‹ Taine, Historien et sociologueChapitre 2 sur 26 · PAUL LACOMBE · texte numérisé non relu

PAUL LACOMBE

INSPECTEUR GÉNÉRAL HONORAIRE DES BIBLIOTHÈQUES ET DES ARCHIVES MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE SOCIOLOGIE DE PARIS

PARIS (5«) V. GIARD & E. BUIÈRE

LIBRAinES-ÉDlTEURS 16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOLLLIER

Sans doute, Taine a été Jiistorien, au sens strict du mot, mais il a été en même temps ^ sans conteste, un sociologue. Seulement y il a fait son métier d' historien avec tant d'éclat, qu'aux yeux de bien des gens, Vhistorien masque et dérobe le sociologue. Et, cependant, dans la pensée, dans les visées de Taine, le sociologue l'emporta toujours sur Vhistorien. Ses tableaux d'histoire si brillants, si vivants, qu'on admire avec raison, on ne peut pas dire sans doute que Taine les ait composés pour illus~ trer ses thèses, cela ne serait pas tout à fait exact, mais le fait certain c'est quils furent postérieurs aux thèses ; c'est que Taine entreprenayit son histoire avait déjà dans l'espiit ses thèses toutes prêtes , pour expliquer et lier ensemble les faits historiques. Or, ces tlièses sont purement de la sociologie. Il fit donc, en quelque sorte, de l'historien puissant qui était en lui l'auxiliaire, le subordonné du sociologue.

On ne peut en douter que si Von ignore tout à fait ce qu'est la sociologie. Elle n'est pas en dehors de l'histoire, encore moins son opposée, comme quelques historiens, trop jaloux pour le compte de l'histoire purement Lacombe. 1

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narrative, se rimnginent;clle est un des aspects de l'histoire, dégagé à part. Dans i histoire trop e.rclnsivement préoccupée du fait individuel, de P accidentel^ la sociologie réintègre et met à son rang le fait social — ou pour mieux dire, Célément social, C in fluence sociale. Celle-ci est toujours présente ; dans tous les actes produits par l'individu, et qui semblent procéder de lui seul, de son être particulier, une part considérable appartient toujours en réalité à la société environnante. Et maintenant rappelez-vous la magistrale préface de /'a Histoire de la Littérature Anglaise » , cette préface où pour la première fois fut exposée, avec un magnifique accent de certitude^ la théorie de la race, du milieit et du moment (sans parler d'autres théories secondaires et dépendantes). Quest-cCy en effet, que cette théorie de la race, du milieu et du moment, sinon V affirmation même de la présence constante, du jeu inévitable de l'élément social, extraindividuel, dans la conduite la plus mdividuelle, la plus particulière en apparence ?

Sogons encore plus précis. — Lorsque Taine nous développe ses idées sur la nécessité d'une chambre haute dans un gouvernement parlementaire, sur la façon de s'y prendre pour recruter les membres de cette chambre; lorsque partant de la psychologie générale, il nous montre les hommes presque toujours conduits parleurs intérêts privés, par leur égoisme, et bien rarement par l'instinct social, dont cependant une bonne mesure est nécessaire à la gestion des intérêts publics, mais qu'heureusement il y a un moyen de développer chez ces hommes égoïstes cette mesure nécessaire d'instijict social, et que ce moyen c'est de créer, ou de maintenir, dans Pétat, à côte de l'état, sous lui, des corporations de toutes sortes.

ce nesl pas proprement de l* histoire que fait Taine, bien qu'il ail d'abord tiré ces idées de r expérience historique ; c'est de la sociologie. En effet, de quoi disserte-l-il ? à tort ou à droit [peu importe ici), il nous expose comment y selon lui, l'individu aurait agi s'il avait été livré uniquement aux impulsions de son caractère personnel, et combien sa conduite devient différente, et Jieureusement différente, lorsque V influence d'un milieu social, plus ou moins étendu, vient se mêler à ses impulsions propres, se composer avec elles, et produire ainsi une résultante que nous ne pouvons pas espérer de la seule nature individuelle.

Chez Taine l'idée, le sentiment de Cinfluence sociale omniprésente sont si forts qiion a pu dire de lui qu'il était tombé dans V extrême contraire, — qu'il avait supprimé dans les actes, dans la conduite de l'individu, la part de l'individu même. — Ainsi l'aine serait plutôt un sociologue excessif ; et je ne suis pas loin de partager ce sentiment.

J'ai essayé de montrer dans un précédent ouvrage (Psychologie des individus et des collectivités selon Taine) comment Taine avait appliqué ses idées sociologiques, ou, si vous voulez, démontré la justesse de ses idées dans le développement liistorique de la littérature anglaise. Ici, en ce volume, j'essaije de montrer l'application qu'il en a fait aux phénomènes politiques.

Les faits politiques, sur lesquels son attention fut finalement appeléepar son patriotisme, constituent une immense série, rien de moins que le passé de la France antérieur à 1789 [vue dans un violent raccourci), puis la révolution elle-même,et enfin toute la constitution de la société française moderne, issue de la révolution. Ce grand

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ouvrage, (/ni dans sa dernidre éditioji forme 12 volumes yje l'ai soumis à un examen critique. El il se trouve que mon examen est très critique, c'est-à-dire sévère dans ses conclusions. Pourtant, fen suis silr, je n'apportais à cet examen aucune prévention contre l'aine. J'en sors sans avoir contracté contre sa personne aucun sentiment d'antipathie, ni de mésestime.

,1e ne crois pas y avoir mis de la passion.

Ai)isi, c'est bien convenu^ dans le présent volume ^ Une s' agit pas principalement de Ta ine historien au sois strict du moly c'est-à-dire de Taine collecteur et narrateur de faits ; je n'y débattrai pas dans quelle mesure Taine a été exact, a été fidèle à la vérité {d'autres ont assumé cette tâche) ; f essayerai de sonder sa sociologie et d'en éprouver la solidité.

A première vue l'ouvrage de Taine se d'ivise nettement en deux grandes parties : Le régime révolutionnaire ; Le régime moderne.

Mon travail, à moi, comprend également deux divisions. Dans la première, qui correspond au régime révolutionnaire de Taine, je tente un examen critique des causes sociologiques assignées par Taine aux événements ; dans la seconde, qui correspondu son régime moderne, j'examine et je débats les effets sociologiques que Taine attribue aux institutions révolutionnaires , dans lesquelles nous vivons encore.

Il m,' a donc fallu toucher, de temps à autre, aux faits mêmes de l'histoire. Cette nécessité entr aine pour moi une autrt obligation : afin d'éviter tout malentendu entre moji lecteur et moi, je dois expliquer e?i quelles dispositions

desprit f ai traité ces quelques fragments de l'histoire révolutionnaire. Voici ce que je veux dire: chez un grand nombre de mes corelig ionnaires , les républicains, il y a une sorte de 7iaïveté qui les induit à se considérer comme solidaires de tous les hommes de la Révolution que VJiistoire a rangés sous V étiquette répjublicaine. En vertu de cette croyance à leur solidarité, ces républicains s'imaginent devoir justifier ou excuser tous l^s actes de leurs prédécesseurs dans la foi républicaine. N'est-ce pas être naïfs que de se laisser duper par une étiquette ? Rien nest en effet plus commun que de rencontrer^ sous un même nom de parti, des hommes incontestablement dissemblables et inégaux par toutes les qualités de leur esprit, de leur caractère, ou par leurs habitudes morales.

Admettons que dans un parti actuel, vivant et agissant, la solidarité soit une nécessité de tactique ; transportée par un historien dans le passé, appliquée à des choses faites et finies, Vidée de solidarité est inadmissible. L'histoire n'est pas l action^ mais le jugement. C'est une science comme la mécanique ou la physique, et il faut la faire dans le même esprit d'impassibilité. C'est là un devoir strict. Il devient facile, ce devoir, à celui-là seul qui a bien reconnu la vérité ci-dessus énoncée, à savoir que l'opinion religieuse ou politique se teint en chaque homme, de sa personnalité morale, plus qu'elle ne la teint. Donc autant de catholiques, autant de catholicismes plus ou moins différents ; autant de répub licains , autant de républiques plus ou moins différentes. Donc point de solidarité, au moins de solidarité complète, oitre gens de même parti nomiyial.

Mettons-nous bien dans r esprit qiiune opinion, quelle

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qiivU»' soit, croyance religieuse ou credo politique, n'est jamais tout riiomnie rf'el, n'en est qu'une partie superficielle, et très instable. Ce dernier point serait aise à démontrer, et notamment par la bior/raphie des acteurs de la révolution.

C'est cela qui fait que, dans un parti, il y a toutes sortes d'hommes ,11 y a des imbéciles et des gredins, comme il y a des honnêtes gens, des gens de talent, parfois de génie. Il peut sortir par conséf/uent de ce parti toutes sortes d'actions, accomplies en son nom, des imbécilités et des gredineries, aussi bien que des actions dévouées et des démarches habiles.

Cela les hommes d'un parti l'admettent di//icilement pour leurs coreligionnaires , quoique rien ne soit plus évident. Cet aveuglement plus ou moins volontaire est commun à tous les partis.

liépublicain actuel, parce que f estime les institutions républicaines les meilleures pour le milieu actuel, je ne me crois nullement obligé de penser que la république ait été la meilleitre des formes politiques à toutes les heures de la révolution, je tiens même que c'est là une - opinion fort peu rationnelle. Et je me crois encore moins obligé d'endosser^ c est-à-dire de justifier ou d'excuser les actes de mes coreligionnaires nominaux de l'époque à laquelle j'ai ici affaire.

TAiNE

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