcç, îj xc TOtoOxov Ôyjpîov dvà^iov |iàv ToO vécu, ^T)pa(AoO Se, r, çtoXeoû, 7\ ^op^pou àvràÇiov* 6 0e6ç AiYV)icTi(i>v in\ (rrpa>(jLV7\c &Xov>pYiiç xotTaçai'veTai xuXi6|jLevov 6ir)piov. »
habitants du bord du Nil dont il est la terreur et le fléau *. » Suivent les injures à l'adresse des républicains, injures tout à fait pareilles à celles que Taine leur prodigue 2.
Quoi qu'il en soit de cette réminiscence, Taine exerce sa fantaisie sur le jacobin-crocodile. Ce sont les « principes de 1789 » qui, selon lui, « ont amené le crocodile dans le sanctuaire et l'ont installé derrière le voile d'or, sur le tapis de pourpre; en effet, par l'énergie de ses mâchoires par la capacité de son estomac, il était désigné d'avance pour cette place; c'est en sa qualité de bête malfaisante et de mangeur d'hommes qu'il est devenu dieu ».
Les sujets, dit-il encore, abondaient. « J'en ai manié des milliers et disséqué des centaines, de toutes les espèces et variétés, en réservant les spécimens notables ou les pièces caractéristiques. Mais, faute de
i. Le Martyrologe ou V Histoire des martyrs de la Bévolution. Coblentz et Paris, 1792, in-8" de 471 pages (Attribué à Peltier). — BiW. nat., Lb 99/5694.
2. 11 y a peut-être aussi là une réminiscence de Mallet du Pan, qui, dans sa Correspondance politique pour servir à Vhistoire du républicanisme français (Hambourg, 1796, in-8 de lxxi- 45 pages. Bibl. nat., La ^2/44), a dit, p. xxiii :
« .... Les publicistes de Bedlam n'eussent jamais atteint cette idée d'ériger subitement les députés d'un empire de quinze siècles en Convention nationale , pour se reporter au jour de la création et, par le seul fait de cette monstruosité, abolir tout ce qui lui avait préexisté. Ni Genséric ni Tamerlan ne se fussent adjugé un pareil droit sur les peuples qu'ils venaient de conquérir.
« Ce rassemblement politique ne pouvant être contrôlé que par les délibérations nationales de plusieurs millions de citoyens, il devenait absolu, s'il n'était englouti par l'anarchie. Ses auteurs se sont vantés d'une semblable découverte ; ils ont eu raison ; aucune nation ne l'avait prévenue ; la postérité lui érigera un temple comme les anciens en élevaient à la fièvre et les Égyptiens au crocodile. »
TAINB HISTORIEN. ^^
place, j'ai dû en abandonner beaucoup ; ma collection était trop ample. »
Taine se vante : il n'a point manié < des milliers > de sujets, et nous voilà amenés à parler de la documentation de la partie de ce tome III qui se rapporte à rhistoire de la Convention nationale jusqu'au 9 thermidor*.
Un guide va manquer à Taine, qui lui avait été fort utile pour le volume précédent : c'est VHistoire de la Terreur^ de Mortimer-Ternaux, dont le tome VIII, posthume, ne va que jusqu'à la fin d'octobre 1793, et encore n'est-ce qu'une esquisse.
Comme journaux, il n'en connaît guère d'autres que le Moniteur. Lui qui s'occupe tant des Jacobins, je ne vois pas qu'il ait consulté avec suite les comptes rendus de séances de la Société-mère, soit dans le Journal de la Montagne, soit même dans le Moniteur.
Il continue à ignorer l'existence du procès-verbal de la Convention, pourtant capital pour son sujet.
Il se sert de VHistoire parlementaire de Bûchez et Roux : avec le Moniteury ce sont les deux sources qu'il a sous la main. Mais la patience lui manque pour les lire, et c'est au hasard qu'il y prend çà et là n'importe quoi, pourvu que ce soit dans le sens de sa thèse.
Il a consulté quelques monographies, surtout celles de Wallon sur le Tribunal révolutionnaire , de M. Babeau sur la ville de Troyes, de Sauzay sur le département du Dpubs, de Dauban sur Paris en 1794, du comte de Martel sur Fouché.
Il cite souvent, quoique ce soit un anachronisme, la
l.Nous parlerons plus loin, et à part, de la documentation des dernières pages, relatives à la période thermidorienne et au Directoire.
relation du voyage que le Suisse Meister fît à Paris sous le Directoire, en défigurant le nom de Meister qu'il appelle Meissner^
Comme nous le verrons, il ne se documente avec un peu de soin que pour les portraits de M arat, de Danton et de Robespierre.
Voilà pour les imprimés.
Quant aux sources manuscrites, il continue à ignorer, aux Archives nationales, la série départementale F*ciiij indispensable cependant pour cette histoire de Tesprit public qui semble être le vrai sujet de son livre. 11 ne se sert pas davantage des archives, soit départementales, soit communales. 11 n'a même pas l'idée de voir, dans la série L des Archives départementales, les quelques registres de clubs de Jacobins qui s'y trouvent.
Il a consulté, aux Archives nationales, la série AFu (papiers du Comité de salut public, du Conseil exécutif provisoire, des représentants en mission, du Comité de sûreté générale, etc.). Cette série contient une suite de cartons : AFii, 1 à 417, et de registres : AFii*, 1 à 303; au total 720 articles. Taine a négligé les registres, et, parmi les cartons, il n'en a vu que 30, à savoir : AFli, 30, 36, 37, 39, 43, 44, 46, 49, 56, 58, 59, 68-74, 88, 92, 106, 107, 111, 116, 135, 144, 145, 147, 271.
En particulier, pour les missions des représentants, AFii, 82 à 280, soit 198 cartons, partie si importante pour son sujet 2, Taine n'en a vu que H.
1. Sur cet ouvrage, voir M. Maurice Tourneux, Bibliographie t. II, n° 12068.
2. Il ajoute (p. 328, note 2), cette indication inexacte : « Archives nationales. Les arrêtés et lettres des représentants en mission y sont classés par département. »
Dans la série F'' (police générale) , où les cartons qui contiennent des documents sur cette époque (2 juin 1793-18 brumaire an VIII) se comptent par milliers, il en a consulté 20, à savoir F' 2471, 2475, 3iW\ 3267, 3273, 3485, 4421, 4434, 4435*0, 4436, 4437, 4438, 4439, 4446, 4591, 7090, 7164, 7171, 7701, 7718.
Les numéros 2471 et 2475 font partie d'une suite de registres des comités révolutionnaires et des sections de Paris, qui sont au nombre de 56 (2471 à 2526). Taine n'en a donc vu que 2 sur 56. Les cartons 3116 '', 3267, 3273, font partie de la sous-série 3001 à 3677 (police, 1789 à 1830).
Les 9 cartons 4421, etc., font partie de la sous-série 4386 à 4806 (Comité de sûreté générale), soit 9 cartons sur 421.
Les 5 cartons 7090 et suivants font partie de la soussérie 7090 à 8007, pièces de police classées sous la rubrique : Affaires diverses, an IV-an XI, soit 5 cartons sur 918 2.
Taine a consulté D § 1, 5, 6, 10, soit 3 cartons sur les 168 qui, relatifs aux missions des représentants, se trouvent cotés D § 1, 1 à 46; D § 2, 1 à 5; D § 3, 1 à 117.
Dans la série Bii, 1 à 34 (votes sur la Constitution de 1793), il n'a vu qu'un carton, Bii, 23.
Dans la série W, relative aux tribunaux révolutionnaires, qui compte 567 cartons ou registres, il n'en a vu que deux, 500 et 501.