Voir mon Histoire politique delà Révolutiorif p
bois. » Suivent, sur la religion laïque, sur la^ persécution des prêtres, sur les nouvelles lois terroristes, des aperçus indignés, vagues, des exercices de style inférieurs en qualité à tout ce que Taine a écrit jusqu'ici. C'est une improvisation bâclée, indigne de son talent, surtout quand il stigmatise, en vagues déclamations, la politique directoriale à Tégard des peuples conquis, empruntant à Mallet du Pan (p. 615) une statistique (plus qu'étrange) des spoliations dont les Français se seraient alors rendus coupables à l'étranger.
Puis il se réjouit (p. 628) de Tagonie de la « République jacobine », de Tagoniedu « vieux monstre chargé de crimes et pourri de vices », semblable à ce Tibère qu'un tribun militaire aida finalement à mourir.
Conclusion dernière : la République n'était pas née viable, le corps social était dissous, il n'y avait plus de cohérent et de vivant que l'armée. Avec l'armée, Bonaparte fait son coup d'état, et construit « cette caserne philosophique où nous vivons depuis quatre-vingts ans ».
C'est par ces mots que Taine achève son tableau de la Révolution française : il a hâte d'arriver au Consulat et à Napoléon.
Nous ne le suivrons pas dans cette dernière partie de son œuvre : elle est inachevée, elle est à moitié posthume, elle a un caractère encore moins historique que les parties précédentes ; ce sont surtout des considérations générales, des vues d'ensemble, une psychologie de Napoléon, une critique du régime de la société française au xix® siècle, sans presque aucun récit, et s'il y
a là encore de ces tableaux de mœurs et d'idées, comme Taine en a tant écrit, pour faire connaître le xvm« siècle avant et après 1789, ils ne forment même plus une suite chronologique. D'autre part, si l'auteur a usé, en cette dernière partie, d'un appareil d'érudition, ce n'est plus que par endroits, et cet appareil a plutôt l'air d'un ornement que d'une base : Taine travaille maintenant sur des faits et des matériaux déjà connus et vérifiés. Critiquer l'érudition des deux derniers volumes, ce serait moins intéressant, moins utile, et puis, n'ayantà relever que le mém^genre de lacunes, le même genre d'inexactitudes, le même genre d'abus, cette cxitique serait par trop monotone et fastidieuse, Notis^ïrti^rs- bornons donc à l'étude que nous avon^ faite des volumes de Taine qui se rapportent à la Révolution française proprement dite : c'est là, dans le livre des Origines, la partie achevée, la partie essentielle, le monument complet, sur lequel Taine lui-même aurait estimé désirable et équitable d'être jugé comme historien, après sa mort, par ses successeurs.
CONCLUSIOIS
Je conclurai en rappelant simplement ce que j'ai voulu faire et en disant ce à quoi il me semble que je suis arrivé.
J'ai moins voulu critiquer les théories philosophicohistoriques de Taine que son érudition, dont l'appareil, d'aspect si imposant, a donné crédit à ses théories et lui a valu, en France et à l'étranger, une grande réputation d'historien. Son autorité, qui a eu aussi une certaine influence politique, n'est pas tant fondée sur son talent, quoique ce talent soit de premier ordre, que sur la méthode à demi-scientifique qu'il annonce, sur ses éclatantes promesses d'impartialité, sur le système de ses références continuelles au bas des pages sur l'étalage de tant de cotes d'archives, sur l'air d'exac. titude méticuleuse avec lequel il manipule ses sources.
J'ai vérifié tout cela.
Je l'ai vérifié avec la modestie, avec l'esprit de justice ou d'indulgence de quelqu'un qui, ayant beaucoup écrit sur l'histoire de la Révolution, n'a pas évité plus qu'un autre les méprises, les lapsus, les étourderies auxquels on est exposé dans tout travail d'érudition tant soit peu vaste et compliqué.
Cette vérification sans préjugé et sans malveillance.
je Tai entreprise en me disant qu'il n'était pas possible qu'un homme qui avait manié tant de textes, et si divers, n'eût pas commis des erreurs.
Les erreurs qui viennent de la négligence, de l'inattention, il y faut bien être indulgent, puisque quiconque les relève en a commis lui-même ou en com> mettra.
Mais si les erreurs viennent d'une mauvaise méthode, si elles viennent d'un parti pris, si elles viennent de passions politiques ou philosophiques, si elles sont presque toutes tendancieuses, s'il y en a à. chaque page, presque à chaque phrase, n'ôtent-elles pas toute autorité à un livre d'histoire?
Or c'est le cas du livre des Origines de la France contemporaine.
On peut dire, après une vérification suivie et sans parti pris, qu'en ce livre une référence exacte, une transcription de texte exacte, une assertion exacte, c'est l'exception.
Ces inexactitudes, il y en a de graves, il y en a d'insignifiantes, il y en a d'innocentes, il y en de tendancieuses, mais il y en a partout ou presque partout.
Comme je l'ai dit au début, c'est une édition critique qui, seule, aurait pu montrer toute la défectuosité d'une méthode de travail plus que fantaisiste. Cette édition étant impossible, il m'a fallu garder pour moi une grande partie de mes notes et n'offrir qu'une analyse avec des critiques de détail. Ces critiques de détail sont nombreuses ; elles se suivent ou plutôt elles suivent le texte critiqué, comme par une sorte de corps à corps, où il n'y a interruption de contact qu'aux points les moins importants, les moins caractéristiques.
Si on ne lit que quelques pages de cette critique, on m'accusera de pédantisme, de minutie malveillante, de taquinerie envers la mémoire d*un grand écrivain. Je sens que j'ai Tair de m'acharner. Si on a la patience de tout lire, on verra que cette minutie était indispensable pour juger à fond une érudition qui s'attache presque toujours à de très petits faits, à ces petits faits que Taine appelle significatifs.
Les lacunes sont peut-être encore plus graves que leç erreurs. Presque toutes les plus authentiques et les plus riches sources de l'histoire de l'esprit public, qui est le vrai sujet de Taine, lui ont échappé. Sa base documentaire, malgré un luxe de références, est incomplète, insuffisante, quoiqu'il s'imagine et dise avoir lu et vu tout ce qu'il y avait à lire et à voir.
De la documentation proprement dite et de l'usage immédiat que Taine fait des sources, si on passe aux résultats généraux, aux jugements historiques, aux conclusions de toute sorte qu'il en tire, on s'aperçoit que, même s'il avait évité presque toutes ces erreurs d'érudition, il n'en aurait pas moins donné une idée fausse, et, si je puis dire, une idée peu historique de la Révolution française.
En effet, même' si tous ces petits faits significatifs, qu'il a colligés et produits, étaient vrais, les récits ou les tableaux qu'il en forme seraient faux par l'abus des généralisations, soit dans le temps, soit dans l'espace. D'un ou de quelques incidents qu'il voit à tel moment ou en tel lieu, Taine conclut aussitôt que des incidents analogues se produisaient à tous les moments et en tous les lieux. S'il y a des troubles, I des pillages, des meurtres en Bretagne ou en Provence, Taine assure qu'il y en avait dans toute la France. S'il
y en a en 1793, il assure qu'il y en a en 1794 ou en 1795. Ce n'est pas une fois, ce ne sont pas quelques fois qu'il généralise ainsi : c'est toujours. Cette généralisation abusive, c'est son procédé, procédé constant que j'ai \dû dénoncer constamment, au risque d'être monojtone : je dirais presque que c'est son seul procédé.
On a vu aussi qu'il mutile la réalité avec une audace plus systématique encore qu'il ne mutile les textes.
Ainsi toute la Terreur s'explique (je ne dis pas : se justifîe) par les circonstances de guerre civile et étrangère où se trouvait alors la France. Taine ne parle pas de ces circonstances ou n'y fait que d'insignifiantes allusions. Les moyens de violence que les Montagnards employèrent pour assurer la défense nationale contre les insurgés vendéens, contre les Autrichiens, les Anglais, les Espagnols, Taine ne les «ittribue qu'à un fanatisme philosophique. Il montre la fureur des républicains d'alors ou, comme il dit, des Jacobins, sans expliquer pourquoi ils étaient furieux, et cette fureur, ainsi inexpliquée, a l'air d'une folie, la folie de la raison raisonnante, la folie de l'esprit classique, la folie de l'esprit révolutionnaire.
Taine était-il donc de mauvaise foi?
Ce n'est point par courtoisie pour sa mémoire et par égard pour ses amis que j'écarterai l'hypothèse de Ja mauvaise foi, pour expliquer tant d'étranges incorrections. J'ai montré qu'argumentateur passionné, il a eu parfois des arguties ou des contre-vérités d'avocat. Mais c'est naïvement et consciemment. Il s'est trompé, mais il n'a voulu, il n'a cru tromper personne. J'ai le sentiment que la bonne foi était son état d'esprit naturel, une bonne foi candide et pure, la bonne foi d'un honnête homme qui ne vit que pour les idées. Il
était sérieux, loyal et grave. J'ai parlé souvent de sa crédulité : j'y vois un des effets de sa loyauté, qui était confiante.
Comment donc se fait-il qu'un tel homme, et d'un si haut mérite, ait eu comme le don de l'inexactitude?
Je ne me flatte point d'expliquer ni môme de comprendre cela clairement. Voici seulement quelques remarques qui viennent d'elles-mêmes à l'esprit quand on a lu les écrits historiques de Taine.
Il avait une sorte d'orgueil de l'intelligence, qui l'empêchait de se résoudre à ignorer, à douter, ou, si on aime mieux, il avait une horreur naturelle de l'igno- \ rance, du doute. Il fallait qu'il sût, qu'il fût sûr, qu'il \ affirmât. Il s'improvisait donc une certitude, et la rapi- I dite de cette improvisation est une des causes de ses erreurs.
Il aimait la gloire littéraire, il semble qu'il l'aimât 1 par-dessus tout. Son principal but, sans peut-être qu'il ^s'en rendît compte, c'était d'étonner le lecteur, de se pire admirer du lecteur. Quoiqu'il annonce une sorte de conception scientifique de l'histoire, en réalité c'est une sorte de conception littéraire qu'il applique avec des matériaux quelconques. Sa verve ingénieuse et toujours ardente lui inspire des morceaux brillants, admirables. Ce ne sont qu'antithèses, surprises, couleurs. ' C'est une pyrotechnie littéraire. La vérité historique s'y trouve sacrifiée, à chaque instant, aux nécessités de l'art.
C'est un fait aussi que Taine manque de patience. Il ne lui est pas possible de lire un document jusqu'au bout, tranquillement, passivement. Tant qu'il lit, il réagit contre sa lecture, puis il cesse de lire, et se figure le reste, ayant une hâte fébrile d'écrire, de créer.
Cette fièvre explique aussi la mutilation, la déformation des textes et des laits, du moins elle les explique dans les cas où elles ne sont pas tendancieuses. Quand, au contraire, Taine mutile ou déforme selon la tendance de sa thèse, c'est que cette thèse, préconçue et antérieure à toute esquisse, Tobsède par une évidence charmante et impérieuse. Ses méfaits contre la vérité et au service de sa thèse, même ses méfaits les plus vifs, il ne s*en aperçoit peut-être pas, il n'en a peutêtre pas conscience, ou plutôt il est aveuglément porté à les commettre par le sentiment passionné qu'il a de la bonté, de l'utilité de sa thèse.
Théories préconçues, parti pris, impatience fébrile,
ce n'est pas assez dire. Il faudrait presque parler
d'une sorte d'état pathologique. Physiquement, Taine
est incapable d'apercevoir, dans les documents, ce
\ qu'il n'y cherche pas. Ne disons pas qu'il élimine le
' témoignage adverse : il lui échappe. Si visible, si gros,
* si frappant qu'il soit, ses yeux ne le voient pas. Oui,
il y a chez Taine impossibilité à voir ce qu'il ne veut
pas voir. Le document ne lui parle pas : c'est lui q^i
parle, et tout le temps, au document.
Si intelligent, et artiste original, il n'a pas l'intelligence de ce qui n'est pas sa propre pensée, de ce qui n'est pas lui-même. Il est incapable de se mettre à la place d'un de ces personnages historiques qui lui déplaisent, d'entrer, comme on dit, dans la peau d'un de ces Jacobins qu'il injurie. Sûr de la vérité, il croit que l'erreur est une corruption du cœur, et ce philosophe, qui a tant lu et tant réfléchi, ne porte d'autre jugement sur les républicains de l'an II que celui-ci : « Ils ne pensaient pas comme moi, donc ils étaient méchants, corrompus. » Lui qui se moque de la sim-
plicité puérile avec laquelle Robespierre appréciait les hommes, il apprécie Robespierre et les Montagnards aussi simplement, sans plus de nuances, sans plus de sentiment de la complexité des individus et des situations. Pour lui, comme pour Robespierre, les hommes sont tout bons ou sont tout mauvais : de même leurs idées, de même leur politique. Il condamne, il ne cherche pas à comprendre, et, chemin faisant, il se moque de ceux qui condamnent sans comprendre, ou encore de ceux qui interposent un système entre leurs yeux et la réalité.
Car il a toutes les bonnes intentions. Il les annonce, et il s'en pare. Il veut être impartial, intelligent, objectif. S'il ne tient pas ses promesses, c'est la faute de son tempérament, passionné et glorieux. Mais il faut dire, et nous l'avons dit, qu'il a toutes les cqriosités, l'instinct vague de la complexité de l'histoire, l'instinct même de la méthode. Quand il^avoue, et avec quel éclat ! ces curiosités et cet instinct, il ouvre par cet aveu une voie nouvelle, déjà amorcée par d'autres, où#il n'a pas la force de s'avancer lui-même, d'où s'écarte son romantisme natif, mais où d'autres, après lui et peut-être un peu grâce à lui, s'avanceront. En cela, par ces promesses non réalisées, mais formulées, et aussi par l'idée, sur laquelle il a été un des premiers à insister, que l'histoire de France n'est pas seulement parisienne, mais provinciale, pas seulement politique, mais économique, il a rendu service aux études historiques.
C'est un service indirect, involontaire, ce n'est pas le service qu'il voulait rendre. Il voulait renouveler l'histoire de la Révolution pour justifier sa théorie conservatrice, traditionnaliste, et la renouveler par
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rérudition. Non seulement son érudition est fragile, mais SCS vues sur la Révolution n'ajoutent rien à celles qu'avaient déjà exprimées, soit au temps même de la Révolution, soit sous la Restauration, les pamphlétaires royalistes. A ces pamphlets il n'a guère ajouté, si on y regarde de près, que l'agrément de son style et le prestige des cotes d'archives. Son livre, tout compte fait, et en ses résultats généraux, me semble presque inutile à l'histoire. Il n'est vraiment utile qu'à la bio< graphie intellectuelle de Taine lui-même ou à celle de quelques contemporains, ses disciples.
Avertissement.